‹ Œuvres complètesChapitre 6 sur 29 · VUE IV · texte numérisé non relu

VUE IV

la Tweed à l'Humber; mais Guillaume , el avec lui l'esclavage, régnail encore sur tout le pays du sud , sur les plus belles provinces, les plus riches et les plus grandes villes.

L'hiver approchait; les navires des Danois se mirent en station dans le golfe de l'Humber, aux bouches de l'Ouse et de la Tient. Leur armée et celle des Saxons libres attendaient le retour de la belle saison pour s'avancer vers le midi, faire rétrograder les conquérants, et confondre le roi Guillaume, comme disent les historiens du siècle1. Guillaume ne fut pas sans alarmes; la nouvelle de la prise d'York et de la déroute complète des siens l'avait transporté de douleur et de colère; il avait juré de ne point quitter sa lance qu'il n'eût tué tous les Northumbriens 2 ; mais , modérant son emportement , il voulut d'abord essayer la ruse , et envoya des messagers habiles à Osbiorn, le frère du roi Sven , commandant supérieur de la Hotte danoise. 11 promit à ce chef de lui faire tenir en secret une grande somme d'argent, et de lui laisser prendre librement des vivres pour son armée sur toute la côte orientale, s'il voulait, à la fin de l'hiver, mettre à la voile et s'éloigner sans combat3. Tenté par l'avarice, le Danois fut infidèle à sa mission et traître envers les alliés de son pays; à son grand déshonneur, disent les chroniques, il promit tout ce que demandait le roi Guillaume 4.

Guillaume ne se borna point à cette seule précaution ; après avoir enlevé sans bruit aux Saxons libres leur prin-

' Ut regem Gulibelnium eonfunderent. (Matlh. Weslnionast. , Flor. bislor. p. -2-26.) — Mail!). Paris., t. I , p. 6.

2 Juravit omnes Nortimbrenses una lancea se perempturum. (Roger, fie Hoved. Annal., pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 451, éd. Savilc.)

; Il sinepugna discederet, peracta hicoie. (Florent. Wigorn., Giron.,

1 Nod sine uiagno dedecore. (Ibid.)

1069. cipale force , il se tourna vers les Saxons de la contrée soumise , fit droit à quelques-unes de leurs plaintes, modéra rinsolence de ses hommes de guerre et de ses agents1, amollit par de minces concessions l'esprit faible du grand nombre, donna quelques bonnes paroles, et, en retour, se fit prêter de nouveaux serments et livrer de nouveaux

1070. otages2. Alors il marcha sur York, à grandes journées, avec ses meilleures troupes. Les défenseurs de la ville apprirent en même temps l'approche de la cavalerie normande et le départ des vaisseaux danois. Tout délaissés qu'ils étaient , et déchus de leurs meilleures espérances , ils résistèrent encore , et se firent tuer par milliers sur les brèches de leurs murailles s . Le combat fut long et la victoire chèrement achetée. Le roi Edgar se vit contraint de fuir, et ceux qui purent s'échapper comme lui le suivirent jusqu'en Ecosse. Malcolin , roi de ce pays , le reçut de nouveau avec bienveillance, et ouvrit un asile aux hommes de tout état qui émigraient du nord de l' Angleterre *.

Pour la seconde fois maître d'York , le conquérant ne s'y arrêta point; il fit continuer vers le nord la marche rapide de ses bataillons. Les étrangers se précipitèrent sur la terre de Northumbrie avec la frénésie de la vengeance3 ; ils incendièrent les champs en culture aussi bien que les hameaux et les villes, et massacrèrent les troupeaux comme les hommes6. Cette dévastation fut opérée avec

1 Cômpescens elationem suorum. (Mallh. Westmonast., Flor. hislor., p. 226.)

2 Fœdere caulius cuna omnibus confirmato. (Ibid.]

3 Ibid .

1 Omnes Anglos perfugas libenter recipiebat. (Matlb. Paris., 1. 1, p. 6.) :- lu Nordhimbriam efferato properavii animo. (Alured. Bcverlac. Annal, de gest. reg. Hrilann., lib. ix, p. 128, éd. Hearne.)

6 Totius regionis urnes, vicos, agros, et oppida conteri , et fruges jussit igné consumi. (Matth. Paris, t. I , p. 6.)

une sorte d'étude et sur un plan régulier, afin que les ioto. braves du nord, trouvant leur pays inhabitable, lussent contraints de l'abandonner et de se disperser en d'autres

lieux. Ils se retirèrent, soit dans les montagnes <jui tenaient encore leur nom de l'asile qu'y avaient jadis trouve les Cambriens, soit à l'extrémité des cotes de l'est, dans dc> marécages impraticables et sur les dunes de l'Océan. Là ils se firent brigands et pirates contre l'étranger, et furent accusés, dans les proclamations du conquérant, de violer la paix publique et de se livrer à un genre de vie infâme1. Les Normands entrèrent pour la seconde fois dans Durbam; et leur sommeil n'y fut plus troublé , comme l'avait été celui do Robert Comme.

Avant leur entrée dans cette ville , qui était pour eux la clef de tout le pays septentrional , l'évêque de Durham , Egbelwin > le même qui avait donné à Robert tics avertissements si mal suivis, s'était réuni aux principaux habitants pour s'enfuir, dit un ancien poëte anglais , dans des lieux où ne pourraient les atteindre ni Normand, ni Bourguignon, ni brigand, ni vagabond2. Emportant avec eux les ossements de ce saint Cuthbert , dont les Normands eux-mêmes croyaient avoir éprouvé la redoutable puissance, ils gagnèrent vers le nord, à l'embouchure de la Tweed, un lieu appelé Lindisfarn-ey, et plus vulgairement l'Ile Sainte3, espèce d'île plus peuplée de reliques

1 Ciim adhuc in sua serumna armis atqae fuga auderent... , in marilimorum praesidiorum remoliorusese receperunt, inhoneslas opespiralico latrocinio sibi contrahentes. (Willelm. Gemet. Hist. Normann., apud Script, rer. normann., p. 290.)

Sithen dred thei nolhiog of thefc ne of feloun That wcie wilh the kyrig Norman no Burgoloun.

(Peter Langlotl'sClironicie, as illuslred and improv'd by Boberl of Brunne, vol. I , p. 77, éd. Hearne.) 3 AJured. Beverlac. Annal, de gest. reg. Britann. , iib. ix, p. 129, éd. Hearne.

io7o. que d'hommes, qui , deux fois le jour, à la marée montante, était entourée par les eaux, et deux fois aussi, quand la mer baissait , se trouvait rejointe à la terre ferme. La grande église de Durham, abandonnée et restée sans gardiens, devint l'asile des Saxons blessés, pauvres et malades; ils y couchaient sur la pierre nue au nombre de plusieurs milliers , épuisés de misère et de faim ' .

L'armée conquérante, dont les corps de bataille couvraient un espace de cent milles , traversa dans tous les sens ce territoire , pour la première fois envahi par elle , et les traces de son passage s'y imprimèrent profondément. De vieux historiens racontent que, depuis l'Humber jusqu'à la Tyne , il ne resta pas une pièce de terre en culture, pas un seul village habité2. Les monastères qui avaient échappé aux ravages des païens danois , celui de Saint-Pierre auprès de la Wear, celui de Whitby, qu'habitaient des religieuses, furent profanés et incendiés3. Au sud du cours de l'Humber, si Ton en croit les mêmes narrateurs, le ravage ne fut pas moins terrible. Ils disent qu'entre York et la mer orientale, tout être vivant fut mis à mort, depuis l'homme jusqu'à la bête4, tout, excepté ceux qui se réfugièrent à Beverley, dans l'église de Saint- Jean-1' Archevêque. C'était un saint de race anglo-saxonne,

1 Spelunca erat paupernm, debilium, œgrotantium, qui illic déclinantes, lame ac morbo deficiebant. f Alured. Beverlac. Annal, de gesi. reg. Britann., lib. îx, p. 129, éd. Hearne.)

2 Nusquam villa inbabitata. ( Ibid., p. 128.)

Ghron. Jolian. Bromton, apnd liisl angl. Script., t. I, col. 966, éd. Selden. — Willelm. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lib- m, apud rer. anglic. Script., p. 271, éd. Savilc.

1 Ab bouline usque ad pecus periil quicumque repertusesl ab Eboraco usque ad mare orientale. (Alured. Beverlac. Annal, de gest. reg. Btïlann , lil). îx , p. 129 , éd. Heariiu.)

et, à L'approche des conquérants, un grand nombre 1070. d'hommes et de femmes accoururent, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, autour de l'église dédiée à leur bienheureux compatriote, afin que, se souvenant dans le ciel qu'il «'tait ne Saxon , il les protégeât , eux et leurs biens, contre la fureur de l'étranger.

Le camp des Normands était alors à sept milles de Beverley. et le bruit s'y répandit que l'église de Saint-Jean était le refuge des riches et le dépôt des richesses du pays. Quelques éclaireurs aventureux se détachèrent , sous la conduite d'un certain Toustain, pour courir les premiers au pillage*. Ils entrèrent à Beverley sans résistance , marchèrent vers le cimetière où se pressait la foule effrayée , et franchirent les barrières sans s'inquiéter du saint anglosaxon plus que de ceux qui l'invoquaient. Toustain, le chef de la bande , parcourant des yeux les groupes d'Anglais, aperçut un vieillard richement vêtu et portant des bracelets d'or, suivant la mode de sa nation2. Il galopa contre lui l'épée nue; le vieillard effrayé s'enfuit dans led'ise, et Toustain l'y poursuivit; mais à peine eut-il passe les portes , que son cheval, glissant sur le pave, s'abattit et le froissa dans sa chute 3. A la vue de leur capitaine à demi mort, les autres Normands tournèrent bride, et. l'imagination frappée, ils coururent, pleins d'effroi au camp raconter ce terrible exemple du pouvoir de saint Jean de Beverley. Au passage de l'armée , nul n'osa s'exposer de nouveau à la vengeance du bienheureux; et le territoire de son église, si l'on en croit la

1 Quidam milites rapinis ussueli. (Ibid.)

2 Auream in brachio armillam ferenlcm. (Ibid.)

3 Infra valvas ecelesiu-jam penefugiendo extinctum insequilur, càw ecce equus... (Ibid.)

1070. légende, resta seul couvert d'habitations et de fruits au milieu du pays dévasté 4 .

Guillaume, poursuivant les débris des Saxons libres, alla jusqu'au pied de la grande muraille romaine, dont les restes se prolongent encore de Test à l'ouest, depuis l'embouchure de la Tyne jusqu'au golfe de Solway. Il retourna ensuite vers York, où il fit apporter de Winchester la couronne d'or, le sceptre doré, le manteau doublé de fourrure et tous les autres insignes de la royauté anglaise • il les étala en grande pompe durant les fêtes de la Nativité , comme pour faire un défi aux hommes qui avaient combattu , quelques mois auparavant , pour le roi Edgar et leur pays2. Il n'y avait plus personne capable de répondre à cette provocation; un dernier rassemblement de braves fut dispersé sur les bords de la Tyne 3 ; et telle fut, dans la contrée du nord, la fin de la résistance , la fin de la liberté selon les Anglais , celle de la rébellion selon les Normands *.

Sur les deux rives de l'Humber, la cavalerie du roi étranger, ses comtes, ses baillis5, purent désormais voyager librement par les chemins et par les villes. La famine, comme une fidèle compagne de la conquête , suivit leurs pas : dès l'année 1067, elle avait désolé quelques pro-

1 Nec terra aliqua erat culta, excepto solo lerritorio beati Joannis Beverlaci. (Chron. Jolian. Bromton apucl hist. angl. Script., t. I, col. 966, éd. Selden.)

2 Ex civitate Guenta jubel adferri coronam aliaque oniamcnta regalia etvasa. (Ordcr. Vital. Hist. ecclesiast, lib. îv, apud Script, rer. normann., p. 5)5.)

3 Hostile collegium in angulo quodara regionis... paludibus uiulique munito. (Ibid.)

4 Seditionum tempestate parumper conquiescente. (Willelm. Gemet. Hist. Normann., apud Script, rer. normaim., p. 290.)

5 Ballivi, en français du temps bails ou baillifs, nom qui s'appliquait à plusieurs sortes d'officiers publics.

vinces, les seules qui alors eussent été envahies; mais, en io70. 1070 , elle s'étendit sur l'Angleterre entière 'j et se montra dans tonte son horreur, sur les terres nouvellement conquises. Los habitants de la province d'York et du territoire au nord d'York , après s'être nourris de la chair des chevaux morts que l'armée normande laissait sur les mules, mangèrent de la chair humaine2. Plus de cent mille personnes de tout âge périrent de misère dans cette contrée3. « C'était un affreux spectacle, dit un vieil anna- « liste , que de voir sur les chemins, sur les places publier ques , à la porte des maisons , les cadavres humains « r< >ngés de vers , car il ne restait personne pour les cou- « vrir d'un peu de terre 4. » Cette détresse n'était que pour les indigènes, et le soldat étranger vivait dans l'abondance; il y avait pour lui, au sein de ses forteresses, de vastes amas de vivres et de blé , et on lui en envoyait d'outre-mer au prix de l'or enlevé aux Anglais. Bien plus, la famine l'aidait à dompter entièrement les vaincus, et parfois, pour les restes du repas d'un valet de l'armée normande , le Saxon naguère illustre parmi les siens , maintenant flétri par la faim, venait se vendre, lui et toute sa famille, en servitude perpétuelle5. L'acte de vente s'inscrivait sur les pages blanches de quelque missel, où l'on peut retrouver aujourd'hui , à demi effacés , et

1 Normannis Angliam vastanlibus..., per totam Angliam, maxime per Nortliumbriam..., famés prœvaluit. (Florent. Wigorn. Chron., p. 636.)

2 Ul homines... carnem comederent humanam. (Ibid.)

3 Order. Vital. Hist. ecclesiast. , lib. iv, apud Script, rer. normann.,

p. "il 5.

' Neque enim supererat qui eahumo cooperiret, omnibus exlinclis vël gladio et lame. (Roger, de Hoved. Annal, pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 451 , éd. Savile.)

•s Alii in servitutem perpetuam se vendiderunt, dummodo qualitercumiiue miserabilem vilam suatentarent. { Ibid.)

10:0. servant de thème à la sagacité des antiquaires , ces monuments (U's misères d'un autre âge.

Le territoire situé d'un côté au nord , et de l'autre au sud de l'Humber, tout ravagé qu'il était, fut divisé entre les conquérants avec le même ordre qui avait présidé aux partages des terres méridionales. On fit plusieurs lots des maisons ou plutôt des ruines d'York ; car dans les deux sièges qu'avait soufferts cette ville, elle avait été tellement dévastée, que, plusieurs siècles après, les fondements des anciens faubourgs se voyaient encore en rase campagne, à plus d'un mille de distance '. Le roi Guillaume prit la plus grande partie des habitations qui restaient debout 2; les chefs normands se partagèrent le reste, avec les églises, les boutiques des marchands , et jusqu'aux bancs du marché à la viande, dont ils perçurent le loyer3. Guillaume de Garenne eut vingt-huit villages dans la seule province d'York, et Guillaume de Percy plus de quatre-vingts manoirs *. La plupart de ces domaines, dans le rôle dressé quinze ans plus tard, portent pour qualification ces simples mots : terre en friche 5. Tel fonds qui , au temps du roi Edward, avait produit 60 livres de rente, en produisait moins de cinq entre les mains de son possesseur étranger; et sur tel domaine où deux Anglais d'un rang élevé avaient vécu à l'aise, on ne trouva plus, après la conquête, que deux pauvres laboureurs esclaves , rendant à peine à

1 Constans lama est, aliquol villas esse uno ab Eboraco milliario, ubi aille tempora Gullielmi Notbi termini erant suburbaaarum redium.(Lclandi Colleclanea, vol. IV, p. 36.)

- Extrada ex D. B., apud rer. an^lic. Script., t. III, p. 774 , éd. Gale.

3 Cornes de Moritonio habet ibi xiv mansiones et n bancos in macello et ecclesiam Sanclae-Crucis. (Domcsday-book , vol. I, loi. 298 recto.)

• Ancient tenures of land , p. 6.

■'■ Omnia nunc wasta. (Domesday-bool< , vol. I, fol. 309 recto.) — Modo omnino sunt wasta. (Ibid.) — Ex maxima parte wasta. (Ibid.)

leur seigneur normand la dixième partie du revenu des 1070. anciens cultivateurs libres l.

De grands espaces de pays au nord d' York furent le partage du lias-Breton Allan , que les Normands appelaient Alain, et que ses compatriotes, dans leur langage celtique, surnommaient Fergan, c'est-à-dire le Roux -. Cet Alain construisit un château fort et des ouvrages de défense auprès de son principal manoir, appelé Ghilling, sur une colline escarpée qu'entourait presque de toutes parts la rivière rapide de Swale. Ceftte forteresse, dit un vieux récit , était destinée à le protéger, lui et les siens , contre les attaques des Anglais déshérités s. Comme la plupart des autres capitaines de l'armée conquérante, il baptisa d'un nom français le château qui devint sa demeure, et l'appela Riche-mont, à cause de sa situation élevée, qui dominait le pays d'alentour 4.

Toute l'île formée par l'Océan et les rivières, à la pointe la plus orientale de l'Yorkshire, fut le partage de Dreux Bruère , capitaine d'auxiliaires flamands. Cet homme épousa une parente du roi Guillaume, et la tua dans un accès de colère; mais, avant que le bruit de cette mort se fût répandu, il alla trouver le roi, et le pria de lui donner de l'argent en échange de ses terres, parce qu'il avait envie de retourner en Flandre. Guillaume lit compter au Flamand la somme qu'il demandait , et ne sut qu'après

' Duo taini tenuere..., ibi surit n villani cum i carruca; valuil xl sol. modo 1111 sol. ( Ibid., fol. 315 recto.)

- Dictum Ittifum vcl Fergaunl. (Geneal. comit. Ridimundiae, apud Script, rer. gallic. et francic, t. XII , p. 568.)

; l'ro tuilione suorum contra infeslationem Anglorum tune ubique exhaeredalorum. ( Ibid.)

'' Et nominavit dictum castrum Riche-mont suo idiomate gallico, quod Bonat hiliiie divilem montera. (Ibid.). — Monast. anglic, Dugdale, I. I. p. 8T7.

,070 son départ pourquoi il était parti '. Alors l'île de Holderness devint la propriété d'Eudes de Champagne, qui prit dans la suite pour épouse la sœur maternelle du conquérant. Quand la femme d'Eudes eut accouché d'un fils , il fit remarquer au roi que son île était peu fertile, qu'elle ne produisait que de l'avoine 2, et il le pria de lui octroyer une terre capable de porter du blé, pour qu'on pût en nourrir l'enfant 3. Le roi Guillaume, disent les anciens actes, lui fit don du bourg entier de Bytham, dans la province de Lincoln.

Non loin de cette même île de Holderness, sur les bords de l'Humber, Gamel, fils de Quetel, venu de Meaux en France avec une troupe d'hommes nés dans la même ville, prit une certaine étendue de terre où il établit sa demeure et celle de tous ses compagnons 4. Ces hommes, voulant attacher à leur nouvelle habitation un souvenir de leur ville natale, lui donnèrent le nom de Meaux , et ce nom fut pendant plusieurs siècles celui d'une abbaye fondée au même lieu 5. Gamel , chef des aventuriers de Meaux et possesseur du principal manoir de leur petite colonie, s'entendit avec les chefs normands qui occupaient les terres voisines pour que les limites de leurs possessions respectives fussent invariablement déterminées. 11 eut plusieurs conférences ou plusieurs parlements, comme on disait alors, avec Basin, Sivard , Francon, et Richard d'Estouteville. Tous, de commun accord, mesurèrent

1 Dugdale's Baronage of England , t. 1, p. CO. — Monast. anglic., Dugdale, 1. 1, p. 796.

2 Nec gignebatnisi avenam. ( Ibid.)

3 Unde alere posset nepotem suum ( Ibid.)

1 Qui, id conquestu ISormannorum, de quadam civilate Galia?, Meldis latine, sed Meaux gallice vocitala, exeuntes. (Ibid., p. 792.)

• Pos1 diclum conquestum, ipsum Jocum inhabitantës , nomen de Meaux ei imposucrunt , in memoriamsuœ pristinœ civitatiB. (Monast. anglic, Dugdale, 1.1, p. 792.)

leurs portions de terre et y établirent des bornes, « afin , 1070. « dit le vieux récit, que leur postérité, ne trouvât rien a « débattre et que la paix qui existait entre eux se transmit « à leurs héritiers1. »

Le grand domaine de Pontefract, lieu où Les troupes normandes avaient passé à gué le fleuve de l'Aire, fut le partage de Guilbert de Lacy, lequel , suivant l'exemple de presque tous les autres capitaines normands, y construisit un château fort 2. Il paraît que ce Guilbert franchit le premier, avec ses bandes, les montagnes à l'ouest d'York, et qu'il envahit la contrée voisine de Lancaster, qui formait alors une portion de la province de Chester. Toujours estil certain qu'il s'appropria , dans cette contrée, une terre immense, dont le chef-lieu était Blackburn , et qui s'étendait . vers le sud et vers l'est , jusqu'aux frontières de l'Yorkshire. Pour former ce grand domaine, il expulsa, suivant une vieille tradition, tous les propriétaires anglais de Blackburn , de Rochdale, de ïollington , et du voisinage. Avant la conquête, disait la tradition, tous ces propriétaires étaient libres, égaux en droits et indépendants les uns des autres; mais, après l'invasion des Normands, il n'y eut plus, dans tout le pays, qu'un seul seigneur et des fermiers à bail 3.

Le roi Guillaume, avec ses corps d'élite, ne s'était avancé que jusqu'à Hexham ; ce furent ses capitaines qui, pénétrant plus loin , conquirent le reste du pays de Northumbrie vers le nord et vers l'ouest. La contrée monta-

1 Ex communi consilio... terminos inter se dislinguentcs, cerlas men suras possessionum suarura posuerunl, art auferendacertamina posterorum. ( Ibid., p. 794.)

- Ibid., p. 859.

8 Vulgaiïs... opinio tenet et asscrit quod quot fuerant vel mansa seu maneria hominum, tôt fuerunt domini. ., quorum nullus dealio tenebat... post conquestum autem in unum dominiuraomnia sunt redacta.(Ibid., p. 859.)

gueuse du Cumberland fut réduite en comté normand ; un certain llenouf Meschin en prit possession, et la terre de bruyères et de marais qu'on appelait Westmoreland fut aussi rangée sous le pouvoir d'un gouverneur étranger ' . Ce comte partagea entre ses hommes d'armes les riches domaines et les belles femmes du pays. 11 donna les trois filles de Simon fils de Thorn, propriétaire des deux manoirs d'Elreton et de Todewick , l'une à Onfroy, son homme d'armes , l'autre à Raoul , dit Tortes-mains , et la troisième à un écuyer nommé Guillaume de Saint-Paul 2. Dans la Northumbrie proprement dite, Ives de Vescy prit le bourg d'Alnwich , avec la petite fille et tout l'héritage d'un Saxon mort en combattant3. Robert de Brus obtint par conquête, disent les vieux actes , plusieurs centaines de manoirs et le péage du port de Hartlepool, dans la province de Durham ''. Enfin , pour citer un dernier trait de ces usurpations territoriales, Robert d'Omfreville eut la forêt de Riddesdale, qui appartenait à Mildred, fils d'Akman : en signe d'investiture de ce domaine, il reçut du roi Guillaume l'épée que celui-ci portait à son entrée dans le Northumberland , et jura sur cette épée de s'en servir pour purger le territoire de loups et d'ennemis de la conquête 5.

Quand les Northumbriens , après avoir chassé Tosti, frère de Harold , dans une insurrection nationale, eurent choisi pour chef Morkar, frère d'Edwin, Morkar avait mis, de leur aveu, à la tête du pays situé au delà de laTees, le

1 Monast. anglic, Dugdale, p. 838. — Voyez livre h, p. 124.

2 Data et desponsata.., et... cum dicta Maria in ber éditât e totum dominium de Elreton... (Monast. anglic., Dugdale, t. I, p. 838.)

1 Tradidit tiliam cujusdam... qui fuit occisus in bello cum Haroldo rege. (Ibid., t. II, p. 592.)

• Pér eonquestum. ( Ibid., p. \\%.) — Apud Hartlepool portuni maria , ei dequalibe! navi vin den. ( Ancient tenuresof land, p, 146)

1 Ibid., p. 13.

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jeune Osulf, tils d'Edulf'. Osulf garda son commandement jusqu'au jour où 1rs Normands eurent passé la Tyne;

alors il l'ut contraint de fuir comme les autres dans les forêts et les montagnes. On mit à sa place un Saxon appelé Kopsi , homme que les habitants de la Northumbrie avaient chassé avec Tosti, qui avait à se venger d'eux, et que, pour cette raison même, le nouveau roi leur imposa comme chef2. Kopsi s'installa dans son poste sous la protection des étrangers : mais , après avoir exercé quelque temps son office, il fut assailli dans sa maison par une troupe de déshérités, conduite par ce même Osulf. dont il avait reçu la dépouille. Il prenait tranquillement son repas , sans s'attendre à rien , quand les Saxons tombèrent sur lui . le tuèrent, et se dispersèrent aussitôt3.

Ces traits d'audace et de vengeance, dont les historiens ne citent qu'un petit nombre, durent certainement se reproduire en beaucoup de lieux, mais, quelque nombreux qu'ils fussent, ils ne pouvaient sauver l'Angleterre. Une force immense, régulièrement conduite et régulièrement distribuée, se jouait des efforts vertueux, mais impuissants, des amis de l'indépendance. Les braves eux-mêmes , les grands chefs dont le nom seul ralliait beaucoup d'hommes, perdirent courage et capitulèrent de nouveau. Waltheof , < iospatiik, Morkar et Edwïn tirent leur paix avec le conquérant. Ce fut sur les bords de la Tees qu'eut lieu cette réconciliation fatale à la cause saxonne. Le roi Guillaume établit , durant quinze jours, son camp sur les rives de ce fleuve , et là il reçut les serments de Gospatrik et de Wal-

' Monast. anglic , Dugdale, t. I, p. 41.

2 Rex Willielmus comitatum Osulpbi tradidit Copsio, qui erat partis Tosti coinitis, \iro consiliario prudenti. (Ibid ;

3 Convivanlem... manibua Osulfi detruucatur. (Sinieon Dunelmensis, apud hist. angl. Script., t. I, col. 204, cd. Selden.)

1070. theof. Le premier , qui était absent et qui se soumit par 1 1 irssage, obtint le gouvernement de la Northumbrie, vacant par la mort de Kopsi , avec le titre étranger de comte ' . Waltheof mit sa main nue dans la main du roi normand , et devint comte des deux provinces de Huntingdon et de Northamptonj2. Il épousa Judith , Tune des nièces de son nouyel ami; mais comme le montrera la suite de cette histoire , le lit de la femme étrangère fut plus dur pour le chef saxon que la terre nue où il avait craint de dormir en gardant sa foi à son pays 3. Bientôt le roi Edgard lui-même vint , pour la seconde fois 7 abjurer son titre national et les droits qu'il tenait du peuple 4. C'était un homme doué de peu de vigueur d'âme, et qui se laissait toujours entraîner, soit dans le bien , soit dans le mal , par les circonstances et par l'exemple <f autrui. Il ne sut pas demeurer plus fidèle au Normand qu'à l'Angleterre , et lorsque le vent de la résistance se leva de nouveau, Edgard s'enfuit encore et repartit pour l'Ecosse , au bruit des imprécations des étrangers, qui l'accusaient de violer sa foi 5. Le peuple anglais, indulgent dans sa misère , lui pardonnait ses inconstances, et , délaissé par lui , l'aimait encore : « Il était jeune et « beau , disent les vieilles chroniques , et descendait de la « vraie race , de la meilleure race du pays c. »

1 Monast. anglic, Dugdale, t, 1, p. 41.

s Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normarm., p. SIS. — Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. ni, apud rer. an^lic. Script., p. 104, éd. Savile. — Chron. saxon. Fragm. sub aimo MLXXl, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad finem.

r> Eique dédit ducendam in uxorem neptem suam Juettam, filiam comilis Lamberti de Lens. (Vita et passio Waldevi comitis; Chron. anglonorm., t. II, p. Il 2.)

i Et misericordiam postulans impelravit, etei fidelitatemfecit. (Matlli. Paris , t. II, p. 6.)

5 Facto ad Scotos transfugio, jusjurandum maculavit. (Ibid., p. 7.) Tbat best Kunde in Engelond adde to be Kyng.

(Robert of Gloucesler'sChronicle, p. 370, éd. Hearne.)

Après la conquête des terres du nord , celle des pro- wo. vii in >s du nord-ouest , voisines du territoire gallois , paraît s'être bientôt accomplie. Edrik, surnommé le Sauvage, n' anvta plus les bandes normandes qui débordaient de tous côtes, et cessa de troubler par ses incursions leurs établissements, jusque-là précaires, aux environs du retranchement d'Offa. Enfin , Raoul de Mortemer fit prisonnier le jeune chef de partisans , et , sur l'avis de son conseil de guerre , le dépouilla de tous ses biens , pour avoir , dit un ancien récit , refusé d'obéir à la conquête , quoique sommé plusieurs fois de le faire ' . L'armée normande qui réduisit la population des marches galloises ne s'arrêta pas à la tranchée d'Offa; mais, passant cette antique frontière, à l'ouest de Shrewsbury, elle pénétra sur le territoire des Cambriens. Ce fut le commencement de la conquête du pays de Galles que, depuis lors, poursuivirent sans relâche les conquérants de l'Angleterre 2. La première forteresse normande élevée sur les terres galloises fut bâtie à seize milles de Shrewsbury , par un chef nommé Baudoin. Les habitants du lieu l'appelaient, en langue cambrienne , Tre-Faldwin , ou le château de Baudoin ; mais le nom que les Normands lui conservèrent fut celui de Mont-Gomery , par égard pour Roger de Montgomery , comte de la province de Shrop et de tout le pays conquis sur les Gallois 3.

La ville de Shrewsbury , fortifiée d'une citadelle bâtie sur l'emplacement de cinquante et une maisons , fut ran-

1 Et quia idem Edricus noluit conqueslui parère... (Monast. anglic. , Dugdale, t. II, p. 221.)

2 Postquam Nornianni, belle- commisse-, Anglc-s tibi subjugarunt, liane (Walloniam) suo imperio... (Gesla Stepbarii régis, apud Script, rer. normann., p. 930.)

3 Penn ant's Tour in Wales.t. II, p. 348.

WD. gée dans le domaine du roi Guillaume * . 11 y fit percevoir

les impôts pour le compte de son échiquier2 (c'est ainsi que les Normands appelaient ce que les Romains avaient nommé fisc). Les agents du conquérant n'exigèrent pas de plus grands tributs que la ville n'en avait payé dans le temps de l'indépendance anglaise ; mais une réclamation authentique des habitants montre de quelle valeur était pour eux cette modération apparente. « Les habitants an- « glais de Shrewsbury (ce sont les paroles du rôle) disent « qu'il leur est bien lourd de payer intégralement l'impôt « qu'ils payaient dans les jours du roi Edward , et d'être « taxés pour autant de maisons qu'il en existait alors; car « cinquante et une maisons ont été rasées pour le château « du comte ; cinquante autres sont dévastées au point «d'être inhabitables: quarante-trois Français occupent « des maisons qui payaient dans le temps d'Edward, et « de plus, le comte a donné à l'abbaye qu'il a fondée « trente-neuf bourgeois qui autrefois contribuaient avec « les autres3. »

Ces monastères, fondés par les Normands dans les villes ou les campagnes de l'Angleterre, se peuplaient des moines venus d'outre-mer à la suite des troupes étrangères. Chaque nouveau ban de soldats était escorté d'un nouveau ban de clercs tonsurés , qui venaient au pays des Anglais pour gaaingner, comme on disait alors. Dès l'année 1068, l'abbé de Saint-Riquier en Ponthieu, s'embarquant au

1 Quamvis caslelluni eomilis oecupaverit i.i mansuvas. (Extiacla ex I). B., apud rer. anglic Script., t. III , p. 773 , éd. Gale.)

2 Ce nom vient d'une table à cases et à compartiments sur laquelle on comptait les sommes d'argent pour faciliter le calcul.

3 Dicunt angligena; burgenses de Sciiopesberie multuni grave sibi esse... cl xi. m i'raneigena» burgenses leneant mansuras geldantes. T. n e. etabbatiic qaàm laeit ibi cornes dcdcril ipie xxxix burgenses, oliin similitcr cuiu aliis gehlanks. ( Lxlracta ex D. B. , apud rer. anglic. Script.. 1. 111, p. 773, éd. Gale.)

port de Wissant pour aller en Angleterre, rencontra plus 1070. d'une centaine de religieux de tous les ordres, avec une foule de militaires et de marchands , qui tous attendaient , comme lui, le moment de passer le détroit '. Des bénédictins de Séez en Normandie , pauvres et manquant de tout , vinrent s'établir dans une vaste habitation que leur donna Roger de Montgomery , et y reçurent , pour garnir leur table , la dime de toute la venaison prise dans la province de Shrop2. Des moines de Saint-Florent , à Saumur , émigrèrent pour venir occuper une église échue , par droit de conquête , à l'Angevin Guillaume de Brause 3. Dans la province de Statford , auprès de Stone , sur la Trent , se trouvait un petit oratoire où deux nonnes et un prêtre saxon passaient leurs jours à prier en l'honneur d'un saint du lieu , appelé Wolfed : tous les trois furent tués par un certain Enisant , soldat de l'armée conquérante , et « cet « Enisant , dit la vieille légende , tua le prêtre et les deux a nonnes , afin que sa sœur , qu'il amenait avec lui , pût a avoir leur église 4. »

Depuis que la conquête prospérait , ce n'était pas seulement de jeunes soldats et de vieux chefs de guerre, mais des familles entières , hommes , femmes et enfants , qui émigraient de presque tous les coins de la Gaule pour chercher fortune en Angleterre ; ce pays était devenu pour les gens d'outre-mer , comme ces terres nouvellement décou-

1 Ubi i'uerunt cum illo tam ubbates quam monaehi plus quam ccnlum pralerea mililarium virorum et negociatorum plurima multitudo , qui omnes in Angliam... transvehi cupiebant. (Cbron. S. Richarii , apud Script, rer. gallic. el francic, t. XI, p. 133.) ■ Pennant'sTour in Wales, vol. II, p. 402. 3 Monast. anglic, Dugdale, t. I, p. 37S.

Tliis Enysan slue tbc Nuns and priest alsoe Because his sislershould hâve thîa church loc. (Ibid., t. II, p. 126.)

io7o. vertes que Ton va coloniser, et qui appartiennent à tout venant. « Noël et Gélestrie sa femme , dit un ancien acte , « vinrent à l'armée de Guillaume le Bâtard , et reçurent « en don de ce même bâtard le manoir d'Elinghall , avec « toutes ses dépendances '. » Suivant un vieux dicton en rimes, le premier seigneur de Cognisby, nommé Guillaume, était arrivé de Basse-Bretagne, avec son épouse Tifaine, sa servante Maufa et son chien Hardigras2. Il se faisait des fraternités d'armes, des sociétés de gain et de perte , à la vie et à la mort , entre les hommes qui s'aventuraient ensemble aux chances de l'invasion 3. Robert d'Ouilly et Roger d'Ivry vinrent à la conquête comme frères ligués et fédérés par la foi et le serment4; ils portaient des vêtements pareils et des armes pareilles ; ils partagèrent par moitié les terres anglaises qu'ils conquirent; Eudes et Picot , Robert Marmion et Gauthier de Somerville firent de même 5. Jean de Courcy et Amaury de Saint- Florent jurèrent leur fraternité d'armes dans l'église de Notre-Dame à Rouen ; ils firent vœu de servir ensemble , de vivre et de mourir ensemble, de partager ensemble leur solde et tout ce qu'ils gagneraient par leur bonne fortune

1 Quidam Noël nomine et Celestria uxor ejus venerunt in cxercilu... Willielmi bastardin Angliam. (Monast. anglic., Dugdale, t. III, p. 54.) William de Cognisby g

Came out of Britany Withhis wife Tiffavy, And his maide Maitfas, And his doggs Hardigras.

(Hearne, prœfat. ad Johan. de Fordun Scotichronicon, p. 170.)

'■'• Forlunarum suarum participem. (Monast. anglic, Dugdale, l. II, p. 136.)

1 Ducange, Gloss. ad Script, mediae et infimœ latinitatis, verbo Fratrjes conjurait.

5 And thc... svvarne brodyr of sir Robert Marmyon vas callyd monsieur Galtere of Somerville. (Monast. anglic, DugdaleJ, t. I , p. 198.)

et leur épée '. D'autres , au moment du départ, se défirent i de tous les biens qu'Us possédaient dans leur pays natal , comme étant peu de chose au prix de ce qu'ils espéraient conquérir. C'est ainsi que Geoffroy de Chaumont, fils de Gédoin, vicomte de Blois, fit don à sa nièce Denise des terres qu'il avait à Blois , à Chaumont et à Tours. « Il <( partit pour la conquête , dit l'histoire contemporaine , « et revint ensuite à Chaumont , avec un immense trés< >r . « de grosses sommes d'argent , une grande quantité d'ob- « jets rares , et les titres de possession de plus d'un riche « domaine 2. »

Il ne resta.it à envahir que la contrée voisine de Chester . et cette ville était la seule des grandes cités d'Angleterre qui n'eût point entendu retentir les pas des chevaux de l'étranger. Après avoir passé l'hiver dans le nord , le roi Guillaume entreprit , en personne , cette dernière expédition 3- mais, au moment de partir d'York, de grands murmures s'élevèrent dans son armée. La réduction du Northumberland avait fatigué les vainqueurs , et ils prévoyaient, dans l'invasion des bords de la mer de l'ouest et de la rivière de Dee, de plus grandes fatigues encore. Des récits exagérés sur la difficulté des lieux et l'opiniâtreté des habitants de ces territoires circulaient parmi les soldats 4. Le mal du pays se fit sentir aux Angevins et aux Bretons auxiliaires , comme , dans l'année précédente , il avait attaqué les Normands. Eux, à leur tour, se plai-

1 Vi gladii et l'ortuna. (lbid.)

2 Qui ducem adiré deliberans...., totum.... nepti sus.... reliquit.,.. Auri et argenti copias multas, lerraeque possessiones amplissimas. (Gesla Ambasiensium dominorum, apud Script, rer. gallic. et francic. , t. XI, p. 258.

3 Movet expedilioncm contra Cestrenses et Guallos. (Or (1er. Vital II . ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 513.)

i Locorum asperîtatem... et hostium térribilem ferocitatem. (Ibid.)

1070. gnirent tout haut de la dureté du service et demandèrent , en grand nombre, leur congé pour repasser la mer1. Guillaume ne pouvant réussir à vaincre l'obstination de ceux qui refusaient de le suivre , fit semblant de la mépriser. Il promit à qui lui serait fidèle du repos après la victoire, et de grands biens pour salaire de ses peines2; ensuite il traversa , par des chemins jusque-là impraticables pour les chevaux , la chaîne de montagnes qui s'étend , du sud au nord , dans toute la longueur de l'Angleterre , entra en vainqueur dans la ville de Chester , et , selon sa coutume , y bâtit une forteresse. Il fit de même à Stafford 3 ; à Salisbury , dans son retour vers le sud , il distribua abondamment des récompenses à ses gens de guerre '. Puis il se rendit à Winchester dans sa citadelle royale, la plus forte de toute l'Angleterre, et qui était son palais de printemps, comme celle de Glocester était son palais d'hiver , et son palais d'été la Tour de Londres ou le couvent de Westminster près de Londres 5.

Les corps de troupes que commandait un Flamand nommé Gherbaud restèrent pour la garde ou la défense de la nouvelle province conquise ; Gherbaud fut le premier capitaine qui porta le titre de comte de Chester. Pour soutenir ce titre et maintenir son poste, il fut exposé à de grands périls , tant de la part des Anglais que de celle des Gallois, qui le harcelèrent longtemps6. Il s'ennuya de ces

1 Sorviliis, ut dicebant, inlolerabilibus. ( Order. Vital. Hist. eeelesïast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 515.)

2 Victoribus requiem promittit. (Ibid.)

3 Ibid., p. 516.

* Prœmia militibus... largissime distribuit, (Ibid.)

6 Ter gessit suam coronam (cynehelm) singulis annis... ; ad Pascba eam gessit in Winceaster, ad Penlecoslem in Westminster, ad Natales in Gleavrceaster. (Cliron. saxon., éd. Ginson, p. 190.)

6 Magna ibi el difficilia tam ab Anglis quam a Guallis advcrsanlibus

fatigues et repartit pour son pays. Alors le roi Guillaume ioto. donna lf comté de Chestei à Hugues d'Avranches, iils de Richard Goss , qu'on surnommait Hugues le Loup , et qui portait une tête de loup peinte sur son écu. Hugues le Loup et ses lieutenants passèrent la rivière de Dee , qui formait , à l'extrémité de la tranchée d'Ofa , la limite septentrionale des terres galloises. Ils conquirent le pays de Flint, qui devint une partie du comté normand de Chester, et hàtirent un fort à Rhuddlan ' . L'un de ces lieutenants , Robert d'Avranches , changea son nom en celui de Robert de Rhuddlan , et . par une fantaisie contraire , Robert de Malpas ou de Maupas , gouverneur d'un autre château fort bâti sur une colline élevée , donna son propre nom à ce lieu , qui le porte encore aujourd'hui. « Tous les deux, dit « un ancien historien , firent la guerre avec férocité et ver- » sèrent à plaisir le sang des Gallois. » Ils leur livrèrent un combat meurtrier près des marais de Rhuddlan , lieu déjà noté comme funeste, dans la mémoire du peuple cambrien, h cause d'une grande bataille perdue contre les Saxons vers la tin du vme siècle. Un singulier monument de ces deux desastres nationaux subsistait encore, il y a peu d'années, dans le pays de Galles : c'était un air triste, sans paroles, mais qu'on avait coutume d'appliquer à beaucoup de sujets mélancoliques : on l'appelait l'air des marais du Rhuddlan 3.

De vieux récits disent que , quand Hugues le Loup se 107o

pertulerat. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 522.)

' Journey to Snowdon , p. i l ; Pennanl's Tour in Wales , vol. II , à la fin.

- Cum... Roberlo de Malopassu aliisque proceribus feris ntultiim Guallorum sangutnem elFudit. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv , apud Script, rer. Dormaun., p. 522.)

3 Moi fa RhtHldlnn. Voyez Cambro-briton, vol. 1, p. 53 et 95. II- 8

1070 fut installé, avec le titre de comte, dans la province de ,'0l71 Chester, il fit venir de Normandie l'un de ses anciens amis, appelé Neel ou Lenoir, et que Lenoir amena avec lui cinq frères : Houdard, Edouard, Volmar, Horsuin et Volfan ', Hugues leur distribua des terres dans son comté; il donna à Lenoir le bourg de Halton, près de la rivière de Mersey, et l'institua son connétable et son maréchal héréditaire, c'est-à-dire que toutes les fois que le comte de Chester irait en guerre, Lenoir et ses héritiers , en allant, devaient marcher à la tête de toute l'armée, et se trouver les derniers au retour. Ils eurent pour lot , dans le partage du butin fait sur les Gallois , toutes les bêtes à quatre membres ayant le poil de diverses couleurs2. En temps de paix . ils eurent droit de justice , pour tous les délits, dans le district de Halton , et firent leur profit des amendes ; leurs serviteurs jouissaient du privilège d'acheter avant qui que ce fût dans la ville de Chester, à moins que les serviteurs du comte ne se fussent présentés les premiers 3. Outre ces prérogatives, Lenoir le connétable obtint, pour lui et pour ses héritiers , l'intendance des chemins et des rues, aux foires de Chester, le péage des marchés sur toute la terre de Halton , tous les animaux trouvés errants dans ce district4, et enfin le droit d'étalage ou la liberté de vendre en toute franchise, sans taxe et sans péage) toute espèce de marchandises , excepté le sel et les chevaux 5.

1 El cum isto comité Hugone, venit quidam nobilis nomine Nigellus, et cum isto Nigello veneiuut quiuque fralres. [Monast. anglic., Dugdale, t. II, p. 187.)

2 De prœda perquisita in Wallia omiria animalia diversorum colorutu inter quator membra. ( Ibid.)

Emant minîstri sui ante omnes alios in civitate... nisi... coniitis ministri preveneriot. ( Ibid.)

1 Onmia animalia àdvenientia fugitiva, gallice Weyike, Ibid.) •' Prœter sut cl equos. ( Ibid.)

Houdard, le premier des cinq frères , devint à peu près «.70 pour Lenoir ce que celui-ci était pour le comte Hugues; 107l. il fut sénéchal héréditaire de la connétabliè de llalton. Lenoir, son seigneur, lui donna, pour son service et son hommage, les terres de Weston et d'Ashton1. Il eut. comme profits de guerre, tous les taureaux conquis sur les Gallois-, et le meilleur bœuf pour récompense de rhomme d'armes qui portait sa bannière3. Edouard, le second frère, reçut du connétable deux journées de terre à Weston ''; deux autres, Volmar et Horsuin , reçurent ensuite un domaine dans le village de Runcone ; et le cinquième, appelé Volfan, qui était prêtre, obtint l'église de Runcone5.

Ces détails bizarres sont en eux-mêmes peu mémorables; mais ils peuvent aider le lecteur à se figurer les scènes variées de la conquête, et à revêtir de leur couleur originale les faits de plus grande importance. Tous les arrangements d'intérêt, tous les partages de possessions et d'offices qui eurent lieu dans la province de Chester, entre le gouverneur normand , le premier lieutenant de ce gouverneur et les cinq compagnons du lieutenant, donnent une idée vraie et naïve des transactions du même genre qui se faisaient, en même temps, dans toutes les provinces de l'Angleterre. Quand désormais le lecteur rencontrera les titres de comte, de connétable, de sénéchal, quand il entendra citer, dans le cours de cette histoire, les droits de juridiction , démarché, de péage, les

1 Pro homagio et servitio suo. ( lbid., p. 177.)

2 Adventagia guerrœ. ( Ducange, Gloss. ad script, mediae et intima? latinilalis; verbo Adventagiiim.)

3 Et lalori vexilli sui meliorem bovem. (Monast. anglic, Dugdale, t. II, p. 187.)

1 Duos bovatas terra in Weston. ( lbid.)

6 Quintus vero frater fuit sacerdos, et ipsi dédit ecclesiam deRuncorne Nigellus. (lbid.)

88 LIVRE JV.

io7o profits de guerre ou de justice, qu'il se rappelle Hugues {^t d'Avranches, Lenoir son ami, et les cinq frères qui vinrent avec Lenoir; alors, peut-être, quelque réalité lui apparaîtra sous ces titres et ces formules , qui , si on les envisage abstractivement , n'ont qu'un sens vague et incertain. Il faut pénétrer jusqu'aux hommes, à travers la distance des siècles; il faut se les représenter vivant et agissant sur le pays où la poussière de leurs os ne se retrouverait pas même aujourd'hui ; et c'est à dessein que beaucoup de faits locaux, que beaucoup de noms ignorés ont été placés dans ce récit. Que l'imagination du lecteur s'y attache ; qu'elle repeuple la vieille Angleterre de ses envahisseurs et de ses vaincus du xie siècle; qu'elle se figure leurs situations, leurs intérêts, leurs langages divers, la joie et l'insolence des uns, la misère et la terreur des autres , tout le mouvement qui accompagne la guerre à mort de deux grandes masses d'hommes. Il y a déjà sept cents ans que ces hommes ne sont plus ; mais qu'importe à l'imagination? pour elle, il n'y a point de passé, et l'avenir même est du présent.

Depuis la formation du Camp du Refuge dans nie d'Ely, jusqu'au supplice du dernier chef saxon.

Tout le pays des Anglo-Saxons était conquis, de la loyo Tweed au cap de Cornouaille, de la mer de Gaule à la ml Saverne, et la population vaincue était traversée dans tous les sens par Tannée de ses conquérants. 11 n'y avait plus de provinces libres, plus de masses d'hommes organisées militairement. On trouvait seulement quelques débris épars des armées et des garnisons détruites , des soldats qui n'avaient plus de chefs , et des chefs que personne ne suivait. La guerre se continuait contre eux par la persécution individuelle : les plus considérables étaient jugés et condamnés solennellement ; le reste était livré à la discrétion des soldats étrangers, qui en faisaient des serfs pour leurs domaines ' , ou bien les massacraient avec des circonstances qu'un ancien historien refuse de détail-

1 Nobiles morti deslinavit, médiocres aûlem suis militibus in servitulem. (Chron. saxon. Fragm., ex autog. bïhliolh. S. Germani, atmd Script, rcr. gallic. et fruncic, I. XI, p. 216.)

1070 1er comme incroyables et dangereuses à raconter ' . Ceux (074i auxquels il restait quelques moyens de s'expatrier gagnaient les ports du pays de Galles ou de l'Ecosse, pour s'y embarquer, et aller, selon l'expression des vieilles annales, promener leur douleur et leur misère à travers les royaumes étrangers2. Le Danemark, la Norvège et les pays de langue teutonique étaient en général le but de ces émigrations ; mais on vit aussi des fugitifs anglais aller vers le midi , et solliciter un asile chez des peuples entièrement différents d'origine et de langage.

Le bruit de la haute faveur dont jouissait à Constantinople la garde Scandinave des empereurs détermina un certain nombre de jeunes gens à chercher fortune de ce côté. Ils se réunirent sous la conduite de Siward , ancien chef de la province de Glocester, côtoyèrent l'Espagne et débarquèrent en Sicile, d'où ils adressèrent à la cour impériale un message et des propositions 3. Ils furent, selon leur demande, incorporés dans la troupe d'élite qui, sous le nom tudesque de Varings , veillait près de la chambre des empereurs , gardait les clefs de la ville où ils séjournaient, et quelquefois celles du trésor public. Les Varings, ou Varangs selon la prononciation grecque 4, étaient, en général , Danois , Suédois ou Germains ; ils laissaient croître leurs cheveux , à la manière des gens du Nord , et avaient pour arme principale de grandes haches d'acier à deux tranchants , qu'ils portaient à la main ou posaient sur l'épaule droite. Cette milice, d'un aspect vraiment redoutable, était renommée, depuis des siècles, par sa

1 Cum id diclu sciamus difficile, et ob nimiam crudelitalem fort;i*sis incredibile. (Historia elisiensis, apud rer. anglic. Script., t. III, p. 516, éd. Gale.)

2 Per aliéna régna vagi , dolentes. ( Johan. de Fordun Scotichronicon , lib. v, cap. xi , p. iOà , éd. Hearne.)

11 Torfïei Hist. rer. norveg., t. III, p. 386.

' Pour la signification de ce mot, voyez t. I, liv. m, p. 233.

discipline sévère et sa fidélité à toute épreuve. L'exemple <ojo des premiers Saxons qui s'y eniôlèrent tut suivi par d'au- 4071, très, et, dans la suite, le corps des Varings se recruta surtout d'hommes venus d'Angleterre, ou, comme disaient les Grecs dans leur langage encore classique, de Barbares de Lile de Bretagne1. L'idiome anglo-saxon, ou un dialecte mélangé de saxon et de danois, devint, à l'exclusion du grec , le langage officiel de ces gardes du palais impérial; c'était dans cette langue qu'ils recevaient les ordres de leurs chefs, et qu'eux-mêmes adressaient à l'empereur, dans les grands jours de fête, leurs félicitations et leurs vœux 2.

Quant aux Saxons qui ne purent ou ne voulurent pas émigrer, beaucoup d'entre eux se réfugièrent dans les forêts avec leurs familles, et, s'ils étaient riches et puissants, avec leurs serviteurs et leurs vassaux3. Les grandes routes où passaient les convois normands furent infestées par leurs bandes armées ; ils enlevaient par ruse aux conquérants ce que les conquérants avaient enlevé par force , et se faisaient ainsi payer la rançon de leurs héritages, ou vengeaient, par l'assassinat, le massacre de leurs compatriotes4. Ces réfugiés sont appelés brigands par les historiens amis de la conquête5, et ces historiens les traitent, dans leurs récits , comme des hommes librement et méchamment armés contre un ordre de société légitime. « Il

1 Stritteri Mémorise populorum ex script, hist. byzant. digeslae, t. IV, p. 431.

- Ibid. - Order. Vital. Hist. ecclesiast. , lib. îv, apud Script, rer. normann., p. 508.

; Cum familia sua ad sylvus fugientibu8. ( Malth. Paris., Vitae abbatum S. Albani, t. I, p. 2'j.)

1 Proamissis patrum suoruui prrediis et occisis parentibus et compatriotis. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. îv, apud Script, rer. normann., p. 512.)

5 Latrones, latrunculi, sicarii.

Mo « se commettait chaque jour, disent-ils , une foule de vols io7i. (( et d'homicides, causés par la scélératesse naturelle aux « indigènes, et par les immenses richesses de ce royaume';» mais les indigènes croyaient avoir le droit de reprendre ces richesses qu'on leur avait ôtées; et s'ils devenaient brigands, ce n'était, selon eux, que pour rentrer dans leurs propres biens. L'ordre contre lequel ils s'insurgeaient, la loi qu'ils violaient, n'avaient à leurs yeux aucune sanction : aussi le mot anglais Outlaw 2 (mis hors la loi , bandit ou brigand) perdit dès lors, dans la bouche du peuple subjugué, son ancien sens défavorable. Au contraire, les vieux récits , les légendes et les romances populaires des Anglais, ont répandu une sorte de teinte poétique sur le personnage du banni, sur la vie errante et libre qu'il mène sous les feuilles des bois3. Dans ces romances, l'homme mis hors la loi est toujours le plus gai et le plus brave des hommes4; il est roi dans la forêt, et ne craint point le roi du pays5.

Ce fut surtout la contrée du nord, celle qui avait le plus énergiquement résisté aux envahisseurs, qui devint le pays du vagabondage en armes, dernière protestation des vaincus. Les vastes forêts de la province d'York étaient le séjour d'une bande nombreuse , qui avait pour chef un

1 Propler immcnsas rejjni liujus divilias et propter innatam indigcnis erapulam. (Lelandi Collectanea, p. 42.) - i'i-lage, selon l'orthographe saxonne; en latin Vtlagus. ... Mery and free Under Ihe levés grene.

(Robin Hood, a collection of ail Ihe ancient poems , songs and ballads. London , 1823, in-12, p. I, 68, 70 et passim.) A more mery man llien 1 am oue Lyves nol in cristianté.

(Lithson's Robin Hood, a collection of ancient ballads, vol. Il, p. 2-21, London, 1832.) ' Ibid., passim.

homme appelé Sweyn, fils de Sigg * . Dans les contrées du iroq

centre et près de Londres, jusque sous les murs des ehà- 107l. teaux normands, on vit se former aussi plusieurs troupes de ces hommes qui, reniant jusqu'au bout l'esclavage . disent les historiens du temps, prenaient le désert pour demeure 2. Leurs rencontres avec les conquérants étaient toujours sanglantes, et quand ils apparaissaient dans quelque lieu habité, c'était un prétexte pour l'étranger d'y redoubler ses vexations : il punissait les hommes sans armes du trouble que lui causaient les gens armés: et ces derniers, à leur tour , faisaient quelquefois des visites redoutables à ceux qu'on leur signalait comme amis des Normands. Ainsi une terreur perpétuelle régnait sur le pays. Au danger de périr par l'épée de l'homme d'outremer, qui se croyait un demi-dieu parmi des brutes, qui ne comprenait ni la prière, ni les raisons, ni les excuses proférées dans l'idiome des vaincus, se joignait encore celui d'être regardé comme traître ou comme suspect par les Saxons indépendants, frénétiques de désespoir comme les Normands l'étaient d'orgueil3. Aussi nul habitant n'osait s'aventurer dans le voisinage de sa propre maison ; la maison de chaque Anglais qui avait juré la paix et donné des otages au conquérant était close et fortifiée comme une ville en état de siège4. Elle était remplie d'armes de toute espèce, d'arcs, de flèches, de haches, de massues, de poignards et de fourches de fer; les portes étaient munies de verrous et de barricades. Quand venait l'heure du re-

1 Quidam princeps latronum. (Hist. monaslerii selebiensis, apud Labbe, Nova bibliolh. mss. I. 1, p. 603.)

.2 Jugum renuentibus servitutis. (Mattli. Paris., Vitae abbaluui S. Albani , t. I, p. 29.)

3 Vecordes e superbia efliciebantur. (Order. Vital. Hisl. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 523.)

1 Domus cujuslibet pacifici quasi municipium obsidendum. ( Mattli. Paris., Vitu; abbalum S. Albani, t. 1. p. 46.)

107o pos , au moment de tout fermer, l'ancien de la famille se levait, et prononçait à haute voix les prières qui se faisaient alors sur mer aux approches de l'orage ; il disait : « Que le Seigneur nous bénisse et nous aide; » tous les assistants répondaient Amen* . Cette coutume subsista en Angleterre plus de deux siècles après la conquête 2 .

Dans la partie septentrionale de la province de Cambridge il y a une vaste étendue de terres basses et marécageuses, coupées en divers sens par des rivières. Toutes les eaux du centre de l'Angleterre, qui ne coulent pas dans le bassin de la Tamise ou dans celui de la Trent , vont se jeter dans ces marais, qui , au temps de l' arrière-saison, débordent, couvrent le pays , et se chargent de vapeurs et de brouillards. Une partie de cette contrée humide et fangeuse s'appelait et s'appelle encore l'île d'Ely ; une autre s'appelait File de Thorneye ; une troisième , l'île de Croyland. Ce sol , presque mouvant, impraticable pour la cavalerie et pour les soldats pesamment armés, avait plus d'une fois servi de refuge aux Saxons, dans le temps de la conquête danoise 3; sur la fin de l'année 1009, il devint un point de réunion pour quelques bandes de partisans , tonnées de divers côtés contre les Normands4. D'anciens chefs déshérités s'y rendirent successivement avec leur clientelle, les uns par terre , les autres sur des vaisseaux , par l'embouchure des rivières. Ils y élevèrent des retranchements de terre et de bois , et y établirent une grande

' Preees quasi imminente in mari tempestale. (Matth. Paris., Vitae abbatum , t. I , p. 46.)

2 Quœ consuetudo usque ad nostra tempora perduravit. ( Ibid.)

3 Voyez liv. II, t. I, p. 172.

1 Ad Helyensem insulam el insulam Thorneiœ fugientes. (Thomœ Budborne Ilist. major Winlon.; Anglia sacra, t. I, p. 236.) — Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script., t. I, p. 61, cd. Gale.

station armée, qui le prit le nom de Car/12) du Hefuge\ 1070 Les étrangers hésitèrent d'abord à les attaquer au milieu 107, des joncs et des saules, et leur laissèrent ainsi le temps d'envoyer des messages dans le pays et hors du pays, et d'avertir, en beaucoup de lieux, les amis de la vieille Angleterre. Devenus torts, ils entreprirent la guerre de parti sur terre et sur mer, ou, pour parler comme les conquérants , la piraterie et le brigandage.

Chaque jour , au camp de ces brigands, de ces pirates pour la bonne cause , se rendait quelque Saxon de haut rang, laïque ou prêtre, apportant avec lui les derniers débris de sa fortune, ou la contribution de son église. Eghelrik, évèquede Lindisfarn, et Sithrik, abbé d'un monastère du Devonshire, y vinrent, ainsi que beaucoup d'autres. Les Normands les accusaient d'outrager la religion et de déshonorer la sainte Église en se livrant à un genre de vie criminel et infâme2; mais ces reproches intéressés ne les arrêtaient pas. L'exemple des prélats insurgés encouragea beaucoup d'hommes , et l'ascendant qu'ils exerçaient sur les esprits , pour le bien comme pour le mal , devint favorable à la cause patriotique. Les gens d'église, jusque-là trop peu ardents pour elle, s'y rallièrent avec plus de zèle. Plusieurs d'entre eux, il est vrai, s'étaient généreusement dévoués; mais la masse avait appliqué aux conquérants le précepte apostolique de la soumission aux puissances3. La conquête les avait, en général, moins maltraités que le

1 Castra refugii. (Thomœ Rodbome llist., loc. supr. cit.) — Malth. Westmonast., Flor. histor., p. 227.

2 Piralicam agressus, religionem polluit, ecelesiam infamavit. (Willelin. Halmeab., de Gest. pontif. angl., lib. u, apud rer. ânglic. Script., p. 236, éd. Savile.)

3 Praeceplo apostoli dicentis : Deunu meie,regem honorificaie. (Order. Vital. Hifit. ecclesiast., lib. îv, apud Script, rer. noriiiunn , p. 509.)

96 LÏVRE V.

k>V)i reste de la nation; tontes leurs terres n'avaient pas été 1(^, prises; l'asile de leurs habitations n'avait pas été partout violé. Dans les vastes salles des monastères, où les espions normands ne pénétraient point encore, les Saxons laïques pouvaient se rassembler en grand nombre, et, sous prétexte de vaquer à des exercices de dévotion , converser et conspirer librement. Ils apportaient avec eux l'argent qu'ils avaient soustrait aux perquisitions des vainqueurs, et le laissaient en dépôt dans le trésor du saint lieu , pour le soutien de la cause nationale, ou pour la subsistance de leurs fils, si eux-mêmes périssaient dans les combats. Quelquefois l'abbé du couvent faisait briser les lames d'or et détacher les pierres précieuses dont les rois saxons avaient orné jadis les autels et les reliquaires, disposant ainsi de leurs dons pour le salut du pays qu'eux-mêmes avaient aimé durant leur vie. Des messagers braves et fidèles transportaient le produit de ces contributions communes , à travers les postes normands, jusqu'au camp des réfugiés ' , mais ces manœuvres patriotiques ne restèrent pas longtemps secrètes.

Le roi Guillaume , d'après le conseil de Guillaume , fils d'Osbern, son sénéchal, ordonna bientôt des perquisitions dans tous les couvents de l'Angleterre , et fit prendre tout l'argent que les riches Anglais y avaient placé en dépôt, ainsi que la plupart des vases, des reliquaires et des ornements précieux2. On enleva aussi des églises, où elles

1 Ad cujus mandatum Egfridus. . cum thesauris illius ecclesiœ..., in Eliensem insulam advenit. (Thomae Eliensis Hisl. eliensis; Anglia sacra, t. I , p. G09.)

2 Pecuniam quam ditiores Angii, propter illius austeritatem el depopulationem in eis deposuerant, auferri... jussit. (Hist. eliensis, apud rer. anglic. Script., t. III , p. 516, éd. Gale.)— Permisit devaslari onmia monasteria. Chion. saxon. Fragm. sub anno MLXXI, apud Gloss. Ed. Lye I. II , ad lineni.; — Calicibus et feretrisnon pepercit. (Thomœ Rudborne llist. major Winton; Anglia sacra, t. I, p. 257.)

avaienl été déposées , les chartes qui contenaient les faus- 1070 ses promesses il»' clémence et de justice faites naguère par ,|,7,. le roi étranger, quand il était encore incertain de sa victoire'. Cette grande spoliation eut lieu dans le carême qui, suivant l'ancien style du calendrier, termina Tannée !l)7<) : et aux octaves de Pâques, arrivèrent en Angleterre, 10T1. d'après les demandes adressées antérieurement par l.uillaume, trois légats du siège apostolique. C'étaient Erinenfroy, évêque de Sion , et les cardinaux Jean et Pierre. Le conquérant fondait de grands desseins sur la présence de ces chargés d'affaires de son allié le pape Alexandre , et il les retint auprès de lui toute une année, les honorant, dit un vieil historien, à l'égal des anges de Dieu2. Au milieu de la famine qui faisait périr les Anglais par milliers, des fêtes brillantes furent célébrées dans le palais fortifié de Winchester. Là les cardinaux romains , plaçant de nouveau la couronne sur la tète du roi normand, effacèrent la vaine malédiction que l'archevêque d'Yoïk, Eldred, avait prononcée contre lui5.

Après 1rs tètes, il y eut à Winchester une assemblée de tous les étrangers, laïques ou prêtres, qui s'étaient fait une grande fortune en prenant le bien des Anglais*. Les évêques saxons furent sommés d'y comparaître , au nom de l'autorité de l'église romaine , par des circulaires dont

1 Cutn cbarlis in qnarum libertalibus nobiles Angliœ confidebant, et quas rex, in arcto positus. observaturum se juraverat. (Maltli. Weslmonast. Flor. histor., p. 226.)

- Audiens et honorans eos tanquam angelos Dei. (Ordcr. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 516.)

3 Cardinales romanae ecclesiae coronam ei solenniter imposuerunt. (Ibid.) — In regem aniilicum confirmaverunt. (Vita Lanfranci, apud Script, rer. gallic. et francic, 1. XIV, p. 52.) — Voyez livre iv, t. II, p. 52.

1 Plusieurs prélats de Normandie y assistaient. (Vid. Wilkins Concilia magna; Britann., 1. I , p. 322 et seq.)

il 9

to7f. le style hautain pouvait leur présager d'avance l'issue que ce grand concile, comme on l'appelait, devait avoir pour eux. «Bien que l'église de Rome, disaient les envoyés, « ait le droit de surveiller la conduite de tous les chré- « tiens, il lui appartient plus spécialement de s'enquérir « de vos mœurs et de votre manière de vivre , à vous « qu'elle a instruits dans la foi du Christ, et de réparer la « décadence de cette foi que vous tenez d'elle. C'est pour « exercer sur vos personnes cette salutaire inspection que « nous, ministres du bienheureux apôtre Pierre , et repré- « sentants autorisés de notre seigneur le pape Alexandre , « nous avons résolu de tenir avec vous un concile , pour « rechercher les mauvaises choses qui pullullent dans la « vigne du Seigneur et en planter de profitables au bien « des corps et des âmes ' . »

Le sens réel de ces paroles mystiques était que le nouveau roi , d'accord avec le pape , avait résolu de destituer cii masse tout le haut clergé de race anglaise ; les légats venaient donner une sorte de couleur religieuse à cette opération politique. Telle était leur mission, et le premier prélat qu'ils frappèrent fut l'archevêque de Canterbury . Stigand, celui qui avait marché en armes à la rencontre de l'étranger, et refusé de le sacrer roi. Mais ces griefs ivstèrent secrets, et l'arrêt de dégradation ecclésiastique fut motivé sur d'autres causes, sur des prétextes plus honnêtes, comme s'exprime un vieil historien.2 L'ordination de Stigand fut déclarée nulle; d'abord, parce qu'il avait pris l'archevêché de Canterbury du vivant de l'ar-

1 Quœ in vinca Domini Sabaotli maie pullulant resecemus , et animaîiiin eteorporum utilitati profutura plantemus. (Wilkins Concilia magnœ Britan., t. I,p. 323.

J lloneslam de ipso volnil habere ultionem. (Chron. Walteri Hemingford., apud rer. anglic. Script., t. Il, p. 468, éd. Gale.)

chevêque Robert, exilé par le peuple anglais; ensuite, ioti. parce qu'il avait célébré la messe avec le pallium de ce même Roberl : et enfin , parce qu'il avait reçu son propre pallium de Benoit, déclaré anti-pape et excommunié par l'Église '.

Quand l'ami du roi Harold et de son pays eut été, selon le langage ecclésiastique, frappé , comme un arbre stérile, par la hache de correction2, ses terres furent partagées entre le roi Guillaume , l'évêque de Bayeux , frère du roi , et Adelise , femme de Hugues de Grantmesnil , qui , sans doute gagnée par cette gracieuse largesse, vint habit ci' l'Angleterre, et y ramena son mari3. Ceux des évêques anglais sur le compte desquels on ne trouva rien à objecter canoniquement n'en furent pas moins frappés de même. Alexandre, évêque de Lincoln, Eghelmar, évêque de l'Estanglie , Eghelrik, évêque de Sussex, d'autres prélats et les abbés des principaux monastères, furent déposés presque à la fois. Au moment où Ton prononçait à quelqu'un d'entre eux sa sentence, on le contraignait de jurer, sur l'Évangile, qu'il se regardait comme déchu de sa dignité à tout jamais, et que, quel que fut le succcnseur qu'on lui donnerait , il ne ferait rien pour le décréditer en protestant contre lui4. Ensuite chaque évêque dégradé était conduit soit dans une forteresse , soit dans

1 Quem sancta romana ccclesia excommunicavit. (Florent. Wigorn. Chron.,p.636.)— Voyez livre ni, t. I, p. 212 à 213.

2 Infructuosam arborem securis canonicae animadversionis succidit. (Chron. Valtcri Hemingford., apud rer. anglic. Script., t. M, p. 458, éd. Gale.)

3 Domesday-book, vol. I, fol. 142 verso; vol. II, p. 142 cl 288. — Voyez livre iv, I. II, p. 54.

'' Episcopatutu reddidit, se amplius non habiturum, nec successori

un monastère qui devait lui servir de prison. Ceux qui avaient été autrefois moines, on les recloîtrait de force dans leurs anciens couvents, et Ton publiait officiel ement que, dégoûtés du monde et du bruit, il leur avait plu d'aller revoir les anciens compagnons de leur jeunesse1.

Plusieurs membres du haut clergé saxon trouvèrent moyen de se dérober à leur sort: l'archevêque Stigand et Tévêque de Lincoln s'enfuirent tous les deux en Ecosse ; Eghelsig, abbé de Saint-Augustin, s'embarqua pour le Danemark, et y resta, quoiqu'il fût réclamé comme fugitif du roi par un rescrit du conquérant-. Eghelvin . évêquë de Durham , sur le point de partir aussi pour l'exil. maudit solennellement les oppresseurs de son pays , et les déclara séparés de la communion des chrétiens , suivant les formules graves et sombres par lesquelles cette séparation se prononçait3. Mais le bruit de ses paroles frappa en vain les oreilles du roi normand : Guillaume avait des prêtres pour démentir les prêtres saxons , comme il avait des epées pour briser les épées saxonnes.

Lanfranc , ce religieux d'origine lombarde , qu'on a vu plus haut jouer le rôle de négociateur auprès de la cour de

calunmiam aut dainnum illatururn , jurejurando... flrmavit. (Lanfranei Opéra, p. 301.)

1 Deliinc ad monasterium , in quo ab infantia nutrilus monachus fuerat, repedavit. (Ibid.)— Alderedus... abbas Abbendonia'... in caplione ponitur. (Hist. cœnob. abbendoniensis; Anglia sacra, t. 1, p. 168.)— Usque ad finem vitae cuslodiae inancipatos. (Hist. eliensis, apud rer. anglic. Script , t. III, p. 516, éd. Gale.)— In ergaslulo carceris l'erro adstrictus. (Ibid., p. 512.)

2 Legatio Helsini in Daniam, apud Script, rer. danic, t. III, p. 285, in DOlis.

3 Zeluni Dei habens, exulavil spontaneus ab Anglia, volens oppressore» vinculo excommunicationis innodare. (Mallh. Westmonast. Flor. hislor., p. 226.)

Hume', vivait encore en Normandie, fort renommé pour wt. son savoir comme légiste, et toujours également chéri du pape et du nouveau roi 2. Ce fut lui que les légats d'Alexandre Il proposèrent pour remplacer Stigand dans l'archevêché de Canterbury, et Guillaume approuva pleinement ce choix, espérant beaucoup de l'habileté de Lanfranc pour consolider la conquête. La reine Mathilde et les seigneurs de Normandie pressèrent vivement son départ; il fui accueilli avec joie par les Normands d'Angleterre , qui le célébraient hypocritement comme un instituteur envoyé de Dieu pour réformer les mauvaises mœurs des Anglais'. Lanfranc fut nommé archevêque par élection du roi et dises barons, contre l'ancienne coutume de l'église anglosaxonne, où les prélats étaient choisis par le corps du clergé, et les abbés par les moines4. Cet usage était un de ceux que la conquête ne pouvait laisser subsister, et tout le pouvoir religieux . aussi bien que le pouvoir civil , devait passer des indigènes aux conquérants.

Lorsque l'archevêque Lanfranc fit sa première entrée dans la métropole qu'on lui donnait à régir, il ne put s'empêcher d'être saisi d'un profond sentiment de tristesse, en voyant l'état où les Normands l'avaient réduite. L'église du Christ, à Canterbury, était dévastée par le pillage et l'incendie , et le grand autel , dépouillé d'ornements, se trouvait presque enterré sous les décombres ',

1 Voyez li\. ni, 1. I, p. -213.

- Vil.i Liinfranei , apud Script, rer. gnllie. el lïancic, t XIV, p. ;j|

ii ■ -2. — Lanir.uiL-i Opéra , p. 299.

3 Divinilus An^lis inslilutor datus. (Order. Vital. Hist. eoclesiast. , lili. n. apud Script, rer. normann., p. 520.)

' Keiii» et omnium optimatum ejus benevola eleetione. (Ibid.,p. 519.) — Successio priorum dunelmensis ecclesiae. (Anglia sacra, t. I, p. 785.1

■ Cum Cantuariam primo venisset, et eccledam Salvatoris, quam re-

1()7i. Aux fêtes de la Pentecôte , il y eut un second concile tenu à Windsor, et Thomas , l'un des chapelains du roi , fut nommé archevêque d'York , à la place du Saxon Eldred , qui était mort de chagrin. Thomas, de même que Lanfranc, trouva son église métropolitaine détruite par le feu, avec ses ornements, ses chartes, ses titres et ses privilèges ; il trouva le territoire de son diocèse tout ravagé , et les Normands qui l'habitaient , si attristés par le 'spectacle de leurs propres dévastations, qu'ils hésitaient même à s'établir sur les terres qu'ils avaient prises'. Thomas se mit en possession de tous les domaines de l'église d'York ; mais nul homme, Normand ou Saxon, ne voulut les prendre à ferme , soit par dégoût , soit par terreur2.

i07i Le pape envoya à Lanfranc son propre pallium, en signe 10ÏJ2 d'investiture , et le combla de messages flatteurs : « Je « vous désire, lui disait-il, et ne me console de votre ab- « sence , qu'en pensant aux heureux fruits que F Angleci terre va recueillir par vos soins3. » C'est ainsi que, vues de loin , les hideuses opérations de la conquête prenaient des couleurs agréables. La mission de Lanfranc en Angleterre, sa mission réelle et avouée, c'était de faire servir la religion à l'asservissement des Anglais, d'achever, comme dit un vieux narrateur, la ruine du peuple vaincu par de

gère susceperat, incendio atque ruinis pêne nihilifactam invenisset, mente consternatus est. (Eadmeri Hist. nov., p. 7, éd. Selden.)

' Quando... archiepiscopatum suscepit, civilas Eboraca cl lola regio circa... a Normannis ferro et flamma peniius fuit destructa, incensa quoque beali Pétri metropolis ecclesia... cuncta circumcirca hostili vaslatione invenit depopulata. (Thomœ Slubbs Acl. pontif. eborac, apud hist. angl. Script., t. II , coi. 1708, éd. Schlcn.)

- Ipsis aulem Normannis in tanlum aninins defecerat, ut... terras et honores qui eis offerebantur, recipere non auderent. (Ibid.)

; Lanl'ranci Opéra; notée et observât., p. :î37.

mutuels embrassements de la royauté et du sacerdoce1. 1071 Pour atteindre plus sûrement ce but, le nouvel arche- l0T2 vêque de Ganterbury suggéra au conquérant un nouveau plan de constitution ecclésiastique , plan aussi favorable

à l'ambition du prélat qu'à la stabilité de la conquête. « Il faut, disait Lanfranc au roi Guillaume, qu'il n'y ait a en Angleterre qu'un seul chef religieux , pour que la

» royauté que vous avez conquise se maintienne dans son « intégrité. Il faut que l'église d'York, l'église du pays « des rébellions, quoique régie par un Normand, devienne « sujette de celle de Kent; il faut surtout que l'archevêque « d'York ne jouisse point de la prérogative de sacrer les « rois d'Angleterre, de crainte qu'un jour, soit de force , « soit de bon gré , il ne prête son ministère à quelque « Saxon ou Danois , élu par les Anglais en révolte2. »

L'église de Kent ou de Ganterbury avait été, comme on l'a vu plus haut , la première église fondée par les missionnaires venus de Rome , au milieu des Saxons encore païens3. Sur cette primauté dans le temps, s'était établie l'idée vague d'une sorte de prééminence hiérarchique , mais sans qu'il en résultât pour l'église de Kent, ni pour ceux qui la gouvernaient , aucune suprématie effective. Le siège métropolitain d'York était resté l'égal de l'autre, et tous deux exerçaient conjointement la haute surveillance sur tous les évèchés de l'Angleterre ''. C'est cet ordre de

' Dum regnum et sacerdotium in nostrum detrimentum mutuos commutarent amplexus. (Gervas. cantuar. Imag. de discordîis inler monate dorobor. et. archiep. l$aldewinum,apud hisl. angl. Script., t. II, col, 1333 éd. Selden.)

2 Unus ab eboracensi archiepiscopo, et ab illius provinciae indigenis rex crearetiir. ( Tliomœ Stubbs Aet. pontif. eborac. apucl hist. angl. Script., t. II, col. 4706, ed Selden.

3 Voyez livre i , p. 61.

■ Duo métropolitain , non solum polestatc, dignitate et oflicio, scd

io7i choses que l'archevêque Lanfranc entreprit de réduire à 1072. l'unité absolue , chose nouvelle , disent les historiens du siècle , chose inouïe avant le règne des Normands ' . 11 évoqua d'anciens privilèges et des actes ambigus de différents papes , qui s'étaient plu à témoigner leur affection pour l'église de Canterbury, fille aînée de la papauté en Bretagne. Il établit comme axiome que la loi devait découler d'où avait découlé la foi , et que de même que le pays de Kent était sujet de Rome , parce qu'il en avait reçu le christianisme, par une raison semblable, le pays d'York devait être hiérarchiquement soumis à celui de Kent2.

Thomas , l'archevêque normand d'York , dont une pareille politique tendait à ruiner l'indépendance personnelle , fut assez peu dévoué à la cause de la conquête pour entreprendre de s'opposer à cette nouvelle institution3. 11 pria son collègue Lanfranc de citer quelques titres authentiques à l'appui de ses prétentions. C'était une demande embarrassante : mais le Lombard l'éluda , en assurant que les actes en bonne forme et les titres ne lui manqueraient point , si, par malheur, tout n'avait péri , quatre ans auparavant , dans l'incendie de son église4. Cette réponse évasive termina le différend , grâce à certains avertissements officiels que reçut l'adversaire indiscret du confident du

suflïaganeorum numéro pares. (Thomse Stubbs Acl. pontif. eborac, apucl hist. angl. Script., t. II, col. 1705, éd. Selden.)

1 Ut, Britannia uni quasi primati subderelur... nova res huic nostrd sœculo et, a lempore quo in Anglia Nornianni regnare cœperunt, An^Iis inaudita. ^Eadmeri Hist. nov., p. 3, éd. Selden.)

• Sirut Cantia subjicitur Romœ, quod ex ea fidem accepit, ila Eboracum subjici'alur Cantiœ. (Lanfranci Opéra, p. 378.)

; Eboracensis ecclesiae autistes adversuin mepalam murtnuravit.'blam detraxit... calumniam suscitavit. ( Lanfranci Epist., apud Wilkius Concilia magnae Britan., t. I , p. 326.)

' In ea combustione atque abolilione quam nosira ecclesia anlo quadriennium perpessa est (Lanfranci Opéra, p. 302.)

roi Guillaume : car on lui signifia que si , en vue de la »<»< paix et de l'unité du royaume, il ne se résignait pas à 1072. recevoir la loi de son collègue, et à reconnaître que le siège d'York n'avait jamais été régal de l'autre siège métropolitain, lui et tous ses parents seraient bannis de l'Angleterre1. Thomas n'insista plus, et fit son devoir de fidèle entant de la conquête; il renonça, entre les mains de LanfraUCj à tout le pouvoir que ses prédécesseurs avaient exercé au sud de l'Humber, et, faisant profession solennelle d'obéissance et de fidélité , ne garda plus que le nom d'archevêque; car Lanfranc, sous le titre de primat, en réunit seul tous les droits2. Selon le langage des vainqueurs, il devint , par la grâce de Dieu, le père de toutes les églises , et , selon le langage des vaincus , toutes tombèrent sous son joug et furent ses tributaires3. Il en chassa qui il voulut ; il y mit des Normands, des Français, des Lorrains, des hommes de tous pays et de toutes races, pourvu qu'ils ne fussent pas Anglais '' ; et il est à remarquer que , dans la dépossession générale des anciens prélats de l'Angleterre , on épargna les hommes de naissance étrangère naturalisés dans le pays. Tels étaient Hermann,

1 Proptcr unitalcm et pacem regni... suique et suorum omnium, tain de Anglia quam de Normannia, comminalus est expulsionem. (Thomae Stubbs Act. pontif. eborac, apud hist. angl. Script., I. II, col. 1706, éd. Selden.)

-' Thoniœ Rudborne Hist. major Winton.; Anglia sacra, t. I, p. 253. — Ab uuivcrsisAngliœ episcopis, prius ab aliis sacratis professiones peliit el aecepit. fHeHrici Knyghlon, de Event. Angl., lib. i, apud hist. angl, Script., I. II, col. 2345, éd. Selden.)

3 Dispositione divin.i. (Lanfranci Opéra, p. 306.) - Omnes Anglia? subjugavit ecclesias... et nostram tributariam effecit. (Gervas. cantuar., Imagines de discordiis, etc., apud hist. angl. Script., t. Il, col. 1333, éd. Selden.)

'Tantum iuneanglicos abominali sunl, ut... multo minus habiles alicnigenœ de quacumque alia natione, quae sub cœlo est, extitissent, graionter assumerentur. (Hist. Ingulf. Croylaud. apud rer. anglic. Script.. t. I, p. 70, éd. Gale.)

,0™ Guis, et Walter ou Gautier, tous trois Lorrains, qui con- 1072. servèrent les évêchés de Wells , de Sherborn et de Hereford.

La plupart des évêchés et des abbayes furent employés, comme l'avaient été naguère les biens des riches, la liberté des pauvres et la beauté des femmes , à payer les dettes de la conquête. Un certain Rémi , ci-devant moine à Fécamp , reçut l'évêché de Lincoln , pour un navire et vingt hommes d'armes qu'il avait amenés en 1066 , au rendezvous des troupes normandes ' . Cet homme , et les autres prélats venus d'outre-mer, comme un arrière-ban de milice, expulsèrent partout les moines qui , selon une coutume particulière à l'Angleterre , vivaient sur les domaines des églises épiscopales -, et le roi Guillaume les en remercia , pensant, dit un contemporain, que des moines de race anglaise ne pouvaient lui souhaiter que du mal2. Une foule d'aventuriers qui n'avaient de clercs que le nom, vint fondre sur les prélatures, les archidiaconats, les doyennés de l'Angleterre3. Ils y portèrent l'esprit de violence et de rapine, les airs hautains et méprisants du dominateur étranger; beaucoup d'entre eux se rendirent célèbres par leur faste et leurs désordres, plusieurs par des actions infâmes''. Robert de Limoges, évêque de Litchfield, pilla le monas-

1 Voyez livre m , p. 238. — Willelm. Malmesb. , de Gest. pontif. angl., lib. iv, apud rer. anglic. Script., p. 290, éd. Savilc. — Illum (pontificatum) a Willelmo, post rege facto, emerat. (Eadmeri Hist. nov., p. 7, éd. Selden.)

2 Ibid. , p. 10. — Monachorum anglicanorum sibi semper mata imprecantium. (Hist, Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script, t. I,p. 86, éd. Gale)

3 Pro famulatu suo dahantur a laïcis episcopatus et abbatiae , ecelesiarum prœpositurœ, arcbidiaconatus et decaniœ. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 523.)

4 Lautitiarum appetentissimus... uno et ipso imraani commisso infamis. (Willelm. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lib. v, apud rer. anglic. Script., t. III, p. 377, cd. Gale.)

tère de Coventry; il pril les chevaux et les meubles des 1071 religieux qui l'habitaient, ouvrit, par effraction, leurs ^2 cassettes, el linit parfaire abattre leurs maisons, pour construire avec les matériaux un palais épiscopal , dont l'ameublement fut payé par la fonte des ornements d'or et d'argent qui décoraient l'église1. Ce même Robert ht un décret pour interdire aux clercs saxons l'usage des aliments nourrissants et des livres instructifs, de crainte, dit l'historien , que la bonne nourriture et la science ne leur donnassent trop de force et de hardiesse contre leur évêque2.

Les évêques normands dédaignèrent , presque tous , d'habiter les anciens chefs-lieux des diocèses, qui étaient , pour la plupart , de petites villes , et se transportèrent dans des lieux qui offraient plus de commodités pour le luxe et les jouissances de la vie ■ c'est ainsi que Coventry, Lincoln, Chestér, Salisbury, Thedford, devinrent des villes épiscopales 3. En général , les hommes d'église amenés par l'invasion furent pour l'Angleterre une nouvelle plaie , et leur tyrannie , qui atteignait les consciences, eut, quelque chose de plus odieux que la force brutale des hommes d'épée \ Quelquefois les abbés normands maniaient aussi l'épée, mais contre des moines sans armes; et plus d'un couvent anglais fut le théâtre d'exécutions

1 Arcas eorum fregisti, et equos ot omnes proprielates qiuis habebant rapuisli, insuper domos eorum deslruxisli. yLanl'ranci Opéra, p. 315.) — Do una Irabe divitis ecclesiœ corrosit 500 ma'rcas argenti. (Additain. ad biàt. veterem lichfeldensem ; Auglia sacra, t. 1, p. W.)

2 JMonachos loci illius agresti victu cibavit, et non nisi triviali lilleratura permisil informari, no deliciœ aut litterse redderent monaehos contra episeopum. elatos, ( Hcnrici Knyghton , de Event. Angl , lib. n , apud hist. angl. Script., t. II, col. 2353, éd. Selden.)

3 Lanfranci Opéra , p. 338. — Ghron. saxon., éd. Gibson , in nolis.

4 Slip ndi.ui i, non monaehi, srd tyranni .. inlrudebantnr. (Ordér, Vital. Ilisi ecelesiasl., iil>. iv, apu \ Script, rer. riormatiu., p. 5 .".

,08 MVRE V.

io7i militaires. Dans celui que gouvernait un certain Turauld à ou Torauld , venu de Fécamp , l'abbé avait pour coutume de crier : A moi, mes hommes d'armes , toutes les fois que ses religieux lui résistaient en quelque point de discipline ecclésiastique. Ses exploits belliqueux devinrent même si célèbres, que le conquérant se crut obligé de l'en punir, et que , par un genre de châtiment bizarre , il l'envoya régir le couvent de Peterborough , dans la province de Northampton , poste dangereux à cause du voisinage du camp de refuge des Saxons , mais fort convenable , disait Guillaume, pour un abbé si bon soldat'. Délivrés de ce chef redoutable , les moines n'en furent pas plus heureux ; car ils reçurent à sa place un certain Guérin de Lire , qui , selon les paroles d'un ancien récit , prit dans leurs bourses jusqu'au dernier écu , pour se faire un renom auprès de ceux qui naguère l'avaient vu pauvre 2. Ge Guérin lit déterrer de l'église les cadavres des abbés de race anglaise , ses prédécesseurs , et jeter leurs ossements hors des portes3.

Pendant que de pareils actes avaient lieu en Angleterre, la renommée allait publiant au dehors, par la plume des clercs salariés , ou qui souhaitaient de l'être , que Guillaume le puissant , le victorieux , le pieux , civilisait ce pays, jusque-là barbare , et y ranimait le christianisme , auparavant fort négligé \ La vérité , toutefois , ne fut pas

1 Quia magis se agit militem quam abbatem. (Willelm. Malmesb. , de Geslis pontif. angl. , lib. v, apud rer. anglic. Script., t. III , p. 372, éd. Gale.)

3 Idoneus monachorum marsupia evacuare, undecunque nummos rapere... ut... apud eos, qui eum olim pauperem vidissent, compararet jaclantiam. (Ibid.)

3tOmnia (ossa) conglobata, vel ut acervum ruderum... ecolesiœ foribus alienavit. { Willelm. Malmesb., de Vita Adhelmi episcopi scireburnensis; Anglia sacra, t. II , p. 142.)

« Cujus (insula1) rex effedus (Willelmus) barbaros illius mitigavit

entièrement étouffée : les plaintes dos opprimés parvinrent 1071 même jusqu'à Rome : et , dans cette cour romaine que mi les historiens du temps accusent d'être si vénale ' , il se trouva quelques hommes consciencieux qui dénoncèrent la révolution opérée en Angleterre comme odieuse et contraire aux lois ecclésiastiques. La dégradation en masse des évêques et des principaux abbés saxons et l'intrusion des Normands furent vivement blâmées2. Mais la mort d'Alexandre II, et l'avènement, sous le nom de Grégoire VII , de cet archidiacre Hildebrand , qui , ainsi qu'on l'a vu plus haut , avait déployé tant de zèle en faveur de l'invasion , réduisirent presque au silence les accusateurs de la nouvelle église fondée par la conquête normande 3. Sa légitimité canonique cessa d'être mise en question , et deux individus seulement, Thomas, archevêque d'York, et Rémi, évêque de Lincoln, furent cites à la cour pontificale, l'un parce qu'il était fils de prêtre, l'autre parce qu'il avait acheté à deniers comptants la dignité épis- < opale '*.

Lanfranc partit avec eux, muni de présents pour le pape et les principaux citoyens de Rome. Tous les trois distribuèrent largement l'or des Anglais dans la ville des

inores, cultumque christianaereligionis, qui in ea modicus erat, ampliavit. ( Historiée francien? Fragin., apud Scripl. rer. gallic et franeic, t. XI,

1 Cum lama... Romanos nota cupiditatis asperserit. (Radulphi de Di ceto Imag hislor., apud Script, rer. gallic. cl franeic, t. XIII, p. 202 )

- Prisei abbates, quos canonicœ leges non damnabant , secularîs eoni minalione potestatis lerrebaatur, cl sinesynodali discussione de sedibus suis injuste fugabanlur. (Order. Vital. Hist. ecclesiàst., lin. îv, apud Script, rer. normann., p. 523.) — Eadmeri Hist. nov., p. 6 cl 7, éd. Selden.

3 Voyez livre m, 1. 1, p. 231.

4 Primns namque presliiteri (iiius eral. (Henrici Knyghton, de Event. angl., lib. i, apud hist. angl. Script., t. Il , col. 2348, éd. Selden.-]

ii. <0

i07i apôtres, et s'y firent par la un grand renom'. Cette 1072. conduite leur aplanit toutes les difficultés ; l'affaire des deux prélats normands fut arrangée sous main , et , au lieu d'enquête sur leur compte , il n'y eut qu'une scène d'apparat, où tous les deux remirent au pape , en signe d'obéissance , leur anneau et leur bâton pastoral. Lanfranc plaida leur cause , en prouvant qu'ils étaient utiles et même nécessaires au nouveau roi, pour les nouveaux arrangements du royaume 2 ; et le pape lui répondit : « Décide l'affaire comme tu l'entendras , toi qui es le père « de ce pays; je remets à ta disposition les deux verges « pastorales \ » Lanfranc les prit et les rendit à Rémi et à Thomas ; puis , ayant lui-même reçu de Grégoire Vil la confirmation de son titre de primat de toute l'Angleterre . il repartit avec ses compagnons.

Ainsi les églises des Anglais continuèrent d'être livrées , sans obstacle , et avec l'aveu de l'église romaine , à des clercs venus de tous pays. Le prélat de race étrangère prononçait devant un auditoire saxon ses homélies en langue française, et quand elles étaient écoutées patiemment , ou par surprise ou par terreur , l'homme d'outremer s'enorgueillissait de la puissance de ses discours , qui, disait-il, s'insinuaient, par miracle, dans l'oreille des barbares 4. Une sorte de pudeur et l'envie d'offrir au monde chrétien autre chose que ce ridicule spectacle fit

1 De divttiis anglicis larga munera ctipidis Romanis ubertim dederunl, sic mirabiles Latiis visi sunt. (Order. Vilal. Hist. eeclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 5-48.)

- Novo régi... innovisregni disposilionibus, pernteessarios. (Eudmeri llist. nov., p. 7, éd. Selden.)

« Tu paler es patriœiilius. ( Ibid,)

■'< Qui, licol lalinc vcl gailice loquentem, illum minime intelligei enl, tamen, iulendentes ad illum , virtute verbi Dei... ad lacrymas mulloties compuncti. ( Pétri Blesensis Ingulti Continuai., apud rer. anglic. Script., t. 1. p. H5, éd. Gale.)

rechercher par le roi Guillaume quelqu'un des hommes «ni que l'opinion du temps préconisait au loin, à cause de 40a72 l'austérité de leur vie religieuse. Tel était Guimond, moine du couvent de la Croix-Saint-Leufroi , en Normandie: le roi lui envoya l'invitation de passer la mer, et il obéit sans délai aux ordres de son seigneur temporel. Quand il fut arrive en Angleterre , le conquérant lui dit qu'il avait dessein de l'y retenir , et de l'élever à une haute dignité ecclésiastique : voici ce que répondit le moine , si Ton en croit un historien postérieur de peu d'années ' :

« Beaucoup de motifs m'engagent à fuir les dignités et « le pouvoir ecclésiastique ; je ne les énoncerai point tous. « Je dirai seulement que je ne conçois pas de quelle ma- « nière il me serait possible d'être dignement le chef reli- « gieux d'hommes dont je ne connais ni les mœurs ni la « langue , et dont les pères , les frères , les amis , sont morts « sous votre épée , ou sont déshérités , bannis , emprison- « nés , durement asservis par vous 2. Parcourez les saintes « Écritures , voyez si quelque loi y tolère que le pasteur du « troupeau de Dieu lui soit imposé violemment par le choix «d'un ennemi. Ce que vous avez ravi par la guerre, au « prix du sang de tant d'hommes , pourriez-vous sans « péché le partager avec moi, avec ceux qui , comme moi, « ont juré mépris au monde , et , pour l'amour du Christ , « se sont dépouillés de leurs propres biens? C'est la loi de « tous les religieux que de s'abstenir de rapines, et de n'ac- « ceptér aucune part de butin , même comme offrande à « l'autel, car, ainsi que le disent les Écritures, celui qui

1 Order. Vital. Bisl. ecclesiast. , lib. iv, apud Script, rer. normann.. p. 524.

2 Quorum patres charosque parentes et amlcos occidistis gladio, vol exheredatos opprimilis exilio, vel earcere indebito, vel intolerabili servitio. (Ihid.)

« offre en sacrifice le bien des pauvres t'ait comme s'il « immolait le fils en présence de son père '. Quand je me « rappelle ces préceptes divins , je me sens troublé de « frayeur ; votre Angleterre me semble une vaste proie ; « et je crains de la toucher, elle et ses trésors, à l'égal « d'un brasier ardent 2... »

Le moine de Saint-Leufroi repassa la mer, et retourna au fond de son cloître ; mais le bruit se répandit bientôt qu'il avait exalté la pauvreté des religieux au-dessus de la richesse des prélats . et nommé rapine , à la face du roi et de ses barons, l'acquisition de l'Angleterre; qu'enfin il avait traité de ravisseurs et d'intrus tous les évêques et les abbés installés dans ce pays contre la volonté des Anglais 3. Ses paroles déplurent à beaucoup de gens qui , ne se souciant pas de l'imiter, le calomnièrent et firent tant par leurs intrigues, qu'ils le contraignirent à quitter le pays. Guimond se rendit à Rome, et de là en Apulie, dans l'une des villes conquises et possédées par les Normands ''.

La haine que le clergé de la conquête portait aux indigènes de l'Angleterre s'étendit jusque sur les saints de race anglaise , et dans plus d'un lieu leurs tombeaux furent ouverts et leurs ossements dispersés5. Tout ce qui avait été anciennement un objet de vénération dans le pays fut re-

1 Omnium religiosorum lex est a rapinis abstinere. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 524.)

* Totam Angliam quasi amplissimam praedam dijudico, ipsamque, cum gazis suis, velut ignem ardentem, contingere formido. ( Ibid., p. 525.)

3 Quod obtentum Angliœ, in presentia régis et optimatum ejus, rapinam appellaverït, et quod omnes episcopos vel abbales qui, nolentibus Anglis, in ecclesiis Angliœ prœlati sunt , rapacitatis redarguerit. ( Ibid., p. 520.)

1 Verba igitur ejus... multis displieuerunt. (ibid., p. 526.)

5 Typlio quodam et nausea sanctorum corporum. (Willem. Malmesb.,

de Gest. ponlif. angt., lib. v, apud rer. anglic. Script., t. III, p. 372,

cil. Gale.]

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