Tome VIII
torrents, est remplie d'inscriptions tracées par les voyageurs qui, plus d'une fois sans doute, arrêtés par quelque orage , ont été forcés d'y rester plus qu'ils ne l'auraient voulu. Si j'y ai distingué quelques pensées morales , j'en ai remarqué plus encore de folles et de licencieuses : pas plus que dans les livres qu'on vous présente à Chamouni pour y inscrire votre nom et quelques pensées , je n'y ai trouvé rien qui fût digne d'être retenu. Seulement sur le livre de Chamouni , je vis une caricature fort bien faite , représentant une femme d'une grosseur énorme, qui voulait gravir le mont Anvers : on y voyait des cabestans disposés de distance en distance et les hommes d'une maigreur extrême qui servaient à la hisser produisaient un contraste si plaisant qu'il appelait au moins le sourire. En regardant cette caricature, je songeai tout de suite à ma triste position sur la montagne, où la fatigue m'ayant tout-à-fait oté le courage, m'aurait rendu nécessaire le secours du cabestan. — Continuons notre route , et surtout ne nous arrêtons pas à lire les inscriptions. Mais le lecteur me pardonnera de lui raconter un singulier trait de prudence de mon guide. (Je me fais d'autant moins de scrupule de l'arrêter sur ma route, qu'il peut avoir aussi l'envie de voyager dans les Alpes, et qu'il est bon qu'il soit prévenu des dangers qu'il
peut y courir. ) Je m'abandonnais à la prudence de ma mule, comme il faut toujours faire, lorsqu'il lui prit fantaisie de monter rapidement plusieurs portions de rochers taillés par la nature en escaliers inégaux; je la laissais aller, lorsque je vis mon guide et son compagnon accourir vers moi avec beaucoup d'empressement , se parler vivement dans leur patois, arrêter ma mule et la regarder dans tous les sens. Sur ces entrefaites, mon compagnon de voyage arriva. Etonné comme moi du motif qui leur faisait se parler avec tant de chaleur , il leur demanda la cause de leur trouble ; alors mon ami Pierre Balma, nous répondit avec naïveté : Qu'il se trouvait dans les Alpes une espèce de mouches qui s'acharnaient tellement contre les mules, que lorsqu'elles avaient le malheur d'en être piquées, elles en devenaient folles , et couraient se jeter dans le premier précipice. On se doute bien que pendant le reste du voyage, j'avais bien l'attention de veiller sur ma mule, et de prier surtout mon ami Balma de me préserver des mouches. — Oh ! rhorrible chose que les mouches ! quelque dangereqses pourtant qu'elles soient dans les Alpes, je les préfère encore à celles de Paris !
Nous arrivâmes très-tard à Martigny. J'étais accablé de fatigue; mais je l'oubliai presque pour ne sentir que l'effroi du spectacle que j'avais sous
les yeux. Que l'on se figure l'état d'une ville dont quelques mois auparavant, les maisons ont été renversées ou comblées , ou couvertes de débris de rochers ; qu'on se figure le ravage qu'une masse d'eau de cinq a six cents pieds de profondeur, snr une longueur de plusieurs lieues, peut causer quand elle s'échappe en rompant ses digues, s'écoule, ou plutôt s'élance, sur un plan incliné. On se fera une idée de la force de ce torrent, par les masses de rochers qu'il voiturait avec ses eaux : je ne sortais point d'étonnement , en contemplant ces fragments de rochers, que cinquante hommes, ne pourraient mouvoir. Je ne parle pas d'une couche de sable et de grosses pierres qui remplissaient encore le rez-de-chaussée des maisons : les malheureux habitants , au moment de mon passage , étaient encore occupés à les déblayer.
La cause de ce funeste événement nous fut assez mal expliquée pas les gens de l'auberge de la Poste, où nous étions descendus. On prétendait qu'une vallée voisine de Martigny, mais beaucoup plus élevée, avait recueilli dans son sein des eaux qui coulaient depuis long-temps de glacwiers voisins; une digue composée de glaçons s'était formée naturellement ; elle retenait cette masse d'eau dans la vallée; mais, par la succession des temps, les eaux s'étant augmentées d'ime manière con-
sidérable, finirent par former mie petite mer, qui n'était retenue que par la digue de glaces que l'imprévoyance du gouvernement crut sans doute indestructible. Cependant, comme elle pouvait se rompre, et que le danger augmentait d'année en année, les habitants, qui pouvaient avoir à le redouter, commencèrent à sentir des craintes; ce qui détermina le gouvernement à envoyer des ingénieurs, pour aviser aux moyens d'écouler doucement les eaux. Mais, soit qu'il fût trop tard pour faire une pareille opération , soit que les moyens de l'art que Ton employa fussent insuffisants , au moment où l'on se disposait à creuser une galerie dans cette immense digue , dont on ne pouvait sans doute connaître l'épaisseur, les ingénieurs virent toute la difficulté du travail, et jugèrent sans doute à d'autres indices, que la rupture delà digue était inévitable. On n'eut que le temps d'en avertir les habitants, qui se sauvèrent sur les montagnes voisines ; et le danger devint si pressant , qu'ils ne purent enlever plusieurs malades ni des vieillards infirmes qui n'avaient pas eu assez de force pour suivre les enfants. Quarante personnes périrent dans cet horrible désastre ; et les habitants , placés sur le penchant des montagnes voisines, purent voir , avec une curieuse horreur , rouler furieux le torrent qui devait détruire leurs habitations , et
consommer leur ruine. On prétend que telle était la force de la masse d'eau qui descendait du penchant de la colline, que le simple déplacement de l'air suffit pour renverser les plus gros arbres qui se trouvaient sur son passage ; bien avant que le torrent ne les eût atteints.
Puisque les Anglais doivent toujours se trouver dans mon petit caquetage sur la Suisse, je raconterai la singulière réclamation que fit un Anglais , relativement aux pertes qu'il éprouva dans ce désastre. Il y avait perdu sa voiture et ses bagages ; mais n'attribuant cette perte qu'à l'imprévoyance des magistrats du canton , il réclama d'eux une assez forte somme : il prétendait qu'au moment où l'on avait pris la résolution de travailler à la digue , on devait prévoir les dangers qui pouvaient en résulter ; qu'il aurait donc fallu par prudence , par humanité, interdire aux voyageurs l'entrée de la ville; et que, puisque l'appât du gain avait décidé les habitants à recevoir les étrangers, c'était aux magistrats à payer les pertes que leur imprévoyance ou leur ignorance avait pu occasioner.
Sans doute ces raisons, pour qui connaît certaines parties de la Suisse , pour qui sait que les voyageurs contribuent beaucoup à la prospérité du pays, ne sont pas dénuées de fondement. Mais à l'aspect d'un désastre public, dont tous les habitants sont
plus ou moins les victimes, comment un voyageur peut- il songer autant à ses intérêts, surtout lorsque tout annonce, par la manière dont il voyage, que la fortune l'a placé au-dessus de pareilles indemnités.
Il faut rendre celte justice aux autres Anglais voyageurs, tous ont été indignés de la conduite de leur compatriote; et tous spontanément, par une souscription aussi généreuse qu'abondante , se sont empressés de réparer autant qu'il était possible , les pertes des malheureux habitants , que leurs magistrats mêmes n'avaient pas les moyens de secourir. •
« Vue de Pissevache. — Malgré la hauteur de cette immense cascade , elle me plaît beaucoup moins que celle de Ghède. — St-Maurice. — Bet , Yevey, Lausane, etc. Toutes ces villes qui bordent le lac sont charmantes; mais ce n'est pas en courant qu'on peut les voir. — Il faut absolument que je revoie la Suisse. "
Je ne parlerai pas du superbe pays que nous avons parcouru (les cantons du Valais etdeVaud), par une très-bonne raison , c'est que tout en le parcourant, je ne l'ai pas vu ; nous avions été invités à une fête publique de Genève, la fête de la Navigation. Pour arriver à temps, nous fûmes obligés de passer , sans rien voir de ce qui appelle la eu-
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riosité des voyageurs ; nous nous contentâmes d'admirer les sites superbes qui bordent le lac, tout en voyageant sur un chemin que Ton peut comparer à ceux de nos jardins anglais les mieux entreteims. Nous avions pris à Saint- Maurice un petit charaban qui, malgré la beauté du chemin, pensa nous être funeste : soit par la maladresse du conducteur, soit par quelque vice du cheval, on nous versa avec une force extrême tout près d'un mur: quelques pieds plus près, nous devions nous fendre la tête. Cet événement, s'il fut arrivé, eût été un nouvel exemple de ce qui se passe dans la vie : nous venions»de parcourir les montagnes les plus impraticables, nous avions marché sur le bord des abîmes; et c'est dans un chemin uni, où nul péril n'était apparent, que nous eussions terminé noire carrière. Que de marins échappés au naufrage , que de militaires , qui ont eu cent fois la mort présente, viennent périr sans éclat et sans honneur à l'instant où le repos leur sourit! Mille fois pardon, mon cher lecteur, de cette réflexion très-commune; mais je la fis au moment de la chute, et je n'ai pas dû te la cacher.
Nous arrivâmes à Lausane d'assez bonne heure ; comme nous devions y coucher , je ne fus pas fâché d'avoir presque une demi -journée pour parcourir la ville. Nous profitâmes de ce temps pour
aller voir le banquier fVil; je l'avais connu à Paris chez son gendre M. Pillet-Wil , que son crédit et ses connaissances dans tous les genres ont rendu un homme très - intéressant , comme banquier et comme honorable citoyen. Nous reçûmes Taccueil le plus hospitalier de ce respectable vieillard et de sa fille ; sa maison délicieuse , par sa distribution et sa position, eut droit à mes compliments; et comme elle est située sur le lac, et que je ne tarissais pas sur l'éloge de la beauté du lac , de la couleur de ses eaux, des sites qui l'environnaient,, il nous proposa dy faire une promenade. Il demanda sa barque, et, dans un instant , nous nous éloignâmes d'une rive où l'on ne connaît ni la vase ni les roseaux. La conversation fut gaie , animée : le soir on fit de la musique. On aurait bien voulu faire chanter mon troubadour; mais, vSoit que l'air du soir, ou la fatigue du vovage ne l'eût pas disposé à donner ce plaisir à la société, il se montra cruel envers les plus jolies dames, qui le supplièrent vainement de mêler sa belle voix à leurs chants.
Au nombre des plaisirs que je m'étais promis en visitant la Suisse, je comptais une visite au colonel La Harpe, que j'avais connu chez mon compatriote Ginguené et chez mon vieil ami Jean- Baptiste Say. Une pareille société indique assez quelles ont été les opinions en politique de l'honorable instituteur d'Alexandre. Je ne le connais
point assez pour entrer dans des détails sur sa vie ; mais, selon mes conjectures, elle doit offrir des événements remarquables, qui pourraient fournir matière à des mémoires bien intéressants sur les malheurs qui ont pesé sur la France , et dont nous, pauvre peuple , nous n'avons connu que les funestes résultats. Mais ce qui, relativement à M. La Harpe, est parfaitement connu , c'est qu'il n'a négligé aucun moyen pour faire entendre une voix généreuse en faveur de la liberté auprès de son auguste élève ; c'est qu'il est au moins parvenu à sauver son beau pays du despotisme aristocratique du canton de Berne. Ginguené , mon digne compatriote, l'ami de mon frère, et en même temps de toute la famille, avait trop d'estime pour le colonel La Harpe, pour qu'il n'en fût pas digne. Tous les hommes de lettres qui ont connu mon compatriote, savent qu'il unissait aux plus grands talents en littérature, le caractère le plus noble, la philosophie la plus douce , et le patriotisme le plus sincère, le plus désintéressé. Ses nombreux ouvrages, qui se recommandent trop d'eux-mêmes à l'estime publique, pour que je cherche à vouloir appeler sur eux une célébrité qui déjà leur est acquise, sont dans toutes les bibliothèques, comme le souvenir des vertus de l'auteur existera toujours dans le cœur de ses amis, et de ses contemporains. Avant d'arriver à Genève, nous nous arrêtâmes
un instant à Copet. Je savais que M. le duc de Broglie habitait le château de sa belle-mère, madame de Staël, dont les cendres y reposent; et je désirais offrir un tribut de respect et d'admiration à celle dont le talent et l'esprit sont européens. Mais je crus m'apercevoir , à la manière polie dont M. de Broglie me reçut, qu'il était lui-même trop affecté de la perte récente qu'il venait de faire, pour que j'osasse lui témoigner le désir qui me conduisait vers lui.
Nous arrivâmes de bonne heure à Genève , et je m'empressai d'aller voir les personnes dont j'avais reçu l'accueil le plus flatteur. Mademoiselle Romilly était de ce nombre : son esprit vif, original et piquant l'a fait surnommer la petite de Staël; aux qualités de l'esprit et du cœur , elle joint le goût de tous les arts. Parente et amie de M. Massot , peintre distingué qui ferait honneur à l'école de Paris, elle a suivi les leçons de son maître avec un succès complet. Ses compositions sont pleines de grâce : comme elle a une facilité extrême pour dessiner en peu de de temps les gens de lettres, les artistes qui viennent rendre hommage à ses aimables qualités , à son talent, elle s'est fait une collection des portraits de tous ses admirateurs. Un quart d'heure a suffi pour me procurer l'honneur de me trouver du nombre, et tous les voyageurs qui me connaissent, m'ont
assuré qu'ils me trouvaient d'une ressemblance frappante. Mademoiselle de Romilly , en échange de ses aimables politesses, exigea de moi une complaisance à laquelle il me fut doux de céder : elle me pria de lui lire chez elle une de mes pièces qu'EUeviou lui avait dit que j'avais dans mon bagage. J'y consentis , sans lui témoigner la répugnance que j'éprouvais intérieurement : j'étais tout-à-fait étranger à Genève ; je savais que le gouvernement n'y permettait pas les représentations théâtrales, et je craignais que ce genre de littérature n'y fût tout-à-fait passé de mode. Cependant je voulus remplir ma promesse, et je me rendis à la maison de campagne ( le château Blanc ) que M. Massot habitait en ce moment ; c'était le lieu du rendez-vous , et j'y trouvai une nombreuse société. Des deux ouvrages que je portais avec moi, j'avais choisi de préférence la Fille cV Honneur, espérant , par son grand intérêt , triompher plus facilement de la froideur d'un cercle qui sans doute était composé de gens très-respectables , mais qui pouvait ne pas avoir le goût de la littérature. Quelle fut ma surprise de voir l'attention avec laquelle on m'écoutait ! Cette attention m'encouragea , et je vis avec plaisir que ma pièce avait généralement plu. Je pouvais croire que l'intérêt seul, dans ma comédie , avait ca[)tivé l'auditoire ; mais , par les re-
marques fuies qui suivirent ma lecture, par de légères observations que l'on me fit avec une excessive bienveillance , je vis que j'avais lu devant des personnes qui aimaient la littérature avec enthousiasme, et principalement le théâtre. La privation même d'un théâtre, que leur imposait sans doute la rigueur de leur consistoire , leur rendait cette lecture plus agréable, plus intéressante.
M. Decandole , célèbre botaniste , jadis un des professeurs à notre Jardin des Plantes, estimé et chéri de tous nos savants par ses rares talents , son esprit aimable et toutes les qualités qui font le vrai philosophe et le grand citoyen , se trouvait à cette lecture. Déjà j'étais allé le voir avec mon ami, et l'accueil que je reçus, en ma qualité d'ami de ses amis (il est lié avec MM. Say, etc. ), me fit regretter de ne pouvoir rester que peu de jours à Genève. Les moments que j'ai passés chez lui, à sa maison de campagne sur les bords del'Arve, me seront toujours précieux, par les doux souvenirs qu'ils m'ont laissés. Il me raconta les motifs qui l'avaient engagé à fixer son séjour dans un canton libre ; et il me donna mille preuves du patriotisme de ses nouveaux concitoyens. Dans tout ce qui avait rapport au bien public, c'est parmi les citoyens qu'il trouvait son plus grand appui : déjà ils avaient fait ce qu'il était impossible au trésor
public d'exécuter. Tous les riches habitants s'élaienS empressés de concourir à l'établissement de son jardin des Plantes: chacun d'eux faisait venir à grands frais les productions étrangères les plus rares. Les femmes mêmes furent jalouses de concourir à cet acte de civisme : M. Decandole avait un herbier très-rare, dont il n'était que le dépositaire; pour les intérêts de son établissement, il aurait désiré en avoir une copie; mais quel travail, quel temps il fallait pour pouvoir se la procurer ! 11 témoigna ses chagrins aux dames de sa société, et, au même instant, toutes les dames qui savent dessiner, et il paraît que le nombre en est grand (*) , consentirent à kii livrer, en quelques mois, une copie de cet important herbier. La même générosité des citoyens , au moment où je me trouvais à Genève , et toujours grâces aux sollicitudes patriotiques de M. Decandole , était sur le point de fonder une bibliothèque. Heureux le pays où chaque citoyen peut , par un léger sacrifice , contribuer au bien de tous î mais ce n'est que sur une terre libre qu'on trouve ces hommes qui savent, par ces dons d'un
(*) En effet, il n'existe pas une ville où l'on trotive plus de talents réunis. Si mademoiselle de Romilly s'est fait une réputation , mademoiselle Kath, que j'ai connue à Paris , se distingue aussi par des talents supérieurs. J'ai eu le plaisir de la retrouver à Genève, de jouir de son aimable conversation et de recevoir des preuves de sa bienveillante politesse.
généreux civisme , honorer les sciences et leur patrie.
M. Decandole , m'avait aussi prié de lire chez lui l'un de mes deux ouvrages. Pouvais-je refuser celui que, avant de le connaître , j'avais appris à estimer. Comme j'avais essayé l'effet que produirait ma Fille fU Honneur , je fus jaloux de soumettre mon Faux Bonhomme à la même épreuve. J'eus pour auditeurs à cette lecture ce qu'on appelle la première société; je dis première, car il y a du premier et du grand, même dans les républiques. Plusieurs noms des personnes qui composaient mon auditoire, ne m'étaient point inconnus ; entre autres celui de M. Pictet, qui, attaché à l'ancien gouvernement de Bonaparte, s'était acquis par ses connaissances et ses talents les plus justes droits à l'estime publique. M. Decandole, sans doute afin de me piquer d'amour-propre , me présenta à une dame trèsâgée , citée par son esprit , et qu'on disait avoir été amie de Voltaire. A en juger par les choses aimables qu'elle me dit , je vis bien qu'elle appartenait au siècle philosophe et galant. J'ai le malheur de ne pas me rappeler son nom : il m'eût été doux , si elle vit encore , de lui donner un témoignage de ma vénération. Mais j'en reviens à mon Faux Bonhomme. Jamais pièce de moi n'a produit à la lecture, dans aucune société,
une sensation plus forte. Chaque mot qui peignait le caractère était senti ; chaque trait malin arrachait le rire ; et c'est cette même pièce que , grâces à une cabale et à la sotte humeur d\in acteur, le public n'a point connue suffisamment, et n'a pas peut-être appréciée à sa juste valeur!
Mais laissons pour toujours ces causes de chagrin , qui abrègent la vie d'un auteur. Eloigné des tempêtes, dois-je donc songer aux causes de mes naufrages? Qu'ils aient été l'effet de mon peu de prévoyance ou de l'ignorance de mes pilotes, aujourd'hui peu importe : je n'ai plus à craindre maintenant l'inconstance d'un perfide élément, ni la maladresse de mon équipage. Je me suis retiré dans un port tranquille, en attendant qu'un autre plus sûr encore ne me laisse pas même un souvenir de ma vie agitée.
Encore une fois, trêve à des réflexions qui me portent trop facilement vers la mélancolie; n'oublions pas que je suis à Genève, que je dois faire partie de la fête de la Navigation. Aussi bien, je crois entendre le bruit des tambours et des trompettes. Déjà tout le peuple est en mouvement : le soleil brille de tout son éclat; chaque habitant s'est paré de son habit de fête; la jeune fille appelle sa compagne; le soldat citoyen rejoint ses camarades; il regarde si ses armes sont en bon état, non pour
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assassiner son semblable par ordre des rois , mais pour prouver, parle simulacre de la guerre, qu'il saurait défendre sa patrie.
Elleviou et moi nous partons pour le lieu du rendez- vous. Nous allons, avec la musique et les premiers citoyens delà république, chercher les magistrats. Bientôt réunis sur le bord du lac, nous montons la barque amirale : les pavois, la musique, le bruit du canon , les cris des matelots , les rires et les chants des jeunes gens qui se pressent de monter dans leurs légères embarcations pour suivre la barque d'honneur, tout a un air de fête; tout respire la joie, la liberté, le bonheur.
Après une navigation d'une heure et demie tout au plus, nous descendons sur une rive charmante qui offre mille tableaux enchanteurs : là , on danse sous la feuillée; plus loin des prix servent d'encouragement à tous les exercices ou du corps ou d'adresse, qui peuvent être utiles aux hommes. On distingue à leur joyeux cortège tous les j'ois ^ c'està-dire, les commandants devenus les vainqueurs , et jamais on n'a vu tant de rois dans une république. Je dois croire que, tous les jours de ces solennités publiques , les magistrats et les principaux officiers de ce petit État ont l'usage de s'asseoir au même banquet , de boire à la même coupe , et d'y inviter les étrangers qu'ils croient dignes de partager leurs