‹ OEuvres complètes (volume 4)Chapitre 264 sur 362 · AVIS AUX VOYAGEURS · texte numérisé non relu

AVIS AUX VOYAGEURS

O vous! qui parcourez ce vallon enchanté, Qui cherchez sur la Zergue une douce retraite ; Si vous voulez garder votre tranquillité, Voyageurs, évitez le château de Letrette.

Chacun prétend , dans le canton, Qu'il est habité par deux anges :

N'en croyez rien ; c'est le démon , Qui revêt des formes étranges Pour nous jouer des tours de sa façon.

D'abord l'un d'eux, sous les traits d'une mère. Séduit par son esprit , charme par sa bonté ; Le plus jeune à l'œil doux et quelquefois sévère, Ignorant ses talents, sa grâce, sa beauté,

Vous plaît de même, et sans chercher à plaire.

Là, j'étais bien, je dois en convenir; De la gaîté , des jeux et bonne table : Chez les démons on sait très-bien servir. Et leurs dîners ne sont point à la diable.

si bien qu'on soit , pourtant il faut partir ; Pour m'éloigner, je fais ma révérence... Qu'arriva-t-il ?... Par un charme trompeur, Ces deux esprits, trop maîtres de mon cœur, L'ont bien puni de son indifférence.

A mon entrée en ce lieu de plaisance

Ce pauvre cœur était en paix, A mon départ , leur magique puissance L'avait i^empli de trouble et de regrets.

Je passais doucement ma vie à Ronzières avec de bons amis, lorsque je reçus une lettre de Frenières, qui m'annonçait son arrivée à Aix. Gomme il s'était amusé à me faire une description pittoresque de son voyage, je crus devoir, en auteur de profession, lui répondre sur le même ton; seulement je me permis , de plus que lui , d'entremêler de vers ma longue épitre. Si je me laisse aller au désir de les imprimer, il sera facile de voir que je cède à de vieux et bons souvenirs : il m'est doux , dans mes confidences publiques, de donner à mes amis ou aux personnes qui m'ont témoigné de la bienveillance, des preuves d'amitié ou de reconnaissance. Ce n'est donc point le vain désir de faire connaître mes méchants vers qui m'engage à les imprimer : je suis sur ce point beaucoup plus modeste que quelques-uns de mes confrères. Il ne tiendrait qu'à moi d'augmenter mes oeuvres d'un volume au moins, si je consentais à ressusciter tons les malheureux

essais échappés à la jeunesse de ma muse : on trouverait confondus dans ce recueil, des morceaux de prose et de vers, des satires, des chansonnettes, des épîtres et des cantates. Eclairé par le temps el l'expérience, j'ai senti que ces faibles productions ne devaient point tenir leur place dans un recueil d'ouvrages dramatiques dont la plus grande partie, par leur succès, ont obtenu la sanction publique; je n'ai pas même tenté de recueillir quelques pièces qui ont paru dans les journaux du temps, afin de ne pas m'exposer aux regrets paternels que pourraient m'inspirer ces innocents avortons. C'est donc uniquement, comme je l'ai dit, les souvenirs de mes anciennes amitiés qui m'engagent à braver la critique des maîtres en poésie, en imprimant l'épitre panachée^ de vers, que j'adressai à mon compatriote Frenières, en réponse à sa lettre.

RonzièreSjle 12 juillet 1818.

« J'ai reçu , mon cher ami , avec bien du plaisir ta nouvelle invitation pour le voyage de la Suisse. Je ne puis t'exprimer combien je suis sensible à l'honorable souvenir de madame la maréchale. C'est à toi de lui prouver ma reconnaissance, en lui faisant agréer mes remercîments et l'hommasje de mon respect.

c< Sais-tu bien , cher compatriote , que ta lettre

/ioo NOTICE

toute poétique par ses descriptions , m'a fait naître le désir de te répondre en poète, en auteur. Ton tableau des Échelles et de la Chaumière m'a mis en verve; et dussé-je te paraître un peu extravagant, j'ai voulu m'essayer dans un genre qui m'est tout-àfait étranger. C'est ta faute aussi : pourquoi me mets-tu sur la voie ; pour ta punition , tu liras de bien médiocres vers ; et si tu te résignes de bonne grâce à quelques instants d'ennui, je mettrai ce sacrifice au nombre de ceux que l'on a le droit d'exiger de l'amitié.

Nous avons lu dans le jeune âge Le très-agréable voyage Que nous devons à deux auteurs :

Si nous le relisions , peut-être Nous en serions moins amateurs; Car nous avons changé de mœurs.

Jadis le Français petit-maître, Ainsi qu'un léger papillon, Voltigeait autour de nos belles; Redisait , mais avec bon ton , Des cours les petites nouvelles, Les anecdotes des ruelles ; Et ne mettait au-dessus d'elles Que les pantins et le ballon.

Maintenant c'est toute auti'e chose Chacun agite, en bonne prose.

Les intérêts des plus grands rois ; Et sur le budget et les lois

SUR LE FAUX BONHOMME. 4oi

Savamment on discute, on cause; * De tout on lecherche la cause...

Nous valons donc mieux qu'autrefois.

a Tu m'assures que la cabane que tu as rencontrée sur ta route t'a donné des émotions, je t'en fais compliment; nous vivons, dans toute retendue du mot , quand nous ne sommes point insensibles à l'aspect d'une belle nature. Et moi aussi , je me crois encore jeune , car je n'ai point vu de sangfroid, la propriété de notre ami. Je t'en dois la description , et même en vers alexandrins.

Sur le sommet d'un mont qu'entourent cent montagnes,

S'élève un bâtiment du plus agreste aspect;

Son abord décoré du luxe des campagnes ,

Aux amateurs des champs inspire le respect.

Si la main de l'artiste y montre sa puissance ,

La nature du moins l'a soumise à ses lois :

De gracieux contours ont arrondi les bois ,

Où miHe arbres à fleurs, étrangers dans* la France,

Heureux de rencontrer un sol hospitalier,

Croissent, enorgiieillis de leur fiont printanier.

Ce sommet bien planté ne connaît de clôture

Qu'une sombre vallée et le lit d'un torrent.

Sur le penchant du mont, la plus riche culture

Y montre tous les soins de son maître opulent,

Qui sut rendre féconde une aride nature.

L'arbre de l'Arménie et le pâle amandier.

Unissent leurs iMmeaux au superbe noyer;

Le thyrse do Bacchus y soutient la couronne ,

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