‹ OEuvres complètes (volume 4)Chapitre 268 sur 362 · Tome VIII. 2 g · texte numérisé non relu

Tome VIII. 2 g

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plaisirs : en effet , à peine arrivés sur ces bords enchanteurs du Léman, on nous fit entrer dans une grande salle dont les croisées , toujours ouvertes sur le lac, présentaient un coup d'œil enchanteur. La table était servie , et lagaîté bientôt anima le festin : on mangea de bon appétit; on but raisonnablement. Et comme la conversation dans une si nombreuse assemblée ne pouvait être générale, dès que le dessert parut , les chants commencèrent. Tous les jeunes poètes de Genève, et le nombre en est grand, tous ceux qui font l'amour et des chansons, avaient consacré pour ce jour-là leur voix à la patrie. Tous les chants respiraient la haine de la tyrannie ' les bienfaits de la liberté. Tous les couplets qui furent chantés me parurent charmants , et tous furent répétés avec enthousiasme. Les santés d'usage furent portées : la coupe de Guillaume Tell circula parmi les nombreux convives. Ce vase d'or d'une excessive grandeur est entouré d'un nombre de médailles égal sans doute au nombre des cantons qui forment la confédération. Je bus de bon cœur à la paix, à l'union, à la gloire des Treize Cantons ; et s'il m'eût été permis d'ajouter à ce toast de prospérité, j'aurais dit : « Puisse un jour la confédération être assez riche, assez forte, pour nêtre plus forcée cVomnir ses portes et de prêter ses soldats à la tyrannie ! » La gaîté de la fête s'augmenta de plus

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en plus; et cependant aucun désordre, aucun mot hasardé ne fit craindre de la voir finir par des troubles, résultat trop ordinaire des réunions nombreuses. On continua de chanter; on aurait bien désiré qu'Elleviou se fit entendre; mais par convenance on n'osait* le lui demander. On sait que les grands musiciens s'abaissent rarement à chanter sans instruments. Eh bien ! Elleviou emporté par la gaîté de tous ces jeunes citoyens, après avoir complimenté le dernier qui venait de se faire entendre , dit qu'il était désespéré de ne pas savoir d«s chants qui pussent célébrer la gloire de l'Helvétie, mais qu'il voulait au moins essayer de contribuer aux plaisirs de la fête , en chantant une vieille chanson française dont les paroles étaient assez médiocres, mais dont l'air convenait à sa voix. Et, en effet, il chanta :

Elle aime à rire, elle aime à boire ; Elle aime à chanter comme nous, etc.

Il y avait bien long-temps que je n'avais entendu Elleviou , car la chose à laquelle il pense le moins maintenant , c'est à la musique ; mais je ne crois pas que de sa vie il ait fait entendre des sons plus mélodieux ; sa voix me parut plus belle encore qu'autrefois ; et cette chanson , qui ne m'avait jamais semblé qu'un vrai refrain de cabaret , chantée par lui , me parut une chose délicieuse. Je ne puis ex-

primer le plaisir qu'il fit, et la manière bruyante

et flatteuse dont on lui témoigna sa satisfaction.

Mais la nuit commence, le canon du départ se faife entendre; quel beau temps! et quel coup d'oeil! Il ne dépendrait que de moi de me jeter encore dans le romantique ; j'ai tout à ma disposition pour réussir dans ce genre : j'ai des rives étincelantes de mille feux, des montagnes dont le front est ceint d'un bandeau virginal, une mer dont le zéphir du soir agite les flots argentés , des échos répétant les sons bruyants d'une musique militaire; mille beautés voguant autour de nous dans des nacelles légères; sur leurs voiles brillantes tombent en festons les fraîches guirlandes de Flore; et de ces nacelles qui se pressent partent des gerbes étincelantes de feux, au milieu des éclats de la poudre, des chants des matelots, et des rires d'une folâtre jeunesse. Je pourrais donc, avec de tels matériaux , composer un brillant tableau du beau spectacle que j'avais sous les yeux; mais je me défie de moi-même, et, malgré tout mon désir de faire connaître à mon lecteur le charme de cette fête , j'y renoncerai , dans la crainte de me trouver au-dessous de mes maîtres dans fart de Finversion. Je me contenterai de lui dire qu'il n'y a que les pays libres où les fêtes publiques puissent être agréables. La liberté porte la gaîté sur tous les vi-

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sages; tout ce qui ne nuit point à son voisin est j3eimis; rien n'est donc défendu, rien n'est méthodiquement arrangé : les magistrats sont confondus avec le peuple; aussi, point de gardes, point de soldats. A quoi serviraient ces précautions insultantes, puisque tous les citoyens veillent mutuellement à leur sûreté , puisqu'ils sont tous enfants d'une même famille, et que tous ont droit à la même protection, aux mêmes faveurs.

Mais il est temps de quitter Genève. Allons faire mes visites d'adieu à tous ces honorables citovens de la ville haute, de la ville basse, qui m'ont comblé de politesse; allons saluer aussi cette excellente dame étrangère (madame Orlof) , qui est venue respirer l'air pur des montagnes, et que je n'avais pas vue depuis mon départ de Saint-Pétersbourg; portons-lui des vœux pour sa guérison prochaine; puissions-nous la retrouver à Paris, jouissant enhn de toute la santé que son époux lui désire, et heureuse de tout le bonheur qu'elle répand autour d'elle ! Disons adieu à ces beaux sites qui bordent le lac Léman , à ces eaux transparentes que je ne pouvais me lasser d'admirer, à ces jeunes filles qui seules et sans nocher guident leur légère barque sur ce petit océan azuré. Adieu, bons citoyens; adieu, sites enchanteurs; adieu tout ce qui ma plu , tout ce qui m'a charmé! Le souvenu des plai-

sirs purs que j'ai goûtés parmi vous ne s'etfaceia point de ma mémoire : ils sont tellement présents à ma pensée, que je me surprends souvent à désirer une chaumière sur vos bords enchantés. Vos mœurs simples, vos goûts distingués, votre amour pour les lettres, vos belles institutions, tout m'attache à vous , tout me fait désirer de vivre près de vous; et s'il était en mon pouvoir de me fixer pour toujours dans votre heureuse cité , sans m'éloigner de tout ce qui m'est cher, de ma bonne famille, j'irais briguer l'honneur d'être l'un de vos citoyens , car pour tout ami des hommes, qui a traversé nos révolutions, il ne peut être de bonheur que là où se trouvent à la fois la raison, la justice et la liberté.

PERSONNAGES

De FRA.NVILLE, receveiu'-général.

CANDOR , ami de Franville.

SAINT-GÉR/VNT, colonel de dragons.

DUMONT, caissier de Franville.

Madame de FRANVILLE, femme de Franville. SOPHIE, fille naturelle de Franville.

Un domestique du receveur.

Un domestique de Candor.

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