TRADUITE DE LA LANGUE ROMANE
SUR L'ENFANT PPiODIGUE.
V^Nne voyait, il y a une quinzaine d'années, sur tous les théâtres que des Enfants Prodigues. Ce pieux sujet était à la mode : l'Académie royale de Musique le dansait; le Théâtre-Français le déclamait; l'Opéra -Comique le chantait; les Variétés le parodiaient. L'Odéon , dont j'étais alors le directeur, n avait à sa disposition que la comédie de Voltaire, qu'il n'était ni prudent pour mes acteurs, ni utile pour la caisse de jouer concurremment avec le Théâtre -Français. Lorsque j'eus vu tous ces Enfants Prodigues déclamants, chantants et dansants, je fis la réflexion que tous les auteurs n'avaient suivi qu'une seule idée pour le plan de leurs ouvrages; et, à cela près du genre, qui ^lariait selon le théâtre, je rencontrai partout la même combinaison. En effet, les différents auteurs qui avaient traité ce sujet moral et intéressant , enchaînés par nos règles dramatiques, avaient été forcés, pour ne pas les violer, de ne montrer que le repentir de l'enfant prodigue, tandis que si un auteur étranger, un véritable élève de Shakespear eût voulu mettre en scène les malheurs que peut s'attirer un jeune homme sans expérience, il aurait eu le soin de peindre ses
égarements , de le représenter au milieu de ses faux amis qui le pillent , des femmes qui le séduisent et le trompent. Le tableau des malheurs qui suivent Tinconduite de l'imprudent jeune homme, devenant alors le résultat forcé de l'action précédente, eut donné à cette comédie une variété de caractères et une vivacité d'action , qui auraient joint la gaîté piquante d'une comédie à l'intérêt d'un drame. Mais, comme je l'ai dit, la sévérité de notre règle des vingt- quatre heures s'opposant à ce que l'on put joindre la vie dissipée du héros de la pièce à son tardif repentir, et tous nos auteurs français n'ayant pu peindre les erreurs de leur enfant prodigue que par des récits, étaient forcés de se priver d'un grand nombre de beautés comiques et morales, pour arriver promptement à la scène intéressante du dénouement.
Ces réflexions sur le défaut principal des pièces modernes qui ont été faites sur ce sujet , me conduisirent tout naturellement au dé^r d'essayer d'accorder les règles d'Aristote avec les licences dramatiques des étrangers. Je ne désespérai pas de parvenir à peindre les erreurs de mon jeune homme, et je crus en avoir trouvé le moyen , en faisant de ses erreurs mêmes , dans une pièce en cinq actes , une pièce à part en trois actes. Le premier acte n'en devenait pas moins l'exposition , et correspondait au cinquième, qui amenait le dénouement ordinaire, le pardon du père.
Je dus à ÏHamlet de Shakespear cette première idée , et l'ayant développée avec succès , je me l'appropriai si bien , que je finis par m'en croire l'auteur. Tout fier d'avoir fait un Enfant Prodigue sur un nouveau plan , et d'avoir offert dans un même cadre les erreurs et le repentir de mon étourdi ; encore tout échangé de mon travail , je confiai à Picard le nouveau moyen que j'avais trouvé pour sortir de la route battue, sans contrevenir à notre code dramatique. Je lui retraçai en détail tout mon plan; je lui fis remarquer avec un certain air de triomphe l'avantage que je retirais de ma nouvelle idée , puisqu'elle seule me procurait trois actes d'une comédie d'action que tous mes devanciers n'avaient pu mettre qu'en récit. Picard m'écouta tranquillement, et lorsque j'eus fini de me congratuler sur ma riche conquête , il me dit froidement : « Ton idée peut être bonne , mais elle n'est « pas nouvelle : tu la trouveras tout entière dans « une comédie de Corneille , qui a pour titre \Illu- « sion, » On peut concevoir combien je fus désappointé. Cette idée que je croyais nouvelle pour le Théâtre-Français, avait déjà été développée parle père de notre tragédie. Sans doute, cette comédie n'était connue que de ceux qui ont du plaisir à lire les ouvrages qui ont abandonné la scène; mais comme cette classe de lecteurs est très - considérable , je n'en dus pas moins renoncer à Thoiineur de l'invention. Je ne sais par quel hasard
j'avais oublié cette pièce de ï Illusion, qui, dès les premières pages, à la nouvelle lecture que j'en fis, revint tout entière à ma mémoire. Je ne crois pas être le premier auteur à qui pareille mésaventure soit arrivée. Je connais beaucoup de mes confrères qui livrent au public des ouvrages qui ont un grand air de famille avec d'autres qui les ont précédés. On s'imagine que l'on crée, et l'on ne fait qu'imiter. Encore si , lorsqu'on s'aperçoit de son erreur, on avait la franchise d'en convenir, comme je le fais, il n'y aurait que demi-mal; mais le champ de la littérature est tel, cpi'il est permis à tout le monde d'y moissonner, et même d'y voler le voisin, quand on a le courage de braver les journalistes qui quelquefois crient au voleur.
En comparant ma pièce avec celle de Corneille, je n'y trouvai d'autre rapport que la ressemblance du cadre ; mais comme j 'attachais principalement l'espoir du succès de ma pièce à la nouveauté de l'idée , dès que je fus certain que je n'avais rien inventé, je pris en dégoût cet ouvrage bizarre. Cependant les administrateurs de l'Odéon voulurent le jouer : sa bizarrerie offrait l'espoir d'un genre de succès qui pouvait être productif pour le théâtre; et ce motif, qui était pour eux d'un grand poids , m'engagea à leur permettre la représentation de ma pièce. Mais quand elle revint de la censure , au moment même où l'on allait s'occuper des décorations, mon dégoût pour l'ouvrage me reprit ; et comme ce fut au mi-
SUR L'ENFANT PRODIGUE. Sp
lion de mes irrésolutions que Ton m'ota ma place de directeur, je me trouvai tout naturellement dispensé de faire un sacrifice pour essayer de contribuer a la prospérité du théâtre. Depuis, le nouveau directeur me proposa de jouer l'ouvrage ; mais comme les motifs qui pouvaient me déterminer à le laisser représenter n'existaient plus, je tins ferme, et je ne voulus point consentir à livrer au parterre ma grande découverte. Lorsque l'on veut se frayer une nouvelle route dans les arts , il faut au moins avoir les honneurs d'une courageuse invention , et je n'étais point dans cette position : la principale idée appartenait à Corneille, et plusieurs de mes scènes au Timon d' Athènes', de Shakespear. Je sais que ces imitations , pour ne pas dire plagiats , qui ne sont guère reconnues par le public qu'après la représentation, ne nuisent jamais au succès d'un ouvrage; mais à moi il n'en fallait pas plus pour m'ôter le désir de produire le mien sur la scène. Ainsi , par prudence autant que par découragement , je n'ai pas voulu exposer à la sévérité du parterre mon Enfant Prodigue , qui pourtant , dans sa bizarre conception, pourrait à la représentation of0ir tout à la fois quelques scènes originales, comiques et peut-être même intéressantes.
PERSONNAGES
Lk Baron de BEAUMANOIR.
EDMOND, fils du baron de Beaiunanoir.
Ek Comte de VIVEAU.
Mademoiselle DÉBORA, tante du comte de Viveau.
MARIETTE , fdleule de mademoiselle Debora.
ERMANCE, pupille et nièce du baron de Beaumanoir.
CAMILLE, comtesse de Toi'sini.
FLORESTINE, suivante de la Comtesse.
ZERBELIN, écuyer troubadour.'
Le Sénéchal de GRANDPRÉ.
Le Chevalier D'ARBOIS.
Un BAROjN Allemand.
Un Écuyer de la comtesse Torsini.
Un architecte.
Un peintre.
Un domestique.
Une petite FILLE D'AUBERGE.
Une dame, convive.
Troubadours,
Ménestrels,
.Jongleurs,
Seigneurs, amis d'Edmond , } Personnages muets.
Chevaliers,
Soldats ,
DOiVIKSTlyUKS.
L'ENFANT