‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 28 · lOCKLVN · texte numérisé non relu

lOCKLVN

Un jour pâle et lointain, lueur qui part du Ibncl, Guide déjà les yeux dans ee sentier profond; La voûte s'aiirandit, le rocher se retire; Le sein plus librement se soulève et respire; Le sol monte, trois blocs vous servent de degrés, Et dans la roche vide enfin vous pénétrez.

Vingt quartiers, suspendus sur leur arête vive. En soutiennent le dôme en gigantesque ogive; Leurs angles de granit en mille angles brisés, Leurs flancsprisdansleursflancs,run sur l'autre écrasés, Ojit rejailli du poids comme une molle argile; L'eau que la pierre encor goutte à goutte distille A poli les contours de ces grands blocs pendants , De stalactite hmnide a revêtu leurs dents, Et, les amincissant en immenses spirales. Les sculpte comme un lustre au ciel des cathédrales. Ces gouttes, qu'en tombant leur pente réunit, Ont creusé dans un angle un bassin de granit. Où l'on entend pleuvoir de minute en minute L'eau sonore qui chante et pleure dans sa chute : Toujours quelque hirondelle au vol bas et rasant Y plane, ou sur le bord s'abreuve en se posant; Puis, remontant au cintre où l'oiseau frileux niche. Se pend à l'un des nids qui bordent la corniche.

Le rocher vif et nud enclôt de toutes parts

La grotte enveloppée en ces sombres remparts;

Mais du côté du lac une secrète issue,

Fente entre deux grands blocs, étroite, inaperçue,

Eu renouvelant Tair sous la terre attiédi ,

Laisse entrer le rayon et le jour du midi.

Ou ne peut du dehors découvrir l'interstice;

Le rocher pend ici sur l'onde en précipice ;

Son flanc rapide et creux par le lac est miné.

Au-dessus de la grotte un lierre enraciné ,

Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes,

Etend comme un rideau ses feuilles et ses grappes,

Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux,

Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux.

Je puis, eu écartant ce vert rideau de lierre,

ÏMesurer à mes yeux la nuit ou la lumière ,

Adoucir la chaleur ou l'éclat du rayon ,

Ou , m'ouvrant de la main un immense horizon ,

Du fond de ma retraite à ces monts suspendue.

Laisser fuir mon regard jusqu'à perte de vue.

Auprès de l'ouverture est un banc de rocher

Où je puis à mon gré m'asseoir ou me coucher,

Lire aux rayons flottants qui tremblent sur ma Bible,

Ou , contemplant de Dieu l'ombre ici plus visible ,

Les yeux sur la nature, élever au Seigneur,

Dans des transports muets, l'hymne ardent de mon cœur,

Un air égal et doux, tiède haleine de l'onde, Règne ici quand la bise ailleurs transit ou gronde ; Aucun vent n'y pénètre , et, le jour et la nuit , Dans ce nid de mon âme on n'entend d'autre bruit Que les gazouillements des becs des hirondelles. Le vol de quelque mouche aux invisibles ailes, Le doux bruissement du lierre sur le mur.

Ou les coups sourds du lac, dont les lames d'azur, Montant presque au niveau de ma verte fenêtre, Renaissent pour tomber et tombent pour renaître. Et suspendent, du bord qu'elles ^iennent lécher, Leurs guirlandes d'écume aux parois du rocher.

20 mai 1793.

Voilà donc, quand ma tente ailleurs est renversée,

La tente que je trouve ici toute dressée.

J'ai déjà sur la roche étendu pour mon lit

La feuille des forêts que la mousse amollit;

J'ai déjà suspendu dans ma chaude demeure

Mon bâton, et ma montre où j'entends marcher l'heure,

Rassemblé du bois mort en tas pour mon foyer,

Vu la lueur du feu sous la grotte ondoyer,

Et passé dans la joie et dans la solitude

Un jour, dont tant de jours me feront l'habitude.

Grotte des Aigles, 3 juillet 1793.

Quand ce soleil d'été , foyer flottant de vie , Me force à rabaisser ma paupière éblouie, Et, sous ce voile ardent m'éblouissant encor. Passe à travers mes cils en tièdes retlets d'or; Quand ses rayons, frappant ces neiges éternelles, Rejaillissent de terre en gerbes d'étincelles, Font ressembler ces pics et ce bleu firmament A la mer qui blancbit sur un roc écumant; Que dans ce ciel semblable à des lacs sans rivage Je ne vois que l'éther limpide , où rien ne nage. Excepté l'aigle noir, qui, comme un point obscur, Semble dormir cloué dans rimmobile azur. Ou qui, bercé là-baut sur ses serres obliques, S'abaisse en décrivant des cercles concentriques. Lance d'un revers d'aile au soleil, en plongeant. De sa plume bronzée un vif rellet d'argent. Et jette, eu me voyant couché près de son aire. Un cri d'étonnemcnt où vibre sa colère; Quand l'arbre ou le rocher répand sous le rayon

Quelque ilo IVaichc d'ombre au milieu du £ra/.on;

Qu'étendu mollement sur cette couehe verte,

Du pavillon des eieux seuleuient recouverte,

L'hcrl)e haute, qu'un poids de Heurs fait replier,

Dans ces gouffres touffus m'engloutit tout entier;

Que du foin desséelié le parfum m'environne,

Etquejenentends rien (pie l'air eliaiul qui ])ourdonuc,

Mon souffle qui se mêle à l'air vierge des cicux,

Ou ma tempe qui bat mon front silencieux :

Alors je sens en moi des voluptés si vives,

Un si complet oubli des heures fugitives ,

Que mon âme, à mes sens échappant quelquefois.

De son corps détaché ne sent pas plus le poids

Que le cygne, essayant son aile déjà forte,

]Ne sent le poids léger de l'aile qui le porte.

J'aime dans ce silence à me laisser bercer,

A ne me sentir plus ni vivre ni penser,

A croire que l'esprit, qu'en vain le corps rappelle,

A quitté sans retour l'enveloppe mortelle,

Et nage pour jamais dans les rayons du ciel ,

Comme dans ces rayons d'été la mouche à miel !

Dans cet état, où l'homme en Dieu se transfigure.

Le temps fuit et renaît sans que rien le mesure;

On a le sentiment de l'immortalité.

Puis quand un souffle , un vol d'un insecte d'été

jMc rappelle à la fin à mes sens que j'oublie.

Dans un plaisir amer sur moi je me replie;

Je sens que dans ce ciel , d'où je descends si las ,

Dieu m'écoute, il est vrai , mais ne me répond pas.

Je cherche autour de moi, là, plus bas, dans ce monde.

Quelque chose qui sente avec moi, qui réponde : Mon cœur est trop rempli pour ne pas déborder, fit, si mon sort voulait seulement m'accorder Un second cœur, un cœur vide et muet encore, Où la vie et l'amour ne lissent que d'éclore, Cette ardeur, que le mien ne peut plus renfermer, Suffirait pour l'étreindre et pour le consumer ; Je verserais en lui le trop-plein de mon âme; Sa tlamme servirait d'aliment à ma flamme : Cette double existence, en multipliant moi. Me rendrait, ô mon Dieu! comme une ombre de toi! Je sens que pourrais dans cet autre moi-même Jeter ce qui m'oppresse et doubler ce que j'aime, Au miroir de mon cœur m'embraser à mon tour, Créer l'âme de Tàme, et l'amour de l'amour, Et, comme ton regard se voit dans ton ouvrage. Consumé de mes feux , m'aimer dans mon image !

Alors ce dôme bleu me semble un beau linceul ; J'eutr'ouvre en vain mes bras au vent, mon cœur est seul ; Je cherche en vain des yeux dans cette vie aride , Je jette en vain un nom au hasard à ce vide : Le désert seul, hélas! m'entoure et me répond. Je vais du lac au pic , et de la grotte au pont ; Je reviens sur mes pas, je m'assieds, je me lève; Mon propre sein me pèse , et rien ne le soulève : Il semble qu'à mon être il manque une moitié , Objet de chaste amour ou de sainte amitié; Que je marche à tâtons, que je suis dans ce monde Une voix qui n'a pas d'écho qui lui réponde.

Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas, Un corps qui ne répand point d'ombre sur ses pas, Et que, malfiré ce ciel, ce beau lieu qui m'enivre, Vivre seul c'est languir, c'est attendre de vivre! Tout mon bonheur ainsi se chaniie en vague ennui. Solitude! un Dieu seul peut te remplir de lui!

Grotte des Aigles, G juillet 1793.

Poussé par cet instinct qui vers l'homme m'attire, J'ai franchi ce matin le seuil de mon empire; J'ai mesuré de l'œil la chute du torrent, J'ai touché de la main l'arc-en-ciel transparent. Et d'un pied plus hardi, que l'audace accoutume. Passé le roc tremblant sous la voùtc d'écume.

Dans l'herbe au moindre bruit soigneux de me cacher. Et les pieds nus, de peur qu'on m'entendit marcher, Suivant dans ses contours le ravin qui serpente, De ces monts, pas à pas, j'ai descendu la pente Jusqu'au bord d'une gorge où j'entendais parfois Mugir les bœufs du pâtre et chanter une voix. Là, tapi sous la feuille, et dérobé derrière Les troncs des châtaigniers qui bordent la clairière. Sans être découvert pouvant tout entrevoir. J'ai vu ce que mon cœur aimait à concevoir :

Une scène de paix , d'amour et d'innocence , Que l'on rêve la nuit, et qu'éveillé l'on pense; Image innée, hélas! d'un temps qui nous a fui, Que comme un souvenir tout homme porte en lui.

Des chèvres , des brel)is et de grasses génisses , Celles-là se pendant aux fleurs des précipices , Celles-ci dans le pré plongeant jusqu'aux genoux, Ruminaient en paissant sous des buissons de houx , Tandis que des taureaux, jouant sur des pelouses, Penchant leur tète oblique et leurs cornes jalouses , Sur leurs jarrets dressés, choquaient comme deux blocs Leur front sonore et lourd, retentissant des chocs.

A l'angle d'un buisson, sous un tronc de charmille, Un jeune montagnard , puis une jeune fille , Sur la même racine étaient assis tous deux. Seuls, n'ayant que le ciel et les bois autour d'eux. Ils gardaient sans soucis ces troupeaux dont la cloche, Comme un appel lointain, tintait de roche en roche. Laissaient veiller le dogue, ou chantaient quelquefois, Pour qu'un chevreau perdu se guidât sur la voix. Les coudes appuyés sur ses genoux, le pâtre Penchait son front chargé de cheveux noirs sur l'âtre, Où fnmait parmi l'herbe un reste de tison; Et, regardant le sol, du bout de son bâton II semblait au hasard écrire sur la cendre. Sa rêverie avait quelque chose de tendre; Et, quand il relevait son front de ses genoux, Qu'il ouvrait au grand jour son œil limpide et doux,

Dans le pli tiraciciix de sa lèvri' ridée

On voyait en passant souiii'e son idée;

Et (piand de son amour ee regard s'inondait,

Un soupir eontenu de son sein deiiordait :

Mais ee soupir n'était (|u'un élan sans tristesse,

Un poids lésé du eœiir que le bonheur oppresse.

La jeune fille avait cette Heur de beauté Que n'a mûrie eneore aueun rayon d'été. Ce duvet de la joue où la rougeur colore La moindre impression qu'un regard fait éelore; Son œil humide et bleu hiissait lire au plein jour La calme volupté d'un mutuel amour :

Pour cacher une honte, une ombre, une pensée. Sa paupière aux longs cils n'était jamais baissée; Mais son regard posait confiant, affermi, Comme pose une main dans la main d'un ami. Un réseau noir serrait ses cheveux dans sa maille; Deux tresses seulement descendant sur sa taille. Où quelques blanches fleurs des prés s'entremêlaient, Sur l'herbe derrière elle en blonds anneaux roulaient; Un étroit corset rouge embrassait sa ceinture ; Une robe aux plis lourds et de couleur obscure Lui venait à mi-jambe , et laissait voir ses pieds Nus et blancs, sur la mousse au soleil appuyés, Comme dans les débris dt)nt la terre est couverte Deux pieds de marbre blanc brillent sur l'herbe verte ; Ses doigts tressaient l'osier, tandis que son regard Dans le vague du pré s'égarait au hasard. L'heure ainsi s'en allait l'une à l'autre semblable.

TROISIEME ÊPOQUR. 121

L'ombre tournait autour des troncs noueux d'érable ; Le bœuf rassasié sur l'berbe se coucbait, Des dormantes brebis l'agneau se rapproeliait, Sans que les deux amants, ivres de solitude, Changeassent de bonheur, de regard, d'attitude. On voyait, à la paix de leur lent entretien, Que leur cœur n'était pas vide comme le mien ; A peine quelques mots, de distance en distance. S'écoulaient de leur lèvre et troublaient le silence, Comme une eau qui s'enfuit d'un bassin transparent S'échappe goutte à goutte et coule en murmurant. Quand le soleil, qui monte en raccourcissant l'ombre, Fut à moitié du ciel, sur l'herbe molle et sombre Le jeune homme étendit son corps pour sommeiller. Et, comme abandonnant son front à l'oreiller, Sur les genoux plies de sa paisible amie. Laissa tomber son coude et sa tète endormie. Elle ne dormait pas pendant qu'il sommeillait; Mais, essuyant son front que la sueur mouillait, Jouant dans ses cheveux avec ses doigts d'ivoire, l\oulait et déroulait leur boucle épaisse et noire.

L'heure du repas vint; ils mangèrent; leur main Puisa le même lait, rompit le nième pain. Leurs genoux rapprochés leur servirent de table ; Ils choisirent la fraise au même plat d'érable. Partagèrent la grappe et le rayon de miel , Et dans la même coupe ils ])urcnt l'eau du ciel.

Mais le rayon du soir, qui pompe les orages,

Sur ]à vallon plus sombre abaissait les nuages; La feuille qu'à midi le vent laissait dormir Bans les bois murmurants commenea de frémir, Kt, comme au (lanc des monts un brouillard qui s'essuie, La brume descendit sur l'herbe en fine pluie; Ils vinrent s'abriter contre le tronc noirci Du lu'tre , où le troupeau se rassemblait aussi ; Et comme, au bruit du vent qui secouait sa voûte, La feuille sur leurs cous distillait goutte à goutte, Sous les flancs ténébreux d'une arche de rocher Où les oiseaux mouillés à l'abri vont percher, Dérobés à mes yeux par un rideau d'ombrage, Ils laissèrent en paix égoutter le nuage.

En écoutant de loin leur naïf entretien, Jaloux, je comparais leur sort avec le mien; Et le vent m'apportait quelque rire folâtre. Où se mêlait la voix de la vierge et du pâtre.

Je quittai cette scène , emportant dans mes yeux Ce tableau du bonheur comme un rêve des cieux. Plus dévoré du feu de mon inquiétude.

Plus seul dans ma pensée et dans ma solitude. Et me promettant bien de ne plus m'approcher De ces eaux où ma soif s'accroit sans s'étancber.

Grotte des Aigles, 24 août 1793.

Il repose; écrivons. Quel jour ! quelle semaine! De deuil et de bonheur pour moi comme elle est pleine! Et par quel coup de foudre, hélas! ai-je acheté Cet enfant, compagnon de mon adversité?

Le jour baissait; j'avais passé l'heure après l'heure;

Errant de site en site autour de ma demeure,

Je venais de m'asseoir sur le roc incliné

Qu'en tombant des hauteurs la cascade a miné;

Mes jambes et mon front pendaient sur cet abîme,

Et je suivais des yeux ce tourbillon sublime

Qui, m'enivrant de bruit et d'étourdissement,

De mes propres pensers m'ôtait le sentiment;

Je dominais de là l'ouverture profonde

Où la nei^e d'été roule en poudre avec l'onde.

Et le pont naturel qui sur son double bord

Se dresse, et de mon lac défend l'affreux abord.

Mon âme se laissait, indolemment bercée,

Emporter flots à flots et pensée à pensée ,

Et , se perdant au sein de ces œuvres de Dieu ,

Était déjà bien loin et du jour et du lieu;

Quand un coup de fusil, que l'écho répercute,

Tonne et roule au-dessus du bruit sourd de la chute.

Je m'éveille en sursaut, je me lève; je vois Deux soldats poursuivant deux proserits aux abois : A peine séparés par une courte a\anee, Les fuyards n'avaient plus qu'une faible espérance; Les soldats reebarjieaient leurs armes en courant; Les deux proscrits toucbaient aux parois du torrent : 11 fallait ou périr, ou trouver un passage, lis s'arrêtent glacés d'horreur sur le rivage; Le gouffre est sous leurs yeux, et la mort sur leurs pas. Je les vois s'embrasser; je ne réfléchis pas Qu'un cri de mon séjour va trahir le mystère : Je jette un cri soudain, perçant, involontaire; Ils m'entendent, j'accours; je montre, de ma main, Sur le gouffre fumant le hasardeux chemin. Aussitôt des proserits le plus âgé s'élance, Donnant la main à l'autre encore dans l'enfance; Pour soutenir leurs pas j'accours de mon côté. Au droit sommet du pont ils ont déjà monté; Déjà le plus âgé me tend du haut de l'arche L'enfant pâle et tremblant, dontje soutiens la marche: « Sauvez, sauvez, dit-il, généreux étranger, Cet enfant que je vais ou défendre ou venger ! J'entraînerai du moins ses bourreaux dans ma chute. Fuyez, et que ma mort vous donne une minute! » Déjà les deux soldats, poussés par leur ardeur, Sans sonder du ravin l'immense profondeur. Sur ces blocs suspendus, plus polis que la glace. Leurs crosses à l'épaule , avançaient sur sa trace. Quand le proscrit les voit au plus horrible pas, Tl arme son fusil pour un double trépas;

TROISIÈME ÉP0(JUE. 125

Quatre éclairs à la fois jaillissent de la pierre, Les quatre coups partis ne font qu'un seul tonnerre. Les deux soldats , frappés par cette double mort , Tombent comme un seul bloc, glissent, roulent du bord ; En vain leurs doigts crispés et leurs dents convulsivcs Du pont sans parapet pressent, mordent les rives : La cascade les jette à l'abime ondoyant. Leurs jambes et leurs bras plongent en tournoyant; Tout leur corps, sur le roc pilé par l'avalanche. N'est plus qu'un point obscur dans sa poussière blanche. Le proscrit, qui les voit tomber, cncor debout. Sent sa poitrine enfin saignant d'un double coup; Son sang, dont ce regard suspendait seul la perte, S'échappe en deux ruisseaux de sa chemise ouverte; Il tente un pas, son pied ne peut le soutenir, II va rouler; mon bras a su le retenir; Je le traîne expirant sur l'herbe du rivage. Le bonheur et la mort luttent sur son visage; Il baise avec amour son fusil triomphant; Sa voix rend la parole et l'àme à son enfant. Nous étanchons son sang, nous lavons sa blessure, Puis, formant à la hâte un brancard de verdure. L'enfant portant les pieds, moi le front, nous marchons, Et dans ma grotte enfin, mourant, nous le couchons.

12G JOCl'LVN.

25 août 1793.

Étendu sur son lit de mousse ensanglantée, Sur les bras de son fils sa tète était jetée; Son regard seul sur lui pouvait se soulever; Quelquefois il semblait s'endormir et rêver, Et, sur son lit, sa main éehappée à la mienne Cherchait en tâtonnant un fil qui la retienne. Le pauvre enfant voulait me dérober en vain Des sanglots qui sortaient malgré lui de son sein; Chaque fois qu'il levait son front pâli d'alarmes. Je voyais dans ses yeux rouler de grosses larmes Qui pleuvaient sur le front que son cœur appuyait. Et qu'un baiser craintif de sa bouche essuyait; Puis il interrogeait mes yeux , comme pour lire L'affreuse vérité que je n'osais lui dire, Et, quand malgré mes yeux mon trouble lui parlait, De ses bras convulsifs l'étreinte redoublait; Il me jetait dans l'ombre un regard de colère, Et , de son corps entier enveloppant son père , Il semblait défier le ciel et le trépas De pouvoir arracher ce mourant de ses bras. Alors ses blonds cheveux tombant sur son visage, INIélés aux cheveux blancs de ce front d'un autre âge ^ Me cachaient leur figure, et je n'entendais plus

De baisers, de sanglots, qu'un murmure confus,

Deux souffles confondus dans une seule haleine,

Tantôt forte, tantôt se distinguant à peine.

Où les derniers élans de deux cœurs, de deux voix.

Semblaient se ranimer et s'éteindre à la fois.

Ma torche cependant dans ces mornes ténèbres

Jetait son jour rougeàtre et ses vapeurs funèbres;

Moi, debout dans un coin de la grotte, à l'écart.

De peur de profaner la douleur d'un regard,

Tantôt je ranimais la torche évanouie.

Tantôt, pour réveiller quelque signe de vie,

Je jetais au blessé l'eau froide du courant,

Ou soufflais la chaleur sur les pieds du mourant;

Et tantôt, à genoux dans l'ombre la plus noire,

Cherchant les chants sacrés épars dans ma mémoire.

Le Christ entre mes mains, je murmurais tout bas

Les hymnes dont la foi berce encor le trépas ,

Afin qu'une prière au moins, de cette terre,

Précédât dans le ciel cette âme solitaire!

La moitié de la nuit ainsi se consuma;

Vers l'aurore, la vie un peu se ranima.

Il contempla son fils , il jeta sur la voûte

Un regard où semblait hésiter quelque doute;

Puis, reportant sur moi l'œil fixe de la mort,

Et recueillant ses sens en un dernier effort :

<i Je meurs , murmura-t-il , et le ciel vous confie Ce fils, mon seul regret, ce fils, mon autre vie. Veillez sur ce destin que j'abandonne à Dieu ! Soyez pour lui, soyez un père, uu frère I Adieu 1 "

J.a parok' à sa U'vrc, hélas! montait encore, Mais dans les sons éteints ne pouvait ])his éclorc; De moments en moments sa tète s'égarait; Aucun fil ne liait les mots qu'il murmurait; 11 parlait aux absents, aux morts, à sa famille, Et, regardant son fils, il appelait sa fille. Enfin, quand le regard s'éteignit dans ses j'eux, 11 posa sur sa bouche un doigt mystérieux. Et, d'un reste de \oix nommant encor Laurence, 11 mourut en faisant le geste du silence!...

26 août 1793.

J'ai passé tout ce jour comme dans un tombeau, Le mort enveloppé dans son sanglant manteau, Le pauvre enfant auprès, étendu sur la terre. Le front enseveli dans le linceul du père, Tantôt comme endormi sur le même oreiller, Tantôt comme écoutant son père sommeiller. Soulevant le manteau qui couvre sa figure. Prenant pour son haleine un souffle qui murmure, Collant longtemps l'oreille à sa bouche , et longtemps Retenant dans son sein ses sanglots haletants; Puis, enfin détrompé, sur le front mort qu'il pleure, Attachant un regard triste et long comme l'heure, Un de ces forts regards qui semble eu un moment

Concentrer toute une àme en nn seul sentiment, Et qui rendrait , hélas ! la vie à la mort même , Si l'amour seul pouvait ranimer ce qu'il aime!

27 août 1793.

Pendant qu'un lourd sommeil, plus fort quenos douleurs, Fermait enfin les yeux de l'enfant dans ses pleurs, J'ai dénoué ses bras du corps froid de son père , Et j'ai rendu ce soir la dépouille à la terre.

Au bord du lac, il est une plage dont l'eau Ne peut même en hiver atteindre le niveau , Mais où le flot, qui bat jour et nuit sur sa grève, Déroule un sable fin qu'en dunes il élève. Là, le mur du rocher, sous sa concavité. Couvre un tertre plus vert de son ombre abrité ; La roche en cet endroit par sa forme rappelle Le chœur obscur et bas d'une antique chapelle. Quand la nature en a revêtu les débris De liane rampante et d'arbustes fleuris. Là , du pauvre étranger, la nuit, mes mains creusèrent La couche dans la terre, et mes pleurs l'arrosèrent; Et les mots consacrés à ce suprême adieu Remirent son sommeil et son réveil à Dieu. Puis, pour sanctifier la place par uu signe.

Kt de son saint dépôt la rendre à jamais digne,

.le fis tomber d'en liant einq ;:rands blocs suspendus,

Gigantesques dé])ris de ees roebers fendus.

Et, les groupant en croix sur la couche de sable,

J'imprimai sur le sol ce signe impérissable.

Jiientôt la girollée et les câpriers verts

De réseaux et de fleurs les auront recouverts,

Et le cygne y viendra, saint et charmant présage.

En sortant de la vague, y changer de plumage.

Grotte des Aigles, 28 août 1793.

Nos cœurs se sont ouverts* mon jeune compagnon M'a confié ce soir son histoire et son nom : Il est fils d'un proscrit, il se nomme Laurence; Sa jeune mère est morte en lui donnant naissance*, 11 n'a ni sœur ni frère; à seize ans parvenu , Dans toute son enfance il n'a jamais connu D'autres soins, d'autre amour, d'autre front sur la terre^ Que les soins, que l'amour, que le front de son pèrci Heureux avec lui seul, et près de lui toujours. Jusqu'à ces temps de meurtre il a passé ses jours Dans un manoir désert d'une aride campagne. Sur les bords orageux de la mer de Bretagne. Quand l'orage civil en ces lieux retentit, Pour ses lois et son Dieu son père combattit :

ïROISIÈiME ÉPOQUE. 131

Vaincu, forcé de fnir ses champs héréditaires, Cacliant sons nn faux nom son nom et ses misères, Il avait traversé la France avec son lils : Du haut de ces sommets qu'il visita jadis, D'espoir et de honheur l'âme déjà remplie , Ses yeux voyaient de près les champs de l'Italie, Quand, aux hords de l'Isère aperçu, des soldats Par de vils délateurs sont lancés sur ses pas : Ils allaient échapper dans la nuit; uuit funeste! Ses larmes i'étouiïaient, et je savais le reste.

De la grotte, 16 septembre 1793.

Mon cœur me l'avait dit : toute îime est sœur d'une âme Dieu les créa par couple, et les fit homme ou femme; Le monde peut en vain un temps les séparer, Leur destin tôt ou tard est de se rencontrer; Et, quand ces sœurs du ciel ici-has se rencontrent, D'invincihles instincts l'une à l'autre les montrent : Chaque amc de sa force attire sa moitié. Cette rencontre, c'est l'amour ou l'amitié. Seule et même union qu'un mot différent nomme, Selon l'être et le sexe en qui Dieu la consomme. Mais qui n'est que l'éclair qui révèle à chacun L'être qui le complète, et de deux n'en fait qu'un. Quand il a lui, le feu du ciel est moins rapide;

L'œil ne cherche plus rien, l'àmc n'a plus de vide; Par l'infaiHihle instinct le cœur soudain frappé Ne-craint pas de retour, ni de s'être trouipé; On est plein d'un attrait qu'on n'a pas senti naître; Avant de se parler on croit se reconnaître; Pour tous les jours passés on n'a plus un recard; On regrette, ou gémit de s'être vus trop tard; On est d'accord sur tout avant de se répondre; L'âme de plus en plus aspire à se confondre : C'est le rayon du ciel, par l'eau répercuté, Qui remonte au rayon pour doubler sa clarté; C'est le son qui revient de l'écho qui répète, Seconde et même voix , à la voix qui le jette ; C'est l'ombre qu'avec nous le soleil voit marcher, Sœur du corps, qu'à nos pas on ne peut arracher.

17 septembre 1793.

Vous me l'avez donné, ce complément de vie, Mon Dieu! Ma soif d'aimer est enfin assouvie. Du jour où cet enfant sous ma grotte est venu , Tout ce que je rêvais jadis, je l'ai connu. Pour la première fois, moi, dont l'àme isolée A d'autres jusqu'ici ne s'était pas mêlée, Moi qui trouvais toujours dans ce qui m'approchait Quelque chose de moins que mon cœur ne cherchait;

Au visage , au regard , au son de voix , au geste ,

A l'émanation de ce rayon céleste ,

Aux premières douceurs du premier entretien,

Au cœur de cet entant j'ai reconnu le mien.

Mon âme , que rongeait sa vague solitude ,

A répandu sur lui toute sa plénitude ;

Et mon cœur abusé, ne comptant plus les jours,

Croit en l'aimant d'hier l'avoir aimé toujours.

De la grotte, 20 septembre 1793.

Je ne sens plus le poids du temps ; le vol de l'heure

D'une aile égale et douce en s'écoulant m'eftleure;

Je voudrais chaque soir que le jour avancé

Fût encore au matin à peine commencé ;

Ou plutôt, que le jour naisse ou meure dans l'ombre,

Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre,

Que l'alouette chante ou non à mon réveil,

iMon cœur ne dépend plus d'un rayon de soleil.

De la saison qui fuit, du nuage qui passe :

Son bonheur est en lui. Toute heure, toute place,

Toute saison , tout ciel , sont bons quand on est deux.

Qu'importe aux cœurs unis ce qui change autour d'eux?

L'un à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde

L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde;

Leur cœur intarissable, et l'un à l'autre ouvert.

J3i JOCELYN.

Lt'ur est un finnament qui n'est jamais couvert.

Ils y plongent sans oiul)i'e, ils y lisent sans voile;

Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile;

Du mot de chaque ami le retentissement

Éveille au sein de l'autre un même sentiment;

La parole dont l'un révèle sa pensée

Sur les lèvres de l'autre est déjà commencée;

Le geste aide le mot, l'œil explique le cœur,

L'ame coule toujours et n'a plus de langueur;

D'un univers nouveau l'impression commune

Vihre à la fois, s'y fond, et ne fait bientôt qu'une.

Dans cet autre soi-même , où tout va retentir,

On se regarde vivre, on s'écoute sentir;

En laissant échapper sa pensée ingénue,

On s'explique, on se crée une langue inconnue;

En entendant le mot que l'on cherchait en soi ,

On se comprend soi-même, on rêve, on dit : « C'est moi ! »

])ans sa vivante image on trouve son emblème;

On admire le monde à travers ce qu'on aime;

Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour.

De la grotte, 25 septembre 1793.

Quand je reviens le soir de mes lointaines chasses, Les pieds meurtris , les doigts déchirés par les glaces ,

TROISlÈiME ÉPOQUE. 435

Rapportant sur mon dos l'élan ou le chamois, Et que, du haut d'un pic, du plus loin j'aperçois Mon lac hlcu resserré comme un peu d'eau qui tremble Dans le creux de la main où Tentant la rassemble, Le feston vert bordant sa coupe de granit , De mes chênes penchés ia tète qui jaunit, Et, vacillante au fond de la grotte qui fume, La lueur du foyer que Laurence rallume; Quand je rêve un moment, quand je me dis : « Là-bas, Dans ce point lumineux qu'un lynx ne verrait pas. J'ai la meilleure part, l'autre part de moi-même, Un regard qui me cherche , un sourire qui m'aime , Un ami dont mon pas fera battre le cœur, Un être dont le ciel m'a fait le protecteur. Pour moi tout , et pour qui je suis tout sur la terre , Patrie, amis, parents, mère, sœur, frère et père. Qui compte tous mes pas dans son cœur palpitant, Et pour qui loin de moi le jour n'a qu'un instant, L'instant où, de ces monts me voyant redescendre, Il vient de ses deux bras à mon cou se suspendre , Et , bondissant après comme un jeune chevreuil , En courant devant moi m'entraîne à notre seuil; » Alors, pressant le pas sur mon chemin de neige ;, Je me trace de l'œil le sentier qui l'abrège; Le glacier suspendu m'oppose en vain son mur, Je me laisse glisser sur ses pentes d'azur; Je retrouve Laurence au pied de la montagne , Car je ne permets pas encor qu'il m'accompagne; Il passe alors son bras plus faible sous le mien; Je lui conte mon jour, il me conte le sien;

i3G JOCELYN.

Psoiis renti'ons, il ma dit combien nos tourterelles Ont couvé le matin d'œufs éclos sous leurs ailes, (lombien la chèvre noire a donné de son lait, Ou de petits poissons ont rempli son filet; 11 me montre les las de mousses et de feuille Que pour tapisser l'antre avant Thiver il cueille. Les fruits qu'il a goûtés et rapportés du bois, Et dont l'épine aiguë ensanglante ses doigts, Les bras de vigne vierge, ou de lierre qui Hotte, Qu'il a fait serpenter dans les flancs de»la grotte. Les oiseaux qu'il a pris en leur jetant du grain , Et les chevreuils privés qui mangent dans sa main : Car, soit par préférence ou soit par habitude , Tous ces doux compagnons de notre solitude, Biches de la montagne, élans, oiseaux des bois, Accourent à sa vue et volent à sa voix.

Nous mangeons sur la main ce que le jour nous donne , Le lait, les simples mets que la joie assaisonne; Nous mordons tour à tour à des fruits inconnus. Ou pour nous abreuver nous en pressons le jus; Pour les mortes saisons nous mettons en réserve Ceux que le soleil sèche et que le temps conserve. A chaque invention de l'un, l'autre applaudit; On prévoit, on combine, on se trompe, et l'on rit; Dans ces mille entretiens le long soir se consume; Sur le foyer dormant le dernier tison fume , Et souvent dans le lac, miroir de notre nuit. Nous voyons se lever l'étoile de minuit : Alors nous nous mettons à genoux sur la pierre,

Vers la fenêtre où flotte un reste de lumière ,

D'où Laurence, inclinant son front grave et pieux,

Sar la croix du tombeau jette souvent les yeux;

Et quand, après avoir béni cette journée

Que nous rendons à Dieu comme il nous l'a donnée.

Après avoir prié pour que d'autres soleils

Nous ramènent demain, toujours, des jours pareils;

Après avoir offert nos vœux pour ceux qui vivent,

Au souvenir des morts nos prières arrivent ;

Laurence, en répondant aux versets, bien des fois

A, malgré ses efforts, des larmes dans la voix.

Et de ses pleurs de fils, non encore épuisées.

Ses mains jointes après sont souvent arrosées.

Ainsi finit le jour, et puis cliacun en paix Va s'endormir couché sur son feuillage épais, Jusqu'à ce que la voix du premier qui s'éveille A ienne avec l'alouette enchanter son oreille.

De la grotte, 23 octobre 1793.

Depuis que sa douleur par le temps s'engourdit, Comme Laurence est fier et beau ! comme il grandit! Par moment, quand sur moi son visage rayonne, La splendeur de son front m'éblouit et m'étonne; Je ne puis soutenir l'éclat de sa beauté;

Kt quand dans son rcf^ard le nucn t()nil)c arrêté, Je erois sentir en moi parfois ee (iiréprouvèrent, Près du saeré tombeau, les femmes ((ui trouxerent 1/homme assis qui leur dit : « Allez, il n'est plus là ; » Quand leur eœur à ees mots en elles se troubla, Et que, eroyant parler à l'homme, ebose étrange. Leurs regards dessillés s'aperçurent de l'ange!...

De la grotte, 21 octobre 1793.

Ce soir, je regardais Laurence à la clarté Du foyer flamboyant sur son front reflété , Pendant qu'assis à terre il regardait lui-même Jouer entre ses pieds le jeune faon qu'il aime. Jamais rien de si doux et de si gracieux Que la biche et l'enfant ne s'offrit à mes yeux.

Repliant ses pieds blancs sous son ventre , la biche , Comme dans l'herbe molle où le jour elle niche. S'arrangeait confiante entre ses deux genoux , Levait sur hii son œil intelligent et doux. Broutait entre ses doigts de tendres jets de sanle , Allongeait et posait le col sur son épaule. Et, me jetant de l^son regard triomphant. Léchait et mordillait les cheveux de l'enfant.

TROISIÈME ÉPOQUE. ia9

28 octobre 1793.

L'enfant ! je ne puis plus nommer ainsi Laurence. Ses seize ans l'ont conduit à son adolescence, Son front s'élève presque à la hauteur du mien; A la course , mon pied gagne à peine le sien ; Seulement sa voix tendre, angéiique, argentine, Conserve encor l'accent de sa voix enfantine, Et ses inflexions , vibrantes de douceur, IMe font vù\ev souvent à la voiy de ma sœur. Alors, pour un instant, mon cœur, que ce son frappe. Pour remonter un peu le cours du temps, m'échappe. Et me reporte aux jours où ces tendres accents De femmes , mère ou sœur, résonnaient à mes sens , Et, donnant tant de charme au foyer domestique, De mon enfance étaient la suave musique. Je les cherche, mon cœur des absents s'entretient; Des larmes dans mes yeux montent; Laurence vient. S'assied à mes genoux, me regarde en silence. Me demande pourquoi je pleure, à qui je pense. Je lui dis mon enfance; il pleure en m'écoutant : « Comme ils t'aimaient! dit-il. Mais moi je t'aime autant; Ne suis-je pas pour toi comme un fils de ta mère? N'as-tu pas remplacé dans mon cœur même un père? » Puis, sur la même pierre appuyant nos deux fronts, L'un vis-à-vis de l'autre ensemble nous pleurons.

Mais quand, à cette voix, re\enn de mon rèvc, Potir m'essuyei' les veux ma tète se relève. Que l'ombre de mon iront s'éelairc, et que je voi Ce visage eiuirmant, tout en eau devant moi, Se relever aussi, s'éclairer à mesure Comme un miroir vivant de ma propre figure, Comme une ombie animée où tout ce que je sens Bat dans un autre cœur, se peint dans d'autres sens; Quand je pense que Dieu me rend, dans ce seul être, Tous ceux parmi lesquels sa bonté me fit naître. Que ce pauvre orphelin n'a que moi pour appui, Qu'il existe en moi seul comme moi tout en lui. Que mon bras est son bras, que ma vie est sa vie, Et que Dieu même a fait l'amitié qui nous lie. Ah! mes larmes bientôt tarissent, et mon cœur Dans un seul sentiment trouve assez de bonheur!

De la grotte, 29 octobre 1793.

Beauté, secret d'en haut, rayon, divin emblème, Qui sait d'où tu descends? qui sait pourquoi l'on t'aime , Pourquoi l'œil te poursuit, pourquoi le cœur aimant Se précipite à toi comme un fer à l'aimant. D'une invincible étreinte à ton ombre s'attache. S'embrase à ton approche et meurt quand on l'arrache? Soit que, comme un premier ou cinquième élément,

Répandue ici-bas et dans le firmament,

Sous des aspects divers ta force se dévoile,

Attire nos regards aux rayons de l'étoile ,

Aux mouvements des mers, à la courbe des cieux,

Aux flexibles ruisseaux , aux arbres gracieux ;

Soit qu'en traits plus parlants sous nos yeux imprimée.

Et frappant de ton sceau la nature animée ,

Tu donnes au lion l'effroi de ses regards ,

Au cheval l'ondoiement de ses longs crins épars,

A l'aigle l'envergure et l'ombre de ses ailes.

Ou leurs enlacements au cou des tourterelles;

Soit enfin qu'éclatant sur le visage humain,

Miroir de ta puissance , abrégé de ta main ,

Dans les traits , les couleurs dont ta main le décore ,

Au front d'homme ou de femme, où l'on te voit éclore,

Tu jettes ce rayon de grâce et de fierté

Que l'œil ne peut fixer sans en être humecté :

Nul ne sait ton secret, tout subit ton empire;

Toute âme à ton aspect ou s'écrie ou soupire ,

Et cet élan , qui suit ta fascination ,

Semble de notre instinct la révélation.

Qui sait si tu n'es pas en effet quelque image De Dieu même, qui perce à travers ce nuage? Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné, Sur son type divin ne l'a pas façonné ; Sur la beauté suprême, ineffable, infinie, IN'en a pas modelé la charmante harmonie; Ne s'est pas en naissant, par des rapports secrets. Approprié sa forme et composé ses traits ;

l'^t (lans'cctte splendeur (|ii(' la forme révèle,

]Ne nous dit pas aussi : « J.'liahiîante est plus belle? »

Nous le saurons un jour, plus tard, plus liant. Pour moi,

Dieu seul m'en est témoin et lui seul sait pourquoi;

Mais, soit que la beauté brille dans la nature,

Dans les cieux, dans une berbc, ou sur une figure,

Mon eœur, né pour l'amour et l'admiration,

Y vole de lui seul eomme l'œil au rayon,

La eouve d'un regard, s'y délecte et s'y pose,

Et toujours de soi-même y laisse quelque cbose;

Et mon âme allumée y jette tour à tour

Une étincelle ou deux de son foyer d'amour.

Je me suis reproché souvent ces sympathies. Trop soudaines en moi, trop vivement senties; Ces instincts du coup d'oeil, ces premiers mouvements, Qui d'une impression me font des sentiments, je me suis dit souvent •: « Dieu peut-être condamne Ces penchants où du cœur la flamme se profane; Mais, hélas ! malgré nous l'œil se tourne au flambeau. Est-ce Un crime, ô mon Dieu, de trop aimer le beau? »

De la grotte, !<''■ novcmbie 1793.

Ces pensers icar toujours c'est à lui que je pense ^ Me vinrent l'autre jour eu regardant Laurence.

TROISIÈME ÉFOQUn:. U3

Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans IN'imprima l'àmc humaine en traits plus séduisants, Et, de plus de Ijeautés combinant le mélange, Ne laissa l'œil douter entrq l'enfant et l'ange : Tout ce qu'à son matin l'âme a de pureté, Tout ce qu'un œil sans tache a de limpidité, Tout ce qu'à son aurore une vie a d'ivresse, Tout ce qu'un cœur plus mùr a de grave tendresse, Réuni dans ses traits riants ou sérieux ,

Y forme dans l'accord un tout harmonieux. Et, selon le rayon que la pensée y verse, L'ombre qui les parcourt, l'éclair qui les traverse,

Y brille dans ses yeux en rayon de splendeur,

Y rougit sur sa joue en rose de candeur,

Y flotte à sa paupière en larme transparente,

Y nage en ses regards en rêverie errante.

S'y creuse en' plis pensifs entre ses deux sourcils.

S'y recueille caché sous le bord de ses cils;

Sur sa lèvre entr'ouverte un désir vague aspire.

Ou s'épand sur sa bouche en langoureux sourire.

Partout où l'enfant passe, on dirait qu'il a lui;

Un jour intérieur semble sortir de lui.

Bien souvent , sur la fin d'un jour mourant et sombre,

Lorsque, la grotte et moi, tout est déjà dans l'ombre,

Autour de sa figure il fait encor grand jour;

Son éclat se reflète aux objets dalentour;

Il éclaire la nuit d'un reste de lumière,

Et son regard me force à baisser la paupière :

On dirait ces rayons du jour^ dont Raphaël

A couronné le front de ses vierges du cieL

lii JOCELYN. I

Peut-être que ce jour n'était pas un symbole, I

Et que dès iei-bas l'àmc a son auréole. |

J'ai beau chercher bien loin dans ma mémoire; rien «

Des visages connus ne rappelle le sien : \

Aucun des compagnons de ma première enfance,

Des lévites amis de mon adolescence,

JN'avait ces traits si purs, ce front, cette langueur,

Ce son de voix ému qui vibre au fond du cœur.

Cette peau qu'un sang bleu sous les veines colore,

Ce regard qu'on évite et qui vous perce encore ,

Cet œil noir qui ressemble au firmament obscur.

Lorsque l'aube naissante y lutte avec l'azur,

Où l'humide rayon de l'âme qu'il dévoile

Sur un front ténébreux jaillit comme une étoile;

Ces cheveux dont la soie imite en blonds anneaux

Les ondulations et les courbes des eaux :

Il semble, à cette forme où tout est luxe et grâce.

Que cet être céleste est né d'une autre race.

Et n'a rien de commun avec ceux d'ici-bas

Que ce regard d'ami qui l'attache à mes pas.

Et quand, sur ces hauteurs, ses beaux pieds sans chaussur

Sa cravate nouée autour de sa ceinture ,

Dans sa veste sans pli jusqu'au cou boutonné,

A peine resserrant son sein emprisonné ,

Son col nu, et portant sa tète avec souplesse.

Comme un front de coursier qu'on flatte et qu'on caresse,

Ses cheveux, que d'un an le fer n'a retranchés.

Des deux côtés du col en boucles épanchés.

Et son front, tout baigné de sueur ou de pluie.

Renversé vers le ciel pour qu'un rayon l'essuie.

Je le vois accourir de loin , et tout à coup

Sur un pie du glacier m'apparaitre debout;

Je crois voir, tout troublé, la céleste ligure,

Comme un être idéal au-dessus de nature,

Se détacber de terre et se transfigurer,

Et je suis quelquefois tenté de l'adorer.

Mais de sa douce voix la tendre résonnance

Me rappelle à moi-même, et me montre Laurence!

De la grotte, \" décembre 1793.

Des aiguilles de glace où s'éclairent ces monts L'année a pour six mois retiré ses rayons; Le soleil est noyé dans la mer de nuages Qui brise jour et nuit contre ces bautes plages, Et jette au lieu d'écume, à leur cime, à leurs fiancs, La neige que la bise y fouette en flocons blancs. Le jour n'a qu'an rayon brisé par les tempêtes. Qui s'étend un moment tout trempé sur ces faites. Et que l'ombre qui court vient soudain balayer, Comme le vent la feuille au pied du peuplier. Il semble que de Dieu la dernière colère Abandonne au chaos ces cimes de la terre : L'éternel ouragan torture ces sommets , Les vagues de brouillards n'y reposent jamais; Un sourd mugissement, qu'une plainte accompagne. Roule dans l'air, et sort des os de la montagne. V. 40

C'est la lutte des vents dans le ciel; c'est le choc Des nuages jetés contre l'écueil du roc; C'est l'âpre craquement de la branche flétrie, Qui sous les lourds p,laç'ons se tord, éclate et crie; Du corbeau qui s'abat rai<;re croassement; Des autans enf-oulTrés le triste sitllement; Les bonds irréguliers de la lourde avalanche Qui tombe, et que le vent roule en poussière blanche; L'éternel contre-coup des chutes des torrents Qui sillonnent les rocs sous leurs bonds déchirants, Et font gonfler le goufl're, où la cascade tonne, D'un souffle souterrain, continu, monotone, Tout semblable de loin aux frémissements sourds De la corde d'un arc qui vibrerait toujours.

Plus de fêtes du ciel sur ces cimes voilées, D'aurore étincelante ou de nuits étoilées; Plus de festons de fleurs pendants à mon rocher; Plus d'oiseaux accourus pour chanter ou nicher : La corneille égarée y suit ses noires bandes; Les frimas congelés sont les seules guirlandes Qui garnissent la roche où nous nous enfonçons; Le jour ne nous y vient qu'à travers les glaçons; Mais dans l'air tiède assis, les deux mains sur la braise, Aux lueurs du foyer qu'entretient le mélèze. Nous passons sans ennui le temps des mauvais jours : Ils sont si bien remplis que nous les trouvons courts. Des entretiens coupés de quelque heure d'étude Nous font de notre grotte une douce habitude; Nous nous y recueillons avec la volupté

De l'oiseau dans son nid près de l'antre abrité, Que sous un ciel de pluie ou sur la plaine blanche Le vain courrouxdes vents berceau chaud sur sa branche. Plus les vents déchaînés hurlent d'horribles cris, Plus l'avalanche gronde et roule de débris, Plus la nuit s'épaissit sous un ciel bas et terne , Plus la neige s'entasse autour de la caverne, Plus dans ces sifflements , ces terreurs du dehors , Nous trouvons d'âpre joie et d'intimes transports. Plus nous nous concentrons dans la roche qui tremble, Et nous sentons la main de Dieu qui nous rassemble : Et si d'un ciel d'hiver quelque rare soleil Effleure par hasard la fenêtre au réveil , Échappés du rocher comme un chevreuil du gîte, Pour jouir du rayon nous nous élançons vite ; jN'ous crions de plaisir en voyant les cristaux Formant des murs, des tours, de transparents châteaux, Des arches de saphir, des grottes où l'aurore Des verts reflets de l'onde en passant se colore , Des troncs éblouissants où le givre entassé Colle autour des rameaux un feuillage glacé, Et la neige sans borne, et dont chaque parcelle, En criant sous nos pieds, luit comme une étincelle. Dans ces déserts mouvants, nous creusons au hasard Des sentiers dont la poudre éblouit le regard : Comme dans l'herbe en fleurs où le chevreau se noie. Dans ces lits de frissons nous nous roulons de joie ; rvous rions en voyant tous deux nos cheveux blancs, Poudrés par les frimas , de givre ruisselants ; Nousnous lançons la neigeoù nosdoigts s'engourdissent ;

lis JOCELYN.

De plaisir, en rentrant, nos pieds transis bondissent; Car Dieu, qui nous confine on ce rude séjour, Donne, même en hi\er, sa joie à chaque jour.

De la grotte, 16 décembre 1793.

La nuit, quand par hasard je m'éveille et je pense Que dehors et dedans tout est calme et silence, Et qu'oubliant Laurence auprès de moi dormant. Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment ; Si j'entends tout à coup son souffle qui s'exhale, Régulier, de son sein sortir à brise égale (Ce souflle harmonieux d'un enfant endormi). Sur un coude appuyé je me lève à demi, Comme au chevet d'un fils une mère qui veille; Cette haleine de paix rassure mon oreille, Je bénis Dieu tout bas de m'avoir accordé Cet ange que je garde et dont je suis gardé; Je sens, aux voluptés dont ces heures sont pleines. Que mon âme respire et vit dans deux haleines. Quelle musique aurait pour moi de tels accords? Je l'écoute longtemps dormir, et me rendors !

() janvier 1794.

Que rcndrai-jc au Seigneur pour les biens qu'il me donne? Tandis que sous nos pieds la tempête résonne, Que le jour verse au jour des larmes et du sang, L'inaltérable paix sur ces hauts lieux descend, Et la tendre amitié, qui hait la multitude, Nous fait un univers de notre solitude.

Que cet enfant s'attache à mon ombre! et combien Son cœur à son insu se mêle avec le mien ! Oh ! qui pourra jamais démêler ces deux âmes Que la terre et le ciel joignent par tant de trames? L'un de l'autre il serait plus aisé d'arracher Ces deux hêtresjumeaux qu'un nœud semble attacher, Et qui, de jour en jour s'enlaçant avec force, Croissent du même tronc et sous la même écorce. Mais les comparaisons manquent. Je me souvien D'avoir eu pour ami, dans mon enfance, un chien, Une levrette blanche, au museau de gazelle, Au poil onde de soie, au cou de tourterelle, A l'œil profond et doux comme un regard humain; Elle n'avait jamais mangé que dans ma main. Répondu qu'à ma voix, couru que sur ma trace, Dormi que sur mes pieds , ni ilairé que ma place.

Quand je sortais tout seul et qu'elle demeurait,

Tout le temps que j'étais dehors, elle pleurait;

Pour me voir de plus loin aller ou reparaître,

Elle sautait d'un bond au bord de ma fenêtre.

Et, les deux pieds eoUés eontre les froids carreaux,

Regardait tout le jour à travers les vitraux ;

Ou , parcourant ma chambre , elle y cherchait encore

La trace, l'ombre au moins du maître qu'elle adore,

Le dernier vêtement dont je m'étais couvert.

Ma plume, mon manteau, mon livre encore ouvert;

Et, l'oreille dressée au vent pour mieux m'entendre,

Se couchant à côté, passait l'heure à m'attendre.

Dès que sur l'escalier mon pas retentissait.

Le fidèle animal à mon bruit s'élançait,

Se jetait sur mes pieds comme sur une proie.

M'enfermait en courant dans des cercles de joie ,

Me suivait dans la chambre au pied de mon fauteuil.

Paraissant endormi, me surveillait de l'œil.

Là , le son de ma voix , la plainte inachevée ,

Ma respiration plus ou moins élevée,

Le moindre mouvement du pied sur le tapis,

Le clignement des yeux sur le livre assoupis,

Le froissement léger du doigt entre la page",

Une ombre, un vague éclair passant sur mon visage.

Semblaient dans son sommeil passer et rejaillir.

D'un contre-coup soudain la faisaient tressaillir :

Ma joie ou ma tristesse , en son œil retracée ,

N'était qu'un seul rayon d'une double pensée.

Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.

Que de pleurs je versai! Je l'aimais tant! Eh bien,

Quoique ma plume tremble, en glissant sur la page,

De ternir dans mon cœur ramitic par l'image,

Que de Tcàme à l'instinct toute comparaison

Profane la nature et mente à la raison ,

Ce charmant souvenir de mon heureuse enfance

Me revient dans le cœur quand je songe à Laurence.

Cet ami de ma race à présent m'aime autant ;

Il ne peut plus de moi se passer un instant;

Il s'attriste, il languit pour une heure d'absence;

Il marche quand je marche, il pense quand je pense;

Son regard suit le mien, comme si de nos cœurs

Le rayon ne pouvait se diriger ailleurs ;

Comme mon pauvre chien ou comme l'hirondelle

Qui ne s'alarme plus de nous voir autour d'elle,

Jl s'est apprivoisé pas à pas, jour à jour;

Il boude à mon départ, il saute à mon retour;

Mais pour toute autre voix, pour tout autre visage,

Cet enfant du désert redeviendrait sauvage.

Oh ! qui n'aimerait pas ce qui nous aime ainsi? Qui pourrait égaler ce que je trouve ici ? Que manque-t-il au cœur nourri de ces tendresses? MonDieu ! vos dons toujours dépassentvos promesses ! Et, dans mon plus beau rêve autrefois d'amitié, Mon cœur n'en avait pas deviné la moitié !

Le manuscrit était déchiré à cette place, et il manquait un certain nombre de feuilles. On peut présumer par ce qui suit que Jocelyn avait continué à noter les mêmes sentiments et les mêmes circonstances de sa vie heureuse pendant tes mois de solitude.

OUATMÈME ÉPOQUE.

Grotte des Aigles, 10 avril 1794.

J'ai trouvé ce matin , dans le creux du rocher,

Le pain que cliaque mois le pâtre y vient caclier!

De cet homme de hien pieuse providence!

Deux mots l'accompagnaient : » Redouhlez de prudence ;

Dans nos cités sans Dieu malheur à qui descend!

L'échafaud des martyrs a toujours soif de sang. »

Brisez, brisez, Seigneur, ces glaives de colère;

Abrégez, en faveur des justes de la terre,

Ces jours de désespoir et de convulsions ,

Où votre nom s'éclipse aux yeux des nations !

Puisse l'ange de paix bientôt y redescendre!

Mais moi, je n'ai, Seigneur, que grâces à vous rendre ;

Et, si ce temps n'était une ère de forfaits,

Je dirais : « Que ces jours ne finissent jamais ! «

La grotte, G mai 1791.

II est des jours de luxe et de saison choisie, Qui sont, comme les Heurs précoces de la vie, Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs, Tout trempés de rosée et tout fragrants d'odeurs, Que d'une nuit d'orap;e on voit parfois éclore, Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore. Et dont, comme des fleurs, encor tout enivrés, On se demande après : » Les ai-jc respires? Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices? Et dans douze moments si courts, tant de délices? »

Aujourd'hui fut pour nous un de ces jours de choix : Éveillés aux rayons du plus riant des mois, A l'hymne étourdissant de la vive alouette Qui n'a que joie et cris dans sa voix de poète. Au murmure du lac flottant à petit pli. Nous nous sommes levés le cœur déjà rempli, Ne pouvant contenir l'in^patient délire Qui nous appelle à voir la nature sourire; Et nous sommes allés, pas à pas, tout le jour. Du printemps sur ces monts épier le retour,

La neige , qui fondait au tact du rayon rose , Avant d'aller blanchir les pentes qu'elle arrose,

Comme la stalactite au bord glacé des toits , Distillait des rochers et des branches des bois; Chaque goutte en pleuvant remontait en poussière Sur l'herbe, et s'y roulait en globes de lumière. Tous ces prismes, frappés du feu du firmament. Remplissaient l'œil d'éclairs et d'éblouisscment; On eût dit mille essaims d'abeilles murmurantes Disséminant le jour sur leurs ailes errantes. Sur leur corset de feu , d'azur et de vermeil , Et bourdonnant autour d'un rayon de soleil. Puis en mille filets ces gouttes rassemblées Allaient chercher leurs lits dans le creux des vallées,

Y couraient au hasard des pentes sur leurs ilancs, \ dépliaient leur nappe ou leurs longs rubans blancs,

Y gazouillaient en foule en mille voix légères, Comme des vols d'oiseaux cachés sous les fougères. Courbaient l'herbe et les fleurs comme un soufile en glissant,

Y laissaient par flocons leur écume en passant; Puis la brise venait essuyer cette écume. Comme à l'oiseau qui mue elle enlève une plume.

L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons. Semblait tomber avec les célestes rayons , Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves. Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves Du globe enseveli dans son premier hiver. Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air; Il soufflait des soupirs, il apportait des nues Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues; Il caressait la terre avec de tels accords.

m JOCELYN.

Il c'treignait les monts avec de tels transpol'ts, 11 secouait la neige et les troncs et les cimes Avec des mouvements et des bruits si su])limes, Que l'on croyait entendre, entre les éléments, Des paroles d'amour et des embrassements , Kt, dans les forts élans qui semblaient les confondre, L'eau, la terre, et le ciel, et l'éther, se répondre. Tout ce que l'air touchait s'éveillait pour verdir; La feuille du matin sous l'œil semblait grandir; Comme s'il n'avait eu pour été qu'une aurore, 11 hâtait tout du souffle, il pressait tout d'éclore; Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois, S'étendaient en tapis , s'arrondissaient en toits , S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches, Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches, Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs, Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs. La sève, débordant d'abondance et de force, • Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorcc. Suspendait aux rameaux des pampres étrangers , Des filets de feuillage et des tissus légers. Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles, En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes : Alors tous ces réseaux , de leur vol secoués , Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués , Tremblaient, et, sur les pieds du tronc qui les appuie. De plumes et de fleurs répandaient une pluie. Tous ces dômes des bois , qui frémissaient aux vents , Ondoyaient comme un lac aux fiots > erts et mouvants ; Des nids d'oiseaux, bercés au roulis des lianes.

Y flottaient, remplis d'œufs tachetés, diaphanes, Des mères qui fuyaient fragile et doux trésor, Comme dans le filet la perle humide encor! Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres, De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres, Nous trouvions, sous ces lits de feuille où dort l'été Des mystères d'amour et de fécondité.

Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure, Les herbes nous montaient jusques à la ceinture, Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous, Des nuages ailés partaient de nos genoux , Insectes, papillons, essaims nageants de mouches, Qui d'un éther vivant semblaient former les couches : Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant, Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant. Comme dans les chemins la vague de poussière Se lève sous les pas et retombe en arrière ; Ils roulaient; et sur l'eau, sur les prés, sur le foin, Ces poussières de vie allaient tomber plus loin; Et chacune semblait, d'existence ravie.

Épuiser le bonheur dans sa goutte de vie; L'air qu'elles animaient de leur frémissement N'était que mélodie et que bourdonnement.

Oh ! qui n'eût partagé l'ivresse universelle

Que l'air, le jour, l'insecte, apportaient sur leur aile?

Oh! qui n'eût aspiré cette haleine des airs

Qui tiédissait la neige et fondait les hivers?

La sève de nos sens, comme celle des arbres ,

Eût fécondé des troncs , eût animé des marbres ;

ins JOCELYN.

Kt la vie, en battant clans nos seins à fri-ands coups,

Senil)lait vouloir jaillir et déborder de nous.

Nous eourions ; des grands roes nous iVane hissions les fentei

Nous nous laissions rouler dans l'herbe sur les pentes;

Sur deux rameaux noués le bouleau nous berçait;

Notre biebe étonnée à nos pieds bondissait;

Nous jetions de grands cris pour ébranler les voûtes

Des arbres, d'où pleuvait la sève à grosses gouttes;

Nous nous perdions exprès, et, pour nous retrouver,

Nous restions des moments, sans parole, à rêver;

Puis nous partions d'un trait, comme si la pensée

Par le même ressort en nous était pressée,

Et, vers un autre lieu prompts à nous élancer.

Nous courions pour courir et pour nous devancer.

Mais toute la montagne était la même fête :

Les nuages d'été qui passaient sur sa tête

N'étaient qu'un cbaud duvet, que les rayons brûlants

Enlevaient au glacier, cardaient en flocons blancs.

Les ombres qu'allongeaient les troncs sur la verdure,

Se découpant sur l'herbe en humide bordure.

Dans quelque étroit vallon, berceau déjà dormant.

Versaient plus de mystère et de recueillement;

Et cbaque heure du jour en sa magnificence.

Apportant sa couleur, son bruit ou son silence,

A la grande harmonie ajoutait un accord ,

A nos yeux une scène , à nos sens un transport.

Enfin, comme épuisés d'émotions intimes,

L'un à côté de l'autre, en paix nous nous assimes

Sur un tertre aplani, qui, comme un cap de fleurs.

S'avançait dans le lac plus profond là qu'ailleurs.

QUATRIÈME ÉPOQUE. ir,9

Et dont le flot, bruni par l'ombre haute et noire, (Peignait d'un goulfre bleu ce petit promontoire : On y touchait de l'œil tout ce bel horizon ; Une mousse jaunâtre y servait de gazon , Et des verts coudriers l'ombre errante et légère, Combattant les rayons, y flottait sur la terre. Nos cœurs étaient muets à force d'être pleins; Nous effeuillions sur l'eau des tiges dans nos mains; Je ne sais quel attrait des yeux pour l'eau limpide Nous faisait regarder et suivre chaque ride , Réfléchir, soupirer, rêver sans dire un mot, Et perdre et retrouver notre àiiie à chaque flot. Nul n'osait le premier rompre un si doux silence, Quand, levant par hasard un regard sur Laurence, Je vis son front rougir et ses lèvres trembler, Et deux gouttes de pleurs entre ses cils rouler. Comme ces pleurs des nuits qui ne sont pas la pluie, Qu'un pur rayon colore, et qu'un vent tiède essuie. « Que se passe-t-il donc, Laurence, aussi dans toi? Est-ce qu'un poids secret t'oppresse ainsi que moi? — Oh ! je sens, me dit-il , mon cœur près de se fendre ; Mon âme cherche en vain des mots pour se répandre : Elle voudrait créer une langue de feu.

Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu. — Dis-moi, repris-je, ami, par quelles influences Mon âme au même instant pensait ce que tu penses. Je sentais dans mon cœur, au rayon de ce jour. Des élans de désirs, des étreintes d'amour Capables d'embrasser Dieu, le temps et l'espace; Et pour les exprimer ma langue était de glace.

ICO JOCELYN.

Cependant la nature est un hymne incomplet, Kt Dieu n',\' reçoit pas l'hoinmafic ({iii lui plait, Quand Thomine, qu'il créa pour y voir son image, IN 'élève pas à lui la voix de son ouvrage : La nature est la scène, et notre âme est la voix. Essayons donc, ami, eonnne l'oiseau des bois, Comme le vent dans l'arbre ou le flot sur le sable, De verser à ses pieds le poids qui nous accable, De gazouiller notre hymne à la nature, à Dieu : Créons-nous par l'amour prêtres de ce beau lieu! Sur ces sommets brûlants son soleil le proclame. Proclamons-l'y nous-mème et chantons-lui notre âme ! La solitude seule entendra nos accents : Écoute ton cœur battre, et dis ce que tu sens. »

LAURENCE

D'où venez-vous, ô vous, brises nouvelles. Pleines de vie et de parfums si doux.

Qui sur ces monts palpitant comme nous Faites jaillir, au seul vent de vos ailes , Feuilles et Heurs comme des étincelles?

Ces ailes d'or, où les embaumez-vous?

Est-il des monts, des vallons et des plaines. Où vous baignez dans ces parfums flottants, Où tous les mois sont de nouveaux printemps, Où tous les vents ont ces tièdes haleines , Où de nectar les fleurs sont toujours pleines. Toujours les cœurs d'extase palpitants?

Ah! s'il en est, doux souffles de l'aurore, Emportez-nous avec l'encens des fleurs.

Emportez-nous où les âmes sont sœurs!

Nous prierons mieux le Dieu que l'astre adore; Car l'âme aussi veut le ciel pour éclore , Et la prière est le parfum des cœurs !

MOI

Vois-tu là-haut, dans la vallée Où le jour glisse pas à pas.

Où la neige, eu tapis roulée, Se fane, fiune et ne fond pas; Vois-tu l'arc-en-ciel dans sa couche Frémir au rayon qui le touche , Comme un serpent dans son sommeil, Qui sur ses mille écailles peintes Reflète à l'œil les triples teintes De l'eau, de l'air et du soleil?

C'est le nid où sur la montagne Ce serpent du ciel vient muer. A mesure que le jour gagne, Vois ses écailles remuer !

Vois comme en changeante spirale Il noue, il concentre, il étale Ses tronçons d'orange et de bleu!

Regarde ! le voilà qui lève Au brouillard son cou comme un glaive, Et lui vibre son dard de feu.

iG2 JOCELYN.

Il monte, aspiré par raiirore.

Oh! comme chaque anneau dormant

Du glacier qui se décolore

Se détache inscnsihlement!

Il se déroule, il plane, il courbe

Du mont au ciel sa vaste courbe,

Et sa tète à ses pieds répond.

Dieu! quelle arche de monde à monde !

Quel Océan avec son onde

Comblerait ce céleste pont?...

Est-ce un pont pour passer tes anges , 0 toi qui permets à nos yeux De voir ces merveilles étranges?

Est-ce un pont qui mène à tes cieux?

Ah! si je pouvais, ô Laurence, Monter où cette arche commence , Gravir ces degrés éclatants ; Et, pour qu'un ange m'y soutienne, L'œil au ciel , ma main dans la tienne , Passer sur la mort et le temps !

LAURENCE

Vois dans son nid la muette femelle Du rossignol qui couve ses doux œufs : Comme l'amour lui fait enfler son aile, Pour que le froid ne tombe pas sur eux!

Son cou, que dresse un peu d'inquiétude. Surmonte seul la conque où dort son fruit,

Et son bel œil , éteint de lassitude ,

Clos du sommeil, se rouvre au moindre bruit.

Pour ses petits son souci la consume , Son blond duvet à ma voix a frémi ; On voit son cœur palpiter sous sa plume, Et le nid tremble à son souffle endormi.

A ce doux soin quelle force l'enchaîne? Ah ! c'est le chant du mâle dans les bois , Qui , suspendu sur la cime du chêne , Fait ruisseler les ondes de sa voix !

Oh ! l'entends-tu distiller goutte à goutte Ses lents soupirs après ses vifs transports. Puis, de son arbre étourdissant la voûte, Faire écumer ses cascades d'accords?

Un cœur aussi dans ses notes palpite; L'âme s'y mêle à l'ivresse des sens; Il lance au ciel l'hymne qui bat si vite, Ou d'une larme il mouille ses accents.

A ce rameau qui l'attache lui-même , Et qui le fait s'épuiser de langueur?

C'est que sa voix vibre dans ce qu'il aime , Et que son chant y tombe dans un cœur!

De ses accents sa femelle ravie Veille attentive en oubliant le jour;

La saison fuit, l'œuf éclôt, et sa vie

N'est que printemps, que musique et qu'amour!

Dieu de bonlieur, que cette vie est l)elle! Ah 5 dans mon sein je nie sens aujourd'liui Assez d'amour pour reposer comme elle, Kt de transports pour chanter comme lui!

MOI

Vois-tu glisser entre deux feuilles Ce rayon sur la mousse où l'ombre traine encor. Qui vient obliquement sur l'herbe que tu cueilles S'appuyer par le bout comme un grand levier d'or? L'étamine des fleurs qu'agite la lumière Y monte en tournoyant en sphère de poussière; L'air y devient visible; et dans ce clair milieu On voit tourbillonner des milliers d'étincelles, D'insectes colorés, d'atomes bleus et d'ailes Qui nagent en jetant une lueur de Dieu!

Comme ils gravitent en cadence.

Nouant et dénouant leurs vols harmonieux ! Des mondes de Platon on croirait voir la danse S' accomplissant au son des musiques des cieux. L'œil ébloui se perd dans leur foule innombrable; 11 en faudrait un monde à faire un grain de sable. Le regard infini pourrait seul les compter : Chaque parcelle encor s'y poudroie en parcelle.

QUATRIËME ÉPOQUE. 1C5

Ah! c'est ici le pied de réclatante échelle Que de Tatome à Dieu Finfini voit monter.

Pourtant chaque atome est un être!

Chaque globule d'air est un monde habité ! Chaque monde y régit d'autres mondes peut-être, Pour qui l'éclair qui passe est une éternité! Bans leur lueur de temps, dans leur goutte d'espace, Ils ont leurs jours, leurs nuits, leurs destins et leur place ; La pensée et la vie y circulent à flot; Et, pendant que notre ceil se perd dans ces extases, Des milliers d'univers ont accompli leurs phases

Entre la pensée et le mot !

0 Dieu! que la source est immense D'où coule tant de vie, où rentrent tant de morts! Que perçant l'œil qui porte à de telle distance ! Qu'infini le regard qui veille à tant de sorts! Que d'amour dans ton sein pour embrasser ces mondes, Pour couver de si loin ces poussières fécondes. Descendre aussi puissant des soleils au ciron! Et comment supporter l'éclat dont tu te voiles? Comment te contempler au jour de tes étoiles.

Dieu si grand dans un seul ravon?

LAUEEiVCE.

Oh! comme ce rayon, que son regard nous touche, Lui qui descend d'en haut jusqu'à ces profondeurs!

lf)6 JOCELYN.

MOI

Ah! puisse son oreille entendre sur ma bouelie

L'humble bégaicmeut de nos eoeurs,

Lui qui, du sein de ses splendeurs, Entend le battement des ailes de la mouche

iSojée au calice des fleurs!

LAUllENCE.

Qu'il nous garde en ce lieu pour savourer ensemble Les trésors qiie sa main dans le désert assemble !

MOI

Comme deux rossignols au même nid éclos, Enseignons-nous l'un l'autre à chanter ces retraites; De la voix de la terre expirant sur ces crêtes Soyons-lui les derniers échos !

LAURENCE

Qu'un seul souffle pour lui sorte de deux poitrines! Qu'il nous fasse un seul sort ! qu'il nous cueille en commun

MOI

Et parfumons ses mains divines, Comme sur un seul jet deux lis qui n'en font qu'un ,

Qui n ont dans le rocher que les mêmes racines, Et qu'on cueille à la fois sur les mêmes collines, Tout remplis du même parfum!

Des pleurs mouillaient nos voix ; je regardais Laurence , Et longtemps nos esprits prièrent en silence....

25juillft 1794.

Enfant, j'ai quelquefois passé des jours entiers Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers Creusés sur les coteaux par les bœufs du village. Tout voilés d'aubépine et de mûre sauvage; Mon chien auprès de moi , mon livre dans la main , M'arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin , Tantôt lisant, tantôt écorçant quelque tige. Suivant d'un œil distrait l'insecte qui voltige, L'eau qui coule au soleil en petits diamants. Ou l'oreille clouée à des bourdonnements. Puis, choisissant un gîte à l'abri d'une haie. Comme un lièvre tapi qu'un aboiement effraie , Ou couché dans le pré , dont les gramens en fleurs Me noyaient dans un lit de mystère et d'odeurs Et recourbaient sur moi des rideaux d'ombre obscure. Je reprenais de l'œil et du cœur ma lecture. C'était quelque poète au sympathique accent, Qui révèle à l'esprit ce que le cœur pressent.

Hommes prédestinés, mystérieuses vies,

Dont tous les sentiments coulent en mélodies,

Que l on aime à porter avec soi dans les bois,

Comme on aime un écho qui répond à nos voix!

Ou bien c'était encor quelque touchante histoire

D'amour et de malheur, triste et bien dure à croire:

Virginie arrachée à son frère, et partant,

Et la mer la jetant morte au cœur qui l'attend!

Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,

Et je fermais les yeux et je m'écoutais vivre ;

Je sentais dans mon sein monter comme une mer

De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer.

D'images de la vie et de vagues pensées

Sur les flots de mon âme indolemment bercées,

Doux fantômes d'amour dont j'étais créateur.

Drames mystérieux et dont j'étais l'acteur.

Puis, comme des brouillards après une tempête,

Tous ces drames conçus et joués dans ma tète

Se brouillaient, se croisaient, l'un l'autre s'effaçaient ;

Mes pensers soulevés comme un Ilot s'affaissaient;

Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,

Mon âme transparente absorbait la lumière.

Et, sereine et brillante avec l'heure et le lieu,

D'un élan naturel se soulevait à Dieu.

Tout finissait en lui comme tout y commence.

Et mon cœur apaisé s'y perdait en silence ;

Et je passais ainsi, sans m'en apercevoir.

Tout un long jour d'été, de l'aube jusqu'au soir,

Sans que la moindre chose intime, extérieure,

M'en indiquât la fuite , et sans connaître l'heure

Qu'au soleil qui changeait de pente dans les cienx, Au soir plus pâlissant sur mon livre ou mes yeux, Au serein qui des tleurs humectait les calices : Car un long jour n'était qu'une heure de délices!

Eh hieu, ce doux été, dont j'achève le cours.

N'a pas duré pour moi plus qu'un de ces beaux jours !

Seulement je n'ai plus de ces vagues images

Que l'âme vide attire et colore en nuages,

De ces pleurs de l'instinct que je sentais rouler

Dans mes yeux, sans savoir qui les faisait couler :

Tout cela s'est enfui comme un brouillard de l'âme.

Qu'un rayon plus puissant absorbe dans sa flamme.

Ah! c'est assez pour moi de lire dans un cœur,

D'y voir ses sentiments éclore dans leur fleur;

Dans chaque impression que chaque heure y fait naître,

D'étudier son âme et de m'y reconnaitre ,

Moi tout entier, mais moi plus jeune de six ans.

Sous des traits plus naïfs, plus doux, plus séduisants,

Dans cet étonnement tendre que toute chose

Donne, au premier contact, à l'âme à peine éclose,

Dans la limpidité de l'eau de ce bassin.

Avant qu'un rameau d'or soit tombé dans son sein.

Aussi je ne lis plus. Moi, lire? Eh! quel poème Égalerait jamais la voix de ce qu'on aime? Quelle histoire touchante emporterait mon cœur Dans une fiction égale à mon bonheur?

Quels vers vaudraient pour moi son âme? Et qucllepage Disputerait mes yeux à son charmant visage ,

Quand, sous ses blonds cheveux se dérobant au jour, 11 rougit d'amitié eoinnie on rougit d'amour, Kt que, pour me caelier cette honte enfantine, Il m'embrasse en collant son front sur nui poitrine?

Aussi, depuis qu'un cœur bat enfin sur le mien, Tous mes instincts sont purs et me portent au bien; Mon Ame, qui souvent tarit dans la prière. Nage toujours en moi dans les flots de lumière. Une telle clarté m'échauffe dans ses yeux , Le timbre de sa voix m'est si mélodieux , Tant de divinité sur ce doux front rayonne, Que la splendeur de Dieu jour et nuit m'environne. Sous un éclair d'eu haut qui peut nier le jour? Ah! que de vérité dans un rayon d'amour! Que l'accent de sa voix en priant Dieu me touche! 11 me semble que Dieu m'entend mieux par sa bouche.

15 octobre 1794.

Les seuls événements de notre solitude Sont le ciel plus clément ou la saison plus rude, La fleur tardive éclose aux fentes du rocher, Un oiseau rouge et bleu qui commence à percher Dans le chêne, et prépare un toit pour sa famille; L'aigle qui de son œuf a brisé la coquille ;

QUATRIÈxME ÉPOQUE. 171

Un combat, sur le lac, du cygne et du faucon,

La plume ensanglantée y tombant à flocon ;

Des vols de corbeaux noirs qui de la voix s'assemblent,

Sous leurs ailes de jais les raineaux morts qui tremblent ;

La biche qui reprend son long duvet d'hiver,

Une aurore de feu le soir traversant l'air :

Voilà nos seuls soucis ici-bas. Mais notre âme

Est un monde complet où se passe un grand drame;

Drame toujours le même et renaissant toujours.

Dont l'amitié suffit à varier le cours.

Les entretiens repris, les plaintes fugitives;

Sur l'avenir douteux les vagues perspectives;

Les plans de destinée et de vie en commun , •

Cette fraternité de deux êtres en un ;

Et comment nous n'aurons à nous deux, sur la terre.

Qu'un toit, qu'une pensée, et, couple solitaire.

Nous la traverserons sans y mêler nos cœurs ,

Comme un couple d'oiseaux dont le gîte est ailleurs.

Sur ces plans d'avenir quand par hasard j'insiste,

Laurence écoute moins; l'avenir le rend triste;

On dirait qu'un présage est là pour le frapper :

Il craint toujours de voir le présent s'échapper.

Oh ! c'est qu'un cœur d'enfant dans le présent se noie ;

Qu'une goutte à sa lèvre est une mer de joie!

La mouche aussi s'irrite et s'enfuit, quand le doigt

Efface sur la fleur la perle qu'elle boit.

JOCHLYN.

\" novembre 1794.

Ce soir, un doux retour des vents chauds du midi IJnlayait de nos monts le sommet attiédi; Triste et tendre soupir que ce vent nous apporte, Dernier baiser d'adieu sur une saison inortc. Le ciel était profond et pur comme une mer, Et dans ses profondeurs on voyait s'allumer Les foyers de soleils aux lueurs argentines, Comme un feu de beri^er le soir sur les collines; La lune sur un pic brillait comme un glaçon, Et sur les eaux du lac courait en blanc frisson; Des chênes dépouillés de leurs cimes touffues Les squelettes dressaient leurs longues branches nues ; Les feuilles que roulaient les secousses du vent Ondoyaient sous nos pas comme un marais mouvant, Et les bois morts tombés bruissaient sur la terre Comme les ossements qu'un fossoyeur déterre. A ces craquements sourds des cimes, à ces coups Des tempêtes, nos cœurs se serraient malgré nous. Et nous nous rapprochions pas à pas, en silence, Du rocher où dormait le père de Laurence. Quand nous fûmes auprès, je ne sais quel penser Monta de cette tombe et vint me traverser : « Pauvre Laurence! dis -je; en t'enlevant ton père. Dieu te fit dans moi seul retrouver père et mère ,

QUATRIÈME ÉPOQUE. MZ

Et, tant que je vivrai, tout leur amour pour toi, Multiplié du mien, plane et t'entoure en moi. Mais si Dieu , rappelant le seul être qui t'aime , T'enlevait ton ami ! si je mourais moi-même ! Toi, que deviendrais-tu? — Ce que je deviendrais? Peux-tu le demander, toi? Moi, si tu mourais!... >< Puis, me fermant du doigt la bouche avec colère, M'entraîna, sans répondre, au tombeau de son père : « Il m'a mis dans tes bras comme un sacré dépôt, S'écria-t-il; tu dois le lui rendre là-haut; Il veille dans le ciel sur ta double existence : Je crois à ton soutien comme à sa providence. Mais, en croyant au Dieu que m'enseigne ta voix, Ah! ne t'y trompe pas, c'est à toi que je crois; Et s'il brisait en toi sa plus sensible image , Si je ne voyais plus son ciel dans ton visage. S'il ne m'éclairait plus le cœur par ton regard, A^a, je ne croirais plus qu'au malheur, au hasard. Et j'irais dans la mort l'interroger lui-même. Pour savoir si l'on dort là-bas, ou si l'on aime! » Et comme revenant de son égarement :

« Pardonne, reprit-il, j'ai trop d'emportement; J'ai peut-être dit là des mots dont Dieu s'offense. Mais la mort, n'est-ce pas une éternelle absence? Tu n'en parlerais plus, ami, si tu m'aimais. Ta mort , la mienne , oh ! moi , je n'y pense jamais ! » Puis, s'échappant soudain d'une course insensée, Comme pour secouer du front une pensée, 11 courut vers les bords dun abime sans fond, Où deux rochers, courbés comme l'arche d'un pont,

Laissant entre leurs pans un intervalle immense,

Du lac qui gronde au pied recouvraient toute une anse;

Et prenant son élan comme pour s'y jeter,

Il le franchit d'un bond qui me Ht palpiter.

<< Ah! tu frémis, dit-il avec un rire étrange;

Tant mieux; tu m'as parlé de mort, et je me venge! »

J'ai voulu le gronder, mais il s'était enfui.

Du cœur de cet enfant quel sombre éclair a lui?

Que cette àme, profonde à l'œil qui la regarde.

Fait aimer et frémir! et qu'il faut prendre garde!

6 novembre 1791.

Ici l'hiver précoce est déjà descendu , ,

Le linceul de la terre est partout étendu ;

Les vents roulent sur nous des collines de neige.

Oh! béni soit le roc dont l'antre nous protège!

Car nous ne pourrions plus faire un pas sans péril

Hors de l'obscur abri qui cache notre exil.

On ne distingue plus les vallons de leurs cimes,

Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abimes;

Le déluge a couvert d'un océan gelé

Les gorges, les sommets, et tout est nivelé ;

Et les vents des frimas, labourant la surface,

Font changer chaque nuit les collines de place;

La biche même tremble , et , ne nous quittant pas ,

Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas.

L'arche par où ces monts touchent à la vallée D'une énorme avalanche aujourd'hui s'est comblée, Et, comme dans une ile inaccessible aux yeux, Nous tiendra renfermés jusqu'aux mois pluvieux.

Oh ! que j'aime ces mois où, comme cette terre.

En lui-même le cœur se chauffe et se resserre,

Et recueille sa sève en cette demi-mort

Pour couler au printemps plus abondant, plus fort!

Comme avec volupté l'âme qui s'y replie

S'enveloppe de paix et de mélancolie ,

Mêle même au bonheur je ne sais quoi d'amer

Qui relève son goût comme un sel de la mer;

Jouit de se sentir aimer, penser et vivre ,

Pendant que tout frissonne et tout meurt sous le givre.

Et s'entoure à plaisir, dans ces jours sans soleil ,

De rêves de son choix comme pour un sommeil !

7 décembre 1794.

La foudre a déchiré le voile de mon âme ! Cet enfant, cet ami, Laurence, est une femme... Cette aveugle amitié n'était qu'un fol amour. Ombres de ces rochers , cachez ma honte au jour!

176 JOCELVN.

Même date, la nuit, à onze heures.

Elle dort, la poitrine un peu moins oppressée; La fièvre en mots sans suite égare sa pensée; " Mon père ÎJocelyn! oùsont-ilstousdeux?... Morts! » Sespiedsveulentcourir. Oh! dors, pauvre enfant,dors! Joeelyn vit eneor pour te rendre à la vie. Mais, oh ! qu'elle te soit ou rendue ou ravie, Il vit l'àme en suspens entre ces deux malheurs : Mort pour toi si tu vis , et mourant si tu meurs !

Même date , 7 décembre , à minuit.

L'heure a versé sa paix sur son front qui sommeille; Ses pieds sont moins glacésdans mes mains ! ... Quelle vei Quel jour et quelle nuit! et demain, et toujours! Quel repos! quel réveil! quelles nuits et quels jours! Est-ce un rêve d'un an que j'ai fait dans ces ombres? Mon cœur nage incertain comme sur des mers sombres, Ne pouvant ni toucher le fond, ni voir le bord, Entre le désespoir, ou le crime, ou la mort! Ah! recueillons un peu mon esprit qui s'égare! D'hier à cette nuit un siècle me sépare.

Souvenons- nous : sachons au moins nous retracer Ce gouffre qu'un instant nous a fait traverser; Repassons pas à pas toutes les circonstances Du jour fatal qui rompt d'un coup deux existences; Marquons l'heure où , du haut de ma félicité , Dans l'abime sans fond Dieu m'a précipité !

Les rayons du matin, colorés par la neige, Brillaient comme un appât pour l'oiseau dans un piège ; L'air ambiant, plus pur, semblait s'être adouci; Quelques oiseaux posaient sur le givre durci; Ce jour de mort avait l'éclat d'un jour de fête : La biche impatiente au vent tendait sa tête. Je me sentis tenté de prendre aussi l'essor; Laurence dans sa mousse, hélas ! dormait encor. La biche qui la nuit au bord de ses pieds couche, De peur de l'éveiller, n'osa quitter sa couche, Et, d'un œil inquiet me regardant sortir. Comme un pressentiment paraissait m'avertir. Je sortis. La montagne éblouit ma paupière : Tout l'horizon glacé rayonnait de lumière. De chaque atome d'air une lueur sortait. Je tentai quelques pas; la neige me portait. Et craquait sous mes pieds comme un morceau de verre Qu'on trouve sous ses pas et qu'on écrase à terre. Je frémis de plaisir, et m'élançai plus loin, De mouvement et d'air mes sens avaient besoin ; Je courus jusqu'au pont formé par l'avalanche ; Je franchis le ravin sur cette croûte blanche. Dont la voûte tremblait et grondait sous mes pas , v. 12

Et me cachait les eaux qui mugissaient plus bas. Je voulus profiter de ectte arche iielée Pour descendre en deux bonds jusque dans la vallée, Et voir si le berger ne serait pas venu Apporter quelque chose au dépôt convenu. Jen'ytrouvaiqu'uuinot:«Garde/-vousdedescendre!» Mot que sa charité d'en bas faisait entendre. Je remontai bien vite, et déjà du matin Le ciel s'était sali comme un dôme d'étain; Il éteignait le jour qui s'efforçait d'éclore, Et ramenait la nuit une heure après l'aurore : Le vent, que les brouillards paraissaient renfermer, En remuait les flots comme une lourde mer; Il éclatait parfois dans le choc des orages, Comme un coup de canon tiré dans les nuages; Mais, quoique encor bien haut il parût retentir, La montagne en travail semblait le pressentir. Et ses vastes rameaux de granit et de marbre Craquaient et se tordaient comme les bras d" un arbre. Semblable au brasier vert que l'on vient d'allumer. Je voyais la montagne en mille endroits fumer : Ces vapeurs de la neige amollissaient la croûte ; Mes pieds n'y trouvaient plus une solide route , Mais , lourds et sans appui sur ce terrain mouvant , A chaque pas de plus enfonçaient plus avant. Je courais, je tremblais que la neige fondue Ne fit crouler le pont de glace suspendue Avant que du ravin j'eusse atteint l'autre bord : Ah ! j'aurais préféré des millions de mort ! Que serait devenu loin de moi le seul être

Qui m'attendait?... Hélas! mieux eût valu peut-être ! Dieu ne le permit pas ; au suprême moment Où le pont s'abimait sur le gouffre écumant, Où ravalauclie, en poudre affaissant sa colline, Fondait comme des pans de montagne en ruine , Je franchissais le gouffre et l'arche d'un élan ; Mais à peine mon pied touchait à l'autre pan, Que l'ouragan s'échappe, et de toutes les crêtes Fait voler dans les fonds l'écume des tempêtes , La lance en poudre, en flots immenses, tournoyants, Comble l'étroit ravin de ses blocs ondoyants ^ Jusqu'aux gueules du pont les dresse, les entasse. L'arc-boutaut de granit chancelle sous la masse. Se précipite et roule , et sur ces noirs sommets Du séjour des vivants nous sépare à jamais. Je m'accrochai des mains aux angles de ravine, Qui tremblaient comme un cap que la mer déracine; Le roc concave et creux m'abritait : ses rebords Du choc de l'avalanche y préservaient mon corps. J'embrasse cet appui pendant que la tourmente De ses propres débris s'accélère, s'augmente. Et passe sur ma tête avec ses vents , ses flots , Et sa mer de brouillard flottant dans son chaos. Là, le sein sans haleine et le front sans pensée, Comme une feuille morte au rameau balancée , J'attendais que la neige , entassant pli sur pli , M'eût du linceul glacé, vivant, enseveli. Je voyais , de ma niche , au souffle des rafales , Se dérouler au loin les lames colossales. Creuser de hauts sillons qui croulaient sur leurs flancs,

Surmonteiieurssommctspard'autressommetsblancs, Se heurter, se briser, s'enfoncer en silence. Jusqu'au ciel obscurci jaillir en iierbe immense. Tournoyer en nuage et tomber. Ciiaquc lois Que la vague en pleuvant m'enfonçait sous son poids, Pour m'arracher du gouffre et revoir la lumière. Sous mes pieds, sous mes mains j'écrasais la poussière, Et retardant ainsi l'instant, l'instant fatal. Dressais contre la roche un nouveau piédestal. Oh ! quand une lueur me rendait l'espérance. Que je l)énissais Dieu d'être là sans Laurence; De savoir cet enfant sous la grotte endormi , A l'abri de la mort où luttait son ami ! Je ne me doutais pas qu'à ce péril suprême Sa tendresse pour moi l'avait jeté lui-même. Pourtant, dans ce chaos de bruit, de mouvements, A travers les roulis, les coups, les sifflements. Au milieu d'une pause et d'un affreux silence, Deux fois je crus entendre, éteints par la distance. Parmi les cris du vent des cris aigus courir. Mon nom inachevé dans des sanglots mourir. Mon cœur avait frémi.... Mais c'était impossible! L'ange même de Dieu , dans la mêlée horrible De la neige et du vent luttant pour l'entasser, Sur des ailes de feu n'eût pas osé passer! Je ne sais pas combien dura cette agonie : Quand la mort la mesure, une heure est infinie; Et, pour mesurer l'heure et compter les moments, Je n'avais de mon cœur que les lourds battements.

Enfin le vent tomba; le jour teignit les nues,

Sa lueur m'éclaira des plages inconnues-,

Un soulîle aigu du nord, courant comme un frisson,

Durcit la neige en poudre et la pluie en glaçon;

Les abîmes mouvants, gelés à cette haleine,

Devinrent sous mes pas une solide plaine;

J'orientai mon œil au soleil éclatant.

Je me précipitai dans l'antre haletant :

« Laurence ! » . . . L'écho seul me renvoya : « Laurence ! "

Mon cœur pétrifié piongea dans ce silence....

Un éclair de terreur m'illumine à demi :

Il a bravé la mort pour sauver son ami !

Je ressors à l'instant de la caverne vide,

Je cherche sur la neige une empreinte, une ride;

J'appelle; tout se tait. Je m'élance au hasard;

J'aurais voulu sonder l'espace d'un regard;

Mon oreille à mes cris attendait la réponse,

Comme un homme jugé dont l'arrêt se prononce :

Entre l'afl'reux silence et le cri de ma voix ,

Dans un seul battement, mon cœur mourut cent fois ;

Je tombais, quand la biche, à ma voix accourue,

Bondit autour de moi. Je frémis à sa vue;

Elle lécha mes mains , et se mit à marcher.

En se tournant vers moi comme pour me chercher;

Puis, franchissant d'un bond une blanche colline.

Disparut à mes yeux au fond d'une ravine.

Sur le rebord glissant, d'un trait je la suivis;

Le goufl're d'un regard fut sondé; je la vis,

Sur la pente des rocs dont les arêtes nues

Hérissaient les frimas de leurs pointes aiguës,

Voler jusqu'au lit creux de ra])imc profond, Kearter du museau la neige épaisse au fond, Et découvrir au jour, dans sa fosse glacée, Le corps inanimé de l'enfant ! J.a pensée Ne franchit pas plus vite un espace idéal : Je fus aussitôt qu'elle au fond du creux fatal. Sur la neige en monceaux que son pur sang colore, Laurence évanoui, blessé, mais tiède encore, Ses beaux cheveux souillés de sang et de glaçons, Luttait avec la mort et ses derniers frissons : Je me jette sur lui, je le prends, je l'enlève; Je l'emporte insensible et léger comme un rêve, Comme une mère porte un enfant dans ses bras , Sans en sentir le poids et sans faire un faux pas. Comme si quelque force intérieure, intime. M'eût aidé d'elle-même à remonter l'abime. Dans la grotte à l'abri je fus en un moment; J'y déposai le corps toujours sans mouvement ; Je rallumai du feu , je tournai vers la tlamme Les pieds; et, soutenant le front que la mort pâme Sur mes genoux, du cri, du souffle, de la main, Je rappelai la vie, hélas! longtemps en vain. Mes lèvres ne pouvaient réchauffer sur sa bouche Le souffle évanoui ; je le mis sur ma couche , J'étanchai sur son front le sang qui s'y gelait. De sa poitrine encor d'autre sang ruisselait, Et de son vêtement souillé les déchirures M'indiquaient sur son corps aussi d'autres blessures. Pour lui donner de l'air et pour les découvrir. Je déchire des dents l'habit lent à s'ouvrir...

Un sein de femme, ù ciel ! sous la sanglante toile! Ma main recule froide et mon regard se voile ! . . . Mon front tourne et bourdonne et bat sans sentiment, Et je ne sais combien dura l'affreux moment. Cependant le péril me rend à la nature : Le sang, que le froid glace aux bords de la blessure, Rentre dans la poitrine et semble l'étouffer : Rien là pour l'humecter, rien pour la réchauffer! Sur ce sein déchiré sans souffle je me penche , De mes lèvres en feu je l'échauffé et l'étanche : Il coule... elle revit... voit son sein découvert, Rougit, ferme son œil , et ne l'a plus rouvert! De ses sens affaiblis le délire s'empare, La fièvre ou la douleur dans ses rêves l'égaré; Elle accuse on bénit , mord ou baise ma main ; Puis enfin elle dort !... Oh ! quel réveil demain !

8 décembre, le matin.

Toute ma longue nuit déjà s'est écoulée

A presser dans mes doigts sa main toujours gelée,

A rappeler vingt fois le sang et la chaleur

A la plante des pieds réchauffés sur mon cœur,

A retenir la biche à côté sur sa mousse.

Pour que de son duvet la tiédeur saine et douce,

En se communiquant de plus près corps à corps,

Ranimât par degrés ses membres demi-morts ;

A mouiller d'un peu d'eau par la flanmic atru'dic Sa tète onsaniihmtée ou sa tempe engourdie; A voir vers le matin son souille sommeiller; A retenir le mien, de peur de l'éveiller : Puis, quand l'aei-aMement qui siieeède au délire A son haleine égale à la lin s'est fait lire, J'ai saisi par instinet ee moment de repos l^)ur essuyer le sang (jui durcit ses caillots; J'ai déchiré la toile, et de ses découpures Arraché fil à fil le duvet des hlessures; Séparant les anneaux de cheveux, j'ai lavé Son front entre mes hras mollement soulevé; De son liane déchiré j'ai d'une large hande Fermé, sous un lin pur, la hlessure plus grande, Et déposé le corps doucement recouché : Tout tremhlant, comme si ma main avait touche Un enfant endormi retourné dans ses langes, Ou comme un vil mortel qui toucherait des anges.

8 décembre , le soir.

Elle a jeté Sur tout un regard interdit;

Puis, d'une voix éteinte et tendre, elle m'a dit :

« Il est donc vrai ! tu sais!.. .Si je n'ai plus qu'une heure

A vivre, oh ! Joeelyn, pardonne, et que je meure !

Je t'ai trompé; mon père ainsi l'avait voulu ;

Je devais respecter mon|sermcnt ahsolu.

Il m'avait interdit, à son moment suprême,

De révéler mon sexe à personne, à toi-même.

Soit que , sous cet lial)it qui dut me protéger,

II erùt de son enfant les jours moins en danger.

Soit qu'il eût je ne sais quelle autre prévoyance.

Je devais à son ordre aveugle obéissance.

Mais qu'il m'en a coûté de me cacher de toi !

Oui, j'aurais dû penser que j'outrageais ta foi,

Que nous n'étions pas deux , que mon âme et la tienne

jN'ont rien qui ne se mêle et qui ne s'appartienne.

Faut-il te l'avouer? Souvent je le pensai,

Souvent je résolus, souvent je commençai;

Mais toujours, au moment de trahir mon mystère,

Je ne sais quelle main me forçait à me taire.

J'avais trop attendu déjà, je n'osais plus;

Mon front couvert de honte était rouge et confus.

Puis je savais ta vie et ta pieuse enfance;

Je redoutais l'effet de cette confidence,

J'avais peur du regard que tu me jetterais.

Du son de voix , du mot froid que tu me dirais :

Ce mot, pour moi, c''était ou la mort ou la vie!

Je mourais à tes pieds, si tu m'avais bannie!

Oh ! pouvais-je risquer, contre un précoce aveu ,

Cent fois plus que ma vie à ce terrible jeu ?

J'aimais mieux me fier à cette destinée

Qui m'avait de si loin dans ton ombre amenée.

Jouir du jour au jour, et remettre à plus tard.

Tout attendre de Dieu, du moment, du hasard.

Ah ! ce hasard fatal n'est venu que trop vite !

Mais si ta main se ferme et si ton cœur hésite ,

Oh ! (lu moins, .Toeelyn, je ne le saurai pas!... J'ai cherché la tempête et la mort sous tes pas ; Avec joie à la mort j'ai couru pour te suivre; L'ahime me prend seule, et toi te laisse vivre. Tu sais tout, mais je meurs ! Dis , me pardonnes-tu? »

Les anges du ciel même ont-ils cette vertu? Peuvent-ils de leurs mains, sans pitié poureux-méme, Se déchirer eu deux dans le cœur qui les aime? Pour moi, faihle mortel, fait de sang et de chair, Je ne pus mo frapper sur un être si cher. Et, repoussant l'amour dans le sein qui se donne, Briser notre âme en deux. « Oh! oui , je te pardonne, Lui dis-je, enfant ou sœur, pauvre être ahandonné, L'amour que je te donne et que tu m'as donné! De tous les noms sacrés dont sur terre on s'adore Je te nomme... et je t'aime, et j'en invente encore! Ah ! vis pour les entendre et les répéter tous! Que Dieu nous illumine et dispose de nous; Dans ce ciel où ses mains nous ont portés d'avance. Comme deux esprits purs vivons en sa présence, Et laissons-lui le soin , à lui seul , de nommer L'amour ou l'amitié dont il faut nous aimer !

9 décembre 1794, le soir.

On eût dit que sa vie eût coulé par ma bouche. Et son cœur soulevait le manteau sur sa couche

« Que tu m'as fait de bien ! dit-elle. Oh ! quel bonheur ! Quoi, nous n'étionsqu'amis, nousserons frère et sœur ! Frère! sœur! oh! s'il est un nom encor plus tendre, Laisse-moi le chercher pour te le faire entendre ; Tu m'aimes donc de même après.l'aveu fatal ? — C'est toujours toi !.. . Pourtant, Laurence, tu fis mal De me tromper*, on doit tout dire à ce qu'on aime. Tu m'exposais, enfant, à me tromper moi-même, A prendre auprès de toi, sans soupçon, jour à jour. Pour la sainte amitié quelque coupable amour; A puiser dans tes yeux et dans la solitude D'un bonheur surhumain l'enivrante habitude; Et, quand il eût fallu fuir et ne plus te voir, A mourir de ma honte ou de mon désespoir. Car, vois-tu, bien qu'encore aucun vœu ne me lie. Aux autels, tu le sais, j'ai destiné ma vie; Ma promesse au Seigneur me dévouait à lui : Qui sait si je puis même y manquer aujourd'hui ? Qui sait, lorsque le sang du martyre l'arrose, Si je puis en honneur abandonner sa cause? De l'Eglise où j'entrai sur mes pas revenir? Et, sans m'être rendu par Dieu, m'appartenir? Pour savoir quel arrêt d'en haut il faut attendre, Par la voix des pasteurs j'ai besoin de l'entendre. Mais ne songe à présent qu'à vivre ! Le rocher S'est écroulé ; d'ici nul ne peut approcher Avant qu'un autre été, vidant l'eau de l'abîme , Ait rejoint de nouveau la vallée à la cime; L'aigle seul peut franchir le gouffre , et le Seigneur Pendant des mois entiers nous condamne au bonheur.

— Je vivrai, je le sens, Jocclvn, me (lit-elle. Oli ! (lu fond (le la mort cette \oi\ me rappelle! Jleureuse je vivrai toujours, toujours, toujours! Que m'importe ({uels vœux enehaineront tes jours, 'l'on travail iei-has, de (juel i)aiii ton corps vive, Et ton chemin? Si Dieu permet qnv je t'y suive; Si partout, comme ici, je t'entends, je te vois; Si je marche à ton ombre et m'(îveille à ta voix; Si je suis en tout lieu ta so-ur ou ta servante, Toute chose me plait, ou m'est indilïerente! Tu m'aimes, c'est assez; tu l'as dit! Que de toi Tout soit à l'univers, si le cœur est à moi ! "

* Même (latp , plus tard.

« Mais, lui disais-je encor, tu ne sais pas peut-être Qu'au veuvage du cœur Dieu condamne le pr(}tre, Lui détend les doux noms et d'amant et d'époux, Et qu'il n'est à personne afin qu'il soit à tous; Que si J)ieu me voulait tout à son saint service. Il faudrait boire, hélas! mon sang dans ce calice; A vivre l'un sans l'autre un jour s'habituer ! — Alors, dit-elle, écoute : il vaut mieux me tuer! Mais à quoi penses-tu ? Ce Dieu qui nous rassemble Ne nous a-t-il pas mis par la main, seuls ensemble, Perdus, nous unissant dans un exil commun. Plus qu'il n'uni t jamais deux cœurs, deux sorts en un?

Ne m'a-t-il pas jetée à tes bras, comme on trouve L'enfant abandonné qu'on récbauffe et qu'on couve? iMe rejetteras-tu froide et morte à mon sort? Lui diras-tu : « Seigneur, mon frère unique est mort? » Lui consacreras-tu comme un encens ta vie Et la mienne? oui, la mienne, après l'avoir ravie? N'en maudirait-il pas l'abominable don?

N'appellerait-il pas ton remords par mon nom? Oh! non, sa volonté n'est plus un vain problème : Je me fie à l'arrêt qu'il a porté lui-même, A cet isolement complet dans ce désert. Au cœur seul ici-bas que sa main m'ait ouvert, A ce renversement des choses de la terre , Qui rend notre bonheur lui-même involontaire. Ah ! oui, grâce à ce Dieu, mon bonheur est ta loi. Ni bonheur, ni vertu, dans ce monde, sans moi. » J'hésitais. Elle mit ses deux doigts sur ma bouche, Et, de son autre main m'attirant vers sa couche : « Jure-moi, jure-moi, dit-elle, ù Jocelyn, A moi ta pauvre sœiu*, à moi ton orphelin, Jure-moi mon bonheur devant Dieu qui l'ordonne : Je jure de mourir, si ta main m'abandonne ! Et je sens que ma vie ou ma mort en suspens Va sortir de ton cœur dans le mot que j'attends. '• Et ses yeux sur les miens, et sa bouche entrouverte. Imploraient, aspiraient son triomphe ou sa perte. Ah! mon cœur tout entier criait pour elle eu moi; Un regard lui donna le gage de ma foi, Et sur sa pâle main ma lèvre qui se colle La retint à la vie avec une parole.

12 décembre 1794.

D'heure en heure depuis elle se rétablit. Pour la promièrc fois elle a quitté son lit, Et, d'un pas chancelant, sur mon bras appuyée. Elle a voulu marcher sur la neige essuyée : 0 soleil de décembre , édairas-tn jamais Une plus pâle fleur d'hiver sur ces sommets?

Que j'aimais à sentir ce poids de sa faiblesse, ' A porter sur mon sein ce beau corps qui s'affaisse, A penser que sans moi, ses pas, ses faibles pas, N'auraient pu soutenir ce que portait mon bras , A rendre devant nous sa route plus unie, A pétrir ou la glace ou la neige aplanie, De peur que son beau pied, qu'elle venait blanchir. N'eût à se soulever trop haut pour les franchir! Et comme son regard et comme son sourire , Et comme le bonheur qui dans ses traits respire ^ Et comme de son cœur le tendre battement, Sensible sur mon bras malgré son vêtement. Pour me récompenser des soins de ma tendresse. M'enivraient de sa vue et n'étaient que caresse!

6 janvier 1795.

Un sang pur, le bonheur, le repos, la nature. Ont bien vite fermé sa dernière blessure ;

Son visage un peu pâle a repris ses couleurs;

Le souffle de la vie a bu d'un trait ses pleurs ,

Et comme sur la rose, où flotte encor la pluie,

Un rayon fait briller la goutte qu'il essuie.

Ah! si ce n'était pas que cet ange souffrait,

Même dans ce bonheur mon cœur regretterait

Ces longues nuits de veille autour de cette couche,

A compter en tremblant les souffles de sa bouche ,

Les battements du pouls soulevés par le cœur;

A promener ma main sur son front en sueur,

A retourner son corps alangui par la fièvre,

A verser larme à larme une eau fraîche à sa lèvre,

A voler au chevet si j'entendais gémir,

A voir son œil se clore, à l'écouter dormir;

Ou quand le lourd sommeil, rebelle à mes prières,

Par un rêve agité fuyait de ses paupières ,

A venir à la voix de l'enfant effrayé,

Mon coude au bord du lit tout près d'elle appuyé.

Pour l'assoupir un peu chercher dans ma mémoire.

Ou dans mon cœur, d'amants quelque touchante histoire^

Oubliés comme nous du monde, et se faisant

D'eux-méme et de leurs cœurs un monde suffisant^

Perdus sous l'œil de Dieu dans sa vaste nature,

Dans quelque île sans nom portés par aventure ,

Tels qu'en voit au matin le songe d'un amant,

Ou qu'en chante une mère en berçant son enfant;

Et de voir sur son front sa terreur ou sa joie

Passer en humectant de pleurs ses cils de soie.

Tandis que je roulais comme sur des fuseaux

Ses cheveux sous mes doigts en moelleux écheveaux;

FévritT 1Î93,

Oiielqiiofois, je ne sais quelle tinndité,

domine le senlinient de notre nudité,

Devant elle me trouble et vient saisir mon âme;

Et je n'ose parler, en pensant qu'elle est femme.

Mais elle ne sent pas, dans sa ehaste eandeur.

Cette honte des sens qui me remonte au cœur;

Son sentiment naïf, dans cette Ame si pure,

A bien changé de nom, mais non pas de nature;

C'est toujours de l'enfant l'ardente affection,

N'ayant qu'une pensée et qu'une passion,

Et ne soupçonnant pas, dans sa douce ignorance,

Que l'amour devant Dieu ne soit pas l'innocence.

Au contraire, depuis nos doux aveux, souvent

Elle est plus caressante et plus libre qu'avant;

Avec moins d'abandon la vierge se confie

Au frère qui puisa du même sein la vie :

Elle ne comprend pas pourquoi , depuis ce jour.

Je suis plus réservé pour avoir plus d'amour,

Et pourquoi, tout tremblant, de la main je repousse

De sa lèvre à mon front l'impression trop douce.

Moi pourtant je ne puis, comme avant, prolonger

Ces regards où le cœur au cœur va se plonger,

rsi ses bras à mon cou , ni sa tête charmante

Sur mes genoux plies, comme autrefois dormante;

Ni ses cheveux jetés par le vent sur ma peau ,

La faisant frissonner comme le vent fait l'eau;

IS'i ces mots caressants où son amour se joue ,

Ni sa main clans ma main , ni son front sur ma joue.

Et quand, tel qu'un enfant qui joue avec le feu,

Je retire ma tête et je la gronde un peu ;

Quand je sors, tout ému, comme d'une fournaise,

Pour respirer dehors l'air glacé qui m'apaise.

Elle pleure , elle dit que je ne l'aime pas ,

Ou me boude, ou s'attache obstinée à mes pas :

Un sourire la calme et nous réconcilie ,

Et je la laisse aimer et dire, et tout s'oublie!

Mars 1795.

Pour nous conserver purs la nuit, sous l'œil de Dieu, Après avoir prié nous nous disons adieu, Et chacun va chercher sa couche solitaire , Elle sous le rocher, moi dehors sur la terre. Dans un abri de mousse et de feuillage , obscur. Que je me suis creusé sous le rebord du mur. Là , comme un chien fidèle au seuil de son asile , Je lui garde sa vie et son sommeil tranquille; Rien ne pourrait venir la troubler du dehors Sans m'éveillcr moi-même et passer sur mon corps. Ohl que j'aime à sentir, sous la pluie ou la neige, Que des rigueurs de l'air cet abri la protège ; Que je garde à ce prix cet ange du Seigneur, Sacrée et toute à lui jusqu'au jour du bonheur, V. 13

Jusqu'à l'heure où son bras, qui l)énit ce qui s'aime, Dans mon sein altéré la jettera lui-même ! Quelle douce pensée! Ah! oui, mais quel effort De savoir qu'elle est là, là, si près, qu'elle y dort. Qu'elle y veille peut-être, et, par l'amour bercée, S'y retourne cent fois sous la même pensée; Que l'ange de Dieu seul voit ses chastes appas; Qu'entre le ciel et moi je n'aurais qu'un seul pas! Oh! que de fois, chassé de ma brûlante couche, Le cri de mes désirs étouffé sur ma bouche, Ainsi qu'un insensé qui se lève la nuit, Fuyant dans les frimas l'image qui me suit. Comme un faon égaré qui cherche sa compagne, Pour fatiguer mes pas j'erre sur la montagne, Dans ma poitrine en feu j'aspire les vents froids , Je pétris du glacier les cristaux dans mes doigts , Jusqu'à ce qu'énervé de fatigue et de veille. Sur ma couche transie un moment je sommeille ! Et que , vite éveillé par des songes d'amour. Avec impatience encor j'attends le jour, Le moment où Laurence à son tour éveillée, Et dans l'obscurité de la grotte habillée, Vient, ses beaux yeux encor tout chargés de sommeil. Comme une jeune sœur m'embrasser au réveil, Dans notre tiède abri par mon nom me rappelle , Et, vers le doux foyer m'en traînant auprès d'elle. Sur un feu que la nuit couve sans l'étouffer. Me prend entre ses mains mes mains pour les chauffer 1

16 mars 1795. ,

Je ne sais quel respect à tant d'amour se mêle,

Et s'aceroit tous les jours dans mon àme pour elle; •

Comme un dieu, je craindrais du doigt de la toucher;

A ses pieds quelquefois je voudrais me coucher,

Pour que cet être, roi de toute la nature,

jMe foulât sous son pas comme sa créature.

Plus son sourire est tendre et son regard m'est doux,

Plus je sens le besoin de tomber à genoux,

De consacrer mon cœur en lui rendant hommage ,

Et d'adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage.

Pour ne pas offenser ses sentiments chrétiens.

Devant elle tremblant, pourtant je me retiens;

Mais quand elle se baisse ou détourne la tête,

Qu'elle marche un moment devant moi, je m'arrête;

Je contemple sa forme avec recueillement,

Comme un être éthéré tombé du firmament.

Dont l'émanation éclaire la lumière ,

Et dont le pied céleste honore la poussière.

Je suis avec les miens les traces de ses pieds,

Comme si ce contact les eût sanctifiés ;

Dans l'air qu'elle occupait j'aime à prendre sa place,

Comme si son passage eût consacré l'espace;

A marcher dans son ombre , à ramasser les fleurs

De l'herbe dont son corps a foulé les couleurs;

A respirer le vent qui dans ses cheveux joue ,

Quand son front renversé comme un flot les secoue,

Kt l'air que sa poitrine a déjà respiré , Comme un parfum du cœur par mon âme aspiré. 11 semble qu'un contact avec ce que j'adore, A cet être divin, moi mortel, m'incorpore. Et que de mon néant un regard de ses yeux Pourrait, sil le voulait, me soulever aux cieux. Amour, dont les amants savent seuls le mystère. Tu lais plus ; ton regard met leur ciel sur la terre!

Avril 1795.

Oh ! quels plans nous faisions sous l'arbre ce matin ! Que ce présent pour elle encore a de lointain! Que j'aimais à la voir, avec l'air du délire, Avec ses yeux rêveurs qui si loin semblaient lire , Bâtir et renverser et rebâtir encor Mille ombres de bonheur avec ses songes d'or, Pour le temps où , sortis du désert où nous sommes, Nous serons descendus du ciel parmi les hommes; Soit que nous retrouvions dans ses manoirs chéris De ses biens paternels quelques nobles débris, Et qu'au sein d'une large et somptueuse aisance Notre amour de nos cœurs s'épanche en bienfaisance ; Soit que , déshérités de tout bien ici-bas , Nous fécondions un coin de terre avec nos bras , Et nous nous bâtissions dans notre étroit royaume, Pour couver nos amours, un pauvre toit de chaume ;

QUATRIÈME ÉPOQUE. m

Oq que dans les cités, pour gagner notre pain, Nous vivions d'un salaire et d'un travail de main, Pauvre couple caché dans quelque chambre nue, Abritant sous les toits une joie inconnue , Achetant par le jour le doux repos du soir, Puis au soleil couché revenant s'y rasseoir, Y rendre grâce à Dieu, dans leur reconnaissance, De ce bonheur obscur voilé sous l'indigence. De cette chaste couche où l'amour les bénit, De ces oiseaux en cage et chantant sur leur nid, Et de ces beaux enfants qui se roulent à terre, Nus, entre leurs berceaux et les pieds de leur mère...

Mai 1795.

Un enfant! ah! ce nom couvre l'œil d'un nuage! Un être qui serait elle et moi, notre image. Notre céleste amour de terre se levant, Notre union visible en un amour vivant, Nos figures, nos voix, nos âmes, nos pensées. Dans un élan de vie en un corps condensées , Nous disant à toute heure en jouant devant nous : « Vous vous mêlez en moi ; regardez , je suis vous ! Je suis le doux foyer où votre double flamme Sous ses rayons de vie a pu créer une âme! » Ah! ce rêve, que Dieu pouvait seul inventer. Sur la terre l'amour pouvait seul l'apporter!

Mai 1795.

Le jour succède an jour, le mois an mois; l'année Sur sa pente de fleurs dc-jà roule entraînée. A tous moments, mon Dieu, je tombe à vos genoux : Est-ce que votre ciel a des soleils plus doux?

Grenoble, 2 août 1795, la nuit, caché chez un pauvre menuisier.

Est-ce moi? snis-je ici?... Mon Dieu , veillez sur elle! Anges du Tout-Puissant, couvrez-la de votre aile! Quoi! j'ai laissé Laurence à la foi du rocher? Mon cœur brisé n'a-t-il rien à se reprocher?

Mais pouvais-je , ô mon Dieu ! repousser la prière Du mourant qui m'appelle à son heure dernière? Pouvais-je résister à la voix du pasteur Qui de ma pauvreté se fit le protecteur, M'accueillit tout enfant parmi les saints lévites, M'y chérit entre tous, non pas pour mes mérites, Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu. Mon maître, mon ami, mon père selon Dieu?

Quand il n'a pour palais qu'un cachot sur la terre;

Quand de l'épiscopat le sacré caractère

Kst aujourd'hui son crime et son arrêt de mort;

Quand l'éehafaud dressé lui présa.ne son sort;

Que, n'ayant que le fond de son calice à boire,

Il cherche un nom ami, bien loin, dans sa mémoire;

Que le mien s'y réveille et se présente à lui;

Qu'il m'appelle à son aide, implore mon appui;

Qu'un hasard merveilleux, que Dieu seul peut conduire,

Fait monter jusqu'à moi le cri de son martyre,

Oh! pouvais-je être un homme et ne pas accourir?

Sans une voix d'ami le laisser là mourir?

]\on, non, j'aurais été parjure, ingrat ou lâche!

Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tâche?

Laurence m'eût poussé du cœur au dévouement!

Des choses d'ici-bas divin enchaînement!

Par quel simple ressort la main de Dieu dirige Ce sort , où l'œil ne voit que hasard et prodige !

Un pauvre Savoyard , dans la froide saison , Descend de son chalet et sert dans la prison , Porte l'eau, fend le bois, des guichetiers sévères Prend, pour les adoucir, tous les durs ministères, Et , quand il a trempé la soupe au prisonnier,

Revient, le cœur content, dormir dans son grenier. Cet homme est le neveu du seul berger qui sache Le mystère profond de l'antre qui nous cache. Il monte à son village, il dit au vieux berger Que l'évêque est captif et qu'on va le juger; Qu'il lui parle souvent; que sa main enchainée S'abaisse tous les jours sur sa tète inclinée; Qu'il attend sa couronne avec sérénité, Comme un juste qui voit du cœur l'éternité; Qu'il ne demande pas grâce aux bourreaux d'une heure ; Qu'il n'a qu'un seul désir, revoir avant qu'il meure In des lîls que sa main devait sanctifier; Qu'il a quelque secret divin à confier ; Qu'il en nomme souvent un d'un accent pins tendre, Jocelyn, le plus jeune. Oh! s'il pouvait l'entendre, Oh! celui-là, du moins, ne le laisserait pas Monter sans une main les marches du trépas !

Le berger, à mon nom , croit que Dieu lui commande

De découvrir le fils que l'évêque demande :

Il révèle la grotte où son pas m'a conduit.

Ces deux hommes de bien y montent dans la nuit :

Pour franchir le ravin où le torrent déborde ,

Au tronc sur l'autre rive ils lancent une corde;

Ils approchent; j'entends leurs pas lourds retentir;

Laurence, qui dormait, ne me voit pas sortir.

Les bergers en deux mots me font leur saint message;

Une lutte rapide en moi-même s'engage,

202 JOCELVN,

L'amour dans mon esprit combat le dévouement;

Mais la mort n'attend pas. Je demande un moment,

Je rentre dans la i>rotte, et j'arrache une feuille

Du livre où pour prier Laurence se recueille;

J'écris ces mots tremblants : « Dors en paix, mon amour !

Mon absence de toi ne sera que d'un jour! »

Ce papier, tout trempé des pleurs dont je l'arrose.

Ma main sur son chevet, tremblante, le dépose.

Quel réveil!... je ne puis y penser sans frémir!

Je regarde un moment ce front calme dormir;

Je sens mon cœur se fendre au paisible sourire

Qui la trompe en dormant, quand je vais au martyre !

Si je la réveillais , je ne partirais pas !

Du guide impatient j'entends sonner les pas.

Je me jette à genoux au bord de cette couche ;

Je colle sur ses pieds mon front, mes yeux, ma bouche ;

J'invoque dans mon cœur tous les anges de Dieu

A la garde de l'ange assoupi dans ce lieu;

Je la bénis de l'œil , des larmes et du geste;

Mon pied fixé s'arrache au sol où mon cœur reste;

Les bergers loin du roc m'entraînent avec eux;

Je descends sur leurs pas l'échelle aux mille nœuds;

Dans le chalet désert j'échange avec le pâtre

Mes vêtements usés contre un sarrau blanchâtre ;

Je chausse mes pieds nus de ses souliers à clou ;

Mes longs cheveux bouclés qui roulent sur mon cou.

Mon front hâlé, mes doigts qu'a gercés la froidure.

D'un jeune montagnard me donnent la figure :

A travers les hameaux, inconnu, je descends.

Sans qu'un aspect nouveau me trahisse aux passants;

Mon guide sur ses pas me conduit par la ville, Comme son compagnon me loge en son asile , Et, dans la prison même introduit avec lui, Aux pieds du saint martyr je dois être aujourd'hui.

Dans l'hôpital de Grenoble, 5 août 1795, au soir.

OÙ suis-je? où m'engloutir? où perdre ma pensée?. Seigneur!... oh! pardonnez à cette âme insensée! Non, non, frappez ce cœur hésitant, comhattu. Qui n'a su distinguer ni crime ni vertu. Et qui, dans les accès d'une nuit de délire, ]Ve sait plus si le ciel le déteste ou l'admire !

Oui, je me hais moi-même. Oh ! cachez-moi de moi ! L'évèque ! ... il me hénit ! . . . Laurence ! ô toi, mais toi ! Assassin à la fois et charitable apôtre, J'ai sauvé d'une main et j'ai tué de l'autre!

Mais où suis-je? en quel lieu m'a-t-on porté mourant? Tout est étrange et neuf h mon regaru errant ;

20i JOCELYN.

])ii i)nuvrc niontaiiiKii'd ce n'est plus là l'asile! Quels sont ces lits de lin, dont la nombreuse lile Se prolonge dans l'ombre et correspond au mien? Que veut dire au plafond ce signe du chrétien? Que sont ces voiles blancs, ces femmes ou ces ombres, Qui se croisent sans bruit dans ces corridors sombres, Entr'ouvrent les rideaux, se penchent sur les lits, Comme la jeune mère au chevet de ses fils? Aux douteuses lueurs de leur lampe qui veille, Oh! de la charité j'entrevois la merveille, Ces auberges du pauvre où l'on bénit ses pas , Ces toits de Dieu, ces lits de ceux qui n'en ont pas, Ces épouses du Christ au chevet des misères, Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères!

Même lieu, 6 août 1795, au matin.

Dans le monde, en un jour, qu'est-il donc survenu? Comment suis-je là, moi, sous mon nom, reconnu? D'où viennent ces respects, ces soins qui m'environnent, Ces signes de bonheur que leurs regards me donnent? Ils disent que Paris a tué le tyran.

Que la France a fini ce long meurtre d'un an, Que les cachots vidés s'ouvrent partout d'eux-même. Que de Dieu dans le temple on rétablit l'emblème, Que la foule a brisé ses instruments de mort,

Et reporte aux autels sa joie ou son remord; Que le meurtre d'hier fut le dernier supplice; Que l'on m'a rapporté du lieu du sacrifice Tout arrosé du sang du bienheureux martyr, Mourant, n'entendant plus sur mes pas retentir, A travers mille cris , le cri de délivrance Qui semblait du tombeau ressusciter la France , Et que le guichetier, en ouvrant la prison, Aux femmes de l'hospice a révélé mon nom!...

Même lieu , même date , le soir.

Tout dort. . . à mon chevet veille une sainte femme. . . Le jour se fait en moi : recueillons-nous, mon àme! Le sommeil sur mes yeux ne peut plus s'arrêter; Où moncœur est toujours, mespasvoudraient monter ; Mais ma force ne peut les soulever encore ; Mes pieds me porteront demain avec l'aurore. Ces sœurs me laisseront de ce lit me lever. Pour courir... où je tremble, ô mon Dieu, d'arriver! Oh! dans cette éternelle et brûlante insomnie, Les scènes de la veille et de mon agonie Remontent par un vague et lointain souvenir. Comme des fils brisés qu'on cherche à réunir ; Ils viennent dans mon front se renouer en foule; De moi-même à mes yeux le tableau se déroule ;

,1c me comprends enfin, je me sens, je me vois. Je vis ce jour terrijjle une seconde lois!

De l'évéque captif le juge populaire Avait voté la mort , le soir, dans sa colère \

J'entendais en passant les coups sourds du marteau Qui clouait dans la nuit le bois de l'éclialaud. J'entrai dans la prison; des escaliers rapides La descente était longue et les marches humides, Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant, Semblait sur les degrés se coller dans du sang. Je ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes, Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes, Des angoisses de l'isomme y peignaient les tourments ; Chaque dalle y rendait de longs gémissements : On eût dit que ces murs, ces froides gémonies, Comme des condamnés suaient leurs agonies. Au bas de cet obscur et profond entonnoir, L'affreux cachot s'ouvrait sur un corridor noir Trou creusé dans le roc, hormis l'étroite porte Dont les lourds gonds scellaient la grille basse et forte. Sous la main du geôlier qui tourna les verrous, La porte en gémissant recula devant nous ; L'ombre humide pâlit au feu de sa lanterne, Qui jeta sur les murs un jour livide et terne ; Et je vis le vieillard, ébloui par ce jour,

Qui regardait sans voir du fond du noir séjour; Le rayon concentré, dardant sur sa figure, La détacliait en clair de la muraille obscure, Comme si, du cachot pour racheter l'affront. Une auréole sainte eût éclairé son front.

Fléchissant sous ses fers rivés dans la muraille. Leur poids lourd affaissait un peu sa haute taille ; De ses habits troués les somptueux débris Laissaient percer partout ses membres amaigris; Il serrait d'une main autour de sa ceinture Des pauvres prisonniers la blanche couverture ; De l'autre il soutenait le gros faisceau de fers Qui tombait en anneaux de ses bras découverts; Ses pieds nus , que nouaient deux restes de sandales , Tout violets de froid, frissonnaient sur les dalles. Un tas de paille humide et rongé par les bords. Gardant eucor l'empreinte et les plis de son corps. Une écuelle de bois pour recevoir la soupe. Une goutte de vin dans le fond d'une coupe. De son palais de boue étaient l'ameublement , Le breuvage , le lit , le vase et l'aliment ; Mais les traits allongés de son pale visage , Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par l'âge, Sur son front demi-chauve en couronne bouclés Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés; Sa barbe, que d'un an le fer n'a retranchée. Sur le creux de sa joue en écume épanchée; Ses yeux caves, cernés par un sillon d'azur. Brillant comme un charbon dans leur orbite obscur ;

Son regard, affail)li par cette ombre éternelle, Nous cherchant sans nous voir du fond de sa prunelle ; La force écrite en haut dans ses sourcils épais; Sur sa lèvre entr'ouverte un sourire de paix; Dans ses traits, imprégnés d'une sainte harmonie, La résignation au sein de l'agonie;- L'humanité \aincue asservie à la foi, Tout éclatait en lui!... .le crus voir devant moi Un de ces champions des vérités nouvelles Que les anges de Dieu servaient, couvaient des ailes, Et qui, nourris déjà du pain caché du fort. Exultaient du supplice et vivaient de leur mort.

A l'entrée, ébloui par ce front de lumière. Sur mes genoux tremblants je tombai sur la pierre, Comme si quelque main m'eût forcé de plier, JN'osant ni m'approcher ni m'enfuir. Le geôlier Lui dit : « Que votre nuit avec Dieu se consomme! J'ai rempli ma promesse, et voilà ce jeune homme. « Puis posant à mes pieds sa lanterne, il sortit, Et, refermé sur nous, le battant retentit. « Est-ce vous, mon enfant? venez, que je vous voie! Oh ! que ma dernière heure ait la dernière joie De presser sur mon cœur un fils en Jésus-Christ, Un frère dans ma foi nourri du même esprit ! Soyez béni , mon Dieu , dont la grâce infinie Me gardait en secret ce don pour l'agonie! J'ai vidé jusqu'au fond mon calice de fiel, Mais la dernière goutte a l'avant-goiit du ciel ! Mon fils, je vais mourir; mon éternelle aurore

De ma dernière nuit va tout à l'heure éclore; Demain j'entonnerai l'Hosanna triomphant.

Aujourd'hui je suis homme et pécheur. Mon enfant, Devant le Saint des saints avant que de paraître , J'ai besoin de laver mon âme aux eaux du prêtre : Chargé d'un grand troupeau pour le sanctifier, Kn partant, j'ai mon saint bercail à confier; Je ne puis déposer que dans sa main sacrée Les clefs du Saint des saints dont je gardais l'entrée ; Je ne puis recevoir le pardon que de lui ; Je le donnais hier, je l'implore aujourd'hui. Mais tous ceux qui portaient le divin caractère, Fugitifs ou proscrits, sont errants sur la terre*. L'exil, ou la prison, ou le couteau mortel. N'épargnent nul de ceux qui montaient à l'autel : Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites, Qui n'aviez pas encor lié vos mains bénites ! J'en demandais au ciel un seul, à deux genoux : Dieu m'inspirait, mon fils, et je pensais à vous ! Oh! que mon cœur, d'ici, pressentait bien le vôtre! J'étais sûr que, fidèle au devoir de l'apôtre, La prison, l'échafaud vous verrait accourir, Séduit par le martyre et tenté de mourir, Et que, plus il est plein de l'horreur du supplice. Plus vous accepteriez de boire mou calice.,. » Je ne répondais rien, et je n'entendais plus, Et je baissais dans l'ombre un front rouge et confus. » Faut-il mieux m'expliquer? reprit-il : un saint prêtre Est nécessaire à Dieu ; mon fils, vous allez l'être! Pour qu'un double holocauste ici soit consommé , V. U

La Providence et moi nous vous avons nommé ;

Je vais vous consacrer sur ce l)or{l de ma tombe : i

Baissez la tète, enfant, pour que le chrême y tombe! i

îjt, quand l'esprit de force aura coulé sur vous.

Je vais, pécheur, mourant, tomber à vos genoux,

Et recevoir de vous dans le saint sacrifice

Le pain du viatique et le vin du supplice.

Recevez du martyr l'auguste sacrement.

Mourez pour que Dieu vive. ... — 0 mon père, un moment

Lui dis-je en repoussant du front le sacré signe.

Arrêtez, arrêtez; tremblez, j'en suis indigne!

Mon âme est à mon Dieu , mon sang est à ma foi ;

Mais mes jours profanés, ils ne sont plus à moi.

Et Dieu n'exige pas que je lui sacrifie

Deux mortsdansune mort, deux cœursdansune vie. «

Son œil sonda le mien , et son front s'obscurcit.

Alors, balbutiant, je lui fis le récit

De ces deux ans passés loin de lui , de ma fuite ,

De cette enfant par Dieu dans mon désert conduite ,

De son triste abandon , de ma tendre pitié ,

De cet amour longtemps couvé sous l'amitié,

De ces habits trompeurs qui, me cachant la femme,

A la séduction apprivoisaient mon àme ;

De ce secret fatal et découvert trop tard.

De nos serments donnés, de mon furtif départ,

De sa mort qui suivrait au même instant la mienne,

Si j'arrachais ainsi cette main de la sienne ,

Si, même au prix du ciel, d'un mot j'allais tromper

Ce cœur que du poignard mieux eût valu frapper.

Je me tus : dans ses traits indignés je crus lire

CINQUIÈxME ÉPOQUE. 211

Tantôt l'horreur, tantôt un dédaigneux sourire. « Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait; Voilà par quel honteux et ridicule piège L'esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège. Insensé ! bénissez ce hasard de ma mort , Qui vous prend sur l'abime et vous arrête au bord. Que l'esprit tentateur, prêt à vous y conduire. Connaissait bien ce cœur qu'il avait à séduire! Quand il ne peut au crime entraîner nos élus. Il les y mène aussi, mon fils, par leurs vertus. Ah! brisez son embûche et rougissez de honte. Quoi ! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas. Ce trouble d'un cœur pur qui ne se connaît pas, D'un périlleux amour cette amitié prélude. Mauvais fruit du loisir et de la solitude; Ces élans , ces soupirs , ces serrements de main , Que le vent de la vie emportera demain; Cesjeuxdedeux enfants loin des yeux de leursmères, Qui prennent pour amour leurs naïves chimères; Risible enfantillage et des sens et du cœur; Voilà ce qui du ciel en vous serait vainqueur? Voilà pour quel appât , voilà pour quelle cause Vous trahiriez le vœu que ce temps vous impose? Vous laisseriez ma mort sans secours , sans adieu , Le temple sans ministre, et le monde sans Dieu? Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres, Où l'autel est lavé du sang de ses ministres , Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi

S'élance à l'échafaud pour confossor sa foi , Pendant que l'univers avec horreur admire La bataille de sang du juue et du martyre, Attendant pour savoir à quoi fixer son cœur, Des bourreaux ou de nous qui restera vainqueur; Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, Du lévite autrefois la lumière et l'exemple. Au grand combat de Dieu refusant son secours. Amollissait son àme à de folles amours; Au pied des échafauds où périssaient ses frères, Sacrifiait au dieu des femmes étrangères, Pensant sous quels débris des temples du Seigneur 11 cacherait sa couche avec son déshonneur! — 0 mon père, pitié! Quel mot osez-vous dire? Le ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre ; Il sait si j'hésitai, pour arriver à vous. D'affronter cette mort dont je serais jaloux ; Mais ébloui de zèle, et moins homme qu'apôtre. Vous ne jugez, hélas! nos cœurs que par le vôtre; Vous croyez que mon cœur, de l'amour triomphant, ]N 'arracherait qu'un rêve au sein de cet enfant, Que le sien m'oublierait ; que je pourrais moi-même Rapporter aux autels tout l'amour dont je l'aime; Absous par votre main d'un parjure innocent, Noyer son souvenir dans des pleurs ou du sang ; Que cette affection au cœur enracinée , Cette existence à deux, ce rêve d'une année. Ce rayon qui nous fit ensemble épanouir. Comme un rêve d'un soir pouri'ait s'évanouir? Connaissez mieux l'amourde l'homme et de la femme :

Il joint leur double vie en une seule trame ; Il survivrait, coupable, à la bonté, au reniord, Plus vivant que la vie et plus fort que la mort. — Silence! cria-t-il; vous profanez cette beure, Ces moments tout au ciel , ces fers , cette demeure , Où du Dieu trois fois pur un indigne martyr ]\'eût jamais entendu de tels mots retentir. Parler d'amour, grandDicu! sous ces ombres muettes! Insensé , regardez , et songez où vous êtes ! Voyez dans les cacbots ces membres amaigris, Ces bras levés au ciel, par des cbaînes meurtris; Cette coucbe où l'Eglise expire , et sent en rêve Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive ; Ce sépulcre des morts par la vie habité, Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité ; Ces fers dont les anneaux tout rouilles sur nos membres Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres ; Et ce pain d'amertume, et ce vase de fiel, Délicieux banquet de ces noces du ciel ! Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice, Devant ce juoribond qui marche au sacrifice, Que vous osez parler de ces amours mortels , Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels ; Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore, Par un pbis fort lien y consacrait encore ! Ah ! que cette amertume ajoute à mon trépas ! Quoi! vous, trahir! Mais non, cela ne se peut pasl Vous ne souillerez pas une si chaste vie , Vous ne jetterez pas à mon front cette lie , Vous ne donnerez pas cette absinthe, au lieu d'eau,

Au vieillard qui demande une goutte au bourreau ; Vous ne laisserez pas rànie de votre père Partir sans emporter le pardon qu'elle espère, Sans avoir entendu d'un ministre de Dieu La parole de paix et le salut d'adieu ! Ah! que j'ai demandé cette heure au divin Maître! Combien j'ai soupiré pour qu'un juste, un saint prêtre, A ses pieds, comme Dieu, me reçût à genoux, Me dit avant la mort : « Vivez, je vous absous! » Pour qu'il o£frit pour moi , la veille du supplice. Cette coupe du sang, ce fruit du sacrifice Que mes doigts mutilés ne peuvent plus tenir, Et me bénit ce pain que je n'ose bénir ! Et quand l'ange, exauçant enfin ma dernière heure. Vous amène du ciel au père qui vous pleure *, Quand , pour diviniser cette heure du trépas , Il ne me faut qu'un mot... vous ne le diriez pas! 0 mon enfant, au nom de ces larmes dernières Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières. Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachots , De ces membres promis demain aux échafauds ; Au nom des tendres soins que j'ai pris de votre âme , Au nom de votre mère , au nom de cette femme Qui, si son œil de vierge ici pouvait vous voir. Vous pousserait du geste et du cœur au devoir. Et qui, fille du Christ, ne voudrait pas sans doute Acheter votre vie au prix qu'elle vous coûte , Déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux ; Dites ce mot, mon fils ; que je l'emporte aux cieux ! ... » La sueur de mon front tombant à grosse goutte.

Avançant , reculant , comme un homme qui doute ,

Je demeurais muet, méditant, interdit.

D'un courroux surhumain son regard resplendit;

Sou corps se redressa, comme si son idée

L'eût soulevé du sol, grandi d'une coudée;

Son hras chargé de fers s'étendit contre moi ;

Le cachot s'éclaira de l'éclair de sa foi.

Je crus voir de son front la foudre intérieure

Jaillir et serpenter dans la sombre demeure ;

Sa voix prit la colère et la vibration

Du prophète lançant la malédiction ,

Des lions de Juda rugissement terrible !

« Eh bien! puisqu'à mes pleurs vous restez insensible.

Puisque la charité pour un père expirant

Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ;

Puisque entre le salut que le vieillard implore

Et votre infâme amour vous hésitez encore ,

Vous n'êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus :

Retirez-vous de moi... je ne vous connais plus !

Sortez de ce Calvaire où votre Maitre expire ;

Vous n'êtes qu'un bourreau de plus qui l'y déchire;

Vous n'êtes qu'un témoin lâche, indigne de voir

Comment le chrétien souffre et meurt pour le devoir,

Mais digne seulement de garder dans la rue

L'habit ensanglanté du licteur qui le tue!

Oui , sortez de mon ombre et de ce lieu sacré ;

Sortez , mais non pas tel que vous êtes entré ;

Sortez, en emportant la divine colère

Sur vous et sur l'objet. . . — N'achevez pas, mon père ;

Ne la maudissez pas , arrêtez ! tout sur moi ! »

Il lut (l'un seul coup d'œil sa force et mon effroi,

Connue le bùdieron voit l'arbre qui chancelle,

« Ecoutez! me dit-il d'une voix solennelle,

Comme s'il eût parlé d'an delà du trépas

A des hommes de chair qui l'écoutaient en bas :

Il est dans notre vie une heure de lumière.

Entre ce monde et l'autre indécise frontière,

Où l'âme des chrétiens, près de quitter le corps,

De l'abime des temps voit déjà les deux bords ,

Où de l'éternité l'atmosphère divine

D'un jour surnaturel dans sa nuit l'illumine,

Et, des choses d'en bas lui découvrant le sens,

Donne un son prophétique à ses derniers accents.

Sans crainte alors on parle, et l'on entend sans doute ;

Dans la voix du mourant c'est Dieu que l'on écoute.

Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur

Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.

Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,

Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne;

Il donne à mes accents l'autorité du sort ;

.le prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort,

Je prends sur mon salut la sainte violence

Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :

Obéissez à Dieu , qui tonne dans ma voix ! »

De sa main , de ses fers mon front sentit le poids ;

Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre

Qui m'écrasaient du bruit et du coup sur la terre.

Pétrifié d'horreur, tous les sens foudroyés,

Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds :

Un changement divin se fit dans tout mon être ;

Quand 11 me releva de terre, j'étais prêtre !...

Le vieillard à son tour à mes pieds se jeta, Et confessa sa vie au Dieu qui l'écouta , Puis me fit célébrer pour lui le saint mystère. Un angle du rocher fut notre autre Calvaire. Sur cet autel des pleurs, un noir morceau de pain Fut l'image du Dieu que lui rompit ma main ; Une coupe de bois fut le divin calice Où le vin figura le sang du sacrifice ; Et la lampe, jetant ses funèbres clartés. Le cierge et le flambeau de nos solennités. Je répétais les mots qu'il me dictait lui-même. Quand je fus au moment où du festin suprême Le prêtre, rappelant le symbolique adieu. Dans ce pain voit un corps et dans ce corps un Dieu, Le lieu, l'émotion, l'heure, ces murs funèbres, L'écho des mots sacrés roulant dans ces ténèbres, Ce mourant à mes pieds dans un divin transport, Me demandant des yeux l'aliment de sa mort, Ce sentiment confus de m'immolei' moi-même A cette charité dont je tenais l'emblème, Ce retentissement de ma pensée en moi , Tout concentra mon âme en un éclair de foi : Je crus sentir le Dieu qui souffre et qui console, Du ciel même arraché par la sainte parole. Descendre et transformer en sang nouveau le vin ,

Le pain du prisonnier en aliment divin;

Et je crus, à ce pain que notre foi consomme,

Avoir substitué le corps du J)ieu l'ait homme!

Sa lèvre l'aspira dans un élan d'amour,

La lampe s'éteignit dans l'ombre... Il était jour.

Un bruit sourd de la mort nous fit deviner Theure. Le geôlier vint rouvrir la lugubre demeure, ¥A chercher le vieillard pour l'échal'aud. Ses fers Tombèrent en laissant leur trace dans ses chairs. Pour qu'il pût achever le funèbre voyage , Il fallut soutenir son corps, mine par Tàge; J'affermissais ses pas, vêtu comme un gardien; Son bras paralysé s'appuyait sur le mien. Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire, Comme on marche au triomphe, il marchait au martyre, Sachant que la victoire, en ces combats de foi, Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa loi. J'aidai sa main tremblante et son pied qui chancelle A monter les degrés de la fatale échelle ; Jusque sur l'échafaud j'accompagnai ses pas. Un vil peuple ondoyait et rugissait en bas; Mais lui, n'entendant plus ce stupide blasphème, Dans mon regard ami cherchait l'adieu suprême; Il y lut, et coucha sur le fatal pilier Son front, comme il eût fait le soir pour sommeiller. Bans l'éclair du couteau je vis la mort me luire! Moi-même je tombai teint du sang du martyre, Confusément frappé de rumeurs et de cris , Soit que l'horreur du sang eût glacé mes esprits,

Soit qu'animé par Dieu d'uu plus mâle courage Tant que je n'avais pas accompli son message, Mon œuvre consommée et le saint vieillard mort, Je ne puisasse plus de force dans l'effort. Et, retrouvant Laurence en mon cœur effacée, Je tombasse frappé par ma propre pensée!...

Même date , même lieu , même nuit.

Ah ! je respire enfin ! Providence de Dieu ,

On vous trouve attentive et présente en tout lieu !

Une sœur de l'évêque, aimable et douce sainte.

Qui vit toute au Seigneur, cachée en cette enceinte,

A reçu dans son sein le terrible secret ,

M'a dit qu'à la montagne elle-même elle irait

Prendre demain l'enfant, l'aimer comme sa fdle,

Jusqu'à ce qu'une lettre instruisît sa famille.

Et qu'on vint la chercher pour lui rendre à la fois

Et son nom et ses biens, que lui rendaient les lois.

12 août 1795.

Précédé de la sœur, que le pâtre accompagne. Ce matin , faible et seul , j'ai gravi la montagne , M' arrêtant, hésitant, revenant sur mes pas,

220 JOCKLViN.

Comme un homme qui doute, 011 qm inarclicau trépas. Arrivé sur les bords de la si()r<ic profonde, Bout trois jours de soleil avaient abaissé l'onde, J'ai trouvé deux sapins l'un à l'autre liés Par le bout sur un bord et sur l'autre appuyés; Pont que les deux bergers avaient jeté sans doute Pour que la pauvre sœur y pût frayer sa route. Ils venaient de passer, et j'entendais leurs voix. Par des ravins franehls dans mes jeux tant de fois, Je devançai leurs pas qui cherchaient une issue, Et je fus à la grotte avant qu'ils l'eussent vue ; Mais à la fois brûlant, tremblant d'y pénétrer, La force de mon cœur me faillit pour entrer. Ecartant d'une main le feuillage du hêtre, Je me pendis de l'autre au roc de la fenêtre. Et, le cœur écrasé, sans souffle, l'œil hagard, Je sondai jusqu'au fond la grotte d'un regard ! Je la vis ; dans mon sein mon cœur cria : « Laurence ! » Mais ma lèvre étouffa ce cri dans son silence. Elle était à genoux sur ses talons plies. Ses membres fléchissants à la roche appuyés. Son front pâle et pensif, que la douleur incline, Comme écrasé du poids, penché sur sa poitrine; Ses bras tout défaillants passés autour du cou De sa biche, qui dort les flancs sur son genou. Et pressant d'une étreinte inerte et convulsive L'animal qui dressait une oreille attentive, Et, du tendre regard que son œil lui dardait. Semblait attendre aussi celui qu'elle attendait. Ses longs cheveux traînaient en flocons sur la corne ;

Sons SCS cils abaissés son regard terne et morne

Se relevait parfois comme pour écouler

l^es larmes que ses yeux ne sentaient pas rouler;

Sa respiration, dans son sein inégale,

En soupirs, en sanglots, sortait par intervalle...

Le bruit qu'en approchant les pas firent en haut

Réveilla son oreille et son âme en sursaut;

Elle se redressa comme un mort qu'on appelle.

Courut les bras ouverts : « Jocelyn ! » cria-t-elle.

La sœur parut dans l'ombre : « 0 ciel ! ce n'est pas lui ! »

Elle fléchit, chercha sur la pierre un appui,

Et d'un œil foudroyé, fixe comme son àme,

Regarda sans parler les pâtres et la femme.

« Ma fille, dit la sœur, venez, ne craignez pas.

Je viens comme une enfant vous prendre entre mes bras,

Et Dieu, qui vous donna, qui vous enlève un frère,

Au lieu d'un frère en moi vous envoie une mère. »

Alors en peu de mots tout lui fut raconté :

Par quel coup du destin Dieu l'avait emporté ,

Par quels vœux arrachés à mon âme surprise,

La mort m'avait jeté tout saignant dans l'Église,

Et comment et mon nom et tout ce doux passé

De son cœur pour jamais devait être effacé :

« C'est un rêve d'enfant qu'on regrette et qu'on pleure.

Mais qu'un rayon du jour dissipe en un quart d'heure ;

II n'en restera rien qu'un souvenir bien doux.

Un invisible ami qui priera Dieu pour vous! »

Laurence écoutait tout, immobile, éperdue,

La droite avec terreur vers la sœur étendue.

Comme pour repousser de l'œil et de la main

Les coups de chaque mot, qu'elle écartait en vain; Son œil ouvert et morne, éuaré dans le vide; Sa lèvre frémissante, entr'ouverte, livide; Sur sa bouche les mots manquant à la douleur ; Femme changée en marbre, en ayant la p.àleur! Tout à coup je ne sais quel éclair de pensée Lui remonta du cœur sur sa joue effacée ; Son front reprit la vie et se teignit un peu ; La colère anima son œil d'un sombre feu ; Ses cheveux , par l'angoisse aplatis sur sa tète , Ondoyèrent, pareils aux flots dans la tempête; Sa lèvre , du courroux prenant le pli soudain , Y mêla dans l'horreur le rire du dédain ; De la pieuse sœur les mains jointes tremblèrent, Et d'effroi sous son œil les pâtres reculèrent : " Ah ! vous mentez, dit-elle ; ah ! qui que vous soyez. Retournez seuls vers ceux qui vous ont envoyés. Vous pensiez que j'étais un enfant qu'on abuse : Allez, mon cœur n'est pas dupe de cette ruse ! Vous vouliez profiter d'une absence d'un jour Pour m'arracher aux lieux où j'attends son retour. Mais s'il en est ainsi , détrompez- vous , madame ! Car vous arracheriez plutôt le corps à l'àme. Et ce bloc au rocher par les siècles durci, Que mon cœur à son cœur et que mes pieds d'ici... » Sa voix d'airain vibrait dans la grotte ébranlée , Et sa main convulsive, à ses parois collée, Semblait si fortement aux angles s'accrocher. Qu'on eût dit que ses doigts s'écrasaient au rocher. La sœur voulut parler : « Pauvre jeune insensée !

Commentbriser, mon Dieu, dans son cœur sa pensée? » l'^t sa voix s'attendrit, et sa main essuya Des pleurs, que le regard de Laurence épia. « Des pleurs! des pleurs! dit-elle avecun ton d'alarmes. Incrédule à leurs voix, en croirai-je leurs larmes? S'ils mentaient, auraient-ils pour moi cette pitié? « Le doute affreux sembla l'envahir à moitié ; Puis, passant sur son front sa main roide et glacée, Comme quelqu'un qui rêve et chasse une pensée : « Non,' cria-t-elle, non, non, je ne crois que lui! Lui, comme un vil parjure il se serait enfui? Moi , par Dieu , par mon père , à son sein confiée , Comme un autre Caïn il m'eût sacrifiée ? 11 m'eût abandonnée en cet affreux désert. Comme un agneau trouvé qu'on caresse et qu'on perd, Moi sa fille, sa sœur, sans parents, sans patrie. Du même lait que lui pendant deux ans nourrie? A son Dieu sans remords il se fût immolé? Cet abri sur mon front se serait écroulé? Ce cœur, dont n'approcha jamais l'ombre d'un crime. Se serait entr'ouvert sous moi comme un abîme , M'aurait toute vivante en sa mort englouti? Non, non, cela n'est pas! et vous avez menti! Oui, votre vil mensonge est encore un blasphème : Je ne le croirais pas s'il le disait lui-même ! » Puis d'un son de voix bas, d'un air plus abattu : « Ah! Jocelyn, dit-elle, ah! frère, où donc es-tu? Ah ! si du pied des monts tu pouvais les entendre, Comme d'un œil vengeur tu viendrais me défendre! Comme du seul aspect tu les démentirais !

Comme du seul rci^ard tu k's l'c- raserais!

Jocelyn ! Jocelyn ! à travers ia distance

Accours, viens à leurs mains disputer ta Laurence!

Viens me rendre, à leurs yeux, dans tes bras entr'ouverts,

Cet asile où mon cœur braverait l'univers!... »

Je ne pus résister au transport de mon àme ; Je m'élançai de l'ombre au milieu de ce drame : Un long cri de bonbeur dans la grotte éclata; D'un seul bond sur mon cœur son élan la jeta ; Elle entoura mon cou de ses mains enlacées, Toucha mon front, mes yeux, de ses lèvres glacées, Sembla comme un serpent à mon corps se ployer, Se colla sur mon sein comme pour s'y noyer ; Me pressa, m'étoulfa de si fortes étreintes. Que je sens à mes mains ses mains encore empreintes; Puis, m'enlaçant le cou du bras comme autrefois. S'y suspendit longtemps fière et de tout son poids. « Osez me l'arracher! demandez-lui s'il m'aime, Dit-elle; le voilà pour répondre lui-même. Parle, Jocelyn , dis s'il est vrai que ton cœur A trahi ton ami, ton amante, ta sœur!

Dis-leur si de ce sein où Dieu m'avait jetée, Sur la pierre à leurs pieds tu m'as précipitée ! Dis-leur si cet amour, notre vie en ce lieu. Tu l'aurais renié même à la voix de Dieu ! Un Dieu ! S'il était vrai , si je doutais encore. Je le détesterais autant que je t'adore ! » On lisait sur sa lèvre un sourire âpre et fier. Et son geste en parlant semblait les défier.

■ Jocelyn , parle donc , reprit-elle , h ces hommes ; A enge-toi, venge-nous, et dis-leur qui nous sommes! »

]>"aveugle instinct du cœur dans le premier moment Me fixait là, sans yeux, sans voix, sans mouvement, Ainsi qu'un insensé qui, tombé dans l'abîme, Ne sent le coup qu'au fond, sur le roc qui l'abîme. ].a secousse des sens que son cri me donna D'une horrible clarté soudain m'environna; Je sentis que mon bras se condamnait lui-même A retourner le fer dans le seul cœur qui m'aime; Je cherchai par surprise à fuir, à déplier Son bras qu'à mon épaule un nœud semblait lier ; Mais, comme un nœud coulant que chaque effort resserre, Plus je me dégageais, plus j'étais sous sa serre. Enfin, d'un bond soudain j'échappai de ses bras : « Non, lui dis-je à genoux, non, ne me touche pas; Non, non, je ne suis plus celui que tu crois être; Je suis. . . — N'achève pas ! . . . s'écria- t-elle. — Un prêtre ! J'ai trahi, par faiblesse ou bien par dévouement, jMon enfant, mon amour, mon bonheur, mon serment ; J'ai, pour offrir au ciel mon affreux sacrifice. Bu ton sang et le mien dans mon premier calice: En trahissant ta foi j'ai trahi plus qu'un Dieu ! Fuis-moi , ne me dis pas même un suprême adieu ; N'abaisse pas tes yeux sur un tel misérable; Foule-moi sous ton pas comme un ver sur le sable ; En passant sur mon corps écrase-moi du pied ; Maudis-moi sans remords, franchis-moi sans pitié; Couvre de ton mépris ma mémoire é^^'lipsée, V. -15

Et n'y détourne pas seulement ta pensée ! » Et le front dans la poudre, avili, prosterné, Jusques à ses genoux mon corps s'était traîné, Pour qu'en passant sur moi, son pied, dans sa colère, Fût écraser ma \ie et mon front contre terre. Mais elle, pas à pas, fuyant ce front rampant Comme le pied recule h l'aspeet du serpent, Les mains avec horreur ouvertes, dépliées, j

Les prunelles de plomb iixes, pétrifiées, 1

Ne jeta qu'un seul cri, comme si tout son cœur, Ecrasé d'un seul coup, eût éclaté d'horreur: Terrible et dernier cri de Tàme évanouie. Echo du coup qui fait écrouler une vie. Et que jusqu'au tombeau j'entendrai. Puis, glissant Sur les pointes du roc que son front teint de sang, Ses membres sur les miens en tombant s'aiïfdssèrent, Et ses mains en touchant les miennes les glacèrent. J'échauffai sur mon cœur, j'entourai de mes bras Ce corps, ces membres froids disputés au trépas. Des noms les plus cruels je m'outrageais moi-même; J'aurais fait jusqu'à Dieu rejaillir mon blasphème! Je couvrais de baisers (anges, pardonnez-moi! ) Ce front sanglant, ces yeux : a Laurence, éveille-toi! Oh ! reviens à mes cris ! oh ! si tu vis, j'abjure Mes inftimes vertus et mon sacré parjure ! Je n'ai rien prononcé! plus d'autel! plus d'adieu ! Dans ton cœur, dans tes bras! ah! c'est làqu'est mon Dieu C'est là que je n'aurai de flamme que ta flamme , D'autre ciel que tes yeux , d'autre âme que ton âme ! Non, non, ils ont menti; reviens, reviens au jour :

L'enfer n'est pas possible avec un tel amonr ! » Glacés d'effroi, la sœur, les pâtres s'approchèrent; De mes bras contractés par force ils arrachèrent Laurence, dont le sein, ranimé sur mon cœur, Reprenait par degrés la vie et la chaleur; Je vis de son front blanc, qui sur leur brancard flotte. Les blonds cheveux traîner en sortant de la grotte , Comme d'une aile d'ange on voit le dernier pli. Et moi, par le délire et l'horreur affaibli , Sans pouvoir faire un pas pour disputer ma vie. Le regard sur la porte où mon œil l'a suivie, Je restai là couché sur la roche où je suis... Depuis quand ? Je ne sais ; tous mes jours sont des nuits !

Grotte des Aigles, 15 août 1795.

0 Christ, j'ai comme toi sué mon agonie Dans ces trois doubles nuits d'horreur et d'insomnie ! Oh ! pourquoi cette voix dans mon Gethsémani j\c me dit-elle pas aussi : « Tout est fini? »

Ma vie est un sépulcre où Dieu même condamne Le souvenir : semblable à la lampe profane Qui ne doit plus brûler dans la paix d'un tombeau, Cœur mort, il faut encore éteindre ton llambeau; Il faut que, si ton feu couve ou si ton sang saigne, Toujours la main de glace ou l'étancbe ou l'éteigne ! Oh! vivre ainsi, mon âme, est un trop rude effort! Pourquoi me réveiller? Mon Dieu, la mort, la mort!

La mort? Oui, si j'étais encore homme, peut-être! Pardonnez !. . . J'oubliais, mon Dieu, que je suis prêtre! Prêtre , dans les cachots par le sang consacré ! Homme immolé déjà, déjà régénéré; Victime humaine au Dieu que l'holocauste adore, Dont la chair, sur l'autel, palpite et finne encore, Et qui s'offre elle-même , avant d'oser offrir La prière d'un monde où prier c'est souffrir.

Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices. Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices; Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs, Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs ;

CINUUIËME Él'OQUE. 229

J'élèverai le cri de toutes ses alarmes,

Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes ;

Comme dans ceux du Juste, immolé sur la croix,

Tous SCS gémissements gémiront dans ma voix ;

Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,

Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre ,

J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,

Mes frères en exil, en misère, en pitié !

Mon amour fut ma vie : en épurant sa flamme ,

0 Jésus , prête-moi ta charité pour âme !

Fais que j'aime le monde avec le même amour

Bout j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!

Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!

Oui, fais-moi vivre ainsi d'amour et d'espérance!

D'espérance! 0 mon Dieu, vous ne condamnez pas

Cette goutte de l'eau du ciel tombée en bas.

Que l'on boit dans sa main sans s'arrêter pour boire.

Mon espérance à moi, mon Dieu ! c'est ma mémoire !

Oui, quand nos jours d'absence auront été comptés,

Quand, par divers chemins, nous serons remontés

Dans le sein créateur d'où nos âmes jumelles

Descendirent ici, se reconnaîtront-elles?

Je m'oublierais moi-même, 6 Laurence, avant toi !

Et ne suis-je pas elle, et n'est-elle pas moi?

Renaître sans se voir et sans se reconnaître,

Ce serait remourir. Seigneur, et non renaître!

Oui, ton ciel tout entier n'est dans ton sein, mon Dieu,

Que l'éternel retour après le court adieu ,

Que le regard sans fin, que le long cri de joie

Qu'en retrouvant sa sœur l'àme à l'àme renvoie,

Que l'immortelle étreinte où tout ce qui s'aima

Retrouve les doux noms dont l'amour le nomma !

Oui, dans les profondeurs des eieux ou tu te voiles,

Dans ees espaees bleus, dans ces sentiers d'étoiles,

11 est, il est, 6 Père, un suprême séjour.

Que ta main comme un nid prépare au saint amour,

Des déserts dans tes cieiix tout voilés de mystères,

Des cimes comme ici, des grottes solitaires

Où les âmes en toi pour s'aimer s'enfuiront,

Et dont les anges même à peine approcheront.

A ta ma gni licence , ô Père, je me lie!

Tu rends cent mille fois ce qu'on te sacrifie,

]Mais de plus qu'ici-bas je ne demande rien.

D'autres rêvent leur ciel', mais moi j'ai vu le mien ! . ..

De la grotte , 16 août 1795.

Cependant, écrasé sur cette roclie aride. Referme-toi, mon cœur, comme un sépulcre vide , Comme après la blessure une trompeuse chair Qui se referme un temps sur la balle ou le fer, Et montre de la vie au dehors l'apparence, Pendant que sous la chair tout est mort et souffrance ! Seul soupir de mon cœur, dors dans sou dernier pli ; Que ton nom pour toujours s'y cache enseveli I Dans mes rêves éteints, sur mes lèvres glacées, Ne remonte jamais du fond de mes pensées 1

Que les hommes trompés ne se doutent jamais Qu'en les aimant c'était encor toi que j'aimais; Que de ma charité l'àme était un mystère; Que je vivais du ciel en marchant sur la terre !... De cette charité que le divin charhon Sur ma langue consume et dévore ton nom ; Que nulle bouche humaine ici-bas ne le sache; Qu'à tous, hormis à Dieu, ma poitrine le cache Jusqu'au jour de ma mort, ce nom, secret chéri, Comme un trésor visible après le flot tari !

^lais elle? Oh ! qu'elle vive aux dépens de ma vie ! Oui , je le veux , mon Dieu ! que Laurence m'oublie ! Par l'amer souvenir de notre amour, Seigneur, Ne lui corrompez pas sa coupe de bonheur, Etqu'heureusesansmoi... ! Maisqu'elle s'en souvienne Au sépulcre , où mon àme ira chercher la sienne !

26 mars 1796, dans une maison de retraite ecclésiastique , à Grenoble, pendant le délire de la fièvre.

J'ai quitté pour jamais cet Éden de ma vie,

Où cette È\e à mon cœur fut montrée et ravie ,

Comme le premier liomme, hélas! quitta le sien.

Mais combien son exil ferait envie au mien !

Des pas suivaient ses pas loin des portes fermées ;

Ses sanglots s'étouffaient sur des lèvres aimées,

Et de deux cœurs brisés l'àpre conformité

Faisait de deux malheurs une félicité;

Moi, seul toute la vie, et seul au jour suprême.

Abhorré du seul cœur que je tue et que j'aime,

Obligé d'étouffer mes plaintes sans échos

Et de noyer mon cœur dans ses propres sanglots;

Obligé d'arracher à l'âme sa pensée

Comme on arrache une arme aux mains d'une insensée :

Ayant tout mon bonheur à mes pieds répandu,

Sans pouvoir y jeter un regard défendu ;

Le cœur vide et saignant jusqu'à ce qu'il en meure.

Et n'osant, même à Dieu, nommer ce que je pleure,

23i JOCELYN.

Jl faut vivre et marcher sans ombre, toujours seul, JMort parmi les vivants, cet hal)it pour linceul; Mort! ah! plutôt Jeté tout bouillonnant de vie Parmi ces morts dont l'àme est déjà refroidie ! Etouffant sans pouvoir mourir, et nourrissant Le ver de mon tombeau du plus chaud de mon sang ! . . .

Oh! que favais-jc fait, éternelle justice. Pour mériter si jeune un si rare supplice? Cet amour, comme un piège à mon cœur préparé. Sans toi, sans tes desseins, l'aurais-je rencontré? N'en avais-je pas fui, tout brûlant et tout jeune, Le péril inconnu dans la veille et le jeûne, Pour sauver mon cœur chaste et garder mon œil pur, Entre le monde et moi mis l'épaisseur d'un mur? Est-ce moi qui l'ai fait s'écrouler sur ma tête? Et quand, pour m'abriter au nid de la tempête, J'allais m'ensevelir dans le creux du rocher. Seigneur, est-ce elle ou vous (5ue j'y venais chercher ? Est-ce moi qui , prenant cette enfant inconnue , La portais, l'enfermais avec moi dans la nue, Et, par mon ignorance et son déguisement, Me créais le péril d' un double sentiment ? Est-ce moi qui, couvant de nos deux cœurs la flamme. Nous lis pendant deux ans vivre d'une seule àme. Pour qu'en nous séparant tout à coup sans pitié. Chacun des deux de l'autre emportât la moitié?

Si c'est Dieu qui l'a fait, pourquoi moi qui l'expie? L'innocent à ses yeux paye-t-il pour l'impie? Ou plutôt est-il donc dans ses sacrés desseins Que ceux qu'il a choisis ici-bas pour ses saints, Avant de brûler l'homme à ses bûchers sublimes, Les premiers sur l'autel lui servent de victimes?

Ah ! je me soumettrais sans murmure à ta loi, Dieu jaloux ! si du fer tu n'égorgeais que moi ! J'ai voulu, j'ai tenté ton cruel ministère; Je saurai jusqu'au sang le subir et me taire! Mais elle ! mais cet être à peine descendu , Pauvre ange prise au piège à l'homme seul tendu. Tendre enfant par toi-même à mon sein confiée, Que par mon amour même, ô Bieu , sacrifiée. Proscrite de ces bras ouverts pour la porter, Elle aille en retombant à mes pieds se heurter ! Trainer dans les langueurs d'un éternel veuvage Du front qu'elle adora l'ineffaçable image, Ou porter, jeune et morte, aux bras d'un autre époux , D'un cœur désenchanté les précoces dégoûts; M'accuser à jamais du froid qui la dévore. Et blasphémer son Dieu par le nom qu'elle adore ; Ah ! c'est plus qu'un mortel ne pouvait accepter, Ce qu'au prix du ciel même il fallait racheter,

"23G JOCELVN.

Ce que j'achèterais de ina vie éternelle, De l'immortalité que je maudis sans elle!.

0 Laurence ! oh! pitié! reviens, pardonne-moi!

Je t'immolais à Dieu : mon seul Dieu c'était toi !

Je ne puisais qu'en toi cette force suprême

Qui m'élevait de terre au-dessus de toi-même,

Qui me faisait trouver, pour mieux te protéger,

Tout sacrifice faihle et tout fardeau léger.

Je me croyais unDieu! . . . Non, je n'étaisqu'un homme.

Je maudis mon triomphe avant qu'il se consomme;

Je me repens cent fois de ma fausse vertu;

Ah ! s'il est temps encor, Laurence, m'cntends-tu ?

Je me jette à tes pieds, je t'ouvre pour la vie

Ces hras où sur mon sein tu retomhes ravie,

Oui, ces bras dont l'étreinte, ô ma fille, ô ma sœur,

Vont en se refermant te sceller sur mon cœur !

Oh ! tu m'entends ! Oh! viens, oh! viens, vivante ou morte!

Dans notre ciel à nous , viens que je te remporte !

Renversons le rocher •, courons , n'écoutons pas

Ce qui gronde là-haut, ce qui maudit en bas;

N'entendons pas ces voix mentant à la nature :

L'oracle est, dans le cœur de chaque créature.

L'irrésistible voix qui convie au bonheur ;

C'est mieux que la vertu, l'innocence et l'honneur;

C'est le cri du ciel même entendu sur la terre :

Aimons-nous, ô ma vie! Allons dans le mystère

Cacher à l'œil humain d'ineffables amours ,

Qui n'auront d'autre fin que celle de nos jours.

De notre double vie épuisons les délices;

Quand la mort dans nos dents vient briser les calices,

Qui sait quel est le sage ou quel est l'insensé,

De celui qui l'a bu tel que Dieu l'a versé,

Ou qui, le refusant à sa soif assouvie,

Au songe de la mort sacrifia sa vie?

Ce doute existât-il, je voudrais l'encourir.

Une vie avec toi, puis à jamais mourir!

Une vie avec toi , puis l'enfer et ses flammes !

Une vie avec toi, puis la mort à nos âmes!

Car cette horrible vie est un enfer sans toi ;

Le néant éternel y commence pour moi !

Oui, c'en est fait, je fuis, je t'arrache à ce monde;

Je te rapporte au ciel

(On entend la cloche de la chapelle, qui sonne l'office du soir et appelle les jeunes prêtres aux stalles. )

Airain sacré qui gronde, Cri d'en haut qui m'appelle aux marches de ma croix, Ah! mon cœur égaré se retrouve à ta voix.

Comme des ailes d'ange en mon ciel balancées, ïu chasses de mon front mes honteuses pensées; Tu refoules le crime avec le désespoir Dans ce sein, qui renaît aux accents du devoir. De mes propres sanglots il semble que tu pleures.

Sympathique instrument de ces saintes demeures,

Que de poids d'un cœur lourd n\'is-tu pas soulevé!

Combien d'âmes en peine à tes glas ont rêvé!

Combien de bons élans, d'ardeurs sanctifiées,

Les anges à tes sons n'ont-ils pas confiées!

Que de pesants soupirs, de l'ombre du saint lieu,

iS'ont-ils pas remonté sur tes ailes à Dieu!

Et combien n'as-tu pas des saintes agonies

Sonné pour la vertu les angoisses finies!

Tu chantes aux mortels l'aube et le soir des jours ;

ïii sais combien du temps les longs moments sont courts,

Combien ce que la vie emporte sur son aile

Est sans comparaison avec l'heure éternelle.

Encore un peu d'exil, encore un peu de fiel,

0 mon àme, et tes jours sonneront dans le ciel!

Marchons en attendant , marchons tête baissée , Comme un homme écrasé du poids de sa pensée! Au Dieu consolateur allons la confier.

Ah! lorsque l'un pour l'autre on peut encor prier. Au vaste sein de Dieu dont l'amour nous rassemble, Se rencontrer en lui, n'est-ce pas être ensemble?

De sa cellule , k Grenoble, 11 mai 1797.

Pour retremper mon âme an feu des saints parvis, Chez ces hommes de Dieu depuis deux ans je vis; Mais l'aspect de leur paix , de leur l)éatitude , j\e peut de mon esprit dompter l'inquiétude.

Que le fardeau des jours semhie léger pour eux! Comme, à tous leurs devoirs portant un front heureux, On sent que sans effort leur cœur vierge se sèvre! Le sourire du juste est toujours sur leur lèvre; Jamais rien de leur sein ne soulève un soupir. Ah! si comme eux, mon cœur, tu pouvais t' assoupir! Si l'apparition du passé qui se lève Pouvait de mon regard s'effacer même en rêve ! Si l'omhre de ces murs pouvait me la cacher! Mais sur mes pas toujours elle semble marcher; Mais sous chaque lambris, mais sous chaque colonne, Je la vois qui descend, qui monté, qui rayonne; Et si , pour échapper au fantôme adoré , Je veux fermer les yeux, dans l'âme il est entré!...

0 sommets de montagne! air pur! flots de lumière! Vents sonores des bois, vagues de la bruyère! Onde calme des lacs, flots poudreux des torrents, Où l'extase égarait mes yeux, mes sens errants,

Où d'un bras conviiisif, an lieu de ces froids marbres,

J'cnd)rassais, en i)l('iirant, les racines des arbres,

Et, nie collant au sol comme pour écouter,

Je croyais sur mou cœur sentir Dieu palpiter!

Désert retentissant des l)ruits de la nature!

Que mon âme, à l'étroit dans cette enceinte obscure,

Pleurant son magnifique et premier horizon,

Brise d'ardents soupirs les murs de sa prison!

11 me semble, ô mon Dieu, que ce toit qui m'écrase

Rend plus lourde la vie et comprime l'extase,

Que je respirerais plus librement ailleurs,

Que le vent sécberait l'àcreté de mes pleurs.

Et que l'air m'aiderait, comme il aide les aigles,

A m'élever à Dieu, mieux que ces froides règles!

Ces hommes sont heureux cependant sous ces lois; Ils suivent sans détours leur route. Ah! je le crois : Ils n'ont pas respiré l'air de feu des tempêtes ; L'ombre de ces arceaux couvrit toujours leurs têtes; De Dieu seul, de sa loi, leur souvenir est plein; Ils n'ont point à couver un foyer dans leur sein, A tuer leur pensée, à tromper, à sourire En cachant dans leur main l'aspic qui la déchire; Leur jour n'a pas une ombre et leur cœur pas un pli; Mais moi, Seigneu r, mais moi ! . . . Mon Dieu , l'oubli, l'oub

SIXIÈxME ÉPOQUE. 241

Même maison, 25 juillet 1797

Ah! je me doutais bien que la fausse apparence Aurait jusqu'au tombeau terni notre innocence, Qu'on ne croirait jamais qu'en un même séjour Deux cœurs dans le désert, couvant deux ans l'amour, Se fussent conservés purs, seuls, sans autre garde Que l'œil toujours présent de Dieu qui les regarde! Ce soupçon est écrit pour moi sur tous les fronts; Leur sainte charité m'épargne les alTronts : Mais, malgré la douceur que leur parole affecte, On voit qu'à leur vertu ma présence est suspecte , Qu'on me craint, qu'on m'évite, et que je suis pour eux Un objet de dégoût, comme un pauvre lépreux. Partout où je parais, j'étends ma solitude; Seul au pied des autels, aux repas, à l'étude, Dans les délassements du soir plus seul encor. Dès que mon pas résonne au bout du corridoi-, La conversation cesse, et tout front est sombre; On se range , on s'écarte , on fait place à mon ombre ; Chacun devant mes yeux détourne un œil glacé. Et le bruit ne reprend qu'après que j'ai passé : Et moi, baissant la tête, et sans un cœur qui m'aime, Je passe en m'efifaçant, tout honteux de moi-même. Oh! qu'un regard ami pourtant m'eût fait de bien! Peut-être aussi mon cœur a-t-il voilé le mien; v. 16

rciit-('ti'c que la flamme en mon sein amortie A dévoré d'un Jet toute ma s\mpatliie, Et que mon œil de marbre, incapable d'aimer, Eteint tout sentiment qui Aoudrait s'allumer!

Août 1797, Grenoble.

L'évéque enfin m'a dit : -< .l'îd)rége votre épreuve,

Mon lils; de serviteurs ma pauvre Église est veuve;

La vieillesse, le glaive, ou l'inlidélité,

Des pasteurs de uion peuple, hélas! ont limité

Le nombre insutiisant déjà pour ses misères;

L'herbe croit sur le seuil de tous mes presbytères;

Chaque jour de l'année , une paroisse en deuil ,

Où l'enfance est sans père et la mort sans cercueil,

Vient me redemander Thomme de l'Évangile.

Je pourrais vous donner à choisir entre mille;

Mais vous n'ignorez pas, mon enfant, que sur nous

Le monde, avec raison, veille d'un œil jaloux;

Qu'il veut, pour toucher Dieu, les mains chastes des anges

11 a couru sur vous, mon fils, des l)ruits éti'anges ;

Je veux les ignorer. Votre fidélité,

Si vous fûtes un jour faible, a tout racheté;

Le repentir, semblable au charbon d'Isafe ,

Eu consumant le cœur renouvelle la \ie;

Mais l'ombre du passé ne doit jamais ternir

Le ministre da ciel ; nul mortel souvenir

Dans le prêtre de Dieu ne doit rappeler l'homme :

Du seul nom de pasteur il convient qu'on le nomme;

Que son nom d'ici-bas dans l'autre soit perdu;

Qu'il paraisse du ciel à l'autel descendu,

Et que l'éloisinement, le mystère et la grâce,

De ses pas dans la vie aient effacé la trace.

« 11 est, au dernier plan des Alpes habité. Un village à nos pas accessible en été, Et dont pendant huit mois la neige amoncelée Ferme tous les sentiers aux fils de la vallée. Là, dans quelques chalets sur les pentes épars, Quelques rares tribus de pauvres montagnards, Dans des champs rétrécis qu'ils disputent à l'aigle, Parmi les châtaigniers sèment l'orge et le seigle. Dont le pâle soleil de l'arrière-saison Laisse à peine le temps d'achever la moisson. Le Dieu de l'indigent vous donne ce royaume : Son autel est de bois, et n'a qu'un toit de chaume; Mais mieux que sur l'autel de luxe éblouissant Aux mains jointes du peuple et du prêtre il descend. Il se souvient encor que son humble lumière, Avant l'orgueil du temple, éclaira la chaumière; Et ces âmes des champs, toutes du même prix, Il vous les comptera là-liaut. Allez, mou fils! "

2i4 JûCELYN.

17 septembre 1797.

J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes, J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes. Bénissez-moi, Seigneur! que mon cœur, consumé Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé , Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume, Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume; Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous, Tous au lieu d'un seul être, et cet être dans tous!

LETTRE xi SA SŒUR.

Du village de Valneige, mai 1798.

>ra sœur! Oh! quel doux t^mps ce doux nom me rappelle 1 Tendre couple buvant à la même mamelle , Que notre Jeune mère, en se pcncliant sur nous, Asseyait et berçait sur les mêmes genoux ! Ma sœur! Oh! laisse-moi l'effacer pour l'écrire, Ce nom que mon regard n'est jamais las de lire , Ce nom que j'écrirais du soir au lendemain , Si je laissais mon cœur s'écouler sous ma main ! Oh ! ce nom si longtemps muet à mon oreille , Combien de cendre éteinte en mon àme il réveille! Toute cette moitié froide et morte du cœur Retrouve à ce doux nom son monde intérieur, Monde de sentiment, d'amour et d'innocence. Où , comme en im berceau. Dieu couve notre enfance ; Dont le regret cuisant nous poursuit; où plus tard L'œil se voile de pleurs en tournant un regard.

Ma mère! Est-il bien vrai? Dieu nous rend notre mère (Les vents ont sous sa voile aplani l'onde amère),

Toi, ton mari, vous tous! tous rendus par les flots; Plus trois petits enfants pondant l'exil éelos. Connue ces passereaux que dans notre jeune âge Nous trouvâmes un jour sous l'arbre après l'orage, Que du rameau eassé notre main reeueillit, Kt qu'en ton tablier tu rapportas du nid.

IMais tu ne m'as pas dit assez sur eux, sur elle.

Oh! sur elle surtout! l\Ia mémoire Iklèle

La voit bien à travers le lointain souvenir,

Telle qu'à mon départ je la vis me bénir.

Telle qu'une exceptée, aucune créature

ISe me laissa dans l'œil plus céleste figure.

Mais, dis-moi, rien n'a-t-il changé sur sesbeaux traits?

Le temps, le long exil, ses soucis, ses regrets,

Des vents plus froids ont-ils passé sur ce visage

Sans laisser, comme au ciel, trace de leur passage?

Son œil a-t-il toujours ce tendre et chaud rayon ,

Dont nos fronts ressentaient la tiède impression?

Sur sa lèvre attendrie et pâle , a-t-elle encore

Ce sourire toujours mourant ou près d'éclore?

Son front a-t-il gardé ce petit pli rêveur

Que nous baisions tous deux pour l'effacer, ma sœur.

Quand son âme, le soir, au jardin, recueillie,

Nous regardait jouer avec mélancolie?

Les séparations et les longs désespoirs

N'ont-ils pas éclairci, dis-moi, ses cheveux noirs.

Ni blanchi sur son front ces deux boucles de soie

Où sa tempe pensive et profonde se noie?

Sa voix a-t-elle encor ce doux timbre d'argent ,

Ces caresses de sons sur des lèvres nageant,

D'où notre nom tombait et résonnait si tendre ,

Que souvent ma pensée en rêve croit l'entendre?

Et puis, te serre-t-elle encor contre son sein,

Ainsi qu'elle faisait quand il était trop plein?

Du matin et du soir sa pieuse caresse,

Ma sœur, te donne-t-elle aussi la même ivresse?

Sens-tu , rien qu'à poser ton front sur ses genoux ,

Ces extases du ciel qui descendaient sur nous?...

Mon amour t'interroge avec inquiétude :

Car les traits de sa main , dont j'ai tant l'iiabitude,

Dans ce peu de mots d'elle à ta lettre ajouté,

Tromperaient l'oeil d'un fils-, j'aurais presque douté.

Si la main ne s'était révélée aux paroles.

" Tu te fais, diras-tu, des symptômes frivoles! »

Peut-être; mais à l'œil longtemps sevré d'un fils,

Hélas ! tout est symptôme et peur, tout est sans prix ;

Il veut tout retrouver d'une tète si chère!

Le moindre trait de plume, ah ! c'est encor sa mère !

S'il voit dans l'écriture un signe de langueur,

Il craint qu'un changement n'altère aussi le cœur,

Que ces traits affaissés, que son œil étudie,

>ie révèlent au fond tristesse ou maladie.

Dis-moi que de sa main cette altération

IN'était que du bonheur la tendre émotion !

Et maintenant il faut que ma plume décrive La demeure sauvage où Dieu veut que je vive.

A'ous (levez, dites-vous, savoir où me trouver. Quand d'un frère ou d'un fils votre cœur veut rcver, Afin qu'en se cherchant, nos âmes réunies Hantent les mêmes hords, vivent des mêmes vies. 0 mes anges absents, suivez-moi donc des yeux; Je vais vous raconter la maison et les lieux.

Sur un des verts plateaux des Alpes de Savoie,

Oasis dont la roche a fermé toute voie ,

Où l'homme n'aperçoit, sons ses yeux effrayés,

Qu'ahime sur sa tête et qu'abîme à ses pieds,

La nature étendit quelques étroites pentes

Où le granit retient la pierre entre ses fentes.

Et ne permet qu'à peine à l'arbre d'y germer,

A l'homme de gratter la terre et d'y semer.

D'immenses châtaigniers aux branches étendues

V cramponnent leurs pieds dans les roches fendues,

Et pendent en dehors sur des gouffres obscurs.

Comme la giroflée aux parois des vieux murs ;

On voit à mille pieds, au-dessous de leurs branches,

La grande plaine bleue avec ses routes blanches.

Les moissons jaune d'or, les bois comme un point noir,

Et les lacs renvoyant le ciel comme un miroir;

La toise de pelouse , à leur ombre abritée ,

Par la dent des chevreaux et des ânes broutée ,

Épaissit sous leurs troncs ses duvets fins et courts.

Dont mille filets d'onde humectent le velours,

Et pendant le printemps, qui n'est qu un court sourire,

Enivre de ses fleurs le vent qui les respire.

Des monts tout blancs de neige encadrent l'horizon,

Comme un mur de cristal , de ma haute prison , Et , quand leurs pics sereins sont sortis des tempêtes, Laissent \oir un pan bleu de ciel pur sur nos tètes. On n'entend d'autre bruit, dans cet isolement. Que quelques voix d'enfants, ou quelque bêlement De génisse ou de chèvre au ravin descendues , Dont le pas fait tinter les cloches suspendues; Les sons entrecoupés du nocturne Angélus, Que le père et l'enfant écoutent les fronts nus, Et le sourd ronflement des cascades d'écume, Auquel, en l'oubliant, l'oreille s'accoutume. Et qui semble, fondu dans ces bruits du désert, La basse sans repos d'un éternel concert.

Les maisons , au hasard sous les arbres perchées , En groupes de hameaux sont partout épanchées. Semblent avoir poussé , sans plans et sans dessein , Sur la terre, avec l'arbre et le roc de son sein; Les pauvres habitants, dispersés dans l'espace, Ne s'y disputent pas le soleil et la place. Et chacun sous son chêne, au plus près de son champ, A sa porte au matin et son mur au couchant. Des sentiers où des bœufs le lourd sabot s'aiguise Mènent de l'un h l'autre , et de là vers l'église, Dont depuis deux cents ans à tous ces pieds humains Le baptême et la mort ont frayé les chemins.

Elle s'élève seule au bout du cimetière Avec ses murs épais et bas, verdis de lierre, Et ses ronces grimpant en échelle, en feston,

Jusqu'au chaume moussu qui lui sert de fronton. On ne peut distinguer cette ciiauniière sainte Qu'au plus grand al)and()n du petit clunnp d'enceinte, Où le sol des tombeaux, par la jnort cultivé, IVoffre qu'un tertre ou deux tous les ans élevé. Que recouvrent bientôt la mauve et les orties. Premières fleurs toujours de nos cendres sorties , Et qu'à rhuml)le clocher qui surmonte les toits. Et s'ouvre aux quatre vents pour répandre sa voix.

Ma demeure est auprès; ma maison isolée Par l'ombre de l'église est au midi voilée , Et les troncs des noyers qui la couvrent du nord Aux regards des passants en dérobent l'abord. Des quartiers de granit que nul ciseau ne taille. Tels que l'onde les roule, en forment la muraille : Ces blocs irréguliers, noircis par les hivers, De leur mousse natale y sont encor couverts; La joubarbe, la menthe, et ces fleurs parasites Que la pluie enracine aux parois décrépites, Y suspendent partout leurs panaches tlottants, Et les font comme un pré reverdir au printemps. Trois fenêtres d'en haut, par le toit recouvertes, Deux au jour du matin , l'autre au couchant ouvertes, Se creusant dans le mur comme des nids pareils, Reçoivent les premiers et les derniers soleils ; Le toit, qui sur les murs déborde d'une toise, A pour tuiles des blocs et des pavés d'ardoise, Que d'un rebord vivant le pigeon bleu garnit, Et sous les soliveaux l'hirondelle a son nid.

Pour défendre ce toit des coups de la tempête , Des quartiers de granit sont posés sur le faite; Et, faisant ondoyer les tuiles et les bois, Au vol de l'ouragan ils opposent leur poids.

Bien que si haut assise au sommet d'une chaîne,

Son horizon borné n'a ni grand ciel ni plaine :

Adossée au penchant d'un étroit mamelon.

Elle n'a pour aspect qu'un oblique vallon

Qui se creuse un moment comme un lac de verdure,

Pour donner au verger espace et nourriture;

Puis, reprenant sa pente et s'y rétrécissant.

De ravins en ravins avec les monts descend.

Les troncs noirs des noyers, un pan de roche grise,

L'herbe de mon verger, les murs nus de l'église ,

Le cimetière avec ses sillons et ses croix ,

Et puis un peu de ciel, c'est tout ce que je vois.

Mais combien, au regard du peintre et du poëte, En vie, en mouvement, la nature rachète Ce qu'elle a refusé d'espace à l'horizon! Une cascade tombe au pied de la maison , Et le long d'une roche, en nappe blanche et fine, Y joue avec le vent, dont un souffle l'incline ; \ joue avec le jour, dont le rayon changeant Semble s'y dérouler dans ses réseaux d'argent, Et, par des rocs aigus dans sa chute brisée. Aux feuilles du jardin se suspend en rosée. Légère, elle n'a pas ce bruit tonnant et sourd Qu'en se précipitant roule un torrent plus lourd;

Elle n'a qu'une plainte intermittente et douce, Selon (iii'clk' rencontre ou la pierre ou la mousse, Que le veut faible ou fort la fouette à ses parois. Lui prête ou lui retire ou lui rend plus de voix ; Dans les sons incuaux que son onde module Chaque soupir de l'àme en note s'articule; Harpe toujours tendue , où le vent et les eaux Rendent dans leurs accords des chants toujours nouveai Et qui semble la nuit, en ces notes étranges, L'air sonore des cieux froissé du vol des anges. Maintenant vous avez mon horizon dans l'œil : Demain vous passerez, ma sœur, mon pauvre seuil.

SUITE DE LA LETTRE A ^A SŒLll.

Yalneige, 3 mai 1798.

Une cour le précède, enclose d'une haie Que ferme sans serrure une porte de claie. Des poules, des pigeons, deux chèvres, et mon chien. Portier d'un seuil ouvert et qui n'y garde rien, Qui jamais ne repousse et qui jamais n'aboie, Mais qui flaire le pauvre et l'accueille avec joie; Des passereaux montant et descendant du toit , L'hirondelle rasant l'auge où le cygne boit; Tous ces hôtes, amis du seuil qui les rassemble, Famille de l'ermite , y sont en paix ensemble : Les uns couchés à l'ombre en un coin du gazon. D'autres se réchauffant contre un mur au rayon ; Ceux-ci léchant le sel le long de la muraille. Et ceux-là becquetant ailleurs l'herbe ou la paille; Trois ruches au midi sous leurs tuiles; et puis Dans l'angle, sous un arbre, au nord, un large puits Dont la chaîne rouillée a poli la margelle. Et qu'une vigne étreint de sa verte dentelle :

Voilà tout le tnbloaii. Sept inarclics d'escalier Sonore, chancelant, conduisent au palier, Qu'un avant-toil dclend du \ent et de la neiiic, Et que de ses réseaux nn yieux lierre protège; Là, suspendus le jour au clou de mon loyer, Mes oiseau.v familiers chantent pour m'égayer.

Jusqu'ici, 2;rAce aux lieux, au ciel, à la nature, Ton doux regard de sœur sourit à ma peinture; Ta tendre illusion dure encor : mais, hélas 1 Si tu veux la garder, ô ma sœur, n'entre pas!... Mais non, pour vos deux cœursje n'ai point de mystère: Pourrais-je devant vous rougir de ma misère? Entrez, ne plaignez pas ma riche pauvreté : Ces murs ne sentent pas leur froide nudité !

Des travaux journaliers voilà d'abord l'asile j

Où le feu du foyer s'allume, où Marthe file;

Marthe, meuble vivant de la sainte maison ,

Qui suivit dans le temps son vieux maître en prison^

Pauvre fille, à ces murs trente ans enracinée,

Partageant leur prospère ou triste destinée,

Me servant sans salaire et pour l'honneur de Dieu,

Surveillant à la fois la cure et le saint lieu^

Et qui, voyant de Dieu l'image dans son maître,

Croit s'approcher du ciel en vivant près du prêtre^

Quelques vases de terre, ou de bois, ou d'étain^

Où de Marthe attentive on voit briller la main ;

Sur la table un pain noir sous une nappe blanche ^

Dont chaque mendiant vient dimer une tranche.

Des grappes de raisin , que Marthe fait sécher, De leur pampre encor vert décorent le plancher; La sève en hiver même y jaunit leurs grains d'ambre. De ce salon rustique ou passe dans ma chambre; C'est celle dont le mur s'éclaire du couchant. Tu sais que pour le soir j'eus toujours du penchant, Que mon ftme un peu triste a besoin de lumière, Que le jour dans mon cœur entre par ma paupière , Et que j'aimais tout jeune à boire avec les yeux Ces dernières lueurs qui s'éteignent aux cieux. La chaise où je m'assieds, la natte où je me couche, La table où je t'écris, Tàtrc où fume une souche^ Mon bréviaire vêtu de sa robe de peau , Mes gros souliers ferrés , mon bâton , mon chapeau , Mes livres pèle-mèle entassés sur leur planche, Et les fleurs dont l'autel se pare le dimanche. De cet espace étroit sont tout l'ameublement^

Tout! oh! non! J'oubliais son divin ornement, Qui surmonte tout seul mon humble cheminée , Ce Christ, les bras ouverts et la tète inclinée ^ Cette image de bois du Maître que je sers , Céleste ami, qui seul me peuple ces déserts; Qui, lorsque mon regard le visite à toute heure ,• Me dit ce que j'attends dans cette âpre demeure, Et, recevant souvent mes larmes sur ses pieds. Fait resplendir sa paix dans mes yeux essuyés. Ce Christ! tu le connais; c'est celui que ma mère Colla dans l'agonie aux lèvres de mon père; C'est celui que plus tard moi-même en un grand jour

i!o(î JOCELYN.

Au pur saug dun martyr je teignis à mou tour. D'autres lèvres eneore il conserve la trace, Et Dieu sait de combien de pitié je l'embrasse !

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