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entendre sa musette, qni sait s'ils ne danseraient pas. Les Anglais, j'en conviens, se distinguent par l'amour de leur patrie, et par d'autres qualités trèsestimables; mais un sentiment d'orgueil qu'ils ne dissimulent point, ternit un peu leur caractère , et l'on en conviendra quand on saura le motif de l'éloignement qu'ils éprouvent les uns pour les autres, tel qu'on nous l'a expliqué naïvement à l'auberge de Chamouni, où nous nous retrouverons bientôt avec nos Anglais voyageurs.
« La cascade de Chède. — Notre arrivée à Salanches. — Le peu de cas que fait notre hôte de deux Français qui voyagent sans suite. »
Je n'essaierai point de peindre des objets si grands , si étonnants , que la peinture même n'en peut donner qu'une imparfaite idée. Rien ne saurait exprimer l'admirable effet de ces sites illbnstrueux; ce luxe, cette richesse de végétation; ces masses qui vous effraient d'abord par leur grandeur , qui disparaissent bientôt à l'aspect de masses encore plus énormes; ces hauts sapins qui paraissent comme des bruyères qui couvrent le flanc des montagnes; ces chalets nombreux dont les couleurs vives ne sont point affaiblies par la perspective aérienne, et auxquels vous croiriez atteindre si la perspective linéaire, en rappetissant l'objet, ne
vous en indiquait l'éloignement ; ces bords écumeux de V^ri^e qui roule avec grand bruit des eaux laiteuses , auxquelles se joignent des torrents sans nombre d'eaux ou noires ou limpides; et cette superbe cascade de Chède, que, par la beauté du site qui l'environne, la distribution des eaux, la position pittoresque du rocher qui interrompt sa chute pour la rendre encore plus bruyante, on croirait être un monument de l'art , si la puissance de l'art pouvait s'élever jusqu'à concevoir des plans si vastes, et surtout les exécuter; et ces monceaux de glaces éternelles qui s'échappent des montagnes pour envahir la vallée, et qui finiront par s'en emparer, parce qu'il n'est pas donné à l'homme de pouvoir s'opposer à ces grands travaux de la nature : quel peintre , quel poète peuvent peindre de pareils objets? où sont les couleurs? où sont les mots qui peuvent rendre l'impression profonde qu'ils font sur l'ame ? Quant à moi, j'éprouvais- cette oppression de plaisir et de tristesse que cause tout ce qui est immense, et qui reporte tont à la fois la pensée vers la création de l'homme et vers son néant. Si je n'avais été distrait par les êtres animés qui m'environnaient ; si je me fusse trouvé seul dans cette vallée, au milieu de ces glaciers , de ces rochers à pic que le pied de l'homme ne peut jamais toucher, je me serais cru sur les
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débris crun monde dont la volonté de l'Éternel venait d'ébranler les fondements.
'< Notre séjour à Sal.mchcs. — Le mont Blanc au clair de la lune. — Encore des Anglais. »
Nous voyagions en véritables artistes : les domestiques ne nous fatiguaient pas de leur service souvent importun. Et pourtant nous fûmes bien reçus à l'auberge : c'est que nous étions encore les seuls voyageurs qui eussions paru. Notre hôte très-poli se mit en disposition de nous faire préparer un bon souper , nous donna une chambre commode, nous montra les curiosités du pays, ses bouquetins et ses chamois empaillés : il nous conduisit sur le balcon d'où nous devions admirer le mont Blanc éclairé par la lune. Bientôt un grand bruit de voitures se fit entendre; il nous quitta précipitamment ; et nous restâmes là , attendant le souper. La beauté de la soirée , le bruit de l'Arve , la vue éloignée des lumières que l'on apercevait dans un village sur l'autre rive ^^ Saint - Martin) , tout fournissait matière à notre conversation. Bientôt la lune se dégagea des nuages du soir qui se forment sur la montagne, et nous découvrit le mont Blanc , dans sa partie la plus brillante de neige. Il ne s'offrit plus à nous tel que nous l'avions vu lors-
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qu'il était éclairé par le soleil. Ses nuances dorées avaient disparu; mais à ces couleurs rougeâtres avait succédé l'éclat du vif-argent, et ses ombres étant devenues moins transparentes, faisaient ressortir davantage les déchirements de son flanc, qui ne ])euvent être que d'immenses abîmes. Nous ne nous lassions pas d'admirer cet étonnant spectacle. De temps en temps quelques Anglais, et surtout des Anglaises, venaient sur notre balcon, et par quelques mots seulement exprimaient leur admiration; mais tous ces voyageurs , moins enthousiastes que nous, redescendaient bientôt vers leurs appartements. Nous nous retrouvâmes seuls encore : notre admiration pleinement satisfaite, et la faim commençant à se faire sentir, nous nous aperçûmes que l'on nous faisait bien attendre notre souper. Nous appelâmes avec toute l'impatience de vovageurs qui ont faim. Personne ne répondait; à la fin, nous fîmes tant de bruit qu'un garçon vint nous dire que tous les voyageurs avaient soupe, et qu'ils allaient se coucher; qu'il était heureux pour nous que la duchesse de D*** que milady P*** ne fussent point encore endormies, car, au bruit qu€ nous faisions, nous les eussions réveillées. « C'est très-bien, dit Elleviou; mais personne ne dormira que nous nayon^, soupe. » Et aussitôt il alla parler d'une manière si jiositive à ce bon hôte si poli, qui nous avait si bien
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accueillis, mais qui nous faisait jeûner par politesse aussi pour ses Anglais de qualité, qu'il fallut bien, bon gré malgré, qu'on nous servît. On apporta la table dans notre chambre ; mais avec tant de lenteur que notre mauvaise humeur en augmenta. Quand nous fûmes bien certains de pouvoir satisfaire notre appétit, la gaîté nous revint. Nous avions été un peu mystifiés, comme on le pense bien , de n'avoir pas été. traités comme des excellences, et nous résolûmes de nous en venger sans passer pourtant les bornes de la décence ; et voici comment : nous donnâmes congé au garçon qui nous servait, en l'assurant que nous n'avions nul besoin de lui, et dès. qu'il fut sorti, nous nous enfermâmes , et nous nous mîmes à table. Nous avions remarqué que dans ces maisons bâties toutes en sapin , le plus petit bruit fait dans une partie de la maison était entendu même à l'autre bout : et c'est ce qui nous servit dans notre projet de vengeance. Nous convînmes de prolonger le repas jusqu'à l'instant où tout le monde se mettrait au lit, et de continuer notre conversation d'une manière très animée, mais sans paraître cependant avoir l'intention de troubler le repos de qui que ce fût. On dit que la vengeance est un friand morceau ; en vérité, je le crois, lorsqu'elle ne conduit pas au remords. Comme c'est le seul jour de ma vie où je me sois
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permis de m'y livrer, je conviendrai franchement que j'eus du plaisir à la satisfaire : et de quoi s'agissait-il pour cela? De rester long-temps à table, de boire peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire, et de parler de tout à tort et à travers. Notre conversation , qui n'était d'abord qu'un bruyant bavardage , tinit par devenir une discussion passablement intéressante. Nous traitâmes toutes les matières, excepté la politique, et pour cause. Enfin , nous ne finissions pas de nous venger, lorsque les premiers rayons de l'aurore nous apprirent qu'il était temps de chercher du repos, ce que nous ne fîmes pas encore sans rire. Comme il n'y a qu'une très-courte journée de là à Chamouni, il nous importait peu d'arriver plus tard que les autres voyageurs : aussi , quand nous nous levâmes, tous nos Anglais et leurs dames étaient partis; et, tout en allant demander notre déjeuné, nous eûmes la satisfaction d'apprendre que nous avions parfaitement réussi dans notre projet. Car, sans être vus, nous entendîmes un garçon qui disait à l'autre ; « Tous nos étrangers sont partis de bonne heure : ils ont bien fait. Le jour estvenu quils n' avaient pas encore fermé Vœil. Ces deux Français avaient le diable au corps. » Et nous de rentrer et de rire de notre succès. Quant à notre hôte, il ne parut pas: il sentit probablement qu'il avait eu tort de nous traiter avec
mépris , et craignit peut-être que nous ne lui fissions quelque sermon bien moral sur ce texte : que si l'égalité devant les lois existait pour tous les hommes, tous les hommes dans son auberge devaient être traités également... pour leur argent.
« Arrivée à Chamouni. — Départ pour le mont Anvers. ■ — La maisonnette du repos. — Tableau à faire. — La Mer de Glace. — Histoire contée par notre guide Balma.»-
Nous arrivâmes tard à Chamoiuii, mais assez tôt pour -souper à table d'hote , à l'auberge de ***, où nous étions descendus. Nous nous étions déjà munis d'un guide que nous avions rencontré sur ncîre route : c'était un vieillard nommé Pierre Balma , qui avait accompagné M. de Saussure dans ses nombreuses excursions sur le mont Blanc. Quoiqu'on nous eût prévenus qu'il fallait attendre d'être arrivés à Chamouni pour choisir son guide, nous arrêtâmes d'avance Balma : la bonne physionomie de ce vieillard, son air de gaîté, sa conversation sur les personnes qu'il avait accompagnées , nous plurent beaucoup ; mais ce qui me décida en sa faveur, c'est qu'au nombre des personnes qu'il citait, et auquel il avait voué le plus tendre attachement , il me nomma M. de Pontécoulant , que depuis long-temps j'avais Thonneur de connaître. 11 l'avait accompagné dans ses voyages aux gla-
ciers , dans ce moment où les plus fermes appuis de la patrie , où les hommes les plus généreux étaient obligés , pour sauver leur tête, d'abandonner leur pays, dont ils avaient soutenu les droits avec tant de courage et tant de talent. Cette idée , que ce brave homme avait accompagné un des plus recommandables défenseurs des droits du peuple, qu'après tant d'années , après tant d'événements funestes à la liberté , on retrouve encore dans ses mêmes rangs et avec les mêmes opinions , me le rendit tout-à-fait intéressant; et je n'eus, en effet, qu'à me louer de ses soins et des moyens qu'il savait prendre pour m'éviter des fatigues et des dangers. Sans doute pour les jeunes gens les voyages aux glaciers sont une bagatelle ; mais pour l'homme qui a passé cinquante ans , et qui n'a pas l'habitude de gravir ces montagnes, s'il n'a pas pour guide un homme très -prudent , il n'évitera aucune fatigue, et pourra même éprouver de graves accidents.
Lorsque les voyageurs sont très -nombreux, le départ pour le mont Anvers forme un spectacle charmant. Tous sont armés d'un long bâton ferré : des mules conduisent les femmes ou les hommes âgés jusqu'au tiers de la route ; là, on est forcé de les abandonner, pour parcourir à pied un chemin très- pénible. C'est là aussi que votre guide vous sauve beaucoup de fatigue , par la manière dont il
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vous soutient dans les mauvais pas. Vers le milieu de la montagne , on rencontre quelques chalets et une belle fontaine. Tout le flanc de cette montagne est couvert de rhododendron, ce qui doit produire un très bel effet , lorsqu'ils sont en fleurs ; de distance en distance, de jeunes filles ou des enfants de la vallée viennent vous présenter des fraises.... Mais pourquoi m'avisé-je de donner tous ces détails si généralement connus , depuis que tant de voyageurs ont visité le mont Anvers? Il semble, en vérité, que j'aie fait quelques découvertes, et que je veuille apprendre quelque chose à mon lecteur : eh bien ! j'en ai fait une au moins pour nos peintres de genre. J'ai trouvé le sujet d'un tableau, c'est celui des voyageurs arrivés au lieu de repos. Malgré la fatigue qui m'accablait, je fus trappe d'un spectacle qui me fit regretter de n'être pas peintre. J'aurais représenté l'intérieur de cette maisonnette qui a été restaurée aux frais de MM. de Pontécoulant et Félix Desportes; les voyageurs, hommes et femmes, accablés de fatigue et la figure animée, les uns se désaltérant, les autres mangeant avec appétit. La porte ouverte, laisserait voir les rochers de granit couverts de neige ; à l'entrée de cette porte et par les croisées, des jeunes filles ])résenteraient leurs petits plateaux de fraises. Toutes ces figures de nations différentes mettraient
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beaucoup de variété dans le tableau, si l'artiste surtout avait le soin de donner à ses personnages une physionomie qui pût faire reconnaître leur rang ilans la société et leur côté ridicule. — Mais laissons là notre tableau; notre guide nous appelle, descendons vite aux glaciers. Je me garderai bien même de parler, tant je suis pressé de partir, du coup d'œil admirable qu'offre cette merde glace; encore moins de ces masses de granit déchirées par la nature, d'une manière si pittoresque, qu'elles offrent l'aspect d'obélisques d'inégales grandeurs, qui ressemblent à des monuments de la barbarie, élevés sur des ruines. Que l'on suppose un homme seul habitant cette case , placée dans l'endroit de la montagne où la végétation disparait : il n'a devant les yeux qu'un abîme de plusieurs lieues, comblé par des glaces éternelles; ces glaces, en s'ouvrant laissent apercevoir de nouveaux abîmes; tout, en ces lieux, est lugubre, et froid comme la mort : on peut la trouver à chaque pas ; semblable au bruit du tonnerre, elle roule au-dessus de la tète sous la forme d'une avalanche ; chaque rocher semble prêt à se détacher de sa base , pour engloutir l'imprudent qui s'en approche : ce n'est qu'en tremblant que le curieux vient jeter un énorme caillou tlans ces immenses gueules de cristal , qui ne témoignent avoir reçu vos présents que par une Yoi>^
sourde qui semble yous appeler dans réternite. Et: comment ce lieu ne porterait-il pas aux idées les plus sombres, quand on a sous les yeux le tableau de la destruction du monde ?
Voilà que, sans le vouloir , je fais du romantique. Mon lecteur doit me pardonner cette petite prétention , quand il saura que je ne suis pas le partisan de ce genre dont on abuse trop souvent. Il est pourtant des cas où il doit être permis d'employer des couleurs étranges pour rendre des objets extraordinaires. Je sais que j'aurais beaucoup mieux fait de ne pas essayer d'esquisser ce qui est audessus de la puissance du pinceau comme de celle de la parole. Mais enfin , j'ai senti et j'ai cru devoir tant bien que mal, donner à mon lecteur une idée de mes sensations. Rentrons bien vite dans le ton naturel; car il me semble que de tous les ridicules, le plus grand est le ridicule romantique.
Après nous être approchés discrètement de ces précipices de glaces que l'on ne peut sonder qu'en calculant le temps qu'une pierre en y roulant, se fait entendre, et nous être représenté le genre du supplice qu'eût éprouvé un homme en tombant dans ce froid abîme , notre guide nous conta à ce sujet une anecdote qui mérite de tenir sa place dans mes souvenirs. Un négociant de Nantes , se trouvant, comme nous , sur le bord de ces abîmes,
tout en portant les yeux sur leur profondeur, avait son portefeuille à la main et une cigarre qu'il venait de retirer de sa bouche; par une distraction commune à tous les hommes, voulant se débarrasser de sa cigarre éteinte et la jeter dans le précipice , il y jeta son portefeuille. On ne peut se figurer son désespoir , quand il se fut aperçu de sa méprise : son portefeuille contenait les papiers les plus importants pour sa fortune. Il demanda aux guides s'il n'était aucun moyen de ravoir ce portefeuille ; les guides lui dirent bien qu'ils savaient qu'on avait retiré le corps d'un homme qu'un accident y avait précipité ; mais que , n'ayant point été témoins de cet événement, ils ne sauraient comment s'y prendre. Cependant ils se consultèrent entre eux, et l'appât d'une grande récompense les décida à tenter cette entreprise ; il se trouva parmi eux un jeune homme très -courageux qui consentit à se laisser descendre à une profondeur de cent brasses au moins, entre deux murs de glace. Il annonce, par le moyen convenu, qu'il a atteint son but, qu'il faut le remonter; on exécute ses ordres , il reparaît , montre le portefeuille, le négociant se réjouit, court à lui tout joyeux de retrouver son trésor, le lui arrache des mains... mais, hélas! le portefeuille était vide! En tombant, tous les papiers en étaient sortis, et ne
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s'étaient point présentés aux regards de notre courageux jeune homme.
Mais sortons de cette mer de glace si effrayante. Je ne fus nullement tenté de faire plusieurs lieues au milieu de ces gouffres , pour aller visiter ce qu'on appelle le Jardin , le tranquille asile des marmotes. Redescendons, et le plus lestement que nous pourrons , cette montagne si pénible à gravir; et, je crois , encore plus fatigante à descendre. En vain Elleviou , afin de me rendre le courage , m'excite par son exemple, ou me persifle sur mon peu de légèreté; moitié riant moitié me désespérant, je parviens enfin à me retrouver dans Chamouni. Non, de ma vie je n'ai éprouvé une fatigue plus grande. Cependant , après quelques heures de repos , je me trouvai en état de paraître au souper où Elleviou, par une franchise un peu hors de saison, fit naître une scène assez piquante parmi les voyageurs. La plus grande partie de ces voyageurs étaient, comme je l'ai dit. Anglais; cependant , il s'y trouvait aussi quelques dames allemandes accompagnées de leurs maris. Vers la fin du repas , la conversation devint générale , et les grandes beautés de la Suisse furent .d'abord le sujet de l'entretien ; on parla du nombre d'étrangers qui venaient la visiter. Un des Anglais convint qu'il nr sortait pas un homme de son pays , qui ne dirigeât
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ses pas vers la Suisse , et que par ce motif les Anglais s'y trouvaient toujours en très-grand nombre. Elleviou, qui avait peut-être encore sur le cœur notre souper de Salanches, lui dit qu'en effet il en avait vu beaucoup à Servoz : et là-dessus il fit un tableau assez original de la manière dont les Anglais vivaient entre eux, de cette indifférence qu'ils se témoignaient mutuellement. Il ajouta qu'il ne concevait pas que des hommes d'un même pays pussent se rencontrer si loin de leur patrie, sans se témoigner le plaisir de se trouver ensemble ; qu'à les voir , on les prendrait pour des ennemis , qui ne cherchent que les moyens de se prouver leur haine ou leur mépris. Comme je craignais qu'il n'allât trop loin , je lui pressais secrètement le genou pour l'inviter à la prudence. Personne ne répondit rien d'abord; mais je vis quelques jeunes Anglais sourire à Elleviou d'un air d'approbation. Sans doute , il entendit cette espèce d'encouragement, car il continua sur le même ton avec plus de chaleur encore, au point d'interpeller un Anglais, que nous supposions être plus qu'un honorable gentleman , à ses airs tranchants et à l'air de supériorité qu'il prenait avec ses autres compagnons de voyage. Notre lord au lieu de répondre franchement que telles étaient les mœurs de son pays, s'avisa de répondre à Elleviou : « Qu'il y aurait beaucoup de
« danger à accueillir hors d'Angleterre des gens «que l'on rougirait de voir dans sa patrie; qui, « fiers d'un accueil qui ne serait dû qu'au hasard, « se croiraient autorisés à venir publiquement vous « toucher dans la main. » Cette réponse révolta tellement mon étourdi d'ami , qu'il se permit les mots les plus durs contre l'orgueil de l'aristocratie anglaise , et dit même que nos Français grands seigneurs seraient moins fiers; car, dussent -ils compromettre leur noblesse , ils aimeraient encore mieux témoigner de la bienveillance à un Français voyageur , causer , rire , chanter et boire avec lui , que de s'ennuyer dans leur morgue nobiliaire, comme le font messieurs les nobles Anglais. Je m'attendais que ce discours allait faire naître une qvierelle, lorsque je vis le plus grand nombre des Anglais se lever, s'approcher d'Elleviou et lui porter un toast d'amitié : nous y répondîmes, et ce mouvement ayant forcé les voyageurs à quitter la table, les gens de qualité profitèrent de l'occasion pour se retirer : les autres Anglais, qui étaient de vrais descendants de John Bull , se rassemblèrent autour de nous, remercièrent Elleviou de la leçon qu'il avait donnée à leur noble compatriote ; et, pour nous prouver qu'ils étaient bien de l'opposition, ils nous engagèrent à porter plus d'un toast à la liberté du monde.
« Passage de la Tête-Noire. — Ses sites effrayants. —
Ses torrents ou noirs ou blanchâtres. — Le Chalet.
Repos du voyageur. — Arrivée à Martigny. Un désastre récent. — Anglais qui y perd sa voiture et ses bagages. — Sa réclamation auprès du gouvernement. »
Si je voulais en effet écrire un voyage, ces seules notes m'offriraient matière pour un volume, par les beautés et les horreurs qu'elles rappellent à ma mémoire; mais que mon lecteur se rassure, je ne lui donnerai aucune description de cette partie des Alpes que j'ai traversée , tantôt monté sur une mule , puis après forcé d'en descendre par les difficultés du terrain. Je ne lui parlerai ni des immenses torrents qui coulent avec un bruit épouvantable, et qui, selon la nature des rochers d'où ils s'échappent , se colorent de teintes plus ou moins sombres. Comme je l'ai déjà dit, de pareils objets sont au-diessus de la description : pour les comprendre , il faut les voir. — On se doute bien que notre fidèle Balma, notre guide, notre ami, car on finit par être son ami, tant il vous montre de bonhomie et d'intérêt, nous accompagnait dans notre passage. Nous prîmes quelque repos dans un petit chalet, situé vers le fond de la vallée qui sépare une partie de la montagne qu'on appelle la Tête- Noire. Cette habitation, placée sur le bord des