PREFACE. XVII
La difficulté d'écrire ne fit qu'augmenter sous la dégoûtante tyrannie qui s'empara de la France. Afin de régner par les crimes, elle fit ce que fait toujours l'arbitraire, elle s'empara de la presse, arrêta les anciens ouvrages, corrigea nos chefs-d'œuvre et fit tout à la fois trembler les acteurs et les auteurs. Je voulus , avant que la terreur fût à l'ordre du jour, essayer d'éclairer les Parisiens sur ces hommes qui se disaient les amis du peuple. Les Chevaliers cV Aristophane m'offrirent le but moral c[ue je me proposais. J'en fis une imitation. Je persoiuîifiai le peuple français, et je lui donnai deux amis ; l'un , à force de le flatter , finissait par manger son dîné, tandis que l'autre, en lui disant la vérité et en l'éclairant sur ses vrais intérêts, se faisait chasser comme un ennemi. La censure de ce temps , sans trop comprendre le but de ma pièce , me la fit pourtant défigurer. Mais , tout informe c{u'on me la rendit , elle obtint encore assez de succès pour me faire craindre, six mois plus tard, qu'on ne se ressouvhit de ce petit ouvrage et qu'on ne me fît repentir d'avoir parlé raison sous le masque de l'allégorie.
Ce que j'écris aujourd'hui peut paraître à nos jeunes gens une exagération ; mais j'en appelle à
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t<nis les auteurs qui ont écrit clans cet horrible temps. Plusieurs sont mes confrères à i'Acailémie, et ils ne peuvent avoir oublié qu'ils ont plus ou moins couru des dangers , poiu- avoir voulu rappeler le peuple aux véritables idées de justice et de liberté (*). Telle était l'atroce folie de ceux qui dominaient tlans ces jours de deuil, que la modération même devint un crime digne de la peine de mort. — Mais quittons cet horrible tableau. Trop souvent il m'est rappelé par l'aspect de ces hommes de sang que Ton retrouve encore dans le monde, prêts à commettre les mêmes crimes sous des bannières d'une autre couleur. Est-il donc \Tai que des partis puissent admettre dans leurs rangs de tels monstres? et ceux qui se prétendent honnêtes gens, et les accueillent comme défenseurs et comme amis, n'ont-ils pas perdu toute pudeur, et ne font- ils pas de la vertu un problême ?
Ces digressions sur la révolution sont une suite naturelle des idées que reproduit en moi le souvenir
(*) Les membres du comitt- de Salut-Public, qui assistaient aux Français, à la répétition t;énéra!e de Timoléon , indignés de ce qu'on avait applaudi un passage de la pièce où l'on parlait sans doute raison et humanité , sortirent de leur loge avec fureur. Les spectateui-s et les acteurs, témoins de cette action, fnrent tellement saisis d'effroi, que la salle se trouva vide en ;in instant.