‹ Œuvres complètesChapitre 12 sur 28 · lOCKLYN · texte numérisé non relu

lOCKLYN

Cjuin 1786.

Ce fut hier. Le jour, mélancolique et sombre, Semblait de ma tristesse avoir revêtu l'ombre : On eût (lit qu'à son tour l'Ame de ce beau lieu \ oulait sympathiser avec ce jour d'adieu, Tant le ciel était gris, tant les. vents sans haleine Laissaient pencher la feuille et l'épi sur la plaine, Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix , Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois! Tout se taisait aussi dans la maison fermée ; On n'osait regarder une iii^ure aimée; Quand on se rencontrait, on n'osait se parler, De peur qu'un son de voix ne vint vous révéler Le sanglot dérobé sous le tendre sourire. Et ne fit éclater le cœur qu'un mot déchire. On allait, on venait; mère, sœur, à l'écart. Préparaient à genoux les apprêts d'un départ; Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées, Cachait avec ses dons une de ses pensées. On s'asseyait ensemble à table, mais en vain; Les pleurs se faisaient route, et coulaient sur le pain; Ainsi passa le jour; et quand la nuit suprême, Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s'aime, Eut jeté sur nos yeux des voiles pbis épais : " Allez, dis-je à ma mère, et reposez en paix! Reposez votre cœur de soupirs et de larmes ;

Bénissez votre enfant, et dormez sans alarmes : Que ce dernier sommeil que je fais près de vous Descende sur vos veux encor tranquille et doux! De notre long adieu n'anticipez pas l'heure. Hélas! trop tôt viendra ce long soir où l'on pleure! Mais l'esprit qui console et l'ange des adieux A ma prière alors viendront sécher vos yeux; Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie, Car ce qu'on donne à Dieu doit s'offrir dans la joie. Dormez ! Dès que le jour sur l'église aura lui , Au pied de votre lit je veux être avant lui; Et, si nos jeux alors ont quelque larme amèrc, •' QueDieu nous la pardonne ! Homme, on n'a qu'une mère.

Son baiser lentement sur mon front descendit,

Et je n'entendis pas ce qu'elle répondit ;

Car, le cœur plein des pleurs que cachait mon visage.

Et ne les pouvant pas retenir davantage.

J'étais déjà sorti de son appartement.

Et je cherchais la nuit pour pleurer librement^

Les brises de montagne, avec le soir venues.

Avaient blanchi le ciel et balayé les nues :

C'était une des nuits dont la sérénité

tarie à l'àme de paix, d'amour, d'éternité ;

Où la lune arrondie et dans l'azur assise,

Répandant sur les bois sa lueur indécise.

Semble, en dessinant mieux chaque pâle contour,

Un souvenir muet de la vie et du jour.

Je m'enfonçai pleurant sous les sombres allées j

Des traces de ma mère eucor toutes peuplées ;

Je parcourais du pas tout le champêtre enclos, Où, connue autant de Heurs, mes jours étaient éclos; J'écoutais chanter l'eau dans le hassin de marhre; Je touciiais chaque mur, je parlais à chaque arhre; J'allais d'un tronc à l'autre, et je" les embrassais; Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre Ame a de force , Un cœur ami du mien palpiter sous l'écorce. Sur chaque banc de pierre où je m'étais assis, Où j'avais vu ma mère assise avec son fils, Je m'asseyais un peu; je tournais mon visage Vers la place où mes yeux retrouvaient son image ; Je lui parlais de l'âme, elle me répondait; Sa voix, sa propre voix dans mon cœur s'entendait. Et je fuyais ainsi du hêtre au sycomore, Réveillant mon passé pour le pleurer encore. Du nid de la colombe à la loge du chien, Je revisitais tout et je n'oubliais rien , Et je disais à tout un adieu sympathique. Et, de tout emportant quelque chère relique. Je remplissais mon sein de feuillage roulé. Du sable de la cour par ma mère foulé , Le la mousse enlevée aux murs verts des tourelles, Et du duvet tombé du toit des tourterelles; Puis, quand j'eus complété mon douloureux trésor, Pour consumer la nuit qui me restait encor, J'allai dans le parterre , au pied de la fenêtre De la chambre où ma mère aussi veillait peut-être , Près du bassin d'eau vive où tremble le bouleau , Le corps sur le gazon, le front penché sur l'cau^

Sur l'eau que j'écoutais sangloter clans sa fuite, Comme un pas décroissant d'un ami qui nous quitte; Et là, prenant la terre et l'herbe à pleine main, Collant ma lèvre au sol que j'allais fuir .demain, J'embrassai cette terre où j'avais pris racine, D'où m'arrachait si tendre une force divine; J'ouvris mon cœur trop plein, et j'en laissai couler Ce long torrent de pleurs qui voulait s'y mêler.

Je ne sais pas combien d'heures ainsi coulèrent. Ni quels mille pensers dans ma tète roulèrent; De son œil infini Dieu seul peut les compter, Et le cœur dans sa langue au cœur les raconter. Il est des nuits d'orage où le flot des idées. Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées , Roule avec trop de pente et trop d'emportement. Pour que notre âme même en ait le sentiment; Un vertige confus bouillonne dans la tète, Et, prêt à se briser, le cœur même s'arrête. J'étais dans cet état, sans entendre, sans voir. Anéantissement, sommeil du désespoir :

Seulement par moments mes pleurs, pleuvant encore, M'éveillaient en tombant dans le bassin sonore. L'aube enfin colora sa barre au bord des cieux, Comme un flambeau soudain qui vient blesser les yeux . Je voulus, sans revoir un visage de femme, Dire à ma mère un mot qui lui laissât mon âme; Sur mes genoux tremblants du seuil je.m'approchai , De mon front prosterné, muet, je le touchai; J'entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes, V. 6

82 JOCELVX.

Je crus sentir des mainsqui rencontraient les miennes. « Adieu ! » criai-je ; en vain j'y voulus joindre un mot, IMon cœur noyé d'an<i;oisse eut à peine un sanglot, Et je m'enfuis courant et sans tourner la tète, Comme un homme qui craint qu'un remords ne l'arrête.

Je mareliai devant moi par des champs sans chemin.

De peur de rencontrer, d'entendre un être humain.

Jusqu'au sommet aride où la somhre montaiiue

S'aiïaisse et redescend vers une autre campagne.

Sur une roche grise, une croix de granit,

Que la mousse tapisse, où l'aigle fait son nid.

S'élève pour bénir à la fois les deux faites.

Comme un homme étendant ses deux bras sur deux têtes.

Là je me retournai pour la première fois ,

Et m'assis sur la pierre au pied de cette croix ;

Je vis se dérouler sous moi le paysage ,

Le jardin verdoyer sous les murs du village ,

La colombe blanchir les toits, et la maison

Retirer lentement son ombre du gazon.

Je vis blanchir dans l'air sa première fumée,

Une main entr'ou^rir la fenêtre fermée.

Un soupir emporta mon âme à ce doux lieu ,

Et sur l'herbe, à genoux, je m'écriai : « Mon Dieu !

Vous qui prenez le lils, restez avec la mère!

Que l'heure du départ n'y soit pas même amère!

Je ne quitte, ô mon Dieu, ces cœurs et ce séjour,

Qu'afm de leur laisser plus de paix et d'amour :

Que l'amour et la paix y restent à ma place.

Et que le sacrifice attire au moins la grâce !

Veillez, au lieu de moi, sur ces chers habitants; Bénissez nuit et jour leur route et leurs instants; Soyez vous-même! 6 Dieu! vous, ô céleste père! Pour la mère le fils, et pour la sœur le frère; Comblez-les de vos dons; menez-les par la main, Par une longue vie et par un doux chemin , Au terme où nous devons vous rendre grâce ensemble, Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble! » Je dis, et, sous les bois de ces derniers sommets, L'horizon paternel s'abaissa pour jamais.

Séminaire de ***, l<" janvier 1793.

Six ans sont retranchés des jours de mon jeune âge ,

Sans qu'une seule trace ait marqué leur passage.

Nuits, jours, matin et soir, veilles et lendemain,

Furent des pas égaux dans un même chemin;

Je n'ai senti ces jours qu'en calculant leur nomhre.

Le cloitre aux noirs piliers m'a caché dans son ombre ;

De ma haute cellule au chœur mélodieux

Les dalles ont compté mes pas silencieux;

La méditation, la prière et l'étude,

Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude;

Ces corridors obscurs , ces nefs , ces murs épais ,

Ont versé sur mon front leur silence et leur paix;

Les souvenirs cuisants, les regrets, les images

De liberté, d'amour, de riants paysages,

A peine ont jusqu'ici dans mes nuits pénétré;

De la paix du Seigneur tout s'y peint par degré ,

Comme, par les vitraux que le pinceau colore.

Se teignent dans la nef les clartés de l'aurore.

Qu'il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur,

Comme un parfum dans l'or pour en Lïartlcr l'odeur,

J)'avoir son but si haut et sa route tracée,

Et de ^ivrc six ans d'une même pensée!

Aussi, blanche est la paiie où je notai mes jours;

Qu'aurais-je écrit? Ce Dieu que je servis toujours,

Le soin de ses autels, le goût de ses demeures.

Ont du même aliment nourri toutes mes heures ,

Et sa main, à ma main ouverte constamment,

M'a dirigé sans chute et sans événement.

Ali ! grâce aux passions que mon cœur se retranche ,

Puisse toute ma vie être une page blanclie !

Février 1793.

Souvent, lorsquedes nuits l'ombre que l'on voit croître De piliers en piliers s'étend le long du cloître; Quand, après l'Angclus et le repas du soir. Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir, Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre, On épanche son cœur à voix basse et dans l'ombre; Moi qui n'ai point encore entre eux trouvé d'ami , Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi , Je m'échappe; et cherchant ce confident suprême Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aime, Par la porte secrète en son temple introduit, Je répands à ses pieds mon àme dans la nuit.

Ossiaii! Ossian! lorsque, pliisjtninia encore,

,1c revais des brouillards et des monts dMnistore;

Quand, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main,

Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin ,

Que j'écoutais siffler dans la bruyère grise,

Comme l'àme des morts, le soufïle de la bise,

Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,

Hurlant d'horreur aux bords des gouûVes dévorants,

Précipités du ciel sur le rocher qui fume.

Jetaient jusqu'à mon front leurs cris et leur écume;

Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau

Et secouaient leur neige où planait le corbeau ,

Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages,

Comme un fils de Morven me revêtait d'orages.

Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard,

Le soleil ravivé me lançait un regard ,

Et d'un rayon mouillé, qui lutte et qui s'efface,

Eclairait sous mes pieds l'abime de l'espace.

Tous mes sens, exaltés par l'air pur des hauts lieux.

Par cette solitude et cette nuit des cieux ,

Par ces sourds roulements des pins sous la tempête,

Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tète ,

Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument

Qui ne rendait qu'extase et que ravissement;

Et mon cœur à l'étroit battait dans ma poitrine.

Et mes larmes tombaient d'une source divine.

Et je prêtais l'oreille et je tendais les bras.

Et comme un insensé je marchais à grands pas,

Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage

L'ombre de Jéhovah qui passait dans l'orage,

Et je croyais dans l'air entendre en lonîjs échos

Sa voix, que la tempête emportait au eliaos;

Et de joie et d'amour noyé par eliaque porc,

Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,

J'aurais voulu trouver une ànie et des accents,

Et pour d'autres transports me créer d'autres sens !

Ce sont de ces moments d'ineffables délices Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices, Des éclairs de lumière et de félicité Qui confondent la vie avec l'éternité.

Notre âme s'en souvient comme d'une pensée Rapide, dont en songe elle fut traversée. Ah! quand je les goûtais, je ne me doutais pas Qu'une source éternelle en coulait ici-bas I

Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre ; Quand je vois s'élever entre la foule et moi Ces larges murs pétris de siècles et de foi ; Quand j'erre à pas muets dans ce profond asile, Solitude de pierre, immuable, immobile.

Image du séjour par Dieu même habité, Où tout est profondeur^ mystère, éternité; Quand les rayons du soir, que l'occident rappelle. Eteignent aux vitraux leur dernière étincelle, Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit , Que la voix du clocher en son doux s'évapore, Que, le front appuyé contre un pilier sonore,

Je le sens, tout ému du retentissement, Vibrer comme une clef d'un céleste instrument, Et que du faite au sol Timmense cathédrale, Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale. Tel qu'un être animé , semble à la voix qui sort Tressaillir et répondre en un commun transport; Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte, Je sens que dans ce vide une oreille m'écoute , Qu'un invisible ami, dans la nef répandu , M'attire à lui , me parle un langage entendu , Se communique à moi dans un silence intime , Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abîme : Alors , mes deux genoux plies sur le carreau , Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau , Comme un homme surpris par l'orage de l'àme. Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme, Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur, Et l'écoute et l'entends, voix à voix, cœur à cœur. Ce qui se passe alors dans ce pieux délire. Les langues dici-bas n'ont plus rien pour le dire; L'àme éprouve un instant ce qu'éprouve notre œil Quand, plongeant sur les bords des mers près d'un écueil, 11 s'essaye à compter les lames dont l'écume Etincelle au soleil, croule, jaillit et fume, Et qu'aveuglé d'éclairs et de bouillonnement, 11 ne voit plus que flots, hnnière et mouvement; Ou bien ce que l'oreille éprouve auprès d'une onde Qui des picsdu mont Blanc s'épanche, roule et gronde, Quand s'efforçant en vain, dans cet immense bruit. De distinguer un son d'avec le son qui suit.

liO JOCELYN.

Dans les chocs successifs qui font trembler la terre, Elle n'entend vibrer (nTiin éternel tonnerre.

Et puis ce bruit s'apaise, et l'àine (jui s'endort Nage dans l'infini sans aile, sans elTort, Sans soutenir son vol sur aucune pensée, Mais immobile et morte et vaguement bercée , Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que, le vent Vous prêtant un moment ses impalpables ailes. Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles, Et vous vous récbauflez, sous des rayons plus doux , Au foyer des soleils qui s'approchent de vous. Ainsi la nuit en vain sonne l'heure après l'heure; Et quand on vient fcj'mer la divine demeure , Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d'airain Tournent en ébranlant le caveau souterrain , Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie La goutte tiède cncor de la céleste pluie!...

Séminaire de ***, 15 février 1793.

Tandis que nous vivons au fond d'un monde à part. En Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard, L'autre monde, animé d'un autre esprit de vie, Ou d'un souille de mort, de colère et d'envie,

Mugit autour de nous, et jusqu'en ce saint lieu Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu. Un grand peuple, agité par l'esprit de ruine, Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine; Il veut renouveler trône , autels , mœurs et lois : Dans la poudre et le sang tout s'abîme à la fois. Oh! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête Où l'homme ne sait pas où reposer sa tète. Où la route finit, où l'esprit des humains Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins, Ne pouvant ni rester sous un passé qui croule., rsi jeter d'un seul jet l'avenir dans son moule? Métal extravasé qui bouillonne et qui fuit. Court, ravage et renverse, et dévore et détruit. Et, consumant la main qui touche à son cratère, Déracine le siècle et l'homme de la terre! Heureux, du moins, heureux que la lueur de foi Vive encor dans mon œil et marche devant moi, Et, séparant mes pas de la foule élancée, Trace une route à part à ma pauvre pensée , Route qui mène ailleurs que celle d'ici-bas, Et que Dieu même éclaire , et qui ne finit pas !

On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise, Et qu'en mille lambeaux le peuple le divise; Le peuple, enfant cruel qui rit en détruisant, Qui n'éprouve jamais sa force qu'en ])risant, Et qui , suivant l'instinct de son brutal génie , Ne comprend le pouvoir que par la tyrannie! Force aveugle que Dieu lâche de temps en temps,

92 JOCELVN.

Ainsi que ravahuichc, ainsi que les autans, Pour donner à l'élher un courant plus rapide, Pour frapper un grandcoup et pour faire un grand vide !

23 février 1793.

0 jours, jours de douleur, de silenee et d'effroi! La terre du royaume a bu le sang du roi , Et le sang des sujets massacrés par centaines Coule dans les ruisseaux comme l'eau des fontaines ! Tout ce qui porte uu nom, ou génie ou vertu. Sous le niveau du crime est soudain abattu ; Le doigt du délateur au bourreau fait un signe : La seule loi du peuple est la mort au plus digne ! Sa bacbe aime le juste et cboisit l'innocent! L'innocence est son crime ! 0 peuple ivre de sang. Tu détruis de tes mains l'erreur qui nous abuse , Et de tous tes tyrans ton exemple est l'excuse!

28 février 1793.

Je creuse nuit et jour dans mes réflexions Cet abime sanglant des révolutions,

Du grand corps social remède on maladie Qui brise ou rajeunit la machine engourdie; De la nature humaine incalculable effort, Qui fait lutter en elle et la vie et la mort.

Pour tenir les bassins égaux de la balance

Où l'on veut les peser, il faut un grand silence

Des passions du siècle et de ses intérêts;

La main tremble à qui veut les juger de trop près :

Comme au juge placé trop bas dans la carrière,

Le but est trop souvent caché par la poussière.

Mais jeune , enseveli dans l'ombre du saint lieu ,

Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu ,

Peut-être juge-t-on de plus haut ce problème ,

Ce procès éternel du temps contre lui-même ,

Cette lutte fatale où le passé vaincu

Dit, pour toute raison de vivre : « J'ai vécu. »

Qui peut sonder de Dieu l'insondable pensée?

Qui peut dire où finit son œuvre commencée?

Des mondes à venir lui dérober le soin?

Lui dire comme aux flots : » ïu n'iras pas plus loin? »

Devant cet océan placer son grain de sable ,

Et tarir d'un seul mot l'abime intarissable?

Moins insensé celui qui dirait au soleil :

« Prends mon heure ! attends-moi pour luire à mon réveil,

Borne à mon horizon ta lumière féconde.

Et, quand mon œil se ferme, éteins-toi pour le monde !

Non : Dieu n'a dit son mot à personne ici-bas;

La nature et le temps ne le comprennent pas.

Et, si de son mystère il perce quelque chose,

91 JOCKLVN.

jVe le cherchons qu'en lui; c'est là que tout repose! C'est là qu'à nos esprits dans le doute noyés, Lui seul soulève un coin du \oilc,et dit : « Voyez! » Qu'annonce la nature en sa niar;hc éternelle? Où s'arrête sa course? où se repose-t-elle? De ces mille soleils tournant sous l'œil de Dieu, Rayons étincelants de sou céleste essieu, Lequel dort au milieu de sa courbe enflammée? Quelle route du ciel devant eux s'est fermée? Quelle vague des airs croupit dans son repos? Quelle goutte des mers dort dans le lit des flots? Quel océan, couché dans d'éternels rivages. Cesse de dévorer ou d'enfanter des plages? Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain? Quoi donc était hier ce qu'il sera demain? Et du sable au rocher, de l'âme à la matière , De l'abime des cieux jusqu'au grain de poussière, Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement Keconnaitre une forme , un être , un élément? On sent à ce travail, qui change, brise, enfante, Qu'un éternel levain dans l'univers fermente, Que la main créatrice à son oeuvre est toujours, Que de l'Être éternel éternel est le cours. Que le temps nait du temps, la chose de la chose; Qu'une forme périt afin qu'une autre éclose; Qu'à tout être la fin n'est que commencement; La souffrance, travail; la mort, enfantement!

En vain l'homme, orgueilleux de ce néant qu'il fonde, Croit échapper lui seul à cette loi du monde.

ClAt son symbole, et dit, pour la millième fois : « Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois! » A chaque éternité que sa bouche prononce, Le bruit de quelque chute est soudain la réponse, Et le temps, qu'il ne peut fixer ni ralentir, Est là pour le confondre et pour le démentir; Chaque siècle , chaque heure , en poussière il entraine Ces fragiles abris de la sagesse humaine, Empires, lois, autels, dieux, législations; Tentes que pour un jour dressent les nations, Et que les nations qui viennent après elles Foulent pour faire place à des tentes nouvelles; Bagage qu'en fuyant nous laissons sur nos pas, Que l'avenir méprise et ne ramasse pas.

Depuis ces jours obscurs , dont la tardive histoire A jusqu'à nos moments traîné quelque mémoire, Avec combien de cieux le temps s'est-il joué? Combien de fois la terre a-t-elle secoué , Comme l'arbre au printemps ses arides feuillages. Les croyances, les lois, les dieux des autres âges? C'est demander combien de feuillages flétris Ont engraissé le sol formé de leurs débris , Ou combien de ruisseaux ou de gouttes d'orages Ont fait enfler les mers sans fond et sans rivages?

Oui , l'esprit du Seigneur travaille incessamment Par l'esprit des mortels, son aveugle instrument; 11 a donné pour vie à la pensée humaine Ce flux et ce reflux qui l'apporte et l'entraîne :

9f) JOCELYN.

S'il cessait de tourner dans ce cercle di\in, S'il s'arrêtait un jour, ce jour serait sa lin. Mais pour lui, sur la route à ses pas accordée, Une idée est toujours en avant d'une idée; 11 s'élance, il l'atteint au ternie d'un sentier; Il crée à son image un monde tout entier; Puis, à peine entre-t-il dans l'œuvre commencée, Qu'il demande à courir vers une autre pensée, La réalise et passe, et, d'essor en essor, Gagne un autre horizon pour le franchir encor. Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères; De vérités pour lui les vérités sont mères, Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à pas, Le mène jusqu'où Dieu veut qu'il aille ici-bas; Terme qu'il a lui seul posé dans sa sagesse, Et qu'on n'atteint jamais, en approchant sans cesse.

Mais si l'esprit de Dieu , travaillant par nos mains , A ces renversements condamne les humains. Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes Les révolutions, ce solstice des crimes? Comment l'esprit d'amour, de justice, de paix. Sert-il l'iniquité, la haine et les forfaits? Ah ! c'est que dans son œuvre il agit avec l'homme ; La vertu les conçoit, le crime les consomme; L'ouvrier est divin, l'instrument est mortel; L'un veut changer le Dieu, l'autre brise l'autel; L'un sur la liberté veut fonder la justice , L'autre sur tous les droits fait crouler l'édifice. Puis vient la nuit fatale où l'esprit combattu

Ne sait plus où trouver le crime et la vertu; Chaque parti s'en fait d'horribles représailles. Les révolutions sont des champs de batailles Où deux droits violés se heurtent dans le temps : Quelque soit le -sainqueur, malheur aux combattants ! L'un, possesseur jaloux d'un héritage Inique, Se fait un titre saint d'une injustice antique, Veut que l'oppression consacre l'oppresseur, Et croit venger le ciel en défendant l'erreur : L'autre, le cœur aigri par une vieille offense, Dans la raison qui luit ne voit qu'une vengeance, Et, s'armant à sa voix d'un droit ensanglanté. Brûle, pille et massacre à coups de vérité : Ainsi l'abime appelle un plus profond abime. Qu'y faire? La raison n'a que le choix du crime. Faut-il que le bien cède et recule à jamais? Faut-il vaincre le mal à force de forfaits? Devant ces changements le cœur du juste hésite : Malheur à qui les fait! heureux qui les hérite!

Séminaire de ***, 2 mars 1793.

Ma pauvre mère , hélas ! ma pauvre sœur, mon Dieu ! Quoi! la tempête aussi descend en si bas lieu? Quoi! la maison de paix, de prière et d'aumône, Où la charité seule avait son humble trône , V. 7

N'a pas pu trouver giàcc aux yeux des factions? Ce toit (luavaieiit couvert leurs l)éne(lictions, (a^ seuil où leur njisère était sans cesse assise, Où la veuve et l'enfant entraient comme à l'éjjilise; Cette chambre ou ma mère, avec sa douce main, l^ansait leurs pieds meurtris et leur rompait le pain; Ils l'ont brûlée! ils ont chassé leur providence, Autour des murs fumants mené l'horrible danse, Tandis qu'à la lueur qui montait de ces toits. Ma mère et ses enfants s'enfuyaient dans les bqis ! Ainsi tout ce que j'aime est arraché de terre; Ainsi, si je cherchais la maison de mon père. Mes yeux ne verraient plus qu'un pan de mur noirci, Et le mendiant seul dirait : » C'était ici! »

Ah ! je sens en moi-même , à cette horrible image De ma mère fuyant les torches du village, Qu'un Dieu seul peut donner le pardon aux humains; Et, si je ne brisais mon cœur entre ses mains, A ma soif de vengeance, ou plutôt de justice, Je ferais de mes jours cent fois le sacrifice; Je me consacrerais, pour punir ces bourreaux, Deux poignards danslesmains, à des dieux infernaux; Et j'irais, de ce toit vengeant chaque parcelle, D'une goutte de sang payer chaque étincelle!

Séminaire de ***, 6 mars 1793.

Pardonnez-moi , mon Dieu ! la vengeance est à vous ! Ah! pour la désarmer je tombe à vos genoux. Que la faute et l'horreur de ces jours de tempêtes Retombent sur le temps, et non pas sur leurs tètes!

Séminaire de ***, 8 mars 1793.

Ce soir, un inconnu m'a glissé dans la main

Un rouleau recouvert d'un pli de parchemin ;

Mes yeux en ont soudain reconnu l'écriture,

Bien qu'une larme seule en fût la signature;

Et tout en la lisant, je baisais mille fois,

0 ma mère, ces mots où j'ajoutais ta voix,

Et ces douze louis, ta dernière ressource.

Que ta main pour adieu jette encor dans ma bourse.

Oh! que cet or sacré ne la quitte jamais,

Ou, donné par l'amour, n'en sorte qu'en bienfaits!

nivers/fag

BiC-LlOTHECA

100 JOCl'LVN.

Séminaire de *", 9 mars 1793.

Ainsi me voilà seul, orphelin dans ce monde! Ma mère avec ma sœur est errante sur l'onde ; Jolies vont, au hasard des vents et de la mer, B'un parent inconnu chercher le pain amer. Et, sur un continent peuplé de solitudes, Changer de ciel, d'amis, de cœur et d'habitudes! ■> Fuis, pars,viens, mon enfant ! dit ma mère. Que Dieu Te porte tout l'amour qui brûle en cet adieu ! Je n'aurai pas un jour de paix en ton absence... Quitte un sol dévorant qui proscrit l'innocence, Où la prière même est un crime mortel. Qu'est-il besoin de prêtre à qui n'a plus d'autel?... » Ah! ma mère, pour moi ta tendresse t'égare; L'esprit souffle-t-il moins quand l'étincelle est rare? N'en eussions-nous plus qu'une à rallumer ici, Qu'une larme à sécher dans un œil obscurci, Ah! c'en serait assez pour garder à la terre, Pour couver dans nos seins le feu du sanctuaire , Pour rester dans le temple , et pour y revêtir La robe du lévite ou celle du martyr.

Je resterai.

DEUXIÈME ÉPOQUE. m

De la grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Dauiihiné, 15 avril 17'J3.

Gravons, au moins pour ma mémoire, De ces deux mois si pleins répouvantable histoire.

Le peuple, soulevé sur la foi d'un faux bruit, Force le seuil sacré, nous frappe et nous poursuit; 11 s'enivre de vin dans l'or des saints calices. Hurle en dérision les chants des sacrifices. Et, comme s'il n'osait vier2;e encor le frapper, Il viole l'autel avant de le saper.

Les prêtres, n'élevant contre eux ([ue la prière, Sontparleursclievcuxblancstrainésdans la poussière; Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés; Au couteau solennel d'autres sont réservés ; Quelques-uns , comme moi , sauvés par leur jeunesse. Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse, S'échappent dispersés sous les coups de fusil. Et vont chercher plus loin le supplice ou l'exil. Une femme me prend par la main dans le nombre, Me guide hors des murs à la faveur de l'ombre. Me montre ces sommets brillants dans le lointain , Et me dit : « Mon enfant, fuyez; voici du pain. » Je fuis pendant sept nuits à travers les campagnes, En dirigeant toujours mes pas sur les montagnes.

102 JOCELVN.

Le jour pour sommeiller me couchant sous les blés, La nuit loin des sentiers liAtant mes pas troublés, J'arrive au pied des monts; je traverse à la nage Des torrents, dont le flot me jette à l'autre plage. Un chasseur me découvre à la voix de ses chiens : 11 change par pitié ses habits pour les miens, .le commence à gravir ces gradins de collines Où les Alpes du Nord enfoncent leurs racines, Immense piédestal par sa masse abaissé.

Qui sous le poids des monts semble s'être affaissé. Et dans l'encaissement des roches éboulées Cache les lacs profonds et les noires vallées, .le remonte le cours de leurs mille ruisseaux, Qui passent en lançant leur fumée au lieu d'eaux; J'avance en frissonnant sous l'arche des cascades; Les pins m'ouvrent plus haut leurs hautes colonnades, Je les franchis; j'arrive à ces prés suspendus Sur la croupe des monts, verts tapis étendus. Où les chalets des bois bordent les précipices. Un vieux pâtre y gardait un troupeau de génisses : Les yeux vers le soleil couchant, entre ses doigts Il roulait, sans me voir, un rosaire de bois. Cet aspect rend l'audace à mon âme attendrie : Je suis sûr d'un ami dans tout homme qui prie. Je l'aborde soudain, sans crainte, au nom de Dieu; Il se trouble en voyant un vivant en ce lieu : 11 croit voir un coupable en moi. Je le rassure; Il écoute en pleurant ma touchante aventure. Étend la feuille morte en lit sous le chalet. Et partage avec moi son pain noir et son lait.

Le lendemain matin, il dit : « Soyez en joie;

Je ne renverrai pas celui que Dieu m'envoie.

Voyaiïeant suivant Therbe et suivant la saison,

Mes vaches ont fini de paitre ce gazon;

Demain, je vais chercher d'autres vertes montagnes.

Mais lorsque après l'hiver nous montons des campagnes.

On nous donne en partant du pain pour tout l'été;

Tout ce pain est à vous, car vous l'avez goûté.

Les bergers, dont souvent j'ai nourri la détresse,

Remplaceront pour moi celui que je vous laisse.

Mais vous ne pouvez pas me suivre au milieu d'eux :

Ils se demanderaient pourquoi nous sommes deux.

Vos blonds cheveux n'ont pas durci dans les tempêtes ;

La blancheur de vos mains leu»- dirait qui vous êtes;

Vous ne pouvez non plus rester sous ce chalet :

On le voit de trop loin fumer sur la forêt.

Des soldats du bourreau ces routes sont connues;

Ils montent quelquefois jusque parmi ces nues.

Pour aller de plus haut, sous leurs serres surpris,

Comme l'oiseau de proie, épier les proscrits.

Mais venez; je connais une grotte profonde

Qu'aucun autre que moi ne connaît dans le monde.

Rien n'y peut parvenir que l'éclair et le vent,

Et l'aigle que j'allais y dénicher souvent,

Quand, dansmon jeune temps, le suivant sur ces cimes,

Mon pied comme mon oeil se jouait des abîmes.

J'y puis monter encore avec l'aide de Dieu ;

C'est pour vous que sa main m'a découvert ce lieu ;

Vous y vivrez de peu , mais sans inquiétude ,

Si votre ange suflit à votre solitude.

lOi JOCELYN.

On y peut puiser ronu dans le croiix de sa main; Kt, quand je penserai (|ue ^ous inan(jtie7, de pain, Tous les deux ou trois mois, sans qu'on puisse me suivre, J'apporterai de loin ce qu'il vous faut pour vivre. Remarquez bien la gueule ouverte à ce roelier. Venez de temps en temps sous la brume y chcrcbcr; Car, lorsque je viendrai vous porter votre vie, Je n'irai pas pins loin, de peur qu'on ne m'épie. »

Nous partons; nous posons nos pieds audacieux Où le cbasseur des monts n'ose poser ses yeux ; Nous enlaçons nos doigts crispés aux fils du lierre, Aux cheveux de la plante , aux angles de la pierre ; Du rocher chancelant qui s'enfuit sous nos pas, Le bruit sourd et profond monte à peine d'en bas, Et des eaux du glacier, dont la poudre s'élève, Le vent nous frappe au front comme le froid d'un glaive. Devant l'abîme ouvert que ces eaux ont fendu, Mon pied cloué d'horreur s'arrête suspendu; Du noir pilier des monts la colonne d'écume Tombe en rejaillissant dans le goulTre qui fume. Hurle dans sa ruine avec tous ses ruisseaux , Remonte en blancs flocons, retombe en verts lambeaux. Et remplit tout le vide , où flotte en bas sa foudre , De vent, de bruit, de flots, de vertige et de poudre. Un seul débris de roc que le fleuve a broyé , Tremblant aux coups de l'onde, et d'écume noyé. Comme un vaste arc-en-ciel appuyé sur deux cimes , Se dresse en voûte immense et franchit ses abimes. Mon guide fait sur lui le signe de la croix,

Tàtc d'un pied douteux les fragiles parois, S'élance; je le suis. Sous cette arche profonde, ISous voyons à cent pieds cet ouragan de l'onde Passer comme le trait qu'un regard ne suit pas; Le pont miné, tremblant, résonne sous nos pas; Notre œil tourne, nos mains cherchent, notre pied glisse ; Mais notre ange à nos yeux voile le précipice, Et déjà nous foulons sur le bord opposé Un vallon d'herbe en Heur par l'écume arrosé.

La nature en ce lieu , plus amie et plus douce , Festonne les rochers d'arbustes et de mousse. D'un pas moins essoufflé nous montons ses remparts; Un horizon nouveau s'ouvre sous nos regards, Et nous redescendons des pentes qu'elle incline, De coteaux en coteaux , de colline en colline , Jusqu'à ce creux vallon qu'elle arrondit exprès. Pour n'étaler qu'à Dieu ses plus divins attraits. Là mon guide s'arrête, et me montre l'asile Qu'offre la Providence à ceux que l'homme exile; Me découvre à son bruit la source sous le bois , M'enseigne à façonner le hêtre où je la bois, A sécher au soleil les mousses pour ma couche , A juger la saveur des fruits sains pour ma bouche, A dérober tout chaud, dans le creux du rocher, L'œuf pondu du matin que l'aigle y va cacher, A nourrir un feu lent qui couve dans l'écorce, A voiler aux oiseaux le piège sous l'amorce , A lancer dans le lac le fil de l'hameçon Qui fait frissonner l'onde au contact du poisson;

A surprendre à son nid le faon qui vient d'éelore; A ravir le chevreau pendant qu'il tette encore, Pour que sa mère aussi vienne, au cri de sa faim, Tendre pour le nourrir sa nianielie à la main. Puis, me recommandant à cette Providence Qui nourrit sans travail et iiarde sans prudence : « Priez-la, mon enfant! tout est plein d'elle ici!...» Nous prions; je l'embrasse; il part, et me voici.

Grotte des Aigles, 17 avril 1793, pendant la nuit.

0 nuit majestueuse! arche immense et profonde Où l'on entrevoit J)ieu comme le fond sous l'onde, Où tant d'astres en feu portant écrit son nom Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon , Et jusqu'aux infinis, ou leur courbe est lancée. Porter ses yeux , sa main , son ombre , sa pensée ! Et toi, lune limpide et claire, ou je crois voir Ces monts se répéter comme dans un miroir. Pour que deux univers , l'un brillant, l'autre sombre. Du Dieu qui les créa s'entretinssent dans lombre; Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux. Qui caressez la terre et parfumez les cieux; Et vous, bruit des torrents; et vous, pâles nuages, Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages,

Comme à travers la vie, où brille un chaste azur, L'ombre des passions passe sur un cœur pur; Mystères de la nuit que l'ange seul contemple, Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple! Ces pics aériens m'ont rapproché de vous; Je vous vois seul à seul , et je tombe à genoux, Et j'assiste à la nuit comme au divin spectacle Que Dieu donne aux esprits dans son saint tabernacle !

Comme l'œil plonge loin dans ce pur firmament! Quel bleu tendre, et pourtant quel éblouisscment! On dirait l'eau des mers quand une faible brise Fait miroiter les tlots où le rayon se brise. Voilà sur l'horizon l'étoile qui descend! L'ombre des noirs sapins me voile le croissant ; Sa mobile blancheur semble sous ce nuage Une neige qui tombe et fond sur le feuillage. Au doux vent que ma joue à peine a ressenti , Quel immense soupir de leur cime est sorti! Il naît, il gronde, il baisse. . . il meurt. C'est la tempête Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tète; C'est la voile où le vent siffle et tonne la nuit, Quand sur les sombres mers la vague la poursuit. Non, c'est un souffle mort dont la nuit les effleure. Oh ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure ! IN'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami, Qui dans ces sons si doux se dévoile à demi, Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme, Et par pitié pour nous pleurer avec notre âme? Arbres harmonieux , sapins , harpe des bois ,

Où tous les venls du ciel juodulcnl une voix, Vous êtes riiistrumentou tout pleure, ou tout chante, Où de ses mille échus la nature s'encliante, Où, dans les doux accents d'un souttle aérien, Tout homme a le soupir d'accord avec le sien! Arhres saints, (|ui savez ce que J)ieu nous en\oie, Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie! Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez, Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez.

Grotte des Aigles, 13 avril 1793.

Le sommeil m'a surpris sous le nocturne dôme; L'alouette a chanté mon réveil; mon royaume Sous un jour de printemps en Heurs m'est apparu, Et du matin au soir mes pas l'ont parcouru. Qu'il est vert! Et pour qui, sur ces hauts précipices, Dieu créa-t-il un jour ce vallon de délices. Et d'un triple rempart élevé de ses mains En ferma-t-il l'accès et la vue aux humains?

Là le gouffre tonnant où le glacier se verse, Et qu'à travers la mort le pont de roc traverse; Ici ces pics glacés, qui ne fondent jamais, L'entourent à demi de leurs neigeux sommets; Et plus bas, à Fendroit où son lit qui serpente Semble au penchant des monts vouloir unir sa pente,

Le rocher tout à coup l'aiTête et le retient, Et d'un escarpement dans les airs le soutient; Sur ses parois, polis par l'égout des ravines, INulle herbe, nulle Heur ne pend par les racines; Et la voix des bergers, qu'on voit à peine en bas, Se perd dans la distance et ne m'y parvient pas. A l'abri de ces flots, de ces rocs, de ces neiges, Ne craignant des mortels ni surprise ni pièges. Je trouve comme l'aigle, en mon aire élevé, Tout ce que le désir d'un poète eût rêvé; Arbres fils de leur gland courbés sous les tempêtes, Mais dont la foudre seule ose ébrancher les tètes; Lianes, de leurs pieds à leur front serpentant. Qui bercent fleurs et nids sur leur filet flottant; Rayon doré du jour qui sous leur nuit se joue , Tremblant sur l'herbe, au gré du vent qui les secoue ; Hauts gazons où sur l'or nagent les papillons. Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons ; Herbe que chaque brise en molles vagues roule. Répandant mille odeurs sous mon pied qui les foule ; Eau qui dort dans la feuille où l'ombre la brunit. Ou remplit jusqu'aux bords ses coupes de granit; Écume des ruisseaux sur leurs pentes fleuries , Se perdant comme un lait dans le vert des prairies; Lac limpide et dormant comme un morceau tombé De cet azur nocturne à ce «ici dérobé , Dont le creux transparent jusqu'au fond se dévoile , Où, quand le jour s'éteint, la sombre nuit s'étoile, Où l'on ne voit flotter que les fleurs du lotus Que leur poids de rosée a sur l'onde abattus,

Et le duvet d'ariieiit que le c\gne sauvage, En se baignant dans l'onde, a laissé sur la plage; Golfes étroits, cachés dans les plis des vallons; Aspects sans borne ouverts sur les grands horizons; Abîmes où l'oreille écoute l'avalanche ; Cimes dans l'étlier bleu noyant leurilèche blanche; G randes ombres des monts qui brunissent leurs lianes; Rayon répercuté des pics étincelants ; Air élastique et tiède, où le sein qui s'abreuve Croit boire, eu respirant, une àme toujours neuve; Bruit qu'on entend si loin descendre ou s'élever; Silence où l'âme dort et s'écoute rêver; Partout, avec la paix, mouvement qui l'anime : Des troupceiux de chamois qui volent sur l'abime. Chevreuils rongeant l'écorce, écureuils dans les bois, Chants de milliers d'oiseaux qui confondent leurs voix. Vols d'insectes dorés et bourdonnements d'ailes, De leurs prismes flottants semant les étincelles. Fleurs partout sous mes pas et parfums dans les airs : Voilà ce que le ciel a fait pour ces déserts.

Même date , le soir.

Mais de ces 1 ieu X cha rmants le clief-d' œ a vre est la voûte Dans le rocher, dont l'aigle a seul trouvé la route ; A l'orient du lac et le long de ses eaux La montagne eu croulant s'est brisée en morceaux,

DEUXIÈME ÉPOQUE. ill

Et , semant ses rochers en confuses ruines , A de leurs blocs épars entassé les collines. Ces rocs accumulés, par leur chute fendus, L'un sur l'autre au hasard sont restés suspendus; Les ans ont cimenté leur bizarre structure, Et recouvert leurs flancs et le sol de verdure. On y marche partout sur un tertre aplani, Que la feuille tombée et la mousse ont jauni ; Seulement, quand on frappe, on peut entendre encore Résonner sous les pas le terrain plus sonore. Cinq vieux chênes, germant dans ses concavités, Y penchent en tous sens leurs troncs creux et voûtés ; De leurs pieds chancelants les hases colossales Du granit au granit joignent les intervalles, S'enlacent sur le sol comme de noirs serpents, Et retiennent les blocs entre leurs nœuds rampants : Le plus vieux, suspendu sur l'une des ravines, La couvre comme un pont de ses larges racines ; Puis, au rayon du jour pour mieux la dérober. Étend un vaste bras qu'il laisse retomber. Et, sous ce double abri de rameaux, de verdure. Il voile à tous les yeux son étroite ouverture. Il faut, pour découvrir cet antre souterrain. Ramper en écartant les feuilles de la main. A peine a-t-on glissé sous l'arche verte et sombre, Un corridor étroit vous reçoit dans son ombre ; On marche un peu courbé sous d'humides arceaux, De circuits en circuits, au bruit profond des eaux. Qui, creusant à vos pieds un canal dans la pierre, Murmurent jusqu'au lac dans leur solide ornière.

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