VOYAGE
DE QUELQUES SEMAINES EN SUISSE; I.'aN DE GRACE 182O.
Depuis long-temps EUeviou me sollicitait d'aller passer dans sa terre de Ronzières quelques mois de la belle saison ; il voulait me faire admirer ses
nouveaux procédés en agriculture. Des observations qu'il avait faites pendant ses voyages en Angleterre et enSuisse; des nouveaux instrumentsqu'il enavait rapportés, il ce promettait d'abondantes récoltes, et des plaisirs dont il voulait me faire jouir. Déjà il m'assurait dans l'enthousiasme de ses nouvelles idées, qu'il était le premier pour la pomme de terre. Mais de mon côté j'avais mon dada favori; et tandis qu'Elleviou s'occupait à grands frais des moyens de multiplier les bienfaisantes céréales, je m'amusais, à grands frais aussi, à embellir mon ermitage de tous les moyens que la nature peut emprunter à l'art. C'est ce qui m'avait empêché de céder pendant plusieurs années à ses pressantes invitations. Mais un jour que je dînais chez la femme de l'ami commun de notre enfance (madame Moreau), la conversation tomba sur la passion de l'agriculture, qui s'était tout à coup emparée d'Elleviou. Après avoir comparé le genre de ses goûts passés avec les nouveaux goûts qui le retenaient, pendant l'hiver, dans les neiges, et au milieu des loups de ses montagnes, je parlai de l'invitation qu'il venait encore de me faire d'aller lui rendre une visite dans sa terre. La maréchale Moreau me dit que non-seulement je devrais cette fois y acquiescer; mais que je devrais encore, pour ma santé et mon plaisir, visiter la Suisse que je ne connaissais pas; que son
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projet étant de s'y rendre à son retour des eaux (i'Aix, nous pourrions faire ce voyage ensemble; qu'elle me proposait de m'emmener à Lyon; que, pendant qu'elle irait prendre les eaux, je me rendrais chez mon ami, le grand cultivateur, et qu'entin, à une époque fixée, nous nous retrouverions à Genève, pour de là aller parcourir les Alpes. Ce projet me sourit, et Frenières ^ notre compatriote et aussi notre ami commun, celui qui, proscrit avec le général , avait partagé son exil , m'encouragea tellement que, malgré ma mauvaise santé et le chagrin que j'éprouve toujours à me séparer de ma l'amille, je consentis à faire un voyage qui au reste ne me promettait que des plaisirs.
Avant de me mettre en route avec mon aimable société, il est nécessaire que, dans ma qualité d'auteur, je fasse un portrait des personnages nouveaux que je vais mettre en scène. Je dois surtout à mes lecteurs celui de madame Moreau, qu'une mort trop prompte et qui la menaçait déjà au moment où je l'ai connue, vient d'arracher à l'amour d'une fille chérie, du général Hulot son bien -aimé frère et de ses nombreux amis. I/esprit de parti l'a souvent très-mal jugée ; maintenant qu'elle n'est plus , et que les torts qu'elle peut avoir eus en politique sont ensevelis dans la tombe avec tous les charmes qu'elle devait à la nature, avec toutes les grâces de
son esprit et tous les talents brillants qu'elle tenait de la plus belle éducation, il doit être permis à l'ancien ami de son mari de rendre justice à ses excellentes qualités. Cet éloge dans ma bouche ne saurait être suspect, car mes opinions, qui se rapprochaient de celles de son mari, devaient conséquemment s'éloigner beaucoup des siennes. Autant le général était insensible à ce qu'on appelle les grandeurs , autant elle ambitionnait les faveurs brillantes, ces titres, ces honneurs qui ne peuvent être accordés que par les souverains. Son ame active ne pouvait se contenter des événements ordinaires de la vie; il fallait toujours un nouvel aliment à son esprit, de nouvelles combinaisons à son courage qui ne cherchait que les périls. Mais au milieu de ce mouvement continuel qui était pour elle la vie , son plus grand bonheur était d'employer cette brûlante existence à rendre service. C'est dans ces occasions qu'elle montrait toute la bonté de son coeur, toute la générosité de son ame , je pourrais dire presque une véritable philosophie. Dès qu'un homme injustement opprimé réclamait son influence auprès du pouvoir, quelle que fût son opinion en politique, il suffisait qu'il fut malheureux pour qu'elle s'empressât à le protéger, à le servir. Je pourrais citer mille exemples à l'appui de ce que j'avance. Le seul tort qu'elle dut
avoir aux yeux des compatriotes , des amis de sou mari , c'est d'avoir quelquefois compromis la frauchise et la loyauté du général, pour le plaisir de lancer un trait spirituel, ou en ne déguisant point »>;assez des prétentions ambitieuses. Mais c'est à M. Frenières, ami et compagnon d'infortune du maréchal Moreau , qui a partagé sa proscription et ses malheurs, qu'il convient de rétablir sur une base solide, la réputation de ce grand général, de retracer les principaux événements de sa vie , événements dont il a été témoin si long-temps. Moreau tient une trop grande place dans notre histoire , pour qu'on ne désire pas connaître les moifs qui l'ont dirigé dans la funeste et dernière action qu'on lui reproche. Je ne doute pas un instant que les mémoires qui nous dévoileront ses plans et ses projets, ne contribuent à lui rendre ses droits à la reconnaissance nationale , pour ses services passés , et peut-être à faire pardonner une faute qu'il n'a pu commettre que par un excès d'amour pour la liberté, et le désir d'affranchir sa patrie du plus terrible et du plus puissant des despotes.
Mais continuons notre voyage. Le jour arrêté pour le départ , j'écrivis à Elleviou que cette fois je ne lui manquerais pas de parole, que j'irais le voir, et que je profiterais de ce voyage pour visiter la Suisse. Je partis en effet peu de jours après ma
lettre, avec madame Moreau et mon ami Frenières. Jamais voyage ne me parut si agréable et si court , il faut avoir connu madame Moreau pour apprécier son esprit qui ne ressemblait à celui de personne ; le charme de sa conversation tenait surtout à la manière originale dont elle s'exprimait. La chose la plus commune, la plus ordinaire prenait à l'instant dans sa bouche une forme aimable et spirituelle; vingt fois, en l'écoutant parler, j'ai désiré pouvoir donner à mes personnages de comédie la tournure piquante de son esprit. Cet esprit, quoique souvent trop brillant , ne cessait pas d'être naturel, parce qu'il n'était point cherché et qu'il tenait au caractère de la personne. Inférieure à madame de Staël , il lui échappait peu de bons mots, et surtout peu de ces traits profonds et philosophiques qui annoncent l'écrivain, le penseur; mais, comme je l'ai dit, elle donnait une physionomie particulière à toutes ses expressions , à tous les objets qu'elle voulait peindre; et, comme madame de Staël aussi, et généralement comme toutes les femmes citées pour leur espiit , souvent elle ne répondait qu'à elle-même. Une qualité charmante qu'elle avait en voyage , c'est qu'elle savait s'accommoder de toutes les contrariétés que l'on rencontre sur la route. J'étais étonné de voir une jolie femme qui , au premier coup d'oeil , semblait réunir dans
sa personne toutes les mignardises et les jolis caprices d'une petite -maîtresse, tourner en plaisanterie ce qui eût donné de l'humeur à l'homme le plus tranquille. Sans doute je ne conclurai pas de là qu'elle dut être toujours d'une humeur égale ; mais je montre du moins qu'elle était femme d'esprit, qu'elle savait se résigner à ce qu'elle ne pouvait empêcher, et qu'elle dédaignait tous ces petits moyens d'appeler la sollicitude et l'intérêt, dont se servent trop souvent les femmes lorsqu'elles sortent de la vie ordinaire ; ce qui fait craindre aux hommes de les accompagner en voyage.
A peine étions-nous arrivés à Lyon, qu'Elleviou vmt nous y rejoindre. Nous passâmes quelques jours dans cette ville d'un aspect si grand, si nolîle et si singulier. Madame Moreau et Frenières partirent pour les eaux d'Aix , après être convenus du temps et du point de notre réunion en Suisse: et moi, je me disposai à suivre mon ami dans sa terre. Mais avant de nous rendre dans les petites montagnes qui avoisinent Tarare, où sont situées ses possessions, nous remontâmes la Saône, et nous allâmes rendre visite à M. de Montriblou, que j'avais autrefois connu à Paris chez Elleviou. Je ne puis exprimer avec quelle politesse aimable je fus accueilli des maîtres du château; madame Elleviou et madame Roulin , son amie , nous y attendaient.
SUR LE FAUX BONHOMiNIE. SgS
Une société peu nombreuse , mais composée de personnages qui aimaient les arts et les cultivaient, n'était nullement embarrassée pour passer le temps : madame de Montriblou , par sa douceur et sa politesse exquise, cherchait tous les moyens d'amuser ses hôtes ; et toujours y parvenait sans le secours du jeu. Elle se doutait bien qu'un auteur ne voyage pas sans quelque petit manuscrit; elle me pria d'une manière si polie de l'aider à faire passer à ses hôtes une soirée, que je ne me pus refuser à lire ma comédie du Faux Bonhomme. Comme je suis convaincu que les objets qui nous environnent contribuent aux impressions que nous recevons des arts ; que tel morceau de littérature qui nous intéresse parce que nous sommes seuls, ou dans un lieu triste et déplaisant , ne nous toucherait plus si notre vue était frappée par des objets agréables, je fus coatrarié d'être obligé de lire une comédie à des auditeurs qui avaient devant eux le plus beau spectacle : d'immenses croisées s'ouvraient sur un parc étendu qui offrait en perspective une chaîne de monts couronnés par le superbe Mont-Blanc, éloigné de nous de quarante lieues. Cet aspect me faisait trembler pour le succès de ma lecture : comment, par le seul intérêt d'une intrigue peu importante , par la peinture de quelques caractères , par de simples combinaisons plus ou moins ingénieuses,
pouvais -je espérer de distraire mes auditeurs de l'imposant panorama qu'ils avaient sous les yeux? Cependant j'y parvins: on m'écouta avec une attention si soutenue , et des marques d'approbation si bien placées , que je commençai à prendre de ma nouvelle comédie l'idée la plus favorable. J'aurai l'occasion de faire remarquer qu'elle produisit à Genève un effet tout aussi flatteur pour moi, dans une assemblée nombreuse, composée des hommes les plus instruits , les plus aimables. Si j'appuie sur ces détails qui pourraient me faire accuser de beaucoup d'amour -propre, c'est afin de prouver que les comédiens ont eu mille fois tort de sacrifier un ouvrage qui a plu généralement à la lecture , et qui, joué dans les provinces, a obtenu, comme je l'ai dit, le plus grand succès.
Mais faisons nos adieux à nos aimables hôtes, et rendons- nous bien vite à Ronzières ^ où je dois trouver des plaisirs d'une autre espèce chez l'ancien ami, qui peut chanter tout à son aise, comme mon Poète de Maison à Fendre qu'il jouait si admirablement :
Là, retiré clans mon château ,
Je coule des jours sans nuage , etc.
Après quelque temps de séjour à Ronzières ^ nous jious rendhnes chez madame Roulin, que j'avais
précédemment connue à Paris , et dont la terre n'était pas éloignée de celle d'Elleviou. On ne peut exprimer avec quelle politesse aimable elle nous fit les honneurs de sa maison. Je fus tellement enchanté de sa réception , que je crus devoir lui en témoigner ma reconnaissance en monnaie de poète. Je ne sais quelle rage de vers me possédait alors ; mais j'eus assez peu d'amour- propre pour laisser dans ma chambre, le jour de mon départ, les méchantes rimes que voici :