‹ OEuvres complètesChapitre 13 sur 330 · XXVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVI PRÉFACE

temps, où la comédie maniérée ne peignait que des ridicules de sallon et se gardait bien de toucher aux vices. Cette crainte de donner à mes ouvrages ime physionomie de drame , ne devait donc pas m'arrèter. Comme je comptais bien ne pas en bannir le comique , et que j'espérais le trouver dans le développement de mes caractères, je ne craignis plus de descendre dans l'arène avec une certaine confiance. — Peindre autant que je le pourrais des mœurs nouvelles ; essayer des caractères pris dans la nature ; en les développant , lancer quelques traits généraux de satire; parler à la raison , à l'esprit , au cœur ; enfin , faire rire et pleurer tout-à-la-fois, c'était là mon b'it : ce but, je crois l'avoir atteint; et, malgré les nombreuses critiques du coriphée des journalistes , malgré ses anatlièmes , lancés sur le genre de mes comédies, le public, en me prouvant que mes essais ne lui déplaisaient pas , m'a donné l'orgueil de croire que je n'ai pas choisi une mauvaise route.

vSi dans les cincjuante pièces que j'imprime, trois ou quatre seulement ont été repoussées par le public, je n'en crois pas moins de mon devoir de les soumettre au jugement du ipcleiu'. C'est par

PREFACE. xxvn

les pièces imparfaites d'un auteur , que l'on juge les progrès que le temps et l'étude lui ont fait faire. Les jeunes gens , en comparant les premiers et les derniers ouvrages d'un écrivain qu'ils aiment , apprennent que ce n'est que pas à pas que l'on avance dans la carrière, et qu'on peut parvenir au succès. Je juge des autres hommes par moimême; je sais que j'ai parcouru avec autant de plaisir les essais défectueux de nos auteurs, que leurs chefs-d'œuvre qui m'étaient trop connus. En relisant des pièces dont le public avait fait justice, et qu'on ne retrouve plus à la scène, je cherchais à me rendre raison des causes qui les avaient fait rejeter. Tout en rendant justice aux beautés répandues dans ces ouvrages, je finissais ])ar trouver les défauts qui avaient dû empêcher leur réussite, et cet examen devenait tout-à-la-fois pour moi, un amusement et une étude. Au reste, je puis assurer que presque toutes les pièces que j'imprime, ont eu du succès dans leur temps. Si la retraite des acteurs qui les ont jouées dans l'origine, si d'autres circonstances tiennent, en ce moment, éloignées de la scène, plusieurs de ces p(^tites pièces, c'est que leur peu d'importance ne devail leur donner qu'inie courte durée. Il

xxviii PKEFACË.

ri cil esl j);is <lc même dos grands ouvrages. Appuyés sur la vérité et la morale, ils doivent survivre à Tépoque qui les vit naître. La philosophie régnera sur la scène française, aussi long-temps que la raison du peuple pourra triompher de la sottise et de rerreiu\

Quant aux pièces qui n'ont jamais été représentées , et qui paraîtront pour la première fois dans ce recueil, elles ont toutes été reçues à nos premiers théâtres. La censure ou des événements politiques s'opposèrent autrefois à leur représentation; depuis, mie plus grande connaissance de Tai t m' ayant rendu plus timide , je n'ai pas cru devoir essayer de les livrer à la scène; cependant de ce nombre, il en est trois, que je regrette beaucoup de n'avoir pu faire jouer. Comme ce sont mes derniers enfants, il est possible que je sois aveuglé par l'amour paternel ; mais d'après l'idée que je me fais de leur effet théâtral, je n'hésite pas à les mettre auprès de celles de mes pièces , que le public a le mieux accueillies. Elles sont fondées sur une grande pensée; et la saine philosophie, qui en fait aussi la base, devait, selon moi, en assurer le succès Si l'on trouve dans ce que j'avance, un excès d'amour-propre , on se trompe. Ne sait-on

. PREFACE. xxrx

pas, qu'un auteur qui n'est pas joué, a, jusqu'au moment de la représentation, le droit de se bercer de sa chimère , de rêver les applaudissements , et de s'enivrer , par anticipation , de sa gloire future? C'est au moins une compensation au tourment qu'il doit éprouver, quand la triste réalité vient détruire toutes ses illusions. Néanmoins, quelque cruelle que soit la situation d'un auteur qui voit disparaître en un instant le fruit de plusieurs années de travail, je me résignerais encore, pour mes trois derniers ouvrages , à m'exposer à la rigueiu^ du public, si l'inexorable censure voulait le permettre.

Mais comme la censure ne permettra plus rien et ne peut plus rien permettre de tout ce qui peut , je ne dis pas blesser, mais seulement égratigner un ordre, une caste, une classe^ tout auteur, qui ne voudra pas être taillé comme un esclave, fera bien de renoncer à faire de grandes comédies, puisque la vraie philosophie et la satire instructive ne peuvent plus se montrer sur la scène, sous peine d'enfreindre les lois.

Mon ])r()jet était , en commençant cette préface , d'entrer dans de très-grands détails sur les tourments , auxquels doit se résigner l'auteur drama-

Page 1