EPILOGUE
Je reviens sur sa vie, et j'ai peine à comprendre Comment il a vécn comme un autre ses jours, Après avoir noyé tant d'àmc dans leur cours. J'aurais cru qu'une mort précoce et volontaire Aurait déraciné cet homme de la terre, Ou que son front, chargé de mystère et d'ennui. Aurait jeté toujours une ombre devant lui.
Il n'en fut pas ainsi; j'en bénis Dieu 1 Sa vie.
Quoique troublée au fond, ne parut point tarie;
Elle continua de couler doucement,
Sans devancer jamais sa pente d'un moment,
Et sans rendre son eau plus trouble ou plus amère
Pour celui qui regarde ou qui s'y désaltère ;
La douleur qu'elle roule était tombée au fond.
Je ne soupçonnais pas même un lit si profond :
Nul signe de fatigue ou d'une ame blessée
j\e trahissait en lui la mort de la pensée ;
Son front, quoique un peu grave, était toujours serein ;
On n'y pouvait rêver la trace d'un chagrin
Qu'au pli que la douleur laisse dans le sourire,
A la compassion plus tendre qu'il respire,
Au timbre de sa voix ferme dans sa langueur.
Qui répondait si juste aux fêlures du cœur.
11 se fit de la vie une plus mâle idée :
Sa douleur d'un seul trait ne l'avait pas vidée;
Mais, adorant de Lieu le sévère dessein,
Il sut la porter pleine et pure dans son sein,
Et, ne se hâtant pas de la répandre toute.
Sa résignation l'épancha goutte à goutte ,
MH JOCELYN.
Selon la circonstance et le besoin cVautnii, Pour tout vivifier sur terre autour de lui.
S'il poursuivit ainsi son chemin jusqu'au terme, C'est qu'en ses saintes mains le bâton était ferme ; C'est que sa tendre foi, qui rayonnait d'espoir, Dorait le but d'avance et le lui faisait voir; L'heure dont on est sûr de tant de confiance S'attend sans amertume et sans impatience ; Dans les chemins connus on marclie à petits pas , Et, quand on sait le terme, on est moins vite las.
Et puis les demi-cœurs et les faibles natures Meurent du premier coup et des moindres blessures ; Mais les âmes que Dieu fit d'un acier plus fort. De l'ardeur du combat vivent jusqu'à la mort; De leur sein déchiré leur sang en vain ruisselle; Plus il en a coulé, plus il s'en renouvelle, Et souvent leur ])lessure est la source de pleurs D'où le baume et l'encens distillent mieux qu'ailleurs.
J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres De ces monts où le bois est dur comme les marbres , De grands chênes blessés, mais où les bûcherons, Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs : Le chêne, dans son nœud la retenant de force, Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce. Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur, L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur !