Tome VIII
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Que tressent à la fois Cérès, Flore et Pomone.
Des troupeaux, des bergers, un gazon toujours vert,
En un nouvel Éden ont changé ce désert.
«Mais entrons dans ce grand bâtiment quarré dont l'aspect est si régulier, qu'on pourrait le croire un château fort , peut-être une prison , si les cris de vingt espèces d'animaux domestiques ne vous avertissaient que vous êtes dans une ferme.
Mais dieu ! quelle ferme charmante !
Du plus délicat. citadin,
Dans le quartier nommé d'Antin,
La demeiu'e est moins élégante.
Ces tissus d'Orient que le luxe apporta; L'argile du Japon, qu'à Sèvre on imita ; Sur le bois satiné qui croît en Amérique, Des mains de Ravrio le bronze façonné ; Sur le lit d'Aspasîe ou le fauteuil antique, L'acanthe, le lierre artistemcnt tourné.
Annoncent à la fois le goût et la mollesse. Mais ce qui plaît au voyageur , Plus que ce riche intérieur , C'est une exquise politesse ,
L'air prévenant qui vient du cœur ,
Que l'on trouve dans la maîtresse
De ce séjour trop enchanteur.
Petits soins sans importunité , bienveillance naturelle, simplicité sans manière, gaîté sans apprêt, voilà ce qu'on trouve chez le vieil ami. Mais puisque me voilà bien établi à Ronzières , je ne dois
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pas oublier qu'on y dîne, et qu'on y dîne très-bien ; et je te dois en conscience une courte description de nos longs repas.
Je ne puis passer sous silence Cet art chéri des Luciilliis , Lorsque l'élève de Bonhance (*) , Aussi savant, s'il ne l'est plus, Que ne le fut Apicius, Surpasse tout le monde en France Dans l'art des coulis et des jus.
Sur des tissus qu'on mit en presse, Se dispose en compartiments, D'une manière enchanteresse, De dix animaux différents La chair avec art apprêtée :
Les fils du chantre du matin , Les produits de l'onde argentée, Des forêts l'orgueilleux butin. Et tout ce que la Providence , Certain jour qu'elle était en train, A créé pour la jouissance De notre pauvre genre humain.
« Ah î c'est au dessert qu'il faut nous voir , ou plutôt nous entendre. Nous déraisonnons à cœurjoie.
Lorsque la liqueur pétillante D'un vin cité par les gourmets
(*) INom d'un célèbre cuisinier de Lyon.
Fait monter sa sève brûlante A nos cerveaux un peu Français j Nous raisonnons à toute outrance; Nous reportons nos souvenirs Aux jeux de notre adolescence, Aux temps de nos premiers plaisirs:
Temps heureux de notre folie !
Quand des tendres illusions, Du premier feu des passions Notre ame se trouvait remplie; Quand , séduits par nos jeunes cœurs , Nous jugions les femmes sincères, Et quand leurs constantes ardeurs Ne nous semblaient pas des chimères»
Hélas ! ce temps si malheureux , Qui nous paraît si regrettable , Nous savons, en buvant tous deux^ Très-gaîment l'oublier à table :
Le via de nos riches coteaux , Non moins que la philosophie , Nous a prouvé que dans la vie Il est plus de biens que de maux.
Nous dédaignons, s'il faut nous croire.
Les jouets de l'ambition, Les lauriers de notre Apollon , Tous les héros de notre histoire ; Et pour noua alors le vin vieux»
Et l'amitié valent bien mieux Que les amoui's et que la gloire.
« Tu vois que jusqu'à présent, je ne suis pas trèsmécontent de mon voyage , il devait être heureux , car il a commencé sous de favorables auspices.
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Aussi j'espère bien continuer mes plaisirs en accompagnant en Suisse madame la maréchale. On a raison de dire qu'il faut voyager ensemble pour se connaître. Je ne me faisais pas une idée de la fermeté de son caractère , de la tournure originale de son esprit et du charme de sa conversation.
Est-ce Minerve? Est-ce Vénus?...
Lorsque je la vois si jolie ,
Je crois, vraiment sans flatterie,
Que de la reine d'Idalie
Tous ses attraits lui sont venus.
Parle-t-elle ? Oh! c'est de Minerve
Qu'elle a reçu cette raison ,
Ce brillant esprit plein de verve ,
Qui fut également le don
De Voltaire et de Fénelon.
« Je n'ose dire sur ce sujet le quart de ce que je pense : nps mœurs sont changées, je le répète ; et l'on ne peut plus exprimer sa pensée dans la langue poétique , sans paraître tomber dans l'exagération.
Ah! que je plains mes chers confrères Qui voudraient en rimes légères Renouveler ces jolis riens, Que jadis imitaient nos pères, Des vieux sonnets italiens; Qui, de leur aimable Urauic Divinisant tous les appas ,
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Prennent dans la Mythologie
Ce que sans doute elle n'a pas !
Hélas! telle est donc la détresse
D'un pauvre versificateur,
Qu'il ne peut chanter sa maîtresse
Sans qu'on ne ciie à la fadeur.
Tous ces mots, yeux, langueurs et flammes ,
Cupidon , flèches et carquois ,
Qui faisaient tant pâmer nos dames ,
Nous paraissent de l'iroquois.
Nous sommes penseurs dans nos drames,
Presqu'autant que dans les sermons :
Béranger l'est dans ses chansons ;
Nous voulons l'être auprès des femmes ,
Quand à les aimer nous pensons.
« Oui, nous avons perdu cette galanterie, qui ne prouvait toutefois que la légèreté du siècle. Pour nos pères , les intrigues galantes étaient une grande affaire ; de nos jours , c'est tout au plus une distraction. Le temps paraît trop précieux à nos jeunes gens, pour qu'ils consentent à le perdre sous les falbalas de leurs Iris ; et nous aimons mieux parcourir les journaux , raisonner sur les élections , ou les procès en calomnie, que de lire...
Cet amas innocent et fade De nos petits vers délicats , Dont le courtisan Benscrade Assaisonnait ses opéras; Recueil où noti'c grand Molière
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Fit plier sa large manière , /V rinteniiède , à la chanson, Afin d'amuser son patron.
c( Mais si nous perdons d'un côté , il faut être juste , nous gagnons beaucoup d'un autre. Tous les hommes , depuis la révolution , ont pris de nouvelles physionomies , qui deviendront un jour une mine léconde pour la comédie. Ah! si le ciel voulait me rajeunir d'une vingtaine d'années, je ne désespérerais pas de crayonner les nouveaux originaux que n'a pu deviner le grand homme :
Tous ces publicistes en herbe, Tous ces jeunes ambitieux, Dont on voit le l'egard superbe Mesurer la hauteur des cieux]; La politique hypocrisie , Parant un habit d'arlequin Dçs mots humanité, patrie, Et cachant sous la bonhomie Le poignard du lâche assassin.
Dans ime région moins grande , Je voudrais peindre ces jongleurs Qui de la cour se font auteurs , Afin d'obtenir les faveurs Que le mérite envain demande ; Et ces députés complaisants Qui se vendent au ministère, Pour le bonheur de leurs enfants ; Et ces l'eplilcs courtisans , Reliques de l'ancien temps ,
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S'informant si le roi digère.
Pour profiter des bons instants ; Et ces dames de la police , Qui dénoncent tout en riant ; Et nos messieurs de la justice , Qui s'en vont toujours condamnant , L'auteur imprudent ou novice Qui rame trop dans le courant.
« ÏLi le vois, dans ma rage de vers, je te force à t'ennuyer de toutes les extravagances qui me passent par la tête. Cependant tu dois être indulgent; car, mon cher ami, sans être auteur, on paie aussi son droit à l'humaine folie ; et si je voulais te rappeler certaine circonstance... Mais non, ce n'est pas le moment, et je ne veux songer qu'au plaisir que je me promets dans notre voyage en Suisse.
Je pourrai donc porter ma vue Sur ces géants de l'univers ; Et contempler d'une ame émue, Leur front ceint d'éternels hivers.
Assis sur ces bornes du monde , Je pourrai, dans quelques instants, Parcourir la mine profonde Des souvenirs de l'ancien temps.
Des Gaulois, de Rome et Carthage, Je vois passer les conquérants ; Je vois leurs exploits éclatants , Leurs cruautés et leur naufrage.
Mais bientôt ces monts orgueilleux, Ces grands témoins de la victoire.
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Rappotissant l'homme à mes yeux , M'offrent le néant de la gloire, Changent ces héros de l'histoire En fous ci'uels et malheureux.
« Aussi, mon ami, quand je me serai donné cette grande leçon , je pourrai rentrer dans ma jolie case, et savourer avec plus de plaisir les charmes du repos.
Là, dans ma paisible retraite,
J'attendrai, libre de soucis.
Avec ma muse et mes amis ,
L'heure qui sonne la retraite.
Quand Fillermey, notre docteur ,
Viendra me dire avec prudence
( Sans doute bien à contre-cœur)
Qu'il est au bout de sa science ,
Et qu'il croit devoir m'avertir
Que dans l'instant je dois partir
Par la commune diligence ;
Ah 1 je saurai me résignei-
Au désagréable passage ,
Si je puis, au sombre l'ivage.
Me faire au moins accompagner
Du souvenir de mon jeune âge,
Des plaisirs qu'en notre voyage,
Nous allons goûter de moitié,
Quand près des monts couverts de glaces
Je rejoindrai l'espiit , les grâces,
Pour y réunir l'amitié. »
Peu de temps après l'envoi de ma lettre, Elle-
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viou et moi nous partîmes pour la Suisse, nue seconde lettre de Frenières m'ayant annoncé que madame Moreau ne pourrait se rendre que vers la fin d'août à Genève, à cause de sa mauvaise santé. Par ce retard je me vis obligé de renoncer au plaisir de l'accompagner, mes affaires m'appelant à Paris , où je n'attendais que le retour de mademoiselle Mars pour faire représenter ma Fille d'Honneur.
L'excessive chaleur que l'on éprouvait à cette époque rendit notre voyage à Genève très-pénible ; cependant, quelle que fut notre souffrance, je ne manquai pas d'aller voir ce que la route de Lyon à Genève offre de plus remarquable; le fort l'Ecluse et la perte du Rhône. Il ne dépendrait que de moi d'augmenter les pages de mon vokuTie, dans l'intérêt de mon libraire, en faisant de savantes descriptions sur la beauté des sites , sur la nature du terrain, le granit dont se composent les rochers, la qualité des eaux, etc. Avec des dictionnaires, et quelques réflexions sur les auberges, ou fait des voyages tant qu'on veut ; mais , outre le peu d'utilité qu'il y aurait à parler de ce que tout le monde connaît, j'aime mieux occuper mon lecteur de l'effet qu'à produit sur mon ame tel ou tel objet, que de l'instruire en mettant à contribution la science des autres. Par exemple, au sujet de la
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perte du Rhône, je dirai seulement que rien ne me surprit autant que de me trouver dans le lit d'un torrent, au milieu de deux masses d'eau énormes, dont l'une s'engloutit avec un bruit épouvantable dans un abîme dont on ne peut calculer l'étendue , puisque les matières ou pesantes ou légères qui s'y précipitent ne reparaissent jamais, et dont l'autre sort avec le même bruit pour aller embellir et fertiliser la plus belle partie de la France. Mais je m'aperçois que, tout en déclamant contre les descriptions, si je continue cette manière de peindre les objets, je pourrai bien donner à ma notice les apparences d'un voyage , et ce n'est pas là mon projet. Ne ferais-je pas mieux de copier tout bonnement les petites notes écrites sur mon souvenir^ de n'y mettre que l'ordre nécessaire pour me faire comprendre, en n'abandonnant pas le droit de les augmenter de quelques réflexions , si tel est mon bon plaisir ? Nous retirerons , mon lecteur et moi , un double avantage de cet arrangement; lui, moins d'ennui puisque mon ouvrage sera moins long ; et moi , beaucoup moins de travail, ce qui est un grand bénéfice pour ma paresse. Ouvrons mon Souvenir et écrivons.
«Genève. — Extérieur d'une ville forte. — On nous demande nos passeports. — J'apprends que les forces de
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1 ëtat ne se composent jîas de trois cents hommes. — Heureux pays , où l'on voit peu de soldats. — Les rues de la ville basse , très-anciennes ; — les maisons avec des porches gothiques qui me rappellent Calvin, les divisions de 1 egUse et les révolutions d'AngleteiTc. — Nous nous promenons tni instant avant dîner. — Figure ouverte des habitants. — La franchise de l'homme libre se trouve sur toutes les physionomies, dans tous les regards. — Notre séjour à l'hôtel des Balances : nous y rencontrons M. Marion , notre compatriote , officier d'état-major, attaché aux hmites. Sa conversation instructive et spirituelle tout à la fois.^ — Le soir même, EUeviou rend visite au commandant de la place qu il connaissait. — Invitation pour le lendemain à un grand dîner, dans une charmante maison au bord du lac. ^ — Coup d'œil ravissant de jeunes dames qui se promènent en barques, sur le lac; pour se faire une idée de ce spectacle, il faut avoir vu la limpidité azurée des eaux. — Ma conversation avec mon voisin de table : il m'entretient des mœui's de Genève , de sa politique, de la perte du conmierce, par sa séparation d'avec la France, perte bien compensée par le rétablissement de leur ancienne constitution. — Son enthousiasme pour la liberté. — L'argent seul est ce qui détruit l'égalité parmi les citoyens.»
L'argent a établi un genre d'aristocratie qui ne peut humilier la grande masse du peuple, puisque tous les hommes riches peuvent en faire partie. Le plus ou moins de fortune a formé des rlasses parmi les citoyens : chacun se range dans
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celle qui paraît convenable à ses goûts ou a ses richesses. Comme ces classes, plus ou moins brillantes, qui se nomment entre elles sociétés, n'ont aucun privilège , elles ne peuvent être en opposition avec un gouvernement , qui reconnaît pour base de ses institutions Tégalité. Il est impossible de trouver dans aucun pays une réunion d'hommes plus intéressante sous tous les rapports. Il paraît que les membres des différentes sociétés qui composent ce petit canton de Genève , se réunissent tous les dimanches dans les environs les })lus agréables de la vdle , et qu'après un dîner, où la bonne chère appelle la gaîté , on s'entretient des affaires de l'état et des moyens de contribuer à sa prospérité. J'ignore si toutes les réunions ressemblent à celle dont j'ai fait partie; mais je sais que la conversation animée, instructive, spirituelle et décente annonçait des hommes forts, et faits pour apprécier tous les avantages d'une vraie liberté.
« Promenades publiques. — Singulière remarque sur la démarche des femmes. — Un étranger qui n'aurait aucune idée des mœurs du pays , pourrait les j uger fort mal. »
En effet, les dames n'affectent point à Genève une fausse décence. Souvent de très-jeunes filles se promènent seules ; et , avec toute l'étourderie qui tient au jeune âge et la coquetterie qui est ordi-
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nairement le partage du beau sexe : elles ne se font aucun scrupule de regarder les hommes avec une certaine hardiesse ; et lorsqu'elles trouvent matière à quelques observations enfantines, elles éclatent de rire. Qui jugerait mal de ces jeunes personnes se tromperait beaucoup. Celte gaîté n'est qu'un résultat des institutions. Partout où l'on jouira d'une véritable liberté; partout où tous les citoyens ne formeront qu'une famille, la beauté, la jeunesse , seront sous la protection de tout le reste de la société, et l'on n'aura rien à craindre de l'imprudence des jeunes filles et des tentatives de la séduction.
« Voyage à Ferney. — La chambre de Voltaire. — Le portrait de Lekain , — de Marniontel. — Simplicité de l'ameublement. — La chapelle. — Promenade dans le parc.»
On a tout dit sur l'habitation de Voltaire. Le monde entier connaît l'intérieur de sa chambre aussi bien que celui qui la montre : je ne m'aviserai donc pas d'entrer dans des détails qui ont été donnés par tous les voyageurs. Ce que je dirai seulement , c'est que , depuis le passage des alliés par ces contrées , il s'est tant présenté de visiteurs , et ces visiteurs avaient un cortège si nombreux , qu'on n'a pu les empêcher, dans leur dévotion philosophique, de couper les rideaux de damas qui gar-
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Hissaient le lit du grand homme et d'en emporter (les morceaux. Le nombre de ces dévots a été si considérable , quïl ne reste pas maintenant le tiers de l'étoffe. En dépit de la haine que portent au génie le plus extraordinaire qu'ait produit la France, les exagérés d'un certain parti, je suis convaincu que tous ces fragments de rideaux sont précieusement enchâssés; qu'on se fait gloire de ce trophée dans les contrées les plus éloignées de la Russie, et que l'on en trouverait peut-être au pied du Caucase. O vous tous, apôtres de l'ignorance et de la sottise ! criez , aboyez contre le patriarche des philosophes! Vous aurez beau faire, il a rempli sa mission : il a semé le bon grain, et le bon grain a fructifié. Le monde entier a part à la récolte, et vous ne parviendrez pas plus à détruire le bien qu'il a fait, que lui-même ne parviendrait de nos jours à vous empêcher de faire du mal.
« Départ pour la vallée de Chamouni. — Sites pittoresques le long de la vallée. — Le déjeuner àServoz. — Vue du mont Blanc. — Les Anglais.»
Je ne puis exprimer l'effet que produisit sur moi l'aspect du mont Blanc. On l'aperçoit tout à coup de Servoz , où l'on arrive pour déjeuner. Ce premier repos est on ne peut pas mieux situé pour disposer l'ame aux grandes impressions que l'on va
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éprouver. Si le temps est beau, si le soleil brille (le tout son éclat, le monde entier ne saurait offrir un spectacle plus imposant , plus majestueux , et plus gai en même temps. Que l'on s'imagine un très-vaste verger, où l'on ne voit qu'une espèce de grand chalet; des tables se trouvent disposées dans la prairie sous des arbres fruitiers : c'est à travers ces arbres, que l'on découvre le mont Blanc. Ce beau gazon, cette fécondité de la vallée, des fruits pendant aux arbres, tout ce qui compose enfin le site le plus riant et le plus champêtre se trouve dominé par le flanc d'une montagne immense, couverte de neige, et qui semble prête à vous engloutir. Si les autres beautés de la Suisse ont produit sur mon ame une plus forte impression , ce n'est que là, où j'ai éprouvé ce mélange d'idées douces et sublimes , gracieuses et terribles.
Un grand nombre de voitures suivait la nôtre ; et elles étaient remplies d'étrangers. Nous étions
les seuls Français qui visitions dans ce moment la
* vallée : il ne nous fut pas difficile de voir que ces
étrangers étaient presque tous anglais, à leur contenance , au peu d'attention qu'ils avaient les uns pour les autres. Cette remarque fut l'objet de notre conversation pendant tout le déjeuné, et tout en mangeant nos œufs frais, nous ne pouvions nous empêcher de rire, en voyant avec quelle froideur
ils se regardaient. On aurait dit qu'ils ne parlaient pas la même langue, tant ils avaient Tair froid et indifférent les uns pour les autres. Nous opposions à leur manière d'agir celle des Français , lorsqu'ils se rencontrent dans les pays étrangers. Supposons, par exemple, qu'il s'en fût trouvé, ce jour-là, plusieurs à Servoz : il leur eût été impossible , d'après leur caractère , de ne pas aller les uns vers les autres , de ne pas causer , de ne pas se communiquer leurs impressions de plaisir, à l'aspect du beau spectacle qui se développait à nos yeux. Les Anglais, au contraire, qui étaient là en très-grand nombre, n'avaient pas l'air d'être émus de ce qui faisait notre admiration : ils se regardaient froidement, passaient les uns devant les autres sans s'aborder, sans se saluer, et déjeunaient sans parler : de sorte que cet endroit , malgré la nmltitude des personnes , la be||ité du temps et des sites, n'était pas même animé par ce mouvement d'intérêt que donne la vue d'un spectacle nouveau. Mais, comme je l'ai dit , à la place des Anglais , mettez un égal nombre de Français; et l'écho de la montagne eût retenti d'exclamations de plaisir, de questions réciproques sur ce qu'ils ont vu, et sur ce qu'ils auraient bientôt à voir. A peine les déjeunes champêtres seront-ils servis , on n'entendra que des éclats de rire , des chants , et si quelque ménétrier de village faisait