PREFACE. XIX
tlu moment où j'écrivis mes premières pièces. Puis-je me disposer à mettre ces pièces sous les yeux du lecteur , sans me rappeler l'époque où je les composai , et sans préparer , par les réflexions qu'elles m'inspirent, le lecteur à ne les juger que d'après le temps où elles ont été écrites. — Mais pourquoi, me dira- 1- on peut-être, les avoir imprimées ? — D'abord , parce que j'ai promis mes œuvres complètes , et parce que la bizarrerie de ces pièces tient à l'histoire par la couleur que le théâtre avait été forcé de prendre à cette époque ; et que , sous ce point de vue seul, elles peuvent rappeler des souvenirs aux contemporains et piquer la curiosité de nos neveux.
Ce temps où l'on compromettait sa tète en écrivant une comédie ou une tragédie disparut enfin. Tous les partis réunis un instant , séparés de nouveau, devinrent cependant moins furieux; et s'ils ne cessèrent point de combattre , ils firent entrevoir l'espoir d'une pacification générale. Moi , toujours sniiple spectateur de ces grands événements , je ne m'occupais que de m'exercer dans l'art que j'idolâtrais et qui m'offrait tant de difficultés. — Retenu par la défiance de moi-même, j'en serais resté peut-être aux ébauches de ma jeunesse , si mon
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français et anglais; et Walter Scott ^ l'un des plus beaux génies de l'Angleterre , a prouvé , en le portant à sa perfection , que ce genre devait avoir un rang dans la littérature.
Plus tard, la nation réunie sous un gouvernement qui promettait une bien plus longue stabilité , prit des.formes, modelées, il est vrai, sur les anciennes, mais qui n'étaient pas dépourvues du ridicule nécessaire à la comédie. C'est alors que j'essayai de mettre au théâtre des comédies de mœurs et de caractères. Je n'eus encore qu'à me louer de mes essais; et tous, peut-être, auraient été heureux , si la crainte de la censure , presque aussi rigoureuse qu'aujourd'hui, ne m'eût fait abandonner beaucoup de sujets dramatiques. Le grand raisonnement des censeurs était, qu'on ne pouvait attaquer des ridicules modernes, sans blesser le gouvernement. Ce raisonnement est encore celui des censeurs de nos jours , et le sera probablement de tous les censeurs à venir.
Mes premiers essais ont dû montrer nécessairement en moi quelque incertitude sur le genre que je devais cultiver de préférence ; la censu-re l'augmentait encore, en m'interdisant la peinture des ridicules modernes. Toutes ces contrariétés me firent faire des
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réflexions sur l'état de notre théâtre depuis la révolution. Je fis une première remarque , qui n'a dû échapper à personne ; c'est que , depuis l'établissement dv plusieurs petits théâtres , et le genre de pièces que l'on y représentait , le théâtre français avait perdu beaucoup de son éclat. Le répertoire ancien des auteurs du second ordçe , me paraissait d'une pâleur si grande , qu'il me semblait que le talent des acteurs pouvait à peine en triompher. La cause de ce changement n'est pas difficile à expliquer. Quel effet peut avoir une plaisanterie de bon goût sur un public qui peut entendre , sur plusieurs autres théâtres, des pièces où le comique simple et naturel est remplacé par la caricature , et la finesse de l'esprit par une équivoque bouffonne? Quelle situation douce , mais bien amenée, pourra résister à ces grands effets du mélodrame , que la raison approuve rarement , mais qui frappent vivement le cœur et l'imagination ? Cet avantage que les nombreux théâtres secondaires ont obtenu de pouvoir faire rire et pleurer tout-à-la-fois le peuple , el même aussi la haute société, devait nuire, non seulement aux pièces anciennes , mais encore aux pièces nouvelles. L'auteui' d'une comédie moderne prétendrait en vain faire rin^ pendant cinq actes.
Le iiiènie iiiut , qui serait trouvé plaisant sur lui jietit théâtre, serait repoussé aux Français comme trivial , et déciderait peut-être la chute du nouvel ouvrage. Les acteurs qui connaissent bien plus que les auteurs , les convenances de la scène, aidaient euxmêmes à la perte de leur théâtre, parles craintes qu'ils faisaient naître aux auteurs sur tel mot, ou sur telle situation; et, comme chaque suppression ne peut que retrancher quelque chose de la verve de la première composition, il en arrivait le plus souvent^ que l'auteur, pour éviter une chute, ne pouvait jamais obtenir un triomphe. — C'est donc, en examinant bien l'effet des ouvrages de nos différents auteurs anciens et modernes , que je crus reconnaître la cause, qui nuisait à leurs succès passés ou à leurs succès présents. Je vis par exemple que, si Regnai-d était froidement applaudi , c'est que le genre de ses plaisanteries , toutes spirituelles ([u'elles soient, recouvraient presque toujours un fond assez léger, et que, de plus, ses caractères n'avaient point de vérité. Je vis que , si Dancour était tout-à-fait repoussé de la scène, c'est que ses tableaux, très-vrais dans le temps, devaient être sans intérêt pour un public nouveau, dont une révolution avait changé les mœurs. Destouches