I.l\ RE VII
trela mésalliance de leur roi. Ils s'égayèrent sur te compté tm des nouveaux époux, les appelant Godrik el Godive, et em- 1(03. ployanl ces noms de la langue saxonne comme dos sobriquets de dérision ' : «Henri le savait el l'entendait, dit un <• ancien chroniqueur, niais il affectait d'en rire aux éclats, « cachant adroitement son dépit -. » Lorsque le due Robert eut débarqué en Normandie, l'irritation des mécontents prit un caractère plus grave : beaucoup de seigneurs anglonormands passèrent la mer pour aller soutenir les droits du frère dépossédé , ou lui envoyèrent des messages. Ils l'invitaient à presser son débarquement en Angleterre, et l'assuraient de leur fidélité, selon le pacte conclu autrefois avec Guillaume le Roux3. En effet, à l'arrivée de Robert, son armée se grossit rapidement d'un grand nombre de barons et de chevaliers; mais les évoques , les simples hommes d'armes et les Anglais de naissance demeurèrent dans le parti du roi'*. Les derniers surtout, suivant leur viril instinct de haine nationale, désiraient ardemment que les deux factions en vinssent aux mains. Il n'y eut point de combat au débarquement, parce que Robert aborda sur la côte de Hants, pendant que son frère l'attendait sur celle de Snssex. Il fallait quelques jours aux deux armées pour arriver à la rencontre l'une de l'autre, et les moins fougueux parmi les Normands des deux partis , profitant de
1 Omnes palam contumeliis dominum inurere, Godiicum eum et comparem Godilham appelantes. (Willehn. Malmesb., de Gest. reg. angl. lib. v, apud rer. aiiL'Iie. Script., p. 156, éd. Savile.) — Vocanles eum Golrijeh Godefayr. (Henrici Knyghlon. de Event. Angl., lib. h, apud bist. angl. Script., t. II, col. 2375, éd. Selden.);
- Audiebal haec ille, et formidabiles cacbinnos, iram differens, ojicicbal. (Willem. Malmesb., loc. supr. cit.)
3 Rcgnum illi promit tentes. ( Florent. Wigorn. chron., p. 650.)
• Episcopi, milites gregarii, et Angli. (Florent. Wigorn. chron. , p 650.
no-2 l'intervalle, s'entremirent et apaisèrent cette querelle de iio3. parents et de compatriotes '. Il fut décidé que Robert renoncerait encore une fois à ses prétentions sur le royaume d'Angleterre , pour une pension annuelle de deux mille livres d'argent, et que les confiscations faites par le roi sur les amis du duc, et par le duc sur les amis du roi, seraient gratuitement restituées 2.
uo3. Ce traité priva les Anglais de l'occasion de satisfaire impunément leur aversion nationale contre leurs vainqueurs, et de tuer des Normands à l'abri d'une bannière normande. Mais, peu de temps après, cette occasion s'offrit de nouveau et fut avidement saisie. Robert de Relesme, l'un des comtes les plus puissants en Normandie et en Angleterre, fut cité à l'assemblée générale, tenue dans le palais du roi, pour répondre sur quarante-cinq chefs d'accusation 3. Robert comparut, et demanda, suivant l'usage, la faculté d'aller librement prendre conseil avec ses amis sur ses moyens de défense4: mais, une fois hors de l'assemblée, il monta vite à cheval et gagna l'un de ses châteaux forts. Le roi et les seigneurs, qui attendirent vainement sa réponse, le déclarèrent ennemi public, à moins qu'il ne revînt se présenter à la prochaine cour3. Mais Robert de Relesme, se préparant à la guerre, garnit de munitions et d'armes ses châteaux d'Arundel et de Tickehill , ainsi que la citadelle de Shrewsbury qu'il avait en garde. Il fortifia de même Rridgenorth, sur la frontière du pays de Galles 6 ; et c'est vers
1 Verum sapientiores utriusque partis, habito inter sesalubriter consilio... (Florent. Wigorn. chron., p. 680.)
2 Ibid.
3 xi. v reatus in faclis seu diclis. (Order. Vital. Hist. ecclesiasl. , lib. xi, apud Script, rer. normanii., p. 806 )
4 Licenliam, ut moris est, eundi ad consilium cum suis. (Ibid.) ■ Nisi ad judicium rectitudinem facturus remeuret. ( Ibid.)
6 Ibid.
ce dernier point que l'armée royale si1 mil en marche pour w«s l'atteindre.
Il y avait trois semaines que le roi Henri assiégeait Brid-
genorth, quand les comtes et les barons normands entreprirent de taire cesser la guerre, et de réconcilier Robert de Belesme avec ce roi. « Car ils pensaient, dit un vieil « historien, que la victoire du roi sur le comte Robert lui « donnerait le moyen de les contraindre tous à plier sous « sa volonté '. «Ils vinrent en grand nombre trouver Henri, et lui demandèrent une conférence, ou, comme on s'exprimait alors en langue française, un parlement pour traiter de la paix. L'assemblée se tint dans une plaine auprès du camp royal2. Il y avait sur le coteau voisin un corps de trois mille Anglais , qui , sachant ce dont il était question dans la conférence des chefs normands , s'agitaient beaucoup , et criaient 3 : « 0 roi Henri , ne les crois pas , ils « veulent te tendre un piège ; nous sommes là , nous t'as- « sisterons, et livrerons l'assaut pour loi; ne fais point de « paix avec le traître, que tu ne le tiennes vif ou mort4.» Pour cette fois les Normands ne réussirent point dans leur tentative de conciliation ; le siège de Bridgenorth fut poussé vivement, et la forteresse prise; celle de Shrevvsbury le fut ensuite , et Robert de Belesme , réduit à capituler, fut déshérité et banni5.
La vanité des Anglais de race enrôlés sous la bannière royale pouvait être flattée de leurs succès militaires contre les Normands insurgés , mais la nation entière n'en retirait
1 Si rex magnificum comitem... subegerit... omnes nos ut imbelles ancillas amodo eonculcabil. (Order. Vital. Uist. ecclesiast., ]ib. i.i, apud Script, rer. normann., p. 806.)
2 In medio campo colloquium de pace... fecerunt. (Ibid., p. 807.)
3 Ad regera vociferaudo clamabanl. (Ibid.)
4 Domine rex... noli prodiloribus istis credere. (Ibid.)
5 Ibid.
Ho3. aucun soulagement : et, si elle se vengeait de quelques-uns de ses ennemis, c'était au profit d'un autre ennemi. Quoique le roi eût épousé une femme Saxonne , et malgré le sobriquet saxon que lui donnaient les chefs normands , il était Normand dans le cœur. Son ministre favori, le comte de Meulan, se faisait remarquer, entre tous les autres dignitaires étrangers, par sa haine contre les indigènes1. Il est vrai que la voix populaire surnommait Mathilde la bonne reine y elle conseillait, disait-on, au roi d'aimer le peuple; mais les faits ne révèlent aucune trace de ces conseils ni de son influence2. Voici comment la chronique saxonne du monastère de Peterborough prélude au récit des événements qui suivirent le mariage si désiré de Henri et de la nièce d'Edgar : « Ce n'est pas chose facile que de racona ter toutes les misères dont le pays fut affligé, cette année, « par les tributs injustes et sans cesse renouvelés. Partout « où voyagea le roi, les gens de sa suite vexèrent le pauvre « peuple, et commirent en plusieurs lieux des meurtres et « des incendies... :i.» Chaque année qui succède à l'autre dans la série chronologique est marquée par la répétition des mêmes plaintes, énoncées à peu près dans les mêmes termes, et cette monotonie donne une couleur plus sombre
\ io5. au récit. . . « L'année 1 105 fut grandement malheureuse , à « cause de la perte des récoltes, et des tributs dont la levée
1 Prœfatus cornes ncc Anglos diligere... (Eudmeri llisl. nov., p. 94, éd. Selden.)
2 Mold the gode quecne gaf in conseile , To luf his foie...
( Robert of Brunne's chron., p. 98, éd. Hearne.)
— Rol/eil of Gloucesler's ehron., p. 193, éd. Hearne.
3 tfaud facile explicuï possunt liujiis lernp mUeriae... qiiaeumqiie... re\ ivit... familia ejûs populum irrfelicem oppressif, subinde... incendia et Iiomieidia exercebant. (Cliron. saxon., éd. Gibson, p. 212 )
t< nr cessa point'. L'année 1 1 10 fui pleine de misères, à no:;, «cause de la mauvaise saison, et des impôts que le roi « exigea pour la doi de sa fille... 2. » Cette tille, nommée Mathilde, comme sa mère, et qui avait alors cinq ans, fut mariée à Henri , cinquième du nom, empereur d'Allemagne. « Tout cela, dit la chronique saxonne, coûta cher à la nation anglaise 3. »
Ce qui lui coûta cher encore, ce fut une invasion que le <noo. roi Henri entreprit contre son frère, le duc de Normandie. Personnellement, Henri n'avait aucun motif pour rompre le premier la paix qui existait entre Robert et lui , depuis que ce dernier avait renoncé à toute prétention sur le royaume d'Angleterre. Il y avait peu de temps que le duc était venu visiter son frère comme un ami de cœur; et même , en retour de l'hospitalité qu'il reçut alors , il avait fait don à sa belle-sœur Mathilde des mille livres de pension que le roi devait lui payer, aux termes de leur traité de paix \ Cet acte de courtoisie n'était pas le seul bon office que Henri eût éprouvé de la part de son frère aîné, l'homme le plus généreux et le moins politique de cette famille. Anciennement, lorsque Henri était encore sans terres et mécontent de sa condition , il avait essayé de s'emparer du mont Saint-Michel en Normandie5; Robert et Guillaume le Roux l'y assiégèrent, et, le serrant de près, le réduisirent à manquer d'eau. L'assiégé fit prier ses frères de ne pas lui dénier la libre jouissance de ce qui appartient à tous les hommes, et Robert, sensible à cette plainte, or-
1 Hicannus fuit valde calamilosus. (Ibid., p. 213.)
2 Per tributa quae rex erogavit, in flliœ dotcm. ( Ibid., p. 216.)
3 Totum hoc care conslitit Ang orirm terrae. ( Ibid., p. 220.)
4 Rcgiriœ induisit. (Order. Vital. Hist. ecelesiast., lib. xi, apud Script. rer. normann., p. 805.)
B Infrendens quod nil sibi de terris impertiebalur. (Thomas Rudborne Hist. major, winton. ; Anglia sacra, 1. 1, p. 263.)
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H06. donna à ses soldats de laisser ceux de Henri se pourvoir d'eau. Mais alors Guillaume le Roux s'emporta contre Robert : « Vous faites preuve d'habileté en fait de guerre, « lui dit-il, vous qui fournissez à boire à l'ennemi; il ne « manque plus que de lui donner aussi des vivres ' .^Quoi ! c< répliqua vivement le duc, devais-je laisser un frère périr « de soif? et quel autre frère aurions-nous , si nous le « perdions 2 ? »
Le souvenir de ce service et de cette affection fraternelle s'évanouit du cœur de Henri aussitôt qu'il fut roi. Il cher*cha de toute façon à nuire à Robert , et à profiter même contre lui de son caractère insouciant et facile jusqu'à l'imprudence. Cette disposition d'esprit rendait le duc de Normandie malhabile à gouverner ses affaires, Beaucoup d'abus et de désordres s'introduisaient dans son duché ; il y avait une foule de mécontents, et la légèivté naturelle à Robert l'empêchait de les apercevoir, ou sa douceur de les punir. Le roi Henri se prévalut avec art de ces circonstances pour s'entremettre dans les querelles des Normands avec leur duc, d'abord sous le personnage de conciliateur; puis , quand les discordes recommencèrent, il leva le masque, et se déclara protecteur de la Normandie contre le mauvais gouvernement de son frère3. Il somma Robert de lui céder la province en échange d'une somme d'argent. «Tu as le titre de seigneur, lui mandait- « il dans son message ; mais tu ne l'es plus réellement ; « car ceux qui doivent t'obéir se moquent de toi *. » Le
1 Bene scis aclitare guerram , qui bostibus prœbes aquœ copiani. (Willelm. Jlalmesb., deUest. reg. angl., lilj. iv.apud rer. unglic. Script , p. 121, éd. Savile.)
2 El quem alium habebimus, si eum aniiserinius? ( Ibid., p. 122.)
a Order. Vital. Hisl. eccksiast., lib. xi, apud Script, rer. noniiann., p. 820.
4 Dux quidem nominc tenus vocaris, sed a clienlibus tuià palam sub- ËUiinuris. ( Ibid.)
LIVKK VII. 888
dur, indigné de cette proposition, refusa d'y accéder; et no6. alors Henri Ier se mit à poursuivre à main armée la ruine de son frère ' .
Prés de partir pour la Normandie , il ordonna en Angleterre une grande levée d'argent, pour les frais de cette expédition ; et ses collecteurs de taxes usèrent de la plus ernelle violence envers les bourgeois et les paysans saxons3. Ils chassaient de leurs pauvres masures ceux qui n'avaient rien à donner ; ils en enlevaient les portes et les fenêtres , et prenaient jusqu'aux derniers meubles3. Contre ceux qui paraissaient posséder quelque chose on intentait des accusations imaginaires ; ils n'osaient se présenter en justice , et l'on confisquait leurs biens *. « Beaucoup de personnes, c< dit un contemporain , ne trouveraient rien de nouveau « dans ces griefs, sachant qu'ils existèrent durant tout le « règne de Guillaume , frère du roi actuel , pour ne pas « parler de ce qui se passa du temps de leur père. Mais, de « nos jours , il y avait un motif pour que ces vexations , « déjà anciennes, fussent encore plus dures et plus insup- « portables : c'est qu'elles s'adressaient à un peuple dé- « pouillé de tout , entièrement ruiné , et contre lequel on « s'irritait de ce qu'il n'avait plus rien à perdre 5. »Un autre écrivain de l'époque raconte que des troupes de laboureurs venaient au palais du roi ou sur son passage , et jetaient devant lui leurs socs de charrue , en signe de détresse , et
1 Ibid.
2 Nullus in collectoribus pietatis aut misericordia? respectus fuit, sed crudelis exactio super omnes desœvit. (Eadmeri Hist. nov., p. 83, éd. Selden.)
3 Aut a suis domunculis pelli, aut avulsis asportatisque ostiis domorum... (Ibid.)
< Aliis atque aliis miserabilibus modis affligi et cruciari... Nova et excogitata forisfacta objiciebantur... (Ibid.) 5 Ibid.
comme pour déclarer qu'ils renonçaient à cultiver leur terre natale1.
Le roi partit pour la Normandie, vainquit le duc Robert, et le fit prisonnier, avec ses amis les plus fidèles, dans une bataille livrée près du château de Tinchebray, à trois lieues de Mortain. Un incident remarquable de cette victoire , c'est que le roi saxon Edgar se trouva parmi les prisonniers 2. Après avoir renoncé à ses anciennes espérances pour son pays et pour lui-même, il était allé s'établir en Normandie , auprès du duc Robert , avec lequel il se lia d'affection, et qu'il accompagna même à la Terre- Sainte3. Il fut ramené en Angleterre, et le roi, qui avait épousé sa nièce , lui accorda une pension modique , de laquelle il vécut, jusqu'à ses derniers jours, au fond d'une campagne, dans l'isolement et l'obscurité *. Le duc Robert éprouva, de la part de son frère, un traitement plus rigoureux; il fut envoyé sous bonne garde au château de Cardiff, bâti sur la côte méridionale du pays de Galles, vis-àvis de celle de Glocester, dans un lieu récemment conquis sur les Gallois. Robert, séparé de l'Angleterre par le cours de la Saverne , jouit d'abord d'une sorte de liberté; il pouvait se promener dans la campagne et les forêts voisines ; mais un jour il tenta de s'évader, et saisit un. cheval; on le poursuivit, on le ramena en prison, et depuis lors il n'en sortit plus. Quelques historiens, mais du siècle
1 Qucrula mullitudo colonorum... pruetereunti (régi; fréquenter occursab.it, oblalis vomeribus, in signum deficientis agriculture. (Dialog. de Scaecario; Seldeni nota} ad Eadmeri Hist. nov., p. 216.)
- Chron. saxon., éd. Gibson, p. 214.
3 Ducem... quasi collactaneum fratrem diligebat. ( Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. x, apud Script, rer. normann., p. 778.)
'' Pedetentim pro ignavia... contemptui haberi cœpit... nunc remolus et tacitus, canos suos in agro censurait. (Willelni. Malmesb., deGesl. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p 103 , éd. Savile.)