I. • i SpèceS de sinues
Tous les habitants des côtes (le la mer, soil dans les pays chauds, soit dans les climats froids, mangent plus de poisson que de chair. Les habitants des îles Orcade.-, les
Islandais les Lapons, les Groënlandais, ne vivent pour ainsi duc que de poisson. Le loi sert de boisson à quantité de peuples ; les femmes Tartares ne boiveul que du
lail de jument ; le petit-lait, tue du lail de vBche, est la boisson ordinaire en Islande.
H serait à désirer qu'on rassemblât un plus grand nombre d'observations exactea sur la différence des nourritures de l'homme dans les climats divers, et qu'on pin faire la comparaison du régime ordinaire des différents peuples; il en résulterait de nouvelles
lumières sur la cause des maladies particulières, et pour ainsi dire indigènes dans
chaque climat.
ADDITION A l'article de la vieillesse et de la mort, page 76.
J'ai cité, d'après les Transactions philosophiques, deux vieillesses extraordinaires, I une de ceut soixante-cinq ans et l'autre de cent quarante-quatre. On vient d'imprimer cfi danois la vie d'un JNonvégien , Christian-Jacohsen Drachenberg , qui est mort en 1772, âgé de cent quarante-six ans ; il était né le 18 novembre 1626, et pendant presque toute sa vie il a servi et voyagé sur mer, ayant même subi l'esclavage en Barbarie pendant près de seize ans; il a fini par se marier à l'âge de cent onze ans ".
Un autre exemple est celui du vieillard de Turin, nommé André-Brisio de Bra,qui a vécu cent vingt-deux ans sept mois et vingt-cinq jours , et qui aurait probablement vécu plus longtemps, car il a péri par accident, s'étant fait une forte contusion à la tête en tombant; il n'avait à cent vingt-deux ans encore aucune des infirmités de la vieillesse ; c'était un domestique actif, et qui a continué son service jusqu'à cet âge *.
I n quatrième exemple est celui du sieur de Laliaye qui a vécu cent vingt ans; il était né en France, il avait fait par terre, et presque toujours à pied, le voyage des Indes, de la Chine, de la Perse et de l'Egypte «; cet homme n'avait atteint la puberté qu'à l'âge de cinquante ans, il s'est marié à soixante-dix ans et a laissé cinq enfants.
Exemple que j'ai pu recueillir de personnes qui ont vécu cent dix ans et au delà.
Guillaume Lecomte , berger de profession, mort subitement le 17 janvier 1770 en la paroisse de Theuville-aux-Maillots, dans le pays de Caux, âgé de cent dix ans; il s'était marié en secondes noces à quatre-vingts ans. Journal de Politique et de Littérature , 15 mars 1776, art. Paris.
Dans la nomenclature d'un professeur de Dantzick, nommé Hanovius, on cite un médecin impérial, nommé Cramers, qui avait vu à Temeswar deux frères, l'un de cent dix ans, l'autre de cent douze ans, qui tous deux devinrent pères à cet âge. Idt-m, 15 février 17 75, page 197.
La nommée Marie Cocu , morte vers le nouvel an 1776 à Websboroug, en Irlande, à l'âge de cent douze ans.
Le sieur Istwan Horwaths, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de hussards au service de France, mort à Sar-Albe, en Lorraine, le
4 décembre 1 775, âgé de cent douze ans dix mois et vingt-six jours ; il était né à llaab, en Hongrie, le 8 janvier 1663 , et avait passé en France, en 1712 , avec le régiment de Berchény; il se retira du service en 1756. Il a joui jusqu'à la fin de sa vie de la santé la plus robuste, que l'usage peu modéré des liqueurs fortes n'a pu altérer. Les exercices du corps et surtout la chasse, dont il se délassait par l'usage des bains, étaient pour lui des plaisirs vifs; quelque temps avant sa mort, il entreprit un voyage très-long et le fit à cheval. Journal de Politique et de Littérature, 15 mars 1776, art. Paris.
Rosine Jwiwarowska, morte à Minsk, en Lithuauie, âgée de cent treize ans. Idem,
5 mai 17 76, ibid.
Le 26 novembre 1773 , il est mort dans la paroisse de Frise , au village d'Oldebom , une veuve nommée Fockjd Johannes, âgée de cent treize ans seize jours; elle a conservé tousses sens jusqu'à sa mort. Journal Histor. et Polit., 30 décembre 1773, p. 47.
La nommée Jenneken Maghbargh, veuve Faus , morte le 2 février 1776 à la maison
a. Gazette de France, du vendredi 11 novembre 1774, article de Varsovie. 6. Ibid. du lundi 14 novembre 1774, article de Turin, c. Ibid. du 18 février 1774 , article de La Haye.
de charité de Zutplieu , dans la province de Gueldres, à l'âge de cent treize ans et sept mois; elle avait toujours joui de la santé la plus ferme, et n'avait perdu la vue qu'un an avant sa mort. Journal de Politique et de Littérature, 15 mars 1770, art. Paris.
Le nommé Patrick Meriton , cordonnier à Dublin , paraît encore fort robuste, quoiqu'il soit actuellement (en 1773) âgé de cent quatorze ans : il a été marié onze fois , et la femme qu'il a présentement a soixante-dix-huit ans. Journal Historique et Politique, 10 septembre 1773, art. Londres.
.Marguerite Bonefaut est morte à Wear-Gifford, au comté de Devon, le '2C> mars 1 77 l. âgée de cent quatorze ans. Idem, 10 avril 1774, page 50.
M. Eastemann, procureur, mort à Londres, le 1 1 janvier 177G, à l'âge de cent quinze ans. Journal de Politique et de Littérature, 15 mars 17 70, art. Paris.
TérenceGallabar, mort le 21 février 177G, dans la paroisse de Killymon, près de Dungannon, en Irlande, âgé de cent seize ans et quelques mois. /6.,5 mai 1770, art. Paris.
David Bian, mort au mois de mars 1770 , à Tismerane, dans le comté de Clark, en Irlande, à l'âge de cent dix-sept ans. Idem, ibidem.
A Villejack, en Hongrie, un paysan nommé Marsk Jouas est mort le 20 janvier 1775, âgé de cent dix-neuf ans, sans jamais avoir été malade. Il n'avait été marié qu'une lois, et n'a perdu sa femme qu'il y a deux ans. Idem, 15 février 1775, page 107.
Éléonore Spicer est morte au mois de juillet 1773, à Accomak, dans la Virginie, âgée de cent vingt-un ans. Cette femme n'avait jamais bu aucune liqueur spiritueuse, et a conservé l'usage de ses sens jusqu'au dernier terme de sa vie. Journal Historique d Politique, 30 décembre 1773, page 47.
Les deux vieillards cités dans les Transactions philosophiques, âgés l'un de cent quarante-quatre ans et l'autre de cent soixante-cinq ans. Hist. Nat., tome II , in-4 , p. 57 1 .
Hanovius, professeur de Dant/.iek, fait mention dans sa nomenclature d'un vieillard mort à l'âge de cent quatre-vingt-quatre ans.
Kl encore d'un vieillard trouve en Valaeliie, qui, selon lui , elail âgé de cent quatrevingt dix ans. Journal de Politique et d Littérature, 1 5 février 1775, page 107.
D'après des registres où l'on inscrivait la naissance et la mort de tous les citoyens du temps des Romains, il parait que l'on trouva dans la moitié seulement du pays, compris entre les Apennins et le Pô, plusieurs vieillards d'un âge fort avancé; savoir, .! l'aune, trois vieillards de cent vingt ans et deux de cent trente; à Brixillun, un de cent vingt-cinq; à Plaisance, un de cent trente-un ; à Faventin, une femme de cent trentedeux ; à Bologne, un homme de cent cinquante; à P.imini,un homme et une femme de cent trente-Sept; dans les collines autour de Plaisance, six personnes de cent dix ans, quatre de eenl vingt, et une de cent cinquante : enfin, dans la huitième partie de l'Italie
seulement , d'après un dénombremenl authentique fait par les censeurs, on trouva cinquante-quatre hommes âgés de cent ans; vingt sept âges de cent dix ans; deux de cent vingt-cinq -, quatre de cent trente; autant de cent trente-cinq ou cent trente-sept, et trois
«le cent quarante, sans compter celui de Bologne âgé d'un siècle cl demi. Pline observe que l'empereur Claude, alors régnant , fut curieux de constater ce dernier fait : on le
véri6a avec le plus grand soin , et , après la plus scrupuleuse recherche, on trouva qu'il était exact. Journal de Politique rt de Littérature, 15 février i77.">, page 197. H \ a dans bs animaux, ci le dans l'espèce humaine, quelques individus pri\ il<-
giés dont la \ie s'elend presque au double du ternie ordinaire, et je puis citer l'exemple d'un cheval qui a vécu plus de Cinquante ans ; la note m'en a ele donnée par M . le due de la Koclieloiii aull qui non-seulement s'intéresse au progrès des sciences, mais les
cultive avec grand sucres.
■• r.n 1784, M. le due de Saint Simon étants Frescati en Lorraine vendit a son cousin,
>i évéque de Metz, un cheval normand qu'il réformait de son attelage, comme étant plus « vieux que les autres : ce cheval ne marquant plus à la dent, M. de Saint-Simon « assura son cousin qu'il n'avait que dix ans , et c'est de cette assurance dont ou part " pour fixer la naissance du cheval à l'année 1724.
« Cet animal était bien proportionné et de belle taille, si ce n'est l'encolure, qu'il « avait un peu trop épaisse.
« M. l'évèque de Metz (Saint-Simon) employa ce cheval jusqu'en 1760 à traîner une « voiture dont son maître d'hôtel se servait pour aller à Metz chercher les provisions « de la table; il faisait tous les jours au moins deux fois, et quelquefois quatre, le « chemin de Frescati à Metz , qui est de 3G00 toises.
« M. l'évèque de Metz étant mort en 1760, ce cheval fut employé jusqu'à l'arrivée « de M. l'évèque actuel, en 1762 , et sans aucun ménagement , à tous les travaux du « jardin , et à conduire souvent un cabriolet du concierge.
« M. l'évèque actuel, à son arrivée à Frescati, employa ce cheval au même usage que « son prédécesseur ; et comme on le faisait fort souvent courir, on s'aperçut en 1766 « que son flanc commençait à s'altérer, et dès lors M. l'évèque cessa de l'employer à « conduire la voiture de son maître d'hôtel , et ne le fit plus servir qu'à traîner une « ratissoire dans les allées du jardin. Il continua ce travail jusqu'en 1772 , depuis la « pointe du jour jusqu'à l'entrée de la nuit, excepté le temps des repas des ouvriers. « On s'aperçut alors que ce travail lui devenait trop pénible, et on lui fit faire un petit « tombereau, de moitié moins grand que les tombereaux ordinaires, dans lequel il traî- « nait tous les jours du sable, de la terre, du fumier, etc. M. l'évèque, qui ne voulait « pas qu'on laissât cet animal sans rien faire, dans la crainte qu'il ne mourût bientôt, « et voulant le conserver, recommanda que pour peu que le cheval parût fatigué , on le « laissât reposer pendant vingt-quatre heures; mais on a été rarement dans ce cas : il « a continué à bien manger, à se conserver gras , et à se bien porter jusqu'à la fin de <• l'automne 1773, qu'il commença à ne pouvoir presque plus broyer son avoine, et à « la rendre presque entière dans ses excréments. Il commença à maigrir; M. l'évèque « ordonna qu'on lui fit concasser son avoine, et le cheval parut reprendre de l'em- « bonpoint pendant l'hiver; mais au mois de février 1774, il avait beaucoup de peine à « traîner son petit tombereau deux ou trois heures par jour, et maigrissait à vue d'œil. « Enfin le mardi de la semaine sainte, dans le moment où on venait de l'atteler, il se « laissa tomber au premier pas qu'il voulut faire; on eut peine à le relever; on le « ramena à l'écurie où il se coucha sans vouloir manger, se plaignit, enfla beaucoup et « mourut le vendredi suivant, répandant une infection horrible.
« Ce cheval avait toujours bien mangé son avoine et fort vite ; il n'avait pas, à sa « mort, les dents plus longues que ne les ont ordinairement les chevaux à douze ou « quinze ans; les seules marques de vieillesse qu'il donnait étaient les jointures et arti- « dilations des genoux , qu'il avait un peu grosses, beaucoup de poils blaucs et les » salières fort enfoncées : il n'a jamais eu les jambes engorgées. »
Voilà donc, dans l'espèce du cheval, l'exemple d'un individu qui a vécu cinquante ans, c'est-à-dire le double du temps de la vie ordinaire de ces animaux; l'analogie confirme en général ce que nous ne connaissions que par quelques faits particulieis, c'e^t qu'il doit se trouver dans toutes les espèces, et par conséquent dans l'espèce humaine comme dans celle du cheval, quelques individus dont la vie se prolonge an double de la vie ordinaire, c'est-à-dire à cent soixante ans au lieu do quatre-vingts. Ces privilèges de la nature sont à la vérité placés de loin en loin pour le temps, et à de grandes distances dans l'espace : ce sont les gros lots dans la loterie universelle de la vie; néanmoins ils suffisent pour donner aux vieillards, même les plus âgés, l'espérance d'un âge encore plus grand.
Nous avons dit qu'une raison pour vivre est d'avoir vécu , et nous l'avons démontré par l'échelle des probabilités de la durée de la vie ; cette probabilité est à la vérité d'autant plus petite que l'âge est plus grand; mais lorsqu'il est complet, c'est-à-dire à quatre-vingts ans, cette même probabilité qui décroît de moins en moins, devient pour ainsi dire stationnaire et fixe. Si Ton peut parier un contre un qu'un homme de quatre-vingts ans vivra trois ans de plus, on peut le parier de même pour un homme de quatre-vingt-trois, de quatre vingt-six, et peut-être encore de même pour un homme de quatre-vingt-dix ans. Nous avons donc toujours dans l'âge , même le plus avancé , l'espérance légitime de trois années de vie. Et trois années ne sont-elles pas une vie complète, ne suffisent-elles pas à tous les projets d'un homme sage ? nous ne sommes donc jamais vieux, si notre moral n'est pas trop jeune; le philosophe doit dès lors regarder la vieillesse comme un préjugé, comme une idée contraire au bonheur de l'homme, et qui ne trouble pas celui des animaux. Les chevaux de dix ans, qui voyaient travailler ce cheval de cinquante ans , ne le jugeaient pas plus près qu'eux de la mort : ce n'est que par notre arithmétique que nous en jugeons autrement; mais cette même arithmétique bien entendue nous démontre que dans notre grand àce nous sommes toujours à trois ans de distance de la mort, tant que nous nous portons bien ; que vous autres jeunes gens vous en êtes souvent bien plus près, pour peu que vous abusiez des forces de votre âge; que d'ailleurs, et tout abus égal , c'est-à-dire proportionnel , nous sommes aussi sûrs à quatre-vingts ans de vivre encore trois ans, que vous l'êtes à trente ans d'en vivre vingt-six. Chaque jour que je me lève eu bonne santé, n'ai-je pas la jouissance de ce jour aussi présente, aussi plénière que la vôtre? Si je conforme mes mouvements, mes appétits , mes désirs aux seules impulsions de la sage nature, ue suis-je pas aussi sage et plus heureux que vous ? ne suis-je pas même plus sur de mes projets , puisqu'elle me défend de les étendre au delà de trois ans ? et la vue du passé qui cause les regrets des vieux fous ne m'offre-t-elle pas au contraire des jouissances de mémoire, des tableaux agréables, des images précieuses , qui valent bien vos objets de plaisir ? car elles sont douces ces images, elles sont pures, elles ne portent dans l'âme qu'un souvenir aimable; les inquiétudes , les chagrins, toute la triste cohorte qui accompagne vos jouissances de jeunesse, disparaissent dans le tableau qui me les représente; les regrets doivent disparaître de même, ils ne sont que les derniers élans de cette folle vanité qui ne vieillit jamais.
.N'oublions pas un autre avantage, ou du moins une forte compensation pour le bonbeur dans l'âge avancé : c'est qu'il y a plus de gain au moral que de perte au physiqui ; tout au moral est acquis, et si quelque chose au physique est perdu, on en est pleinement dédommagé. Quelqu'un demandait au philosophe Fontenelle, âgé de quatre-vingtquinze ans, quelles étaient les vingt années de sa vie qu'il regrettait le plus, il répondit qu'il regrettait peu de chose, que néanmoins l'âge où il avait été le plus heureux était de cinquante-cinq à soixante-quinze ans ; il lit cet aveu de bonne loi, et il prouva son dire par des vérités sensibles et consolantes. \ cinquante-cinq ans la fortune 6Sl établie, la réputation faite, la considération obtenue, l'étal de la vie fixe, les prétentions éva« nouies ou remplies, les projets avortes ou mûris, la plupart des passions calmées, ou du moins refroidies , la carrière a peu près remplie pour les travaux que chaque homme
doit a la société, moins d'ennemis ou plutôt moins d'envieux nuisibles, parce que le contre-poids du mérite est connu parla voix du public; tout concourt dans le moral a l'avantage de l'âge, jusqu'au temps où les infirmités et les autres maux physiques
vieniienl a troubler la jouissance tranquille et douce de ces biens acquis par la sagesse , qui seuls peuvent l'aire notre bonheur.
L'idée la plus triste, c'est-à-dire la plus contraire au bonheur de l'homme, est la Mie fixe de -a prochaine Mu : cette idée fait le malheur de la plupart des vieillards,
A L'HISTOIHi: DE L'HOMME. 239
môme de ceux qui se portent le mieux et qui ne sont pas encore dans un âge fort avancé ; je les prie de s'en rapporter à moi; ils ont encore à soixante-dix ans l'espérance légitime de six ans deux mois, à soixante-quinze ans l'espérance tout aussi légitime de quatre ans six mois de vie ; enfin, à quatre-vingts et même à quatre-vingt-six ans, celle de trois années de plus ; il n'y a donc de lin prochaine que pour ces âmes faibles qui se plaisent à la rapprocher; néanmoins le meilleur usage que l'homme puisse faire de la vigueur de son esprit, c'est d'agrandir les images de tout ce qui peut lui plaire en les rapprochant, et de diminuer au contraire, en les éloignant, tous les objets désagréables, et surtout les idées qui peuvent faire son malheur; et souvent il suffit pour cela de voir les choses telles qu'elles sont en effet. La vie, ou si l'on veut la continuité de notre existence, ne nous appartient qu'autant que nous la sentons; or, ce sentiment de l'existence n'est-il pas détruit par le sommeil? Chaque nuit nous cessons d'être, et dès lors nous ne pouvons regarder la vie comme une suite non interrompue d'existences senties, ce n'est point une trame continue , c'est un fil divisé par des nœuds ou plutôt par des coupures qui toutes appartiennent à la mort : chacune nous rappelle l'idée du dernier coup de ciseau, chacune nous représente ce que c'est que de cesser d'être; pourquoi donc s'occuper de la longueur plus ou moins grande de cette chaîne qui se rompt chaque jour? Pourquoi ne pas regarder et la vie tt la mort pour ce qu'elles sont en effet? Mais comme il y a plus de cœurs pusillanimes que d'âmes fortes, l'idée delà mort se trouve toujours exagérée, sa marche toujours précipitée, ses approches trop redoutées , et son aspect insoutenable ; on ne pense pas que l'on anticipe malheureusement sur son existence toutes les fois que l'on s'affecte de la destruction de son corps; car cesser d'être n'est rien , mais la crainte est la mort de l'âme. Je ne dirai pas avec le stoïcien , Mors hominl summum bonum Dits <h negatum , je ne la vois ni comme un grand bien ni comme un grand mal, et j'ai tâché de la représenter telle qu'elle est (page 80 et suiv. ) ; j'y renvoie mes lecteurs , par le désir que j'ai de contribuer à leur bonheur.
A L'.UVriCI.E DU SENS DE LÀ VUE, PAGE 100, SUR LA CAUSE DU STRABISME OU DES ÏEUX LOUCHES '.
Le strabisme est non-seulement un défaut, mais une difformité qui détruit la physionomie, et rend désagréables les plus beaux visages; cette difformité consiste dans la fausse direction de l'un des yeux, en sorte que quand un œil pointe à l'objet, l'autre s'en écarte et se dirige vers un autre point. Je dis que ce défaut consiste dans la fausse direction de l'un des yeux, parce qu'en effet les yeux n'ont jamais tous deux ensemble cette mauvaise disposition, et que si on peut mettre les deux yeux dans cet état en quelque cas, cet état ne peut durer qu'un instant et ne peut pas devenir une habitude.
Le strabisme ou le regard louche ne consiste donc que dans l'écart de l'uu des yeux, tandis que l'autre paraît agir indépendamment de celui-là.
On attribue ordinairement cet effet à un défaut de correspondance entre les muscles de chaque œil ; la différence du mouvement de chaque œil vient de la différence du mouvement de leurs muscles qui, n'agissant pas de concert, produisent la fausse direction des yeux louches ; d'autres prétendent (et cela revient à peu près au même) qu'il y
1. J'avais eu le projet de réserver le mémoire suivant sur le strabisme pour le xie volume d ■ cette édition, volume dans lequel je me propose de réunir plusieurs mémoires de Buffon sur divers sujets. (Voyez la note de la p. 113 ) Je le laisse ici, parce qu'il se li>' essentiellement à l'article du sens de la vue.
a équilibre entre les muscles des deux yeux, que cette égalité de force est la cause de la direction des deux yeux ensemble ver» l'objet, et que c'est par le défaut de cet équilibre que les deux yeux ne peuvent se diriger vers le même point '.
.M. de la Ilireet plusieurs autres après lui ont pensé que le strabisme n'est pas eau-. par le défaut d'équilibre ou de correspondance (litre les muscles, mais qu'il provient d'un défaut dans la rétine ; ils ont prétendu que l'endroit de la rétine qui répond à l'extrémité de l'axe optique était beaucoup plus sensible que tout le reste de la rétine. Les objets, ont-ils dit, ne se peignent distinctement que dans cette partie plus sensible, et si cette partie ne se trouve pas correspondre exactement à l'extrémité de l'axe optique, dans l'un ou l'autre des deux yeux, ils s'écarteront et produiront le regard loucbe par la nécessité où l'on sera dans ce cas de les tourner de façon que leurs axes optiques puissent atteindre cette partie plus sensible et mal placée de la rétine. Mais cette opinion a été réfutée par plusieurs physiciens et en particulier par M. Jurin «. En effet il semble que M. de la H ire n'ait pas fait attention à ce qui arrive aux personnes louches lorsqu'elles ferment le bon œil , car alors l'œil loucbe ne reste pas dans la même situation, comme cela devrait arriver si cette situation était nécessaire pour que l'extrémité de l'axe optique atteignît la partie la plus sensible de la rétine; au contraire, cet œil se redresse pour pointer directement à l'objet et pour chercher à le voir; par conséquent l'œil ne s'écarte pas pour trouver celte partie prétendue plus sensible de la rétine, et il faut chercher une autre cause à cet effet. M. Juriu en rapporte quelques causes particulières, et il semble qu'il réduit le strabisme à une simple mauvaise habitude dont on peut se guérir dans plusieurs cas; il fait voir aussi que le défaut de correspondance ou d'équilibre entre les muscles des deux yeux ne doit pas être regardé comme la cause de cette fausse direction des yeux; et, en effet, ce n'est qu'une circonstance qui même n'accompagne ce défaut que dans de certains cas.
Mais la cause la plus générale, la plus ordinaire du strabisme, et dont personne que je sache n'a fait mention, c'est l'inégalité de force dans les yeux. Je vais faire voir que cette inégalité, lorsqu'elle est d'un certain degré, doit nécessairement produire le regard louche, (t que dans ce cas, qui est assez commun , ce défaut n'est pas une mauvaise habitude dont on puisse se défaire, mais une habitude nécessaire qu'on est obligé de conserver pour pouvoir se servir de ses yeux.
Lorsque les yeux sont diriges vers le même objet . et qu'on regarde des deux yeux cet objet, si tous deux sont d'égale force, il parait plus distinct et plus éclairé que quand on le regarde avec un seul œil. Des expériences assez aisées a repeter ont appris à M. Jurin ' que cette différence de vivacité de l'objet, vu de deux yeux égaux en force ou d'un seul œil, est d'environ une treizième partie, c'est-à-dire qu'un objet vu des deux yeux parait comme s'il était éclairé de treize lumières égales, et que l'objet vu d'un seul (fil parait comme s'il était éclaire de douze lumières seulement, les deux veux étant supposés parfaitement égaux en force, mais lorsque les yeux sont de force inégale, j'ai trouvé qu'il en était tout autrement; un petit degré d'inégalité fera que l'objet vu de l'œil le plus forl sera aussi distinctement aperçu que s'il était vùdes deux yeux; un peu
a. Essay upon distinct uni indistinct vision, etc. Optique de Smith, à la On du Becond /olume.
//. Idem, ibidem,
1. on est n venu , de aos Jours , 'i l'explication du strabisme par l'action musculaire; niais ce n'. i plw i"i le défaul de concert ou i'équilibre entre les muscles qu'on l'explique : c'est pat lïnégalitt de» <"» des. Voyez la note de la page 118. — Voyez aussi le Compte rendu de VAea demie des sd. : t. X, p. 888, et t. m, \>. sv — Yoy ex en outre , sur l'ensemble de la théorie dd ii vision, un travail récent et très-remarquable de M. Wheatstone : -i"». de Mm, et de phy , , rie, t. II, p. 880. )
plus d'inégalité rendra l'objet , quand il sera vu des deux yeux , moins distinct que s'il est vu du seul œil le plus fort; et enfin une plus grande inégalité rendra l'objet vu des deux yeux si confus, que, pour l'apercevoir distinctement, on sera obligé de tourner l'œil faible et de le mettre dans une situation où il ne puisse pas nuire.
Pour être convaincu de ce que je viens d'avancer, il faut observer que les limites de la vue distincte sont assez étendues dans la vision de deux yeux égaux ; j'entends par limites de la vue distincte les bornes de l'intervalle de distance dans lequel un objet est vu distinctement-, par exemple, si une personne qui a les yeux également forts peut lire un petit caractère d'impression à buit pouces de distance, à vingt pouces et à toutes les distances intermédiaires, et si, en approchant plus près de buit ou en éloignant au delà de vingt pouces, elle ne peut lire avec facilité ce même caractère, dans ce cas les limites de la vue distincte de cette personne seront huit et vingt pouces , et l'intervalle de douze pouces sera l'étendue de la vue distincte. Quand on passe ces limites, soit audessus, soit au-dessous, il se forme une pénombre qui rend les caractères confus et quelquefois vacillants, mais avec des yeux de force inégale, ces limites de la vue distincte sont fort resserrées ; car supposons que l"un des yeux soit de moitié plus faible que l'autre, c'est-à-dire que, quand avec un œil on voit distinctement depuis huit jusqu'à vingt pouces , on ne puisse voir avec l'autre œil que depuis quatre pouces jusqu'à dix , alors la vision opérée par les deux yeux sera distincte et confuse depuis dix jusqu'à vingt, et depuis huit jusqu'à quatre, en sorte qu'il ne restera qu'un intervalle de deux pouces, savoir, depuis huit jusqu'à dix, où la vision pourra se faire distinctement, parce que , dans tous les autres intervalles , la netteté de l'image de l'objet vu par le bon œil est ternie par la confusion de l'image du même objet vu par le mauvais œil; or, cet in'ervalle de deux pouces de vue distincte , en se servant des deux yeux , n'est que la sixième partie de l'intervalle de douze pouces, qui est l'intervalle de la vue distincte, en ne se servant que du bon œil ; donc il y a un avantage de cinq contre un à se servir du bon œil seul , et par conséquent à écarter l'autre.
On doit considérer les objets qui frappent nos yeux comme placés indifféremment et au hasard à toutes les distances différentes auxquelles nous pouvons les apercevoir; dans ces distances différentes il faut distinguer celles où ces mêmes objets se peignent distinctement à nos yeux et celles où nous ne les voyons que confusément; toutes les fois que nous n'apercevons que confusément les objets, les yeux font effort pour les voir d'une manière plus distincte, et quand les distances ne sont pas de beaucoup trop petites ou trop grandes , cet effort ne se fait pas vainement. Mais en ne faisant attention ici qu'aux distances auxquelles on aperçoit distinctement les objets, on sent aisément que plus il y a de ces points de distance, plus aussi la puissance des yeux , par rapport aux objets, est étendue; et qu'au contraire plus ces intervalles de vue distincte sont petits, et plus la puissance de voir nettement est bornée; et lorsqu'il y aura quelque cause qui rendra ces intervalles plus petits, les yeux feront effort pour les étendre, car il est naturel de penser que les yeux , comme toutes les autres parties d'un corps organisé, emploient tous les ressorts de leur mécanique pour agir avec le plus grand avantage; ainsi, dans le cas où les deux yeux sont de force inégale, l'intervalle de vue distincte se trouvant plus petit en se servant des deux yeux qu'en ne se servant que d'un œil , les yeux chercheront à se mettre dans la situation la plus avantageuse, et cette situation la plus avantageuse est que l'œil le plus fort agisse seul et que le plus faible se détourne.
Pour exprimer tous les cas . supposons 'tue a — c exprime l'intervalle de la vision
distincte pour le bon œil, et b - l'intervalle de la vision distincte pour l'œil faible,
b — c exprimera "intervalle de la vision distincte des deux yeux ensemble, et l'inéga-
lité de force des yeux sera 1 â^TT"' et Ie noml)le des cas où l'on se servira du bon
ii. l o
ces deux quantités, on aura a — 6 = 6 — cou b = ~-^. Substituant cette valeur de 6
œil sera a— 6, et le nombre des cas où l'on se servira des deux yeux sera 6 — c; égalant
î 6=3^-^. Subs
dans l'expression <le l'inégalité, on aura 1 — - ou a-^~- pour la mesure
de l'inégalité, lorsqu'il y a autant d'avantage à se servir des deux yeux qu'à ne se servir
que du bon œil fout seul. Si l'inégalité est plus grande que ?-p^, on doit contracter
i'habitude de ne se servir que d'un œil ; et si cette inégalité est plus petite , on se ser- \ ira des deux yeux. Dans l'exemple précédent, a = 20, c = 8 ; ainsi l'inégalité des yeux doit être = ■£ au plus , pour qu'on puisse se servir ordinairement des deux yeux ; si cette inégalité était plus grande, on serait obligé de tourner l'œil faible pour ne se servir que du bon œil seul.
On peut observer que dans toutes les vues dont les intervalles sont proportionnels à «eux de cet exemple, le degré d'inégalité sera toujours^. Par exemple, si, au lieu d'avoir un intervalle de vue distincte du bon œil depuis huit pouces jusqu'à vingt pouces, cet intervalle n'était que depuis six pouces à quinze pouces, ou depuis quatre pouces à dix, ou etc., ou bien encore si cet intervalle était depuis dix pouces à vingt-cinq, ou depuis douze pouces à trente, ou etc., le degré d'inégalité qui fera tourner l'œil faible sera toujours ^. Mais si l'intervalle absolu de la vue distincte du bon œil augmente des deux côtés, en sorte qu'au lieu de voir depuis six pouces jusqu'à quinze, ou depuis huit jusqu'à vingt, ou depuis dix jusqu'à vingt-cinq, ou etc., on voie distinctement depuis quatre pouces et demi jusqu'à dix-huit, ou depuis six pouces jusqu'à vingt-quatre, ou depuis sept pouces et demi jusqu'à trente, ou etc., alors il faudra un plus grand degré d'inégalité pour faire tourner l'œil ; on trouve par la formule que cette inégalité doit être pour tous ces cas = £.
Il suit de ce que nous venons de dire qu'il y a des cas où un homme peut avoir la vue beaucoup plus courte qu'un autre, et cependant être moins sujet à avoir les yeux loucbes, parce qu'il faudra une plus grande inégalité de force dans ses yeux que dans ceux d'une personne qui aurait la vue plus longue; cela paraît assez paradoxe, cependant cela doit être : par exemple, à un homme qui ne voit distinctement du bon œil que depuis un pouce et demi jusqu'à six pouces, il faut | d'inégalité pour qu'il soit force de tourner le mauvais ail , tandis qu'il ne faut que £ d'inégalité pour mettre dans ce cas un homme qui voit distinctement depuis huit pouces jusqu'à vingt pouces. On en verra aisément la raison si l'on fait attention que dans toutes les vues, soit courtes. soit longues, dont les intervalles sont proportionnels à l'intervalle de buit pouces à vingt pouces, la mesure réelle de cet intervalle est g ou y, au lieu que dans toutes les vues dont les intervalles sont proportionnels à l'intervalle de six pouces à vingt quatre, ou d'un pouce et demi à six pouces , la mesure réelle est •; , et c'est cette mesure réelle
qui produit celle de l'inégalité, car cette mesure étant toujours , celle de l'inégalité est — — — , comme on l'a vu ci-dessus.
P • avoir la vue parfaitement distincte, il est donc nécessaire que les yeux soient
ab olumeni d'égale force, car ^i les yeux sont inégaux, on ne pourra pas se servir des
deux yeux dans un assez grand intervalle, el même dans l'intervalle de vue distincte
qui reste en employant les deux yeux, les objets seront moins distincts. On a remarque
ommencement de ce mémoire qu'avec deux yeux égaux on voit plus distinctement
qu'avec un œil d'environ une treizième partie; mais au contraire, dans l'intervalle de vue distincte de deux yeux inégaux , les objets, au lieu de paraître plus distincts en
employant les deux yeux , paraissent moins nets et plus mal terminés que quand on ne
se sert que d'un seul œil; par exemple, si l'on voit distinctement un petit caractère d'impression depuis huit pouces jusqu'à vingt avec l'œil le plus fort , et qu'avec l'œil faible on ne voie distinctement ce même caractère que depuis huit jusqu'à quinze pouces, on n'aura que sept pouces de vue distincte en employant les deux yeux; mais comme l'image qui se formera dans le bon œil sera plus forte que celle qui se formera dans l'œil faible, la sensation commune qui résultera de cette vision ne sera pas aussi nette que si on n'avait employé que le bon œil. J'aurai peut-être occasion d'expliquer ceci plus au long , mais il me suffit à présent de faire sentir que cela augmente encore le désavantage des yeux inégaux.
Mais , dira-t-on, il n'est pas sûr que l'inégalité de force dans les yeux doive produire le strabisme; il peut se trouver des louches dont les deux yeux soient d'égale force ; d'ailleurs cette inégalité répand à la vérité de la confusion sur les objets, mais cette confusion ne doit pas faire écarter l'œil faible, car de quelque côté qu'on le tourne, il reçoit toujours d'autres images qui doivent troubler la sensation autant que la troublerait l'image indistincte de l'objet qu'on regarde directement.
Je vais répondre à la première objection par des faits : j'ai examiné la force des yeux de plusieurs enfants et de plusieurs personnes louches, et comme la plupart des enfants ne savaient pas lire, j'ai présenté à plusieurs distances à leurs yeux des points ronds , des points triangulaires et des point carrés, et en leur fermant alternativement l'un des yeux, j'ai trouvé que tous avaient les yeux de force inégale; j'en ai trouvé dont les yeux étaient inégaux au point de ne pouvoir distinguer à quatre pieds avec l'œil faible la forme de l'objet qu'ils voyaient distinctement à douze pieds avec le bon œil ; d'autre? à la vérité n'avaient pas les yeux aussi inégaux qu'il est nécessaire pour devenir louches, mais aucun n'avait les yeux égaux, et il y avait toujours une différence trèssensible dans la distance à laquelle ils apercevaient les objets, et l'œil louche s'est toujours trouvé le plus faible. J'ai observé constamment que quand on couvre le bon œil , et que ces louches ne peuvent voir que du mauvais , cet œil pointe et se dirige vers l'objet aussi régulièrement et aussi directement qu'un œil ordinaire : d'où il est aisé de conclure qu'il n'y a point de défaut dans les muscles, ce qui se confirme encore par l'observation toute aussi constante que j'ai faite en examinant le mouvement de ce mauvais œil , et en appuyant le doigt sur la paupière du bon œil qui était fermé , et par lequel j'ai reconnu que le bon œil suivait tous les mouvements du mauvais œil, ce qui achève de prouver qu'il n'y a point de défaut de correspondance ou d'équilibre dans les muscles des yeux.
La seconde objection demande un peu plus de discussion : je conviens que de quelque côté qu'on tourne le mauvais œil, il ne laisse pas d'admettre des images qui doivent un peu troubler la netteté de l'image reçue par le bon œil ; mais ces images étant absolument différentes, et n'ayant rien de commun ni par la grandeur ni par la figure avec l'objet sur lequel est (ixé le bon œil , la sensation qui en résulte est, pour ainsi dire, beaucoup plus sourde que ne serait celle d'une image semblable. Pour le faire voir bien clairement, je vais rapporter un exemple qui ne m'est que trop familier : j'ai le défaut d'avoir la vue fort courte et les yeux un peu inégaux, mon œil droit étant un peu plus faible que le gauche ; pour lire de petits caractères ou une mauvaise écriture, et même pour voir bien distinctement les petits objets à une lumière faible, je ne me sers que d'un œil ; j'ai observé mille et mille fois qu'en me servant de mes deux yeux pour lire un petit caractère, je vois toutes les lettres mal terminées, et en tournant l'œil droit pour 1 e me servir que du gauche, je vois l'image de ces lettres tourner aussi et se séparer de l'image de l'œil gauche, en sorte que ces deux images me paraissent dans différents plans : celle de l'œil droit n'est pas plus tôt séparée de celle de l'œil gauche, que celle-ci reste très-nette et très-distincte; et si l'œil droit reste dirigé sur unautrç
2ii ADDITIONS
endroit du livre, cet endroit étant différent du premier, il me paraît dans un différent plan , et n'ayant rien de commun il ne m'affecte point du tout , et ne trouble en aucune façon la vision distincte de l'œil gauche. Cette sensation de l'œil droit est encore plus insensible si mon œil, comme cela m'arrive ordinairement en lisant, se porte au delà de la justification du livre et tombe sur la marge, car dans ce cas l'objet de la marge étant d'un blanc uniforme, à peine puis-je m'apercevoir, en y réfléchissant , que mou œil ylroit voit quelque chose. 11 paraît ici qu'en écartant l'œil faible , l'objet prend plus de netteté ; mais ce qui va directement contre l'objection , c'est que les images qui sont différentes de celle de l'objet ne troublent point du tout la sensation, tandis que les images semblables à l'objet la troublent beaucoup, lorsqu'elles ne peuvent pas se réunir entièrement. Au reste , cette impossibilité de réunion parfaite des images des deux yeux dans les vues courtes comme la mienne vient souvent moins de l'inégalité de force dans les yeux que d'une autre. cause : c'est la trop grande proximité des deux prunelles, ou , ce qu: revient au même, l'angle trop ouvert des deux axes optiques, qui produit en partie ce défaut de réunion. On sent bieu que plus on approche un petit objet des yeux, plus aussi l'intervalle des deux prunelles diminue; mais comme il y a des bornes à cette diminution , et que les yeux sont posés de façon qu'ils ne peuvent faire un angle plus grand que de soixante degrés tout au plus par les deux rayons visuels , il suit que toutes les fois qu'on regarde de fort près avec les deux yeux , la vue est fatiguée et moins distincte qu'en ne regardant que d'un seul œil ; mais cela n'empêche pas que l'inégalité de force dans les yeux ne produise le même effet, et que par conséquent il n'y ait beaucoup d'avantage à écarter l'œil faible, et l'écarter de façon qu'il reçoive une image différente de celle dont l'œil le plus fort est occupé.
S'il reste encore quelques scrupules à cet égard il est aisé de les lever par une expérience très-facile à faire : je suppose qu'on ait les yeux égaux ou à peu pas égaux , il n'y a qu'à prendre un verre convexe et le mettre à un demi-pouce de l'un des yeux, on rendra par là cet œil fort inégal eu force à l'autre; si l'ou veut lire avec les deux yeux, ou s'apercevra d'une confusion dans les lettres , causée par cette inégalité, laquelle confusion disparaîtra dans l'instant qu'on fermera l'œil offusqué par le verre, et qu'on ne regardera plus que d'un œil.
Je sais qu'il y a des gens qui prétendent que quand m 'me on a les yeux parfaitement égaux en force, on ne voit ordinairement que d'un œil, mais c'est une idée suis fondement qui est contraire à l'expérience ; on a vu ci-devant qu'on voit mieux des deux yeux que d'un seul lorsqu'on les a égaux ; il u'esl doue pas naturel de penser qu'on chercherait à mal voir en ne se servant que d'un œil , lorsqu'on peut voir mieux en se servant des deux. Il y a plus, c'est qu'on a un autre avantage très-considérable à se servir des deux yeux lorsqu'ils sont de force égale ou peu inégale; cet avantage consiste à voir une plus grande étendue, une plus grande partie de l'objet qu'on regarde; si on \ oit un globe d'un seul œil on n'en apercevra que la moitié ; si ou le regarde avec les <leu\ yeux OU en verra plus de la moitié, et il e-t aise de donner pour les disl. niées ou les grosseurs différentes la quantité qu'on voit avec les deux yeux de plus qu'avec un seul œil ; ainsi on doit se servir, et ou se sert eu elle! dans tous les cas, des deux \eux lorsqu'ils sont égaux ou peu inégaux.
\u reste, je ne prétends pas que l'Inégalité de force dans les yeux soit la seule cause
(lu regard louche; il peut y avoir d'autres causes de ce défaut, mais je les regarde coi • des causes accidentelles, et je dis seulement (pie l'inégalité de force dans les
yeux est une espèce de strabisme inné, la plus ordinaire de toutes, et si commune que tous les louches que j'ai examinés ?ont dans le cas de cette inégalité; je dis a de plus,
que c'est une cause dont l'effet est nécessaire : de sorte qu'il n'est peul-clre pas possible de guérir de ce défaut une personne dont les yeux sont de lorec trop inégale J'ai
observé, en examinant la portée des yeux de plusieurs enfants qui n'étaient pas louches, qu'ils ne voient pas si loin à beaucoup près que les adultes , et que, proportion gardée , ils ne peuvent voir distinctement d'aussi près : de sorte qu'en avançant en âge, l'intervalle absolu de la vue distincte augmente des deux côtés, et c'est une des raisons pourquoi il y a parmi les enfants plus de louches que parmi les adultes , parce que s'il ne leur faut que -^ ou même beaucoup moins d'inégalité dans les yeux pour les rendre louches, lorsqu'ils n'ont qu'un petit intervalle absolu de vue distincte, il leur faudra une plus grande inégalité, comme f ou davantage, pour les rendre louches quand l'intervalle absolu de vue distincte sera augmenté; en sorte qu'ils doivent se corriger de ce défaut en avançant en âge.
Mais quand les yeux , quoique de force inégale, n'ont pas cependant le degré d'inégalité que nous avons déterminé par la formule ci-dessus , on peut trouver un remède au strabisme; il me paraît que le plus simple , le plus naturel et peut-être le plus efficace de tous les moyens , est de couvrir le bon œil pendant un temps : l'œil difforme serait obligé d'agir et de se tourner directement vers les objets, et prendrait en peu de temps ce mouvement habituel. J'ai ouï dire que quelques oculistes s'étaient servis assez heureusement de cette pratique ; mais avant que d'en faire usage sur une personne , il faut s'assurer du degré d'inégalité des yeux, parce qu'elle ne réussira jamais que sur des yeux peu inégaux. Ayant communiqué cette idée à plusieurs personnes , et entre autres à M. Bernard de Jussiëu, à qui j'ai lu cette partie de mon mémoire, j'ai eu le plaisir de voir mon opinion confirmée par une expérience qu'il m'indiqua, et qui est rapportée par M. Allen , médecin anglais , dans son Synopsis universx Medicinx.
Il suit de tout ce que nous venons de dire que, pour avoir la vue parfaitement bonne, il faut avoir les yeux absolument égaux en force; que, déplus, il faut que l'intervalle absolu soit fort grand , en sorte qu'on puisse voir aussi bien de fort près que de fort loin, ce qui dépend de la facilité avec laquelle les yeux se contractent ou se dilatent, et changent de ligure selon le besoin; car si les yeux étaient solides, on ne pourrait avoir qu'un très-petit intervalle de vue distincte. Il suit aussi de nos observations qu'un borgne, à qui il reste un bon œil , voit mieux et plus distinctement que le commun des hommes, parce qu'il voit mieux que tous ceux qui ont les yeux un peu inégaux, et défaut pour défaut , il vaudrait mieux être borgne que louche, si ce premier défaut n'était pas accompagné et d'une plus grande difformité et d'autres incommodités. Il suit encore évidemment de tout ce que nous avons dit que les louches ne voient jamais que d'un œil, et qu'ils doivent ordinairement tourner le mauvais œil tout près de leur nez, parce que dans cette situation la direction de ce mauvais œil est aussi écartée qu'elle peut l'être de la direction du bon œil; à la vérité, en écartant ce mauvais œil du côté de l'angle externe , la direction serait aussi éloignée que dans le premier cas ; mais il y a un avantage de tourner l'œil du côté du nez , parce que le nez fait un gros objet qui , à à cette très-petite distance de l'œil, paraît uniforme et cache la plus grande partie des objets qui pourraient être aperçus du mauvais œil , et par conséquent cette situation du mauvais œil est la moins desavantageuse de toutes.
On peut ajouter à cette raison, quoique suffisante, une autre raison tirée de l'observation que M. Winslow a faite sur l'inégalité de la largeur de l'iris <*; il assure que l'iris est plus étroite du côté du nez et plus large du côté des tempes, en sorte que la prunelle n'est point au milieu de l'iris, mais qu'elle est plus près de la circonférence extérieure du côté du nez ; la prunelle pourra donc s'approcher de l'angle interne, et il y aura par conséquent plus d'avantage à tourner l'œil du côté du nez que de l'autre côté, et le champ de l'œil sera plus petit dans cette situation que dans aucune autre.
1. Voyez les Mémoires de l'Académie des Sciences , année 1721.
Je ne vois donc pas qu'on puisse trouver de remède aux yeux louches , lorsqu'ils sont tels à cause de leur trop grande inégalité de force; la seule chose qui me parait raisonnable à proposer serait de raccourcir la vue de l'œil le plus fort , afin que , les yeux se trouvant moins inégaux , on fut en état de les diriger tous deux vers le même point , sans troubler la vision autant qu'elle l'était auparavant ; il suffirait , par exemple , à un homme qui a ^d'inégalité de force dans les yeux, auquel cas il est nécessairemen. louche, il suffirait, dis-je, de réduire cette inégalité à -^ pour qu'il cessât de l'être. On y parviendrait peut-être en commençant par couvrir le hon oeil pendant quelque temps afin de rendre au mauvais œil la direction et toute la force que le défaut d'habitude à s'en servir peut lui avoir ôtée, et ensuite en faisant porter des lunettes dont le verre opposé au mauvais œil sera plan, et le verre du bon œil serait convexe : insensiblement cet œil perdrait de sa force, et serait par conséquent moins en état d'agir indépendamment de l'autre.
En observant les mouvements des yeux de plusieurs personnes louches, j'ai remarqué que dans tous les cas les prunelles des deux yeux ne laissent pas de se suivre assez exactement, et que l'angle d'inclinaison des deux axes de l'œil est presque toujours le même, au lieu que dans les yeux ordinaires, quoiqu'ils se suivent très-exactement, cet angle est plus petit ou plus grand, à proportion de l'éloiguement ou de la proximité des objets , cela seul suffirait pour prouver que les louches ne voient que d'un œil.
Mais il est aisé de s'en convaincre entièrement par une épreuve facile : faites placer la personne louche à un beau jour, vis-à-vis une fenêtre; présentez à ses yeux un petit objet, comme une plume à écrire, et dites-lui de la regarder; examinez ses yeux, vous reconnaîtrez aisément l'œil qui est dirigé vers l'objet; couvrez cet œil avec la main, et sur-le-champ la personne qui croyait voir des deux yeux sera fort étonnée de ne plus voir la plume, et elle sera obligée de redresser son autre œil et de le diriger vers cet objet pour l'apercevoir; cette observation est générale pour tous les louches : ainsi il est sûr qu'ils ne voient que d'un œil.
Il y a des personnes qui, sans être absolument louches, ne laissent pas d'avoir une fausse direction dans l'un des yeux, qui cependant n'esl pas assez considérable pour causer une grande difformité : leurs deux prunelles vont ensemble] mais les deux axes optiques, au lieu d'être inclines proportionnellement à la distance des objets, demeurent toujours un peu plus ou un peu moins inclines, ou même presque parallèles; ce défaut, qui est assez commun et qu'on peut appeler un faux Irai/ dans les yeux , a souvent pour cause l'inégalité de force dans les yeux, et s'il provient d'autre chose, comme de quelque accident ou d'une habitude prise au berceau, on peut s'en guérir facilement. Il est à remarquer que ces espèces de louches ont dû roir les objets doubles dans le commencement qu'ils ont contracté cette habitude, de la môme façon qu'en voulant tourner les yeux comme les louches, ou voil les objets doubles avec deux bons yeux.
I.n effet tous les hommes voient les objets doubles puisqu'ils ont deux \eux, dans Chacun desquels se peint une image, el ce n'esl que p.ir expérience et par habitude qu'on apprend à les juger Simples1, de la même façon (pie nous JUgeOUS droits les objets qui
n pendanl sont renversés sur la rétine' : toutes les foie que les deux images tombent sur
les points correspondants des deux rétines sur lesquels elles ont coutume de tomber, nous jugeons les objets simples, mais des que l'une ou l'autre des images tombe sur un
autre point, nous les jugeons doubles. Un homme qui a dans les yeux la fausse direction, ou le taux trait dont nous venons de parler, a il il \oir les objets doubles d'abord, et ensuite par l'habitude il les a jugés Minples, ton de même que nous jugeons les
i. Voyez 1 1 art t <L la page toi.
ï. \ o i de 1 1 ni. me p i
objets simples, quoique nous les voyions en effet tous doubles : ceci est confirmé par une observation de M Folkes, rapportée dans les notes de M. Smith «; il assure qu'un homme, étant devenu louche par un coup violent à la tête, vit les objets doubles pendant quelque temps, mais qu'enfin il était parvenu à les voir simples comme auparavant , quoiqu'il se servît de ses deux yeux à la fois. M. Folkes ne dit pas si cet homme était entièrement louche, il est à croire qu'il ne l'était que légèrement, sans quoi il
aurait pas pu se servir de ses deux yeux pour regarder le même objet. J'ai fait moimême une observation à peu près pareille sur une dame qui , à la suite d'une maladie accompagnée de grands maux de tête, a vu les objets doubles pendant près de quatre mois; et cependant elle ne paraissait pas être louche, sinon dans des instants, car comme cette double sensation l'incommodait beaucoup, elle était venue au point d'être louche, tantôt d'un œil et tantôt de l'autre, afin de voir les objets simples, mais peu à peu ses yeux se sont fortifiés avec sa santé, et actuellement elle voit les objets simples, et ses yeux sont parfaitement droits.
Parmi le grand nombre de personnes louches que j'ai examinées , j'en ai trouvé plusieurs dont le mauvais œil, au lieu de se tourner du côté du nez, comme cela arrive le plus ordinairement , se tourne au contraire du côté des tempes ; j'ai observé que ces louches n'ont pas les yeux aussi inégaux en force que les louches dont l'œil est tourné vers le nez ; cela m'a fait penser que c'est là le cas de la mauvaise habitude prise au berceau , dont parlent les médecins, et en effet on conçoit aisément que si le berceau est tourné de façon qu'il présente le côté au grand jour des fenêtres, l'œil de l'enfant, qui sera du côté de ce grand jour, tournera du côté des tempes pour se diriger vers la lumière, au lieu qu'il est assez difficile d'imaginer comment il pourrait se faire que l'œil se tournât du côté du nez, à moins qu'on ne dît que c'est pour éviter cette trop grande lumière; quoi qu'il en soit, on peut toujours remédier à ce défaut dès que les yeux ne sont pas de force trop inégale, en couvrant le bon œil pendant une quinzaine de jours.
11 est évident, par tout ce que nous avons dit ci-dessus, qu'on ne peut pas être louche des deux yeux à la fois ; pour peu qu'on ait réfléchi sur la conformation de l'œil et sur les usages de cet organe, on sera persuadé de l'impossibilité de ce fait, et l'expérience achèvera d'en convaincre ; mais il y a des personnes qui , sans être louches des deuxyeux à la fois, sont alternativement quelquefois louches de l'un et ensuite de l'autre œil , et j'ai fait cette remarque sur trois personnes différentes : ces trois personnes avaient les yeux de force inégale, mais il ne paraissait pas qu'il y eût plus de •£ d'inégalité de force dans les yeux de la personne qui les avait le plus inégaux. Pour regarder les objets éloignés, elles se servaient de l'œil le plus fort, et l'autre œil tournait vers le nez ou vers les tempes; et pour regarder les objets trop voisins, comme des caractères d'impression à une petite distance, ou des objets brillants, comme la lumière d'une chandelle, elles se servaient de l'œil le plus faible , et l'autre se tournait vers l'un ou l'autre des angles. Après les avoir examinées attentivement , je reconnus que ce défaut provenait d'une autre espèce d'inégalité dans les yeux; ces personnes pouvaient lire très-distinctement à deux et à trois pieds de distance avec l'un des yeux , et ne pouvaient pas lire plus près de quinze ou dix-huit pouces avec ce même œil , tandis qu'avec l'autre œil elles pouvaient lire à quatre pouces de distance et à vingt et trente pouces; cette espèce d'inégalité faisait qu'elles ne se servaient que de l'œil le plus fort, toutes les fois qu'elles voulaient apercevoir des objets éloignés, et qu'elles étaient forcées d'employer l'œil le plus faible pour voir les objets trop voisins. Je ne crois pas qu'on puisse remédier à fp. défaut, si ce n'est en portant des lunettes, dont l'un des verres serait
a. A compleat systhem ofOptiks, vol. II.
convexe et l'autre concave, proportionnellement à la force ou à la faiblesse de chaque œil ; mais il faudrait avoir fait sur cela plus d'expériences que je n'en ai fait, pour être sur de quelque succès.
J'ai trouvé plusieurs personnes qui , sans être louches, avaient les yeux fort inégaux en force; lorsque cette inégalité est très-considérable, comme, par exemple, de ^ ou de j, alors l'œil faible ne se détourne pas, parce qu'i) ne voit presse point, et on est dans le cas des borgnes dont l'œil obscurci ou couvert d'une taie ne laisse pas de suivre li ■- mouvements du bon œil; ainsi, dès que l'inégalité est trop petite ou de beaucoup trop grande, les yeux ne sont pas louches, ou, s'ils le sont, on peut les rendre droits en couvrant , dans les deux cas, le bon œil pendant quelque temps ; mais si l'inégalité est d'un tel degré que l'un des yeux ne serve qu'à offusquer l'autre et eu troubler la sensation, on sera louche d'un seul œil sans remède ; et si l'inégalité est telle que l'un des yeux soit presbyte, tandis que l'autre est myope, on sera louche des deux yeux alternativement, et encore sans aucun remède.
J'ai vu quelques personnes que tout le monde disait être louches , qui le paraissaient en effet, et qui cependant ne l'étaient pas réellement, mais dont les yeux avaient un autre défaut, peut-être plus grand et plus difforme : les deux yeux vont ensemble, ce qui prouve qu'ils ne sont pas louches, mais ils sont vacillants, et ils se tournent si rapidement et si subitement qu'on ne peut jamais reconnaître le point vers lequel ils sont dirigés. Cette espèce de vue égarée n'empêche pas d'apercevoir les objets , mais c'est toujours d'une manière indistiucte; ces personnes lisent avec peine, et lorsqu'on les regarde, l'on est fort étonné de n'apercevoir quelquefois que le blanc des yeux, tandis qu'elles disent vous voir et vous regarder, mais ce sont des coups d'œil imperceptibles par lesquels elles aperçoivent; et quand on les examine de près, on distingue aisément tous les mouvements dont les directions sont inutiles, et tous ceux qui leur servent à reconnaître les objets.
Avant de terminer ce mémoire, il est bon d'observer une chose essentielle au jugement qu'on doit porter sur le degré d'inégalité de force dans les yeux des louches ; j'ai reconnu dans toutes les expériences que j'ai faites que l'œil louche, qui est toujours le plus faible, acquiert de la force par l'exercice , et que plusieurs personnes dont je jugeais le strabisme, incurable, parce que par les premiers essais j'avais trouvé un trop grand degré d'inégalité, ayant couvert leur bon œil seulement pendant quelques minutes, et ayant par conséquent été obligées d'exercer le mauvais œil pendant ce petit temps , elles étaient elles-mêmes surprises de ce que ce mauvais œil avait gagné beaucoup de force, en sorte que mesure prise après cet exercice, de la portée de cet œil , je la trouvais plus étendue, et je jugeais le strabisme curable : ainsi, pour prononcer avec quelque espèce
de c rtitude sur le degré d'inégalité des yeux et sur la possibilité de remédier au défaut des yeux louches, il faut auparavant couvrir le bon œil pendant quelque temps, afin d'obliger le mauvais œil à faire de l'exercice et reprendre toutes ses forces; après quoi on sera bien plus en elat de juger des cas où l'on peut espérer que le remède simple que nous proposons pourra réussir.
A L'ARTICLE DU si v- DE l.'oiu:. PAGE 1 20.
J'ai du danscel article qu'en considérant le son comme sensation, on peut donner la raison du plaisir que font les sons harmoniques, et qu'ils consistent dans 1 1 proportion du son fondamental aux autres sons Mais je ne crois pas que la nature ail deler-
miné cette proportion dans le rapport que M. Rameau établit pour principe. Ce grand m sicien, dans son Traité de l'harmonie , déduit ingénieusement son système d'une hypothèse qu'il appelle le principe fondamental de la musique : cette hypothèse est que le son n'est pas simple, mais composé, en sorte que l'impression qui résulte dans notre oreille d'un son quelconque n'est jamais une impression simple qui nous fait entendre ce seul son, mais une impression composée qui nous fait entendre plusieurs sons; que c'est là ce qui fait la différence du son et du bruit ; que le bruit ne produit dans l'oreille qu'une impression simple, au lieu que le son produit toujours une impression composée. « Toute cause, dit l'auteur, qui produit sur mon oreille une impression unique « et simple me fait entendre du bruit; toute cause qui produit sur mon oreille une « impression composée de plusieurs autres me fait entendre du son. » Et de quoi est composée cette impression d'un seul son, de ut par exemple? Elle est composée : l° du sou même de nt, que l'auteur appelle le son fondamental ; 2" de deux autres sons Irèsaigus , dont l'un est la douzième au-dessus du son fondamental , c'est-à-dire l'octave de sa quinte en montant , et l'autre la dix-septième majeure au-dessus de ce même son fondamental , c'est-à-dire la double octave de sa tierce majeure en montant. Cela étant une fois admis , M. Rameau en déduit tout le système de la musique, et il explique la formation de l'échelle diatonique, les règles du mode majeur, l'origine du mode mineur, les différents genres de musique , qui sont le diatonique , le chromatique et l'enharmonique : ramenant tout à ce système , il donne des règles plus fixes et moins arbitraires que toutes celles qu'on a données jusqu'à présent pour la composition.
C'est en cela que consiste la principale utilité du travail de M. Rameau. Qu'il existe en effet dans un son trois sons, savoir, le son fondamental , la douzième et la dix-septième, ou que l'auteur les y suppose , cela revient au même pour la plupart des conséquences qu'on en peut tirer, et je ne serais pas éloigné de croire que M. Rameau, au lieu d'avoir trouvé ce principe dans la nature, l'a tiré des combinaisons de la pratique de son art : il a vu qu'avec cette supposition il pouvait tout expliquer, dès lors il l'a adoptée, et a cherché à la trouver dans la nature. Mais y existe-t-elle ? toutes les fois qu'on entend un son, est-il bien vrai qu'on entend trois sons différents? Personne avant 1M. Rameau ne s'en était aperçu; c'est donc un phénomène qui tout au plus n'existe dans la nature que pour des oreilles musiciennes : l'auteur semble en convenir, lorsqu'il dit que ceux qui sont insensibles au plaisir de la musique n'entendent sans doute que le son fondamental, et que ceux qui ont l'oreille assez heureuse pour entendre en même temps le son fondamental et les sons concomitants sont nécessairement trèssensibles aux charmes de l'harmonie. Ceci est une seconde supposition qui , bien loin de confirmer la première hypothèse, ne peut qu'en faire douter. La condition essentielle d'un phénomène physique et réellement existant dans la nature est d'être général et généralement aperçu de tous les hommes; mais ici on avoue qu'il n'y a qu'un petit nombre de personnes qui soient capables de le reconnaître ; l'auteur dit qu'il est le premier qui s'en soit aperçu, que les musiciens même ne s'en étaient pas doutés. Ce phénomène n'est donc pas général ni réel, il n'existe que pour M. Rameau et pour quelques oreilles également musiciennes.
Les expériences par lesquelles l'auteur a voulu se démontrer à lui-même qu'un son est accompagné de deux autres sons, dont l'un est la douzième et l'autre la dix-septième au-dessus de ce même son, ne me paraissent pas concluantes; car M. Rameau conviendra que, dans tous les sons aigus et même dans tous les sons ordinaires, il n'est pas possible d'entendre en même temps la douzième et la dix-septième en haut, et il est obligé d'avouer que ces sons concomitants ne s'entendent que dans les sons graves, comme ceux d'une grosse cloche ou d'une longue corde ; l'expérience, comme l'on voit, au lieu de donner ici un fait général, ne donne même pour les oreilles musiciennes
qu'an effet particulier, et encore cet effet particulier sera différent de ce que prétend l'auteur; car un musicien, qui n'aurait jamais entendu parler du système de M. Rameau, pourrait bien ne point entendre la douzième et la dix-septième dans les sons graves ; et quand même on le préviendrait que le sou de cette grosse cloche qu'il entend n'e-t pas un son simple, mais composé de trois sons, il pourrait convenir qu'il entend en effet trois sons, mais il dirait que ces trois sons sont le son fondamental , la tierce et la quinte.
11 aurait donc été plus facile à M. Rameau de faire recevoir ces derniers rapports que ceux qu'il emploie : s'il eut dit que tout son est de sa nature composé de trois sons, savoir, le sou fondamental, la tierce et la quinte, cela eût été moins difficile à croire, et plus aisé à juger par l'oreille que ce qu'il affirme, en nous disant que tout son est de sa nature composé du son fondamental , de la douzième et de la dix-septième; mais comme dans cette première supposition il n'aurait pu expliquer la génération harmonique, il a préféré la seconde, qui s'ajuste mieux avec les règles de son art. Personne ne l'a en effet porté à un plus haut point de perfection dans la théorie et dans la pratique que cet illustre musicien , dont le talent supérieur a mérité les plus grands éloges.
La sensation de plaisir que produit l'harmonie semble appartenir à tous les êtres doués du sens de l'ouïe. Nous avons dit a que l'éléphant a le sens de l'ouïe très-bon , qu'il se délecte au son des instruments et paraît aimer la musique, qu'il apprend aisément à inarquer la mesure, à se remuer en cadence, et à joindre à propos quelques accents au bruit des tambours et au son des trompettes , et ces faits sont attestes par un grand nombre de témoignages.
J'ai vu aussi quelques chiens qui avaient un goût marqué pour la musique, et qui arrivaient de la basse-cour ou de la cuisine au concert , y restaient tout le temps qu'il durait, et s'en retournaient ensuite à leur demeure ordinaire. J'en ai vu d'autres prendre assez exactement l'unisson d'un son aigu qu'on leur faisait entendre de près en criant a leur oreille. Mais cette espèce d'instinct ou de faculté n'appartient qu'à quelques individus; la plus grande partie des chiens sont indifférents aux sons musicaux, quoique presque tous soient vivement agités par un grand bruit, connue celui des tambours, ou des voitures rapidement roulées.
Les chevaux , fines , mulets, chameaux, bœufs et autres bêtes de somme , paraissent supporter plus volontiers la fatigue, et s'ennuyer moins dans leurs longues marc! lorsqu'on les accompagne avec des instruments ; c'est par la même raison qu'on leur attache des clochettes ou sonnailles : l'on chante ou l'on siffle presque continuellement les bœufs pour les entretenir en mouvement dans leurs travaux les plus pénibles; ils B'arrétent et paraissent découragés dès que leurs conducteurs cessent de chanter ou de siffler; il y a même certaines chansons rustiques qui conviennent aux bœufs par préférence à toutes autres, et ces chansons renferment ordinairement les noms des quatre ou des six bœufs qui composent l'attelage; l'on a remarqué (pie chaque bœuf parait
("Ire excité par son nom prononcé dans la chanson. Les chevaux dressent les oreilles et
paraissent Be tenir Sera el fermes au son de la trompette! etc. , connue les chiens M
eh i B6 s'animent aussi par le son du cor.
On prétend que les marsouins, les phoques ci les dauphins approchent des vaisseaux
lorsque dans un temps calme on y fait une musique retentissante; mais ce fait, don i je doute, n'esi rapporté par aucun auteur grave.
Plusieurs espèces d'oiseaux, tels que les serins , linottes , chardonnerets , bouvreuils tamis , sont très-susceptibles des impressions musicales, puisqu'ils apprennent etretu i:
a. Dan l'A/ I i i ■ de l\ éph tnt,
nent des airs assez longs. Presque tous les autres oiseaux sont aussi modiGés par les sons ; les perroquets , les geais, les pies, les sansonnets, les merles, etc. , apprennent à imiter le sifflet et même la parole; ils imitent aussi la voix et les cris des chiens, des chats et des autres animaux.
En général , les oiseaux des pays habités et anciennement policés ont la voix plus douce ou le cri moins aigre que dans les climats déserts et chez les nations sauvages. ' Les oiseaux de l'Amérique, comparés à ceux de l'Europe et de l'Asie, en offrent un exemple frappant : on peut avancer avec vérité que dans le nouveau continent il ne s'est trouvé que des oiseaux criards, et qu'à l'exception de trois ou quatre espèces, telles que celles de l'organiste , du scarlate et du merle moqueur, presque tous les autres oiseaux de cette vaste région avaient et ont encore la voix choquante pour notre oreille.
On sait que la plupart des oiseaux chantent d'autant plus fort qu'ils entendent plus de bruit ou de son dans le lieu qui les renferme. On connaît les assauts du rossignol contre la voix humaine, et il y a mille exemples particuliers de l'instinct musical des oiseaux , dont on n'a pas pris la peine de recueillir les détails.
Il y a même quelques insectes qui paraissent être sensibles aux impressions de la musique : le fait des araignées qui descendent de leur toile et se tiennent suspendues, tant que le son des instruments continue, et qui remontent ensuite à leur place, m'a été attesté par un assez grand nombre de témoins oculaires pour qu'on ne puisse guère le révoquer en doute.
Tout le monde sait que c'est en frappant sur des chaudrons qu'on rappelle les essaims fugitifs des abeilles, et que l'on fait cesser par un grand bruit la strideur incommode des grillons.
Sut la voix des animaux.
.Te puis me tromper, mais il m'a paru que le mécanisme par lequel les animaux font entendre leur voix est différent de celui de la voix de l'homme; c'est par l'expiration que l'homme forme sa voix : les animaux au contraire semblent la former par l'inspiration'. Les coqs, quand ils chantent, s'étendent autant qu'ils peuvent, leur cou s'allonge, leur poitrine s'élargit, le ventre se rapproche des reins, et le croupion s'abaisse ; tout cela ne convient qu'à une forte inspiration. Un agneau nouvellement né, appelant sa mère, offre une attitude toute semblable; il en est de même d'un veau dans les premiers jours de sa vie : lorsqu'ils veulent former leur voix le cou s'allonge et s'abaisse, de sorte que la trachée-artère est ramenée presque au niveau de la poitrine : celle-ci s'élargit, l'abdomen se relève beaucoup, apparemment parce que les intestins restent presque vides, les genoux se plient, les cuisses s'écartent, l'équilibre se perd, et le petit animal chancelle en formant sa voix : tout cela parait être l'effet d'une forte inspiration. J'invite les physiciens et les anatomistes à vérifier ces observations, qui me paraissent digues de leur attention.
11 paraît certain que les loups et les chiens ne hurlent que par inspiration : on peut s'en assurer aisément en faisant hurler un petit chien près du visage; on verra qu'il tire l'air dans sa poitrine au lieu de le pousser au dehors; mais lorsque le chien aboie, il ferme la gueule à chaque coup de voix , et le mécanisme de l'aboiement est différent de celui du hurlement.
1 Latoù; des animaux se forme ordinairement par expiration, comme celle de l'homme. Il y a cependant (dans quelques animaux du moins) une voix inspiratoire, tout aussi bien qu'une voix expiratoire. Le braiment de l'àne, par exemple, se forme alternativement par expiration et inspiration.
Sur le degrj de chaleur que l'homme et les animaux peuvent supporter.
Quelques physiciens se sont convaincus que le corps de l'homme pouvait résister à un degré de chaud fort au-dessus de sa propre chaleur : M. Kl lis est , je crois , le premier qui ait fait cette observation en 1758. M. l'ahhe Chappe d'Auteroche nous a informé qu'en Russie l'on chauffe les bains à soixante degrés du thermomètre de Réaumur.
Et en dernier lieu le docteur Fordice a construit plusieurs chambres de plain-pied . qu'il a échauffées \ ar des tuyaux de chaleur pratiqués dans le plancher, en y versant encore de l'eau bouillante. Il n'y avait point de cheminée dans ces chambres ni aucun passage à l'air, excepté par les fentes de la porte.
Dans la première chambre, la plus haute élévation du thermomètre était à cent vingt degrés, la plus basse à cent dix. (Il y avait dans cette chambre trois thermomètres placés dans différents endroits.) Dans la seconde chambre, la chaleur était de quatrevingt-dix à quatre-vingt-cinq degrés. Dans la troisième, la chaleur était modérée, tandis que l'air extérieur était au-dessous du point de la congélation. Environ trois heures après le déjeuné, le docteur Fordice ayant quitté dans la première chambre tous ses vêtements, à l'exception de sa chemise, et ayant pour chaussure des sandales attachées avec des lisières, entra dans la seconde chambre. Il y demeura cinq minutes à quatrevingt-dix degrés de chaleur, et il commença à suer modérément. 11 entra alors dans la première chambre et se tint dans la partie échauffée à cent dix degrés. Au bout d'une demi-minute sa chemise devint si humide qu'il fut obligé de la quitter. Aussitôt l'eau coula comme un ruisseau sur tout son corps. Ayant encore demeuré dix minutes dans cette partie de la chambre échauffée à cent dix degrés, il vint à la partie échauffée à cent vingt degrés, et après y avoir resté vingt minutes, il trouva que le thermomètre, sous sa langue et dans ses mains , était exactement à cent degrés, et que son urine était au même point. Son pouls s'éleva successivement jusqu'à donner cent quarante-cinq battements dans une minute. La circulation extérieure s'accrut grandement. Les veines devinrent grosses , et une rougeur enflammée se répandit sur tout son corps : sa respiration cependant ne fut que peu affectée.
Ici , dit M. Blagden, le docteur Fordice remarque que la condensation de la vapeur sur son corps, dans la première chambre, était très-probablement la principale cause de l'humidité de sa peau. Il revint enfin dans la seconde chambre, où s'étant plongé dans l'eau échauffée à cent degrés, et s'étant bien fait essuyer, il se (it porter en chaise (•liez lui. La circulation ne s'abaissa entièrement qu'au bout de deux heures. Il sortit alors pour se promener au grand air, et il sentit à peine le froid de la saison ".
M. Tillet, de l'Académie des Sciences de Paris, a voulu reconnaître par des expériences les degrés de chaleur que l'homme et les animaux peuvent supporter : pour cela il fit entrer dans un four une fille portant un thermomètre; elle soutint pendant assez longtemps la chaleur intérieure du four jusqu'à cent douze degrés1.
M. de Marantin, ayant répète cette expérience dans le même four, trouva que les soeurs de la fille qu'on vient de citer soutinrent, sans être incommodées, une chaleur de
cent quinze à cent vingt degrés pendant quatorze ou quinze minutes, et pendant dix
minutes une chaleur de cent trente degrés, enfin , pendant cinq minutes une chaleur
a. Journal anglais , mois d'octobre 1775, p, 19 et sniv.
i. Sous l'Influence de cei hautes températures, la température propre du corps s'élève. Cesl
■ ' que noua ont apprit les expériences de mm. iviaroriir et îin^er. Dan:; uneétuve a 64° cent.,
[eux observai un virent leur température b'ôIi ver de 8° environ; et, dans une étuve à 70»,
rtrenl 'élevcrdi I Voyez Dehioche : Eocpér. sur les effets qu'unt for t$ chaleur produit
thlus i île. )
de cent quarante degrés. L'une de ces filles , qui a servi à cette opération de M. Marantin, soutenait la chaleur du four dans lequel cuisaient des pommes et de la viande de boucherie pendant l'expérience. Le thermomètre de M. Marantin était le même que celui dont s'était servi M. Tillet; il était à esprit-de-vin a.
On peut ajouter à ces expériences celles qui ont été faites par M. Boërhave sur quelques oiseaux et animaux, dont le résultat semble prouver que l'homme est plus capable que la plupart des animaux de supporter un très-grand degré de chaleur. Je dis que la plupart des animaux, parce que M. Boërhave n'a fait ses expériences que sur des oiseaux et des animaux de noire climat, et qu'il y a grande apparence que les éléphants, les rhinocéros et les autres animaux des climats méridionaux pourraient supporter un plus grand degré de chaleur que l'homme. C'est par cette raison que je ne rapporte pas ici les expériences de M. Boërhave, ni celles que AI. Tillet a faites sur les poulets, les lapins, etc., quoique très-curieuses.
On trouve dans les eaux thermales des plantes et des insectes qui y naissent et croissent, et qui par conséquent supportent un très-grand degré de chaleur. Les Chaudes- Aiguës, en Auvergne, ont jusqu'à soixante-cinq degrés de chaleur au thermomètre de Réaumur, et néanmoins il y a des plantes qui croissent dans ces eaux : dans celles de Plombières, dont la chaleur est de quarante-quatre degrés, on trouve au fond de l'eau une espèce de tremella différente néanmoins de la tremella ordinaire, et qui paraît avoir comme elle un certain degré de sensibilité ou de tremblement.
Dans l'île de Luçon , à peu de distance de la ville de Manille , est un ruisseau considérable d'une eau dont la chaleur est de soixante-neuf degrés, et dans cette eau si chaude il y a non-seulement des plantes , mais même des poissons de trois à quatre pouces de longueur. M. Sonnerat, correspondant du Cabinet, m'a assuré qu'il avait vu dans le lieu même ces plantes et ces poissons, et il m'a écrit ensuite à ce sujet une lettre dont vcici l'extrait :
« En passant dans un petit village situé à environ quinze lieues de Manille , capitale « des Philippines, sur les bords du grand lac de l'île de Luçon, je trouvai un ruisseau « d'eau chaude ou plutôt d'eau bouillante; car la liqueur du thermomètre de M. de « Réaumur monta à soixante-neuf degrés. Cependant le thermomètre ne fut plongé qu'à « une lieue de la source : avec un pareil degré de chaleur la plupart des hommes juge- « ront que toute production de la nature doit s'éteindre ; votre système et ma note sui- « vante prouveront le contraire. Je trouvai trois arbrisseaux très-vigoureux , dont les « racines trempaient dans cette eau bouillante , et dont les têtes étaient environnées de « sa vapeur, si considérable que les hirondelles qui osaieut traverser le ruisseau à la « hauteur de sept à huit pieds tombaient sans mouvement; l'un de ces trois arbrisseaux « était un Aynus castus, et les deux autres des Aspalathus. Pendant mon séjour dans « ce village, je n'ai bu d'autre eau que celle de ce ruisseau que je faisais refroidir ; je lui « trouvai un petit goût terreux et ferrugineux : le gouvernement espagnol, ayant cru « apercevoir des propriétés dans cette eau, a fait construire différents bains, dont le « degré de chaleur va en gradation , selon qu'ils sont éloignés du ruisseau. Ma surprise » fut extrême, lorsque je visitai le premier bain, de trouver des êtres vivants dans cette « eau dont le degré de chaleur ne me permit pas d'y plonger les doigts; je fis mes « efforts pour retirer quelques-uns de ces poissons, mais leur agilité et la maladresse « des sauvages rustiques de ce canton m'empêchèrent de pouvoir eu prendre un pour « reconnaître l'espèce ; je les examinai en nageant , mais les vapeurs de l'eau ne me ■< permirent pas de les distinguer assez bien pour les rapprocher de quelque genre ; je « les reconnus seulement pour des poissons à écailles de couleur brunâtre; les plus
a. Mémoires de l'Académie des Sciences, année 1764, p. 186 et suiv.
« longs avaient environ quatre pouces Je laisse au Pline de notre siècle à expliquer
« cette singularité de la nature. Je n'aurais point osé avancer un fait qui paraît si « extraordinaire à bien des personnes, si je ne pouvais l'appuyer du certificat de M. Pré- « vost, commissaire de la marine, qui a parcouru avec moi l'intérieur de l'île de Luçon. »
A L'ARTICLE QUI A POUR TITRE : VARIÉTÉS DANS L'ESPÈCE HUMAINE, PAGE 137.
Dans la suite entière de mon ouvrage sur l'histoire naturelle, il n'y a peut-être pas un seul des articles qui soit plus susceptible d'additions et même de corrections que celui des variétés de l'espèce humaine ; j'ai néanmoins traité ce sujet avec beaucoup d'étendue, et j'y ai donné toute l'attention qu'il mérite; mais on sent bien que j'ai été obligé de m'en rapporter, pour la plupart des faits, aux relations des voyageurs les plus accrédités; malheureusement ces relations, fidèles à de certains égards , ne le sont pas à d'autres; les hommes qui prennent la peine d'aller voir des choses au loin croient se dédommager de leurs travaux pénibles en rendant ces choses plus merveilleuses ; à quoi bon sortir de son pays si l'on n'a rien d'extraordinaire à présenter ou à dire à son retour ? de là les exagérations , les contes et les récits bizarres dont tant de voyageurs ont souillé leurs écrits en croyant les orner. Un esprit attentif, un philosophe instruit reconnaît aisément les faits purement controuvés qui choquent la vraisemblance ou l'ordre de la nature; il distingue de même le faux du vrai, le merveilleux du vraisemblable, et se met surtout en gardi' contre l'exagération. Mais dans les choses qui ne sont que de simple description , dans celles où l'inspection et même le coup d'œil suffirait pour les désigner, comment distinguer les erreurs qui semblent ne porter que sur des faits aussi simples qu'indifférents? comment se refuser à admettre comme vérités tous ceux que le relateur assure, lorsqu'on n'aperçoit pas la source de ses erreurs, et même qu'on ne devine pas les motifs qui ont pu le déterminer à dire faux ? ce n'est qu'avec le temps que ces sortes d'erreurs peuvent être corrigées , c'est-à-dire lorsqu'un grand nombre de nouveaux témoignages viennent à détruire les premiers. II y a trente ans que j'ai écrit cet article des variétés de l'espèce humaine ; il s'est fait dans cet intervalle de temps plusieurs voyages dont quelques-uns ont été entrepris et rédigés par des hommes instruits; c'est d'après les nouvelles connaissances qui nous ont été rapporta is que je vais tâcher de réintégrer les choses dans la plus exacte vérité, soit en supprimant quelques faits que j'ai trop légèrement affirmés sur la foi des premiers voyageurs, soit en confirmant ceux que quelques critiques ont impugnés et niés mal à propos.
Pour suivre le même ordre que je me suis tracé dans cet article, je commencerai par les peuples du Nord. J'ai dit que les Lapons, les Zembliens, les Borandiens, les Samoïèdes, les Tartares septentrionaux, et peut-être les Ostiaques dans l'ancien continent , les Groënlandais et les sauvages au nord des Esquimaux dans l'autre continent, semblent être tous d'une seule et même race qui s'est étendue et multipliée le long des côtes des mers septentrionales, etc. ". M. Klingstedt , dans un mémoire imprime en 17G2, prétend que je me suis trompé: 1° en ce que les Zembliens n'existent qu'en idée; 'il certain, dit-il, que le pays qu'on appelle la nova '/.cmbla, ce qui signifie en langue russe nouvelle terre, n'a guère d'habitants. Mais, pour peu qu'il y en ait, ne doit-on pas les appeler Zembliens? d'ailleurs les voyageurs hollandais les ont décrits et en ont même donné les portraits gravés; ils ont fait un grand nombre de voyages dans celte
a. Vu), l p l
Nouvelle-Zemble , et y ont hiverné, dès 1596, sur la côte orientale, à quinze degrés du pôle; ils font mention des animaux et des hommes qu'ils y ont rencontrés; je ne me suis donc pas trompé, et il est plus que probable que c'est M. Klingstedt qui se trompe lui-même à cet égard. Néanmoins je vais rapporter les preuves qu'il donne de son opinion.
« La Nouvelle Zemble est une île1 séparée du continent par le détroit de Waigats, sous « le soixante-onzième degré , et qui s'étend en ligne droite vers le nord jusqu'au
« soixante quinzième L'île est séparée dans son milieu par un canal ou détroit qui
■ la traverse dans toute son étendue, en tournant vers le nord-ouest, et qui tombe dans « la mer du Nord du côté de l'occident , sous le soixante-treizième degré trois minutes « de latitude. Ce détroit coupe l'île en deux portions presque égales , on ignore s'il est
< quelquefois navigable ; ce qu'il y a de certain c'est qu'on l'a toujours trouvé couvert « de glaces. Le pays de la Nouvelle Zemble , du moins autant qu'on en connaît, est tout « à fait désert et stérile, il ne produit que très-peu d'herbes, et il est entièrement « dépourvu de bois, jusque-là même qu'il manque de broussailles; il est vrai que personne « n'a encore pénétré dans l'intérieur de l'île au delà de cinquante ou soixante verstes, « et que par conséquent on ignore si dans cet intérieur il n'y a pas quelque terroir « plus fertile, et peut-être des habitants; mais comme les côtes sont fréquentées tour « à tour et depuis plusieurs années par un grand nombre de gens que la pêche y attire « sans qu'on ait jamais découvert la moindre trace d'habitants , et quon a remarqué
qu'on n'y trouve d'autres animaux que ceux qui se nourrissent des poissons que la <• mer jette sur le rivage, ou bien de mousse, tels que les ours blancs, les renards blancs <■ et les rennes, et peu de ces autres animaux qui se nourrissent de baies, de racines et <> bourgeons de plantes et de broussailles, il est très-probable que le pays ne renferme « point d'habitants , et qu'il est aussi peu fourni de bois dans l'intérieur que sur les « côtes. On doit donc présumer que le petit nombre d'hommes que quelques voyageurs « disent y avoir vus, n'étaient pas des naturels du pays, mais des étrangers qui, pour éviter « la rigueur du climat , s'étaient habillés comme les Samoïèdes , parce que les Russes « ont coutume, dans ces voyages, de se couvrir d'habillements à la façon des
« Samoïèdes Le froid de la Nouvelle Zemble est très-modéré, en comparaison de
« celui de Spitzberg; dans cette dernière île on ne jouit pendant les mois de l'hiver « d'aucune lueur ou crépuscule ; ce n'est qu'à la seule position des étoiles qui sont con-
< tinuellement visibles qu'on peut distinguer le jour de la nuit, au lieu que dans la « Nouvelle Zemble on les distingue par une faible lumière qui se fait toujours remari quer aux heures du midi, même dans les temps où le soleil n'y paraît point.
« Ceux qui ont le malheur d'être obligés d'hiverner dans la Nouvelle Zemble ne ■< périssent pas, comme on le croit, par l'excès du froid, mais par l'effet des brouillards « épais et malsains occasionnés souvent par la putréfaction des herbes et des mousses <■ du rivage de la mer, lorsque la gelée tarde trop à venir.
« On sait par une ancienne tradition qu'il y a eu quelques familles qui se réfugièrent
« et s'établirent avec leurs femmes et enfants dans la Nouvelle Zemble, du temps de.
la destruction de Nowogorod. Sous le règne du czar Iwan Wasilewitz , un paysan
serf échappé, appartenant a la maison des Stroganows, s'y était aussi retiré avec sa
femme et ses enfants, et les Russes connaissent encore jusqu'à présent les endroits
où ces gens-là ont demeuré et les indiquent par leurs noms ; mais les descendants de
s malheureuses familles ont tous péri en un même temps, apparemment par fin-
« fection des mêmes brouillards. »
On voit par ce récit de M. Klingstedt que les voyageurs ont rencontré des hommes
Voyez la note 2 de la page 113 du Ier volume.
dans la Nouvelle-Zemble; dès lors n'ont-ils pas dû prendre ees hommes pour les naturels du pays, puisqu'ils étaient vêtus à peu près comme les Samoïedes? ils auront donc appelé Zembliens ces hommes qu'ils ont vus dans la Zeinble : cette erreur, si c'en est une. est fort pardonnable ; car cette île étant d'une grande étendue et très-voisine du continent, l'on aura bien de la peine à se persuader qu'elle fût entièrement inhabitée avant l'arrivée de ce paysan russe.
2° M. Klingstedt dit que je ne parais pas mieux fonde à l'égard des Borandiens, dont on ignore jusqu'au nom même dans tout le Nord, et que l'on pourrait d'ailleurs reconnaître difficilement à la description que j'en donne. Ce dernier reproche ne doit pas tomber sur moi : si la description des Borandiens, donnée par les voyageurs hollandais dans le recueil des Voyages du Nord , n'est pas assez détaillée pour qu'on puisse reconnaître ce peuple, ce n'est pas ma faute; je n'ai pu rien ajouter à leurs indications. Il en est de même à l'égard du nom, je ne l'ai point imaginé; je l'ai troiné, non-seulement dans ce recueil de Voyages que RI. Klingstedt aurait dû consulter, mais encore sur des cartes et sur les globes anglais de M. Seuex, membre de la Société royale de Londres, dont les ouvrages ont la plus grande réputation, tant pour l'exactitude que que pour la précision. Je ne vois donc pas jusqu'à présent que le témoignage négatif de M. Klingstedt seul doive prévaloir contre les témoignages positifs des auteurs que je viens de citer. Mais pour le mettre plus à portée de reconnaître les Borandiens , je lui dirai que ce peuple dont il nie l'existence occupe néanmoins un vaste terrain qui n'est guère qu'à deux cents lieues d'Archange! à l'orient ; que la bourgade de Boranda, qui a pris ou donné le nom du pays, est située à vingt-deux degrés du pôle sur la côte occidentale d'un petit golfe, dans lequel se décharge la grande rivière de Petzora; que ce pays, habité par les Borandiens, est borné au nord par la mer Glaciale, vis-à-vis l'île de Kolgo, et les petites îles Toxar et Maurice; au couchant, il est séparé des terres de !a province de Jugori par d'assez hautes montagnes ; au midi, il confine avec les provinces de Zirania et de Permia; et au levant, avec les provinces deCondoria et de RIontizar, lesquelles confinent elles-mêmes avec le pays des Samoïedes. Je pourrais encore ajouter qu'indépendamment de la bourgade de Boranda il existe dans ce pays plusieurs autres habitations remarquables, telles que Ustzilma, Nicolaï, Issemskaia et Petzora: qu'enfin ce même pays est marqué sur plusieurs cartes par le nom de Petzora sive liorandui. Je suis étonné que RI. Klingstedt et RI. de Voltaire, qui l'a copié, aient ignoré tout cela et m'aient également reproché d'avoir décrit un peuple imaginaire et dont on ignorait même le nom. M. Klingstedt a demeuré pendant plusieurs années à Archange] , où les Lapons-RIoscovites et les Samoïedes viennent, dit-il , tous les ans en assez grand nombre avec leurs femmes et enfants, et quelquefois même avec leurs rennes pour y amener des huiles de poisson; il semble dès lors qu'on devrait s'en rapporter à ce qu'il dit sur ces peuples, et d'autant plus qu'il commence sa critique par ces mots: .'/. de Buffàn qui s'est acquis un si grand nom dans lu république des lettres, et au mérite distingué duquel je rend.': toute la justice qui lui est due, se trompe, etc. L'éloge joint à la critique la rend plus plausible, en sorte que M. de Voltaire et quelques autres personnes qui ont écrit d'après RI. Klingstedt ont eu quelque raison de croire que je m'étais en effet trompé sur les trois points qu'il me reproche. Néanmoins je crois avoir démontré que je n'ai fait aucune erreur au sujet des Zembliens. et que je n'ai dit que la vérité au sujet des Borandiens. Lorsqu'on veut critiquer quelqu'un dont on estime les ouvrages et dont on fait l'éloge, il faut au moins s'instruire as>e/. pour être de niveau avec l'auteur que l'on attaque. Si RI. Klingstedt eût seulement parcouru tous les Voyages du Nord
dont j'ai fait l'extrait , s'il eût recherché les journaux des voyageurs hollandais elles
lobes de M. Senez, il aurait reconnu que je n'ai rien avance qui ne fut bien fonde. S il eût consulté la Géographie du roi .Jlfred, ouvrage écrit sur lestémoi nages des anciens
A L'IUSTOIRE DE L'HOMME. 257
voyageurs Otliere et Wulfstant a, il aurait vu que les peuples que j'ai nommés Borandiens, d'après les indications modernes, s'appelaient anciennement Beormas ou Boranas, dans le temps de ce roi géographe; que de Boranas on dérive aisément Boranda, et que c'est par conséquent le vrai et ancien nom de ce même pays qu'on appelle à présent Petzora, lequel est situé entre les Lapons-Moscovites et les Samoïèdes, dans la partie de la terre coupée par le cercle polaire, et traversée dans sa longueur du midi au nord par le fleuve Petzora. Si l'on ne connaît pas maintenant à Archangel le nom des Borandiens, il ne fallait pas en conclure que c'était un peuple imaginaire, mais seulement un peuple dont le nom avait changé, ce qui est souvent arrivé, non-seulement pour les nations du Nord, mais pour plusieurs autres, comme nous aurons occasion de le remarquer dans la suite, même pour les peuples d'Amérique, quoiqu'il n'y ait pas deux cents ou deux cent cinquante ans qu'on y ait imposé ces noms qui ne subsistent plus aujourd'hui 6.
3" M. Klingstedt assure que j'ai avancé « une chose destituée de tout fondement, lors- « que je prends pour une même nation les Lapons, les Samoïèdes et tous les peuples « tartares du Nord , puisqu'il ne faut que faire attention à la diversité des physiono- « mies, des mœurs et du langage même de ces peuples , pour se convaincre qu'ils sont « d'une race différente, comme j'aurai , dit-il, occasion de le prouver dans la suite. » Ma réponse à cette troisième imputation sera satisfaisante pour tous ceux qui , comme moi , ne cherchent que la vérité : je n'ai pas pris pour une même nation les Lapons, les Samoïèdes et les Tartares du Nord , puisque je les ai nommés et décrits séparément , que je n'ai pas ignoré que leurs langues étaient différentes , et que j'ai exposé en particulier leurs usages et leurs mœurs; mais ce que j'ai seulement prétendu et que je soutiens encore, c'est que tous ces hommes du cercle arctique sont à peu près semblables entre eux ; que le froid et les autres influences de ce climat les ont rendus trèsdifférents des peuples de la zone tempérée; qu'indépendamment de leur courte taille, ils ont tant d'autres rapports de ressemblance entre eux , qu'on peut les considérer comme étant d'une même nature ou d'une même « race qui s'est étendue et multipliée « le long des côtes des mers septentrionales , dans des déserts et sous un climat inha • o bitable pour toutes les autres nations e. » J'ai pr.'s ici, comme l'on voit, le mot de race dans le sens le plus étendu, et M. Klingstedt le prend au contraire dans le sens le plus étroit; ainsi sa critique porte à faux. Les grandes différences qui se trouvent entre les hommes dépendent de la diversité des climats1 ; c'est dans ce point de vue général qu'il faut saisir ce que j'en ai dit; et dans ce point de vue il est très -certain que nonseulement les Lapons, les Borandiens, les Samoïèdes et les Tartares du nord de notre continent . mais encore les Groënlandais et les Esquimaux de l'Amérique , sont tous des hommes dont le climat a rendu les races semblables , des hommes d'une nature également rapetissée , dégénérée , et qu'on peut dès lors regarder comme ne faisant qu'une seule et même race dans l'espèce humaine*.
Maintenant que j'ai répondu à ces critiques, auxquelles je n'aurais fait aucune attention si des gens célèbres par leurs talents ne les eussent pas copiées, je vais rendre
a. Voyez la traduction d'Orosius, par le roi jElfred. Note sur le premier chapitre du premier livre , par M. Forster, de la Société royale de Londres, 1773 , in-8°, p. 241 et suiv.
b. Un exemple remarquable de ces changements de nom, c'est que l'Ecosse s'appelait Jraland ou Irland dans ce même temps où les Borandiens ou Borandas étaient nommés Beormas ou iivranas
c. Voyez page 138.
i ■ Voyez la note 2 de la page 221.
2. Chacun de ces mots : espèce et race, est employé ici dans son acception la plus juste. (Voyez la note de la page 140.)
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compte des connaissances particulières que nous devons à M. Klingstedt au sujet de ces peuples du Nord.
« Selon lui, le nom de Samoïède n'est connu que depuis environ cent ans ; le com- <. mencement des habitations des Samoïèdes se trouve au delà de la rivière de Mezène,
« à trois ou quatre cents verstes d'Archangel Celte nation sauvage, qui n'est pas
« nombreuse, occupe néanmoins retendue de plus de trente degrés en longitude le long « des côtes de l'océan du Nord et de la mer Glaciale, entre les soixante-sixième et « soixante-dixième degrés de latitude, à compter depuis la rivière de Mezène jusqu'au « fleuve Jeniscé, et peut-être plus loin. »
J'observerai qu'il y a trente degrés environ de longitude, pris sur le cercle polaire, depuis le fleuve Jeniscé jusqu'à celui de Petzora : ainsi les Samoïèdes ne se trouvent en effet qu'après les Borandiens , lesquels occupent ou occupaient ci devant la contrée de Petzora; on voit que le témoignage même de M. Klingstedt confirme ce que j'ai avancé, et prouve qu'il fallait en effet distinguer les Borandiens , autrement les habitants naturels du district de Petzora , des Samoïèdes qui sont au delà , du côté de l'orient.
a Les Samoïèdes, dit M. Klingstedt , sont communément d'une taille au-dessous de « la moyenne; ils ont le corps dur et nerveux , d'une structure large et carrée, les •■• jambes courtes et menues, les pieds petits, le cou court et la tête grosse à proportion " du corps, le visage aplati, les yeux noirs, et l'ouverture des yeux petite mais allongée, « le nez tellement écrasé que le bout en est à peu près au niveau de l'os de la mâchoire « supérieure, qu'ils ont très-forte et élevée, la bouche grande et les lèvres minces. « Leurs cheveux, noirs comme le jais, sont extrêmement durs, fort lisses et pendants. « sur leurs épaules ; leur teint est d'un brun fort jaunâtre, et ils ont les oreilles grandes « et rehaussées. Les hommes n'ont que très-peu ou point de barbe ni de poil , qu'ils « s'arrachent, ainsi que les femmes, sur toutes les parties du corps. On marie les filles « dès l'âge de dix ans, et souvent elles sont mères à onze ou douze ans , mais passé « l 'âge de trente ans elles cessent d'avoir des enfants. La physionomie des femmes res- « semble parfaitement à celle des hommes, excepté qu'elles ont les traits un peu moins « grossiers, le corps plus mince, les jambes plus courtes et les pieds très-petits; elles ■ sont sujettes, comme les autres femmes, aux évacuations périodiques, mais faible- « ment et en très-petite quantité; toutes ont les mamelles plates et petites, molles en « tout temps, lors même qu'elles sonl encore pucelles, et le bout de ces mamelles est « toujours noir comme du charbon, défaut qui leur est commun avec les Lapones. »
Cette description de M. Klingstedt s'accorde avec celle des autres voyageurs qui ont parlé des Samoïèdes, et avec ce que j'en ai dit moi-même, page 138; elle est seulement plus détaillée el paraît plus exacte : c'est ce qui m'a engagé a la rapporter ici. Le seul fait qui me semble douteux , c'est que dans un climat aussi froid les femmes soient mùivd'aussi bonne heure; si , comme le dit cet auteur, elles produisent communément des l'âge de onze ou douze ans, il ne serait pas étonnant qu'elles cessent de produire à trente ans; mais j'avoue que j'ai peine à nie persuader ers faits qui nie paraissent contraires à une vérité générale et bien ( statée, c'est que plus les climats sonl eh. nuls,
1 1 plus la production des femmes est précoce, connue toutes les autres productions de la nature.
M. Klingstedi dit encore dans la suite de son mémoire que les Samoïèdes ont la vue perçante, l'ouïe fine et la main sûre ; qu'ils tirent de l'arc avec une justesse admirable,
qu'ils sont d'une légèreté extraordinaire à la course, et qu'ils ont au contraire le gOUt grossier, l'odorat faible, le tact rude el émoUSSé.
« l.a chasse leur fournit leur nourriture ordinaire en hiver, et la pèche en clé; leurs • rennes sont leurs seules richesses ; ils en mandent la chair toujours crue, cl en boivent
« avec délices le sang tout chaud ; ils ne connaissent point l'usage d'en tirer le lait ; ils
« mangent aussi le poisson cru. Ils se font des tentes couvertes de peaux de rennes, et « les transportent souvent d'un lieu à uu autre ; ils n'habitent pas sous terre , comme « quelques écrivains l'ont assuré ; ils se tiennent toujours éloignés à quelque distance « les uns des autres , sans jamais former de société ; ils donnent des rennes pour avoir « les fdles dont ils font leurs femmes : il leur est permis d'en avoir autant qu'il leur « plaît; la plupart se bornent à deux femmes, et il est rare qu'ils en aient plus de cinq; « il y a des filles pour lesquelles ils paient au père cent et jusqu'à cent cinquante rennes, « mais ils sont en droit de renvoyer leurs femmes et de reprendre leurs rennes , s'ils « ont lieu d'en être mécontents ; si la femme confesse qu'elle a eu commerce avec quelque « homme de nation étrangère, ils la renvoient immédiatement à ses parents : ainsi ils « n'offrent pas, comme le dit M. de Buffon, leurs femmes et leurs filles aux étrangers.» Je l'ai dit en effet d'après les témoignages d'un si grand nombre de voyageurs que le fait ne me paraissait pas douteux. Je ne sais même si M. Klingstedt est en droit de nier ces témoignages , n'ayant vu des Samoïèdes que ceux qui viennent à Archangel ou dans les autres lieux de la Russie, et n'ayant pas parcouru leur pays comme les voyageurs dont j'ai tiré les faits que j'ai rapportés fidèlement. Dans un peuple sauvage, stupide et grossier, tel que M. Klingstedt peint lui-même ces Samoïèdes, lesquels ne font jamais de société, qui prennent des femmes en tel nombre qu'il leur plaît, qui les renvoient lorsqu'elles déplaisent, serait-il étonnant de les voir offrir au moins celles-ci aux étrangers ? Y a-t-il dans un tel peuple des lois communes , des coutumes constantes ? Les Samoïèdes , voisins de Jeniscé , se conduisent-ils comme ceux des environs de Petzora, qui sont éloignés de plus de quatre cents lieues? M. Klingstedt n'a vu que ces derniers, il n'a jugé que sur leur rapport; néanmoins ces Samoïèdes occidentaux ne connaissent pas ceux qui sont à l'orient, et n'ont pu lui en donner de justes informations , et je persiste à m'en rapporter aux témoignages précis des voyageurs qui ont parcouru tout le pays ; je puis donner un exemple à ce sujet que M. Klingstedt ne doit pas ignorer, car je le tire des voyageurs russes. Au nord du Kamtschatka sont les Koriaques sédentaires et fixes, établis sur toute la partie supérieure du Kamtschatka depuis la rivière Ouka jusqu'à celle d'Anadir : ces Koriaques sont bien plus semblables aux Kamtschadales que les Koriaques errants , qui eu diffèrent beaucoup par les traits et par les mœurs. Ces Koriaques errants tuent leurs femmes et leurs amants lorsqu'ils les surprennent en adultère ; au contraire, les Koriaques fixes offrent par politesse leurs femmes aux étrangers , et ce serait une injure de leur refuser de prendre leur place dans le lit conjugal «; ne peut-il pas en être de même chez les Samoïèdes, dont d'ailleurs les usages et les moeurs sont à peu près les mêmes que celles des Koriaques? Voici maintenant ce que M. Klingstedt dit au sujet des Lapons : « Ils ont la physionomie semblable à celle des Finnois , dont on ne peut guère les « distinguer, excepté qu'i/.s ont l'os de la mâchoire supérieure un peu plus fort et plus • élevé; outre cela , ils ont les yeux bleus, gris et noirs, ouverts et foïmés comme ceux « des autres nations de l'Europe; leurs cheveux sont de différentes couleurs, quoiqu'ils « tirent ordinairement sur le brun foncé et sur le noir; ils ont le corps robuste et bien « fait ; les hommes ont la barbe fort épaisse, et du poil, ainsi que les femmes, sur toutes « les parties du corps où la nature en produit ordinairement ; ils sont pour la plupart « d'une taille au-dessous de la médiocre .-enfin, comme il y a beaucoup d'affinité « entre leur langue et celle des Finnois, au lieu qu'à cet égard ils diffèrent entièrement « des Samoïèdes, c'est une preuve évidente que ce n'est qu'aux Finnois que les Lapons « doivent leur origine. Quant aux Samoïèdes, ils descendent sans doute de quelque « race tartare des anciens habitants de Sibérie On a débité beaucoup de fables au
a. Histoire générale des voyages , vol. XIX, in-4°, p. 350.
« sujet des Lapons : par exemple, on a dit qu'ils lancent le javelot avec une adresse « extraordinaire, et il est pourtant certain qu'au moins à présent ils en ignorent eutiè- « rement l'usages de même que celui de l'arc et des flèches : ils ne se servent que de « fusils dans leurs chasses. La chair d'ours ne leur sert jamais de nourriture, ils ne « mangent rien de cru, pas même le poisson, mais c'est ce que font toujours les Samoïè- « des : ceux-ci ne font aucun usage de sel, au lieu que les Lapons en mettent dans tous « leurs aliments. Il est encore faux qu'ils fassent de la farine avec des os de poisson « broyés; c'est co qui n'est eu usage que chez quelques Finnois, habitants de la Caré- « lie, au lieu que les Lapons ne se servent que de cette substance douce et tendre, Ou « de cette pellicule fine et déliée qui se trouve sous l'écorce du sapin, et dont ils l'ont « provision au mois de mai; après l'avoir bien fait sécher ils la réduisent en poudre, « et en mêlent avec la farine dont ils font leur pain. L'huile de baleine ne leur sert « jamais de boisson, mais il est vrai qu'ils emploient aux apprêts de leurs poissons « l'huile fraîche qu'on tire des foies et des entrailles de la morue, huile qui n'est point « dégoûtante, et n'a aucune mauvaise odeur tant qu'elle est fraîche. Les hommes et les a femmes portent des chemises , le reste de leurs habillements est semblable à celui des
« Samoïèdes qui ne connaissent point l'usage du linge Dans plusieurs relations il
« est fait mention des Lapons indépendants, quoique je ne sache guère qu'il y en ait , « à moins qu'on ne veuille faire passer pour tels un petit nombre de familles établies « sur les frontières, qui se trouvent dans l'obligation de payer le tribut à trois souve- « rains. Leurs chasses et leurs pêches, dont ils vivent uniquement , demandent qu'ils « changent souvent de demeure; ils passent sans façon d'un territoire à l'autre : d'ail- « leurs, c'est la seule race de Lapons entièrement semblables aux autres qui n'aient pas o encore embrassé le christianisme , et qui tiennent encore beaucoup du sauvage : ce « n'est que chez eux que se trouvent la polygamie et des usages superstitieux... Les Fin- « nois ont habité, dans les temps reculés, la plus grande partie des contrées du Nord.»
En comparant ce récit de M. Klingstedt avec les relations des voyageurs et des témoins qui l'ont précédé, il est aisé de reconnaître que depuis environ uu siècle les Lapons se sont en partie civilisés ; ceux que l'on appelle Lapons-Moscovites , et qui sont les seuls qui fréquentent à Archangel, les seuls par conséquent que M. Klingstedt ait vus, ont adopté en entier la religion et en partie les mœurs russes ; il y a eu par conséquent des alliances et des mélanges. Il n'est donc pas étonnant qu'ils n'aient plus aujourd'hui les mêmes superstitions, les mêmes usages bizarres qu'ils avaient dans le temps des voyageurs qui ont écrit; on ne doit donc pas les accuser d'avoir débité des fables; ils ont dit, et j'ai dit d'après eux, ce qui était alors et ce qui est encore chez les Lapons sauvages on n'a pas trouvé et l'on ne trouvera pas chez eux des yeux bleus et de belles femmes, et si l'auteur en a vu parmi les Lapons qui viennent à Archangel, rien ne prouve mieux le mélange qui s'est fait avec les autres nations, car les Suédois et les Danois ont aussi policé leurs plus proches voisins Lapons ; et des que la religion s'établit et devient commune à deux peuples, tous les mélanges s'en suivent, soit au moral pour les opinions, soit au physique pour les actions.
Tout ce que nous avons dit d'après les relations faites il y a quatre-vingts ou cent ans ne doit donc s'appliquer qu'aux Lapons qui n'ont pas embrassé le christianisme ; leurs races sont encore pures et leurs figures telles que nous les avons présentées. I es Lapons, dit M. Klingstedt, ressemblent par la physionomie aux autres peuples de l'Europe, et particulièrement aux Finnois, à l'exception que les lapons ont les os et la mâchoire supérieure plus élevés; ce dernier trait les rejoint aux Samoïèdes ; leur taille au-deSSOUS «le la médiocre les y réunit encore, ainsi que leurs chemix noirs ou d'un brun foncé ; ils ont du poil et de la barbe parce qu'ils ont perdu l'usage de se l'arracher
comme font les Samoïèdes. Le teint des uns et des autres est de la même couleur;
les mamelles des femmes également molles et les mamelons également noirs dans les deux nations. Les habillements y sont les mêmes ; le soin des rennes, la chasse, la pêche, la stupidité et la paresse la même. J'ai donc bien le droit de persister à dire que les Lapons et les Samoïèdes ne sont qu'une seule et même espèce ourace ' d'hommes très-différente de ceux de la zone tempérée.
Si l'on prend la peine de comparer la relation récente de M. Hœgstrœm avec le récit de M. Klingstedt, on sera convaincu que, quoique les usages des Lapons aient un peu varié, ils sont néanmoins les mêmes en général qu'ils étaient jadis, et tels que les premiers relateurs les ont représentés :
« Ils sont, dit M. Hœgstrœm, d'une petite taille, d'un teint basané Les femmes,
« dans le temps de leurs maladies périodiques, se tiennent à la porte des tentes et mangent
« seules Les Lapons furent de tout temps des hommes pasteurs, ils ont de grands
« troupeaux de rennes dont ils font leur nourriture principale ; il n'y a guère de familles « qui ne consomment au moins un reune par semaine, et ces animaux leur fournissent « encore du lait abondamment dont les pauvres se nourrissent. Ils ne mangent pas par « terre comme les Groënlandais et lesKamtschadales, mais dans des plats faits de gros « drap ou dans des corbeilles posées sur une table ; ils préfèrent pour leur boisson l'eau
« de neige fondue à celle des rivières Des cheveux noirs, des joues enfoncées, le visage
« large, le menton pointu, sont les traits communs aux deux sexes. Les hommes ont peu
« de barbe et la taille épaisse, cependant ils sont très-légers à la course Ils habitent
« sous des tentes faites de peaux de rennes ou de drap ; ils couchent sur des feuilles,
« sur lesquelles ils étendent une ou plusieurs peaux de rennes Ce peuple en général
« est errant plutôt que sédentaire , il est rare que les Lapons restent plus de quinze jours « dans le même endroit ; aux approches du printemps la plupart se transportent avec « leurs familles à vingt ou trente milles de distance dans la montagne pour tâcher
« d'éviter de payer le tribut Il n'y a aucun siège dans leurs tentes, chacun s'assied
« par terre ils attellent les rennes à des traîneaux pour transporter leurs tentes et
« autres effets, ils ont aussi des bateaux pour voyager sur l'eau et pour pêcher Leur
« première arme est l'arc simple sans poignée, sans mire, d'environ une toise de lon-
« gueur Ils baignent leurs enfants au sortir du sein de leur mère dans une décoction
« d'écorce d'aulne Quand les LapoEs chantent, on dirait qu'ils hurlent, ils ne font
«aucun usage de la rime, mais ils ont des refrains très-fréquents Les femmes
« lapones sont robustes, elles enfantent avec peu de douleur, elles baignent souvent leurs « enfants en les plongeant jusqu'au cou dans l'eau froide : toutes les mères nourrissent « leurs enfants, et dans le besoin elles y suppléent par du lait, de renne... La superstition « de ce peuple est idiote, puérile, extravagante, basse et honteuse ; chaque personne, « chaque année, chaque mois, chaque semaine a son dieu; tous, même ceux qui sont « chrétiens, ont des idoles ; ils ont des formules de divination, des tambours magiques, et « certains nœuds avec lesquels ils prétendent lier ou délier les vents «. »
On voit par le récit de ce voyageur moderne qu'il a vu et jugé les Lapons différemment de M. Klingstedt, et plus conformément aux anciennes relations ; ainsi la vérité est qu'ils sont encore à très-peu près tels que nous les avons décrits. M. Hœgstrœm dit. avec tous les voyageurs qui l'ont précédé , que les Lapons ont peu de barbe ; M. Klingstedt seul assure qu'ils ont la barbe épaisse et bien fournie, et donne ce fait comme preuve qu'ils diffèrent beaucoup des Samoïèdes; il en est de même de la couleur des
a. Histoire générale des voyages, vol. XIX, p. 496 et suiv.
1. Espèce ou race. Ces deux mots no sont point synonymes. Il s'en faut bien. La race n'est qu'une variété de l'espèce. ( Voyez la note de la page 140. ) Il n'y a qu'une espèce humaine ; et, dans cette espèce unique, il y a plusieurs races. (Voyez la note 2 de la page 221.)
cheveux : tous les relateurs s'accordent à dire que leurs cheveux sont noirs , le seul M. Rlingstedt dit qu'il se trouve parmi les Lapons des cheveux de toutes couleurs et des yeux bleus et gris; si ces faits sont vrais, ils ne démentent pas pour cela les voyageurs, ils indiquent seulement que M. Klingstedt a jugé des Lapons en général par le petit nombre de ceux qu'il a vus , et dont probablement ceux aux yeux bleus et à cheveux blonds proviennent du mélange de quelques Danois, Suédois ou Moscovites blonds, avec les Lapons.
M. Hœgstrcem s'accorde avec M. Klingstedt à dire que les Lapons tirent leur origine des Finnois : cela peut être vrai , néanmoins cette question exige quelque discussion. Les premiers navigateurs qui aient fait le tour entier des côtes septentrionales de l'Europe sont Othère et "Wulfstan dans le temps du roi Alfred, Anglo-Saxon, auquel ils en firent une relation que ce roi géographe nous a conservée, et dont il a donné la carie avec les noms propres de chaque contrée dans ce temps, c'est-à-dire dans le neuvième siècle a : cette carte , comparée avec les cartes récentes , démontre que la partie occidentale des côtes de Norwége, jusqu'au soixante-cinquième degré , s'appelait alors liaigoland. Le navigateur Othère vécut pendant quelque temps chez ces Norvégiens, qu'il appelle Nortkmen. De là il continua sa route vers le nord , en côtoyant les terres de la Laponie, dont il nomme la partie méridionale Finna , et la partie boréale Terfenna : il parcourut en six jours de navigation trois cents lieues , jusqu'auprès du cap Nord , qu'il ne put doubler d'abord faute d'un vent d'ouest; mais après un court séjour dans les terres voisines de ce cap, il le dépassa et dirigea sa navigation à l'est pendant quatre jours, ainsi il côtoya le cap Nord jusqu'au delà de Wardhus; ensuite par un vent de nord il tourna vers le midi , et ne s'arrêta qu'auprès de l'embouchure d'une grande rivière habitée par des peuples appelés fleormas, qui, selon son rapport, furent les premiers habitants sédentaires qu'il eut trouvés dans tout le cours de cette navigation ; n'ayant, dit-il, point vu d'habitants fixes sur les côtes de Finna et de Terfenna (c'est-àdire sur toutes les côtes de la Laponie) , mais seulement des chasseurs et des pécheurs encore en assez petit nombre. Nous devons observer que la Laponie s'appelle encore aujourd'hui Finmark ou Finnamark eu danois, et que dans l'ancienne langue danoise mark signifie contrée. Ainsi nous ne pouvons douter qu'autrefois la Laponie ne se soit appelée Finna ■■ les Lapons par conséquent étaient alors les Finnois, et e'esi probablement ce qui a fait croire que les Lapons tiraient leur origine des Finnois. Mais si l'on fait attention que la Finlande d'aujourd'hui est située entre l'ancienne terre de Finna (ou Laponie méridionale), le golfe de Bothnie, celui de Finlande et le lac Ladoga , et que cette même contrée que nous nommons maintenant Finlande s'appelait alors C'.wenland , et non pas Finmark ou Finland , on doit croire que les habitants de C.wenland , aujourd hui les Finlandais ou Finnois, étaient un peuple différent des vrais et anciens Finnois, qui sont les I ripons ; cl de tout temps la Cwenland ou Finlande d'aujourd'hui n'étant séparée de la Suède et de la Livonie que par des bras de mer assez, étroits, les habitants de celle Contrée ont dû communiquer avec ces deux nations aussi les Finlandais actuels sont-ils semblables aux habitants de la Suéde ou de la Livonie, et en même temps très-différents des Lapons ou Finnois d'autrefois, qui, de temps immémorial , uni formé une espèce ou race particulière d'hommes.
a i égard des Beormas ou Bormais, il y a, comme je l'ai dit, toute apparence que ce sont les Borandais ou Borandiens, et (pie la grande rivière dont parlent Othère el Wulfstan est le fleuve Petzora et non la Dwina , car ces anciens voyageurs trouvèrent
des vaches marines sur les entes de ces lieormas , el même ils en rapportèrent des dents
a. Voyez cette carti a la fin des notes , sur le premier chapitre do pw mler livre d'.-Kifred sur Orotiut, Londres, 1773 , m s°.
au roi Alfred. Or, il n'y a point de morses ou vaches marines dans la mer Baltique, ni sur les côtes occidentales , septentrionales et orientales de la Lapouie ; on ne les a trouvées que dans la mer Blanche et au delà d'Archangel , dans les mers de la Sibérie septentrionale, c'est-à-dire, sur les côtes des Borandiens et des Samoïèdes.
Au reste , depuis un siècle , les côtes occidentales de la Laponie ont été bien reconnues et même peuplées par les Danois; les côtes orientales l'ont été par les Russes, et celles du golfe de Bothnie par les Suédois : en sorte qu'il ne reste en propre aux Lapons qu'une petite partie de l'intérieur de leur presqu'île.
« A Égedesminde , dit M. P. , au soixante-huitième degré dix minutes de latitude , il « y a un marchand , un assistant et des matelots danois qui y habitent toute l'année. « Les loges des Christians-Haab et de Claus Ilaven, quoique situées à soixante-huit « degrés trente-quatre minutes de latitude, sont occupées par deux négociants en chef, « deux aides et un train de mousses ; ces loges, dit l'auteur, touchent l'embouchure de
« l'Eyssiord A Jacob-Haven, au soixante-neuvième degré , cantonnent en tout temps
« deux assistants de la compagnie du Groenland, avec deux matelots et un prédicateur
« pour le service des sauvages A Bittenbenk, au soixante-neuvième degré trente-
« sept minutes, est l'établissement fondé en 1755 par le négociant Dalager; il y a un
« commis, des pêcheurs, etc La maison de pêche de Noogsoack, au soixante-
« onzième degré six minutes , est tenue par un marchand avec un train convenable; et « les Danois qui y séjournent depuis ce temps sont sur le point de reculer encore de « quinze lieues vers le nord leur habitation. »
Les Danois se sont donc établis jusqu'au soixante-onzième ou soixante-douzième degré , c'est-à-dire à peu de distance de la pointe septentrionale de la Laponie ; et de l'autre côté les Russes ont les établissements de Waranger et d'Ommegan , sur la côte orientale, à la même hauteur à peu près de soixante-onze et soixante-douze degrés, tandis que les Suédois ont pénétré fort avant dans les terres au-dessus du golfe de Bothnie , en remontant les rivières de Calis , de Tornëo , de Kimi, et jusqu'au soixantehuitième degré , où ils ont les établissements de Lapyerf et Piala. Ainsi les Lapons sont resserrés de toutes parts, et bientôt ce ne sera plus un peuple, si, comme le dit M. Rlingstedt, ils sont dès aujourd'hui réduits à douze cents familles.
Quoique depuis longtemps les Busses aillent à la pêche des baleines jusqu'au golfe Linchidolin , et que dans ces dernières trente ou quarante années ils aient entrepris plusieurs grands voyages en Sibérie, jusqu'au Kamtschatka, je ne sache pas qu'ils aient rien publié sur la contrée de la Sibérie septentrionale au delà des Samoïèdes, du côté de l'orient , c'est-à-dire au delà du fleuve Jeniscé ; cependant il y a une vaste terre située sous le cercle polaire , et qui s'étend beaucoup au delà vers le nord , laquelle est désignée sous le nom de Piasida, et bornée à l'occident par le fleuve Jeniscé jusqu'à son embouchure , à l'orient par le golfe Linchidolin , au nord par les terres découvertes en 1GG4 par Jelmorsem, auxquelles on a donné le nom de Jelmorland , et au midi par les Tartares Tunguses : celte contrée, qui s'étend depuis le soixante-troisième jusqu'au soixante-treizième degré de hauteur, contient des habitants qui sont désignés sous le nom de Patati , lesquels , par le climat et par leur situation le long des côtes de la mer, doivent ressembler beaucoup aux Lapons et aux Samoïèdes; ils ne sont même séparés de ces derniers que par le fleuve Jeniscé, mais je n'ai pu me procurer aucune .' relation ni même aucune notice sur ces peuples Patates , que les voyageurs ont peutêtre réunis avec les Samoïèdes ou avec les Tunguses.
En avançant toujours vers l'orient , et sous la même latitude , on trouve encore une grande étendue de terre située sous le cercle polaire , et dont la pointe s'étend jusqu'au i soixante treizième degré ; cette terre forme l'extrémité orientale et septentrionale de l'ancien continent : on y a indiqué des habitants sous le nom de Schelati et Tsuktschi,
dont nous ne connaissons presque rien que le nom a. Nous pensons néanmoins que comme ces peuples sont au nord de Kamtschatka, les voyageurs russes les ont réunis, dans leurs relations, avec les Kamtschadales et les Koriaques, dont ils nous ont donné de bonnes descriptions qui méritent d'être ici rapportées.
« Les Kamtschadales, dit M. Steller, sont petits et basanés; ils ont les cheveux « noirs , peu de barbe , le visage large et plat , le nez écrasé , les traits irréguliers , les « yeux enfoncés, la bouche grande , les lèvres épaisses , les épaules larges , les jambes « grêles et le ventre pendant *. »
Cette description , comme l'on voit , rapproche beaucoup les Kamtschadales des Samoïèdes ou des Lapons , qui néanmoins en sont si prodigieusement éloignés qu'on ne peut pas même soupçonner qu'ils viennent les uns des autres , et leur ressemblance ne peut provenir que de l'influence du climat qui est le même , et qui par conséquent a formé des hommes de même espèce à mille lieues de distance les uns des antres.
Les Koriaques habitent la partie septentrionale du Kamtschatka; ils sont errants comme les Lapons, et ils ont des troupeaux de rennes qui font toutes leurs richesses. Us prétendent guérir les maladies en frappant sur des espèces de petits tambours; les plus riches épousent plusieurs femmes qu'ils entretiennent dans des endroits séparés, avec des rennes qu'ils leur donnent. Ces Koriaques errants diffèrent des Koriaques fixes ou sédentaires, non-seulement par les mœurs, mais aussi un peu par les traits; les Koriaques sédentaires ressemblent aux Kamtschadales, mais les Koriaques errants sont encore plus petits de taille, plus maigres, moins robustes, moins courageux; ils ont le visage ovale , les yeux ombragés de sourcils épais, le nez court et la bouche grande; les vêtements des uns et des autres sont de peaux de rennes, et les Koriaques errants vivent sous des tentes et habitent partout où il y a de la mousse pour leurs rennes *. Il parait donc que cette vie errante des Lapons, des Samoïèdes et des Koriaques, tient au pâturage des rennes: comme ces animaux font non-seulement tout leur bien, mais qu'ils leur sont utiles et très-nécessaires, ils s'attachent à les entretenir et à les multiplier : ils sont donc forcés de changer de lieu dès que leurs troupeaux en ont consommé les mousses.
Les Lapons , les Samoïèdes et les Koriaques, si semblables par la taille, la couleur, la figure, le naturel et les mœurs, doivent dune être regardés comme une même espèce d'hommes, une même race dans l'espèce humaine prise en général ', quoiqu'il soit bien
a. « On trouve chez ces peuples Tsuktschi, au nord de L'extrémité -de l'Asie, les mômes « mœurs et les mômes usages, que Paul dit avoir observés chez les habitants de Canuil. Lors- « qu'un étranger arrive, ces peuples viennent lui offrir leurs femmes et leurs filles; si le voya- « geur ne les trouve pas assez belles et assez jeunes, ils en vont chercher dans les villages
« voisins Du reste ces peuples ont l'ame élevée; ils idolâtrent l'indépendance et la liberté,
« ils préfèrent tous la moit à l'esclavage. » Voilà la seul' notice sur ces peuples Tsuktschi que j'aie pu recueillir. Journal étranger. Juillet 17(5'! Extrait du voyage tTAsU « Amérique , par M. Muller. Londn B, 1762.
b. Histoire générale des Voyages , t. XIX, p. 270 et suiv.
c. 7Wd.,t. XIX, p. 349 et suiv.
1. Une même espèce d'hommes, une même raie dans l'espèce humaine. On remarquera les
'liions de Million, j'ai fixé, dans ces derniers temps, le sens précis de chacun de ces mots collectifs et , si je puis ainsi dire, principaux : genre, espèce, race , en attachant ;'i chacun on faM distinct et certain.
Le fuit qui caractérise le genre est la fécondité bornée ; h fait qui caractérise îv.vpnv est la
fécondité continue ; la race n'est qu'une modification , qu'une variété de l'espèce. — Je wiis ans
ources diverses. — Uya les races dues aux accidents, et, si j*' puis ainsi dire, aux
h l'iids de Y organisât ion: les races dues aux climats; et le8 races dues au croisement des lllvei Dtre elles. ( Voyez mon livre Intitulé : De l'instinct et de l'intelligence des ani-
mait, r , .m i bapitre ; or l'Hérédité des modifications acquises et suc les races. )
certain qu'ils ne sont pas de la même nation. Les rennes des Koriaques ne proviennent pas des rennes lapones, et néanmoins ce sont bien des animaux de même espèce; il en est de même des Koriaques et des Lapons, leur espèce ou race ' est la même, et, sans provenir l'une de l'autre, elles proviennent également de leur climat, dont les influences sont les mêmes.
Cette vérité peut se prouver encore par la comparaison des Groënlandais avec les Koriaques, les Samoïèdes et les Lapons : quoique les Groënlandais paraissent être séparés des uns et des autres par d'assez grandes étendues de mer, ils ne leur ressemblent pas moins, parce que le climat est le même ; il est donc très-inutile pour notre objet de rechercber si les Groënlandais tirent leur origine des Islandais ou des Norvégiens , comme l'ont avancé plusieurs auteurs, ou si, comme le prétend M. P.*, ils viennent des Américains a; car de quelque part que les bommes d'un pays quelconque tirent leur première origine , le climat où ils s'habitueront influera si fort , à la longue , sur leur premier état de nature , qu'après un certain nombre de générations tous ces hommes se ressembleront , quand même ils seraient arrivés de différentes contrées fort éloignées les unes des autres , et que primitivement ils eussent été très-dissemblables entre eux* : que les Groënlandais soient venus des Esquimaux d'Amérique ou des Islandais ; que les Lapons tirent leur origine des Finlandais , des Norwégiens ou des Russes; que les Samoïèdes viennent ou non des Tartares, et les Koriaques des Monguls ou des habitants d'Yeço , il n'en sera pas moins vrai que tous ces peuples distribués sous le cercle arctique ne soient devenus des hommes de même espèce4 dans toute l'étendue de ces terres septentrionales.
Nous ajouterons à la description que nous avons donnée des Groënlandais quelques traits tirés de la relation récente qu'en a donnée M. Crantz. Ils sont de petite taille ; il y en a peu qui aient cinq pieds de hauteur ; ils ont le visage large et plat , les joues rondes, mais dont les os s'élèvent en avant; les yeux petits et noirs, le nez peu saillant, la lèvre inférieure un peu plus grosse que celle d'en haut, la couleur olivâtre, les cheveux droits, rai des et longs; ils ont peu de barbe, parce qu'ils se l'arrachent; ils ont aussi la tête grosse , mais les mains et les pieds petits , ainsi que les jambes et les bras , la poitrine élevée , les épaules larges et le corps bien musclé &. Ils sont tous chasseurs ou pêcheurs et ne vivent que des animaux qu'ils tuent; les veaux marins et les rennes font leur principale nourriture : ils en font dessécher la chair avant de la manger, quoiqu'ils en boivent le sang tout chaud ; ils mangent aussi du poisson desséché , des sarcelles et d'autres oiseaux qu'ils font bouillir dans de l'eau de mer ; ils font des espèces d'omelettes de leurs œufs , qu'ils mêlent avec des baies de buisson et de l'angélique dans de l'huile de veau marin. Ils ne boivent pas de l'huile de baleine, ils ne s'en servent qu'à brûler, et entretiennent leurs lampes avec cette huile; l'eau pure est leur boisson ordinaire : les mères et les nourrices ont une sorte d'habillement assez ample par derrière pour y porter leurs enfants; ce vêtement, fait de pelleteries, est chaud et tient lieu de linge et de berceau : on y met l'enfant nouveau-né tout nu. Ils sont en général si malpropres qu'on ne peut les approcher sans dégoût, ils sentent le poisson pourri; les femmes, pour corrompre cetle mauvaise odeur, se lavent avec de l'urine , et les hommes ne se lavent jamais : ils ont des tentes pour l'été et des espèces de maisonnettes pour l'hiver, et la hauteur de ces habitations n'est que de cinq ou six pieds : elles sont construites ou tapissées de peaux de veaux marins et de renues ; ces
a. Heclterches sur les Américains , t. I, p. 33.
b. Crantz, Historié von Groenland , t. I , p. 178.
i. Espèce ou race. ( Voyez la note précédente. ) — 2. Pauw.
3 Voyez la note 2 de la page 221 . — 4. Voyez la note de la page 204.
peaux leur servent aussi de lits ; leurs vitres sont des boyaux transparents de poissons de mer. Ils avaient des arcs, et ils ont maintenant des fusils pour la chasse, et pour la pèche , des harpons, des lances et des javelines années de 1er ou d'os de poisson, des bateaux même assez grands, dont quelques-uns portent des voiles faites du chanvre ou du lin qu'ils tirent des Européens , ainsi que le fer et plusieurs autres choses , en échange des pelleteries et des huiles de poisson qu'ils leur donnent. Ils se marient con> munément à l'âge de vingt ans, et peuvent, s'ils sont aisés, prendre plusieurs femmes. Le divorce, en cas de mécontentement, est non -seulement permis, mais d'un usage commun ; tous les enfants suivent la mère , et même après sa mort ne retournent pas auprès de leur père. Au reste, le nombre des enfauts n'est jamais grand; il est rare qu'une femme en produise plus de trois ou quatre. Elles accouchent aisément et se relèvent dès le jour même pour travailler. Elles laissent teter leurs enfants jusqu'à trois ou quatre ans. Les femmes, quoique chargées de l'éducation de leurs enfants , des soins de la préparation des aliments, des vêtements et des meubles de toute la famille , quoique forcées de conduire les bateaux à la rame , et même de construire les tentes d'été et les huttes d'hiver, ne laissent pas malgré ces travaux continuels de vivre beaucoup plus longtemps que les hommes qui ne font que chasser ou pêcher. M. Crantz dit qu'ils ne parviennent guère qu'à l'âge de cinquante ans, tandis que les femmes vivent soixante et dix à quatre-vingts ans. Ce fait, s'il était général dans ce peuple , serait plus singulier que tout ce que nous venons d'en rapporter.
Au reste, ajoute M. Crantz, je suis assuré par les témoins oculaires que les Groenlandais ressemblent plus aux Kamtschadales, aux Tunguses et aux Cahnoucks de l'Asie, qu'aux Lapons d'Europe. Sur la côte occidentale de l'Amérique septentrionale, vis-à-vis de Kamtschatka , on a vu des nations qui , jusqu'aux traits mêmes , ressemblent beaucoup aux Kamtschadales a. Les voyageurs prétendent avoir observé en général dans tous les sauvages de l'Amérique septentrionale , qu'ils ressemblent beaucoup aux Tartares orientaux , surtout par les yeux , le peu de poil sur le corps , et la chevelure longue , droite et touffue b.
Pour abréger, je passe sous silence les autres usages et les superstitions des Groënlandais que M. Crantz expose fort au long; il suffira de dire que ces usages, soitsupersiiticux , soit raisonnables , sont assez semblables à ceux des Lapons, des Samoïèdes et des ICoriaques; plus on les comparera et pinson reconnaîtra que tous ces peuples voisins de notre pôle ne forment qu'une seule et même espi ce d'hommes , c'est-à-dire, une seule race1 différente de toutes les autres dans l'espèce humaine, à laquelle on doit encore ajouter celle des Esquimaux du nord de l'Amérique , qui ressemblent aux Groënlandais , et plus encore aux Koriaques du Kamtschatka , selon M. Steller.
Pour peu qu'on descende au-dessous du cercle polaire en Europe , on trouve la plus belle race de l'humanité: les Danois, les Norwégiens, les Suédois, les Finlandais, les Dusses, quoiqu'un peu différents entre eux , se ressemblent assez pour ne foire avec les Polonais , les Allemands , et même tous les autres peuples de l'Europe, qu'une seule et
même espèce d'hommes diversifiée a l'infini par le mélange des différentes nations.
Mais en Asie on trouve au-dessous de la zone froide une race ;iussi laide que celle de
l'Europe est belle : je. veux parler de la race tartarequi s'étendait autrefois depuis la
MoSCOVie jusqu'au nord delà Chine; j'y comprends les Ostiaqnes, qui occupent de
vastes terres au midi des Samoîèdes , les Calmoucks, lesJakutes, les Tunguses, et tous les Tartares septentrionaux , dont les mœurs et les usages oe sont pas les mêmes,
a Crantz, Historié von Groè'nland , 1. 1, p. 881 et suiv. h /// foire du Quadrupèdes, par Schreber, 1. 1, p, -n.
i. Voyei la note de la page iii*
mais qui se ressemblent tous par la figure du corps et par la difformité des traits. Néanmoins , depuis que les Russes se sont établis dans toute l'étendue de la Sibérie et daus les contrées adjacentes , il y a eu nombre de mélanges entre les Russes et les Tartares , et ces mélanges ont prodigieusement cbangé la figure et les mœurs de plusieurs peuples de cette vaste contrée. Par exemple , quoique les anciens voyageurs nous représentent les Ostiaques comme ressemblant aux Samoïèdes; quoiqu'ils soient encore errants et qu'ils cliangent de demeure comme eux , suivant le besoin qu'ils ont de pourvoir à leur subsistance par la cbasse ou par la pêche ; quoiqu'ils se fassent des tentes et des huttes de la même façon ; qu'ils se servent aussi d'arcs , de flèches et de meubles d'écorce de bouleau ; qu'ils aient des rennes et des femmes autant qu'ils peuvent en entretenir; qu'ils boivent le sang des animaux tout chaud; qu'en un mot, ils aient presque tous les usages des Samoïèdes , néanmoins MM. GmeHn et Muller assurent que leurs traits diffèrent peu de ceux des Russes , et que leurs cheveux sont toujours ou blonds ou roux. Si les Ostiaques d'aujourd'hui ont les cheveux blonds , ils ne sont plus les mêmes qu'ils étaient ci-devant, car tous avaient des cheveux noirs et les traits du visage à peu près semblables aux Samoïèdes. Au reste , ces voyageurs ont pu confondre le blond avec le roux , et néanmoins dans la nature de l'homme ces deux couleurs doivent être soigneusement distinguées , le roux n'étant que le brun ou le noir trop exalté , au lieu que le blond est le blanc coloré d'un peu de jaune , et l'opposé du noir ou du brun. Cela me paraît d'autant plus vraisemblable, que les Wotjackes ou Tartares vagolisses ont tous les cheveux roux au rapport de ces mêmes voyageurs, et qu'en général les roux sont aussi communs dans l'Orient que les blonds y sont rares.
A l'égard des Tunguses, il parait, par le témoignage de MM. Gmelin et Muller, qu'ils avaient ci-devant des troupeaux de rennes et plusieurs usages semblables à ceux des Samoïèdes , et qu'aujourd'hui ils n'ont plus de rennes et se servent de chevaux. Ils ont, disent ces voyageurs , assez de ressemblance avec les Calmoucks, quoiqu'ils n'aient pas la face aussi large et qu'ils soient de plus petite taille; ils ont tous les cheveux noirs et peu de barbe, ils l'arrachent aussitôt qu'elle paraît, ils sont errants et transportent leurs tentes et leurs meubles avec eux. Ils épousent autant de femmes qu'il leur plaît; ils ont des idoles de bois ou d'argile, auxquelles ils adressent des prières pour obtenir une bonne pêche ou une chasse heureuse : ce sont les seuls moyens qu'ils aient de se procurer leur subsistance °. On peut inférer de ce récit que les Tunguses font la nuance entre la race des Samoïèdes et celle des Tartares , dont le prototype , ou si l'on veut la caricature, se trouve chez les Calmoucks, qui sont les plus laids de tous les hommes. Au reste , cette vaste partie de notre continent , laquelle comprend la Sibérie , et s'étend de Tobolsk à Kamtscbatka , et de la mer Caspienne à la Chine , n'est peuplée que de Tartares, les uus indépendants, les autres plus ou moins soumis à l'empire de Russie ou bien à celui de la Chine; mais tous encore trop peu connus pour que nous puissions rien ajouter à ce que nous en avons dit, p. 141 et suiv.
Nous passerons des Tartares aux Arabes qui ne sont pas aussi différents par les mœurs qu'ils le sont par le climat. M. Niebuhr , de la Société royale de Gottingen, a publié une relation curieuse et savante de l'Arabie, dont nous avons tiré quelques faits que nous allons rapporter. Les Arabes ont tous la même religion sans avoir les mêmes mœurs ; les uns habitent dans des villes ou villages , les autres sous des tentes en familles séparées. Ceux qui habitent les villes travaillent rarement en été depuis les onze heures du matin jusqu'à trois heures du soir, à cause de la grande chaleur; pour l'ordinaire ils emploient ce temps à dormir dans un souterrain où le vent vient d'en haut par une espèce de tuyau , pour faire circuler l'air. Les Arabes tolèrent toutes les religions et en laissent le libre exercice aux Juifs, aux Chrétiens, aux Banians; ils sont
o. Relation de MM. Gmelin et Muller. Histoire générale des Voyages, t. XVIII , p. 243.
plus affables pour les étrangers, plus hospitaliers, plus généreux que les Turcs. Quand ils sont à table , ils invitent ceux qui surviennent à manger avec eux ; au contraire , les Turcs se cachent pour manger , crainte d'inviter ceux qui pourraient les trouver à table.
La coiffure des femmes Arabes, quoique simple, est galante ; elles sont toutes à den ' ou au quart voilées. Le vêtement du corps est encore plus piquant; ce n'est qu'ui chemise sur un léger caleçon, le tout brodé ou garni d'agréments de différentes couleurs; elles se peignent les ongles de rouge , les pieds et les mains de jaune-brun , i . les sourcils et le bord des paupières de noir : celles qui habitent la campagne dans I. plaines ont le teint et la peau du corps d'un jaune foncé ; mais dans les montagnes on trouve de jolis visages, même parmi les paysannes. L'usage de l'inoculation, si nécessaire pour conserver la beauté, est ancien et pratiqué avec succès en Arabie; les pauvres Arabes-Bédouins qui manquent de tout inoculent leurs enfants avec une épine, faute de meilleurs instruments.
En général les Arabes sont fort sobres, et même ils ne mangent pas de tout à beaucoup près, soit superstition , soit faute d'appétit; ce n'est pas néanmoins délicatesse de goiït, car la plupart mangent des sauterelles; depuis Bab-el-Mandel jusqj'à Bara on enfile les sauterelles pour les porter au marché. Ils broient leur blé entre deux pierres, dont la supérieure se tourne avec la main. Les filles se marient de fort bonne heure , à neuf, dix et onze ans dans les plaines, mais dans les montagnes les parents les obligent d'attendre quinze ans.
« Les habitants des villes Arabes, dit M. Niebuhr, surtout de celles qui sont situées « sur les côtes de la mer, ou sur la frontière, ont , à cause de leur commerce, tellement « été mêlés avec les étrangers, qu'ils ont perdu beaucoup de leurs mœurs et coutumes « anciennes; mais les Bédouins, les vrais Arabes , qui ont toujours fait plus de cas de « leur liberté que de l'aisance et des richesses, vivent en tribus séparées sous des tentes, « et gardent encore la même forme de gouvernement , les mêmes mœurs et les mêmes « usages qu'avaient leurs ancêtres dès les temps les plus reculés. Ils appellent en « général tous leurs nobles Scliechs ou Se fixe h ; quand ces Schechs sont trop faibles « pour se défendre contre leurs voisins, ils s'unissent avec d'autres, et choisissent un « d'entre eux pour leur grand Chef. Plusieurs des Grands élisent enfin , de l'aveu des « petits Scliechs, un plus puissant encore, qu'ils nomment Schech-cl-kbir ou Se/iee/i-es-
« Schlûch , et alors la famille de ce dernier donne son nom à toute la tribu L'on
>< peut dire qu'ils naissent tous soldats, et qu'i's sont tous pâtres. I.cs Chefs des grandes « tribus ont beaucoup de chameaux qu'ils emploient à la guerre, au commerce , etc. ; «les petites tribus élèvent des troupeaux de moulons; les Schechs vivent sous des « tentes , cl laissent le soin de l'agriculture et des autres travaux pénibles à leurs sujets « qui logent dans de misérables bulles. Ces Bédouins , accoutumés à \i\re en plein air, « ont l'odoral très-fil! : les villes leur plaisent si peu , qu'ils ne comprennent pas com-
« ment des gens qui se piquent d'aimer la propreté peinent wré au milieu d'un air <■ si impur Parmi ces peuples, l'autorité reste dans la famille du grand ou du petit
« Seheeli qui règne, sans qu'ils snicnl assujettis à en choisir l'aîné; ils élisent le plus
• capable des lils ou des parents, pour succéder au gouvernement ; ils paient très-peu
« ou rien à leurs supérieurs. Chacun des petits Scliechs porte la parole pour sa famille, « cl il en esl le chef et le conducteur : le grand Schech est obligé par la de les regarder « plus comme ses allies que comme ses sujets; car si son gouvernement leur déplaît , « cl qu'ils ne puissent pas le déposer, ils conduisent leurs besliau\ dans la possession « d'une autre tribu , qui d'ordinaire esl charnue d'en fortifier son parti. Chaque petit •' Schech esl intéressé à bien diriger sa famille, s'il ne veut pas être dépose ou aban- » donné Jamais ci s Bédouins n'ont pu cire cnlicrcnicnl subjugues par des ctian-
« gers , mais les Arabes d'auprès de Bagdad , Mosul,Orfa , Daniask et Haleb, sont
« en apparence soumis au Sultan. »
Nous pouvons ajouter à cette relation de M. Nieburh , que toutes les contrées de r Arabie, quoique fort éloignées les unes des autres, sont également sujettes à de grandes chaleurs, et jouissent constamment du ciel le plus serein; et que tous les monuments historiques attestent que l'Arabie était peuplée dès la plus haute antiquité. Les Arabes, avec une assez petite taille, un corps maigre, une voix grêle, ont un tempérament robuste, le poil brun, le visage basané, les yeux noirs et vifs, une physionomie ingénieuse , mais rarement agréable : ils attachent de la dignité à leur barbe, parlent peu, sans gestes, sans s'interrompre, sans se choquer dans leurs expressions; ils sont flegmatiques, mais redoutables dans la colère; ils ont de l'intelligence, et même de l'ouverture pour les sciences qu'ils cultivent peu : ceux de nos jours n'ont aucun monument de génie. Le nombre des Arabes établis dans le désert peut monter à deux millions : leurs habits, leurs tentes, leurs cordages, leurs tapis, tout se fait avec la laine de leurs brebis, le poil de leurs chameaux et de leurs chèvres a.
Les Arabes, quoique flegmatiques, le sont moins que leurs voisins les Égyptiens; M. le chevalier Bruce , qui a vécu longtemps chez les uns et chez les autres, m'assure que les Égyptiens sont beaucoup plus sobres et plus mélancoliques que les Arabes , qu'ils se sont fort peu mêlés les uns avec les autres , et que chacun de ces deux peuples conserve séparément sa langue et ses usages : cet illustre voyageur , M. Bruce, m'a encore donné les notes suivantes que je me fais un plaisir de publier.
A l'article où j'ai dit qu'en Perse et en Turquie il y a grande quantité de belles femmes de toutes couleurs , M. Bruce ajoute qu'il se vend tous les ans à Moka plus de trois mille jeunes Abyssines, et plus de mille dans les autres ports de l'Arabie, toutes destinées pour les Turcs. Ces Abyssines ne sont que basanées; les femmes noires arrivent des côtes de la mer Rouge , ou bien on les amène de l'intérieur de l'Afrique, et nommément du district de Darfour; car quoiqu'il y ait des peuples noirs sur les côtes de la mer Rouge , ces peuples sont tous Mahométans , et l'on ne vend jamais les Mahométans , mais seulement les Chrétiens ou Païens , les premiers venant de l'Abyssinie , et les derniers de l'intérieur de l'Afrique.
J'ai dit (page IG5) , d'après quelques relations, que les Arabes sont fort endurcis au travail ; M. Bruce remarque, avec raison, que les Arabes étant tous pasteurs , ils n'ont point de travail suivi , et que cela ne doit s'entendre que des longues courses qu'ils entreprennent, paraissant infatigables, et souffrant la chaleur, la faim et la soif, mieux que tous les autres hommes.
J'ai dit (paye Hi.3) que les Arabes, au lieu de pain, se nourrissent de quelques graines sauvages qu'ils détrempent et pétrissent avec le lait de leur bétail. M. Bruce m'a appris que tous les Arabes se nourrissent de couscousoo, c'est une espèce de farine cuite à l'eau; ils se nourrissent aussi de lait, et surtout de celui des chameaux; ce n'est que dans les jours de fêtes qu'ils mangent de la viande , et cette bonne chère n'est que du chameau et de la brebis. A l'égard de leurs vêtements, M. Bruce dit que tous les Arabes riches sont vêtus , qu'il n'y a que les pauvres qui soient presque nus , mais qu'en Nubie la chaleur est si grande en été, qu'on est forcé de quitter ses vêtements, quelque légers qu'ils soient. Au sujet des empreintes que les Arabes se font sur la peau , il observe qu'ils font ces marques ou empreintes avec de la poudre à tirer et de la mine de plomb; ils se servent pour cela d'une aiguille et non d'une lancette. Il n'y a que quelques tribus dans l'Arabie déserte et les Arabes de Nubie qui se peignent les lèvres; mais les Nègres de la Nubie ont tous les lèvres peintes ou les joues
a. Histoire philosophique et politique. Amsterdam, 1772, 1. 1, p. 410 et suiv.
cicatrisées et empreintes de cette même poudre noire. Au reste, ces différentes impressions que les Arabes se font sur la peau désignent ordinairement leurs différentes tribus.
Sur les habitants de la Barbarie (page 1GG), M. Bruce assure que non-seulement les enfants des Barbaresques sont fort blancs en naissant, mais il ajoute un fait que je n'ai trouvé nulle part -, c'est que les femmes qui habitent dans les villes de Barbarie sont d'une blancheur presque rebutante, d'un blanc de marbre qui tranche trop avec le rouge très-vif de leurs joues , et que ces femmes aiment la musique et la danse au point d'en être transportées ; il leur arrive même de tomber en convulsion et en syncope, lorsqu'elles s'y livrent avec excès. Ce blanc mat des femmes de Barbarie, se trouve quelquefois en Languedoc et sur toutes nos côtes de la Méditerranée. J'ai vu plusieurs femmes de ces provinces avec le teint blanc mat et les cheveux bruns ou noirs.
Au sujet des Cophtes (page 107), M. Bruce observe qu'ils sont les ancêtres des Égyptiens actuels, et qu'ils étaient autrefois Chrétiens et non Mabométans -, que plusieurs de leurs descendants sont encore Chrétiens , et qu'ils sont obligés de porter une sorte de turban différent et moins honorable que celui des Mabométans. Les autres habitants de l'Egypte sont des Arabes-Sarrasins qui ont conquis le pays, et se sont mêlés par force avec Jcs naturels. Ce n'est que depuis très-peu d'années (dit M. Bruce) que ces maisons de piété ou plutôt de libertinage, établies pour le service des voyageurs , ont été supprimées : ainsi cet usage a été aboli de nos jours.
Au sujet de la taille des Égyptiens (page 1G7), M. Bruce observe que la différence de la taille des hommes qui sont assez grands et menus, et des femmes qui généralement sont courtes et trapues en Egypte, surtout dans les campagnes, ne vient pas de la nature, mais de ce que les garçons ne portent jamais de fardeaux sur la tête, au lieu que les jeunes filles de la campagne vont tous les jours plusieurs fois chercher de l'eau du Nil, qu'elles portent toujours dans une jarre sur leur tête, ce qui leur affaisse le cou et la taille , les rend trapues et plus carrées aux épaules ; elles ont néanmoins les bras et les jambes bien faits, quoique fort gros; elles vont presque nues, ne portant qu'un petit jupon très-court. M. Bruce remarque aussi que , comme je l'ai dit , le nombre des aveugles en Egypte est très-considérable , et qu'il y a vingt-cinq mille personnes aveugles nourries dans les hôpitaux de la seule ville du Caire.
Au sujet du courage de* Égyptiens (page IG8), M. Bruce observe qu'ils n'ont jamais été vaillants, qu'anciennement ils ne faisaient la guerre qu'en prenant à leur solde des troupes étrangères; qu'ils avaient une si grande peur des Arabes, que pour s'en défendre ils avaient bâti une muraille depuis Pelusium jusqu'à Héliopolis, mais que ce grand rempart n'a pas empêché les Arabes de les subjuguer. Au reste, les Égyptiens actuels sont Ires-paresseux, grands buveurs d'eau-de-vie , si tristes et si mélancoliques qu'ils ont besoin de plus de fêles qu'aucun autre peuple. Ceux qui sont Chrétiens ont beaucoup plus de haine contre les Catholiques romains que contre les Mahométans.
Au sujet des Nègres [page 177), M. Bruce m'a fail une remarque de la dernière importance; c'est qu'il n'y a de Nègres que sur les côtes, c'est-à-dire, sur les terres
basses de l'Afrique, et que dans l'intérieur de celle partie du inonde, les hommes sonl blancs, même sous lï'.qualcur, ce qui prouve encore plus démonslralivement (pie je n'avais pu le faire, qu'en général la couleur des hommes dépend entièrement de l'influence et de la chaleur du climat, et que la couleur noire est aussi accidentelle dans l'espèce humaine que le basane, le jaune ou le rouge; enfin que c tte couleur uoire ne dépend uniquement, comme je l'ai dit, que des circonstances locales et particulières a certaines contrées où la chaleur est excessive.
I i s Nègrei de la Nubie (m'a dit M. Bruœ) ne S'étendent pas jusqu'à la mer Bouge ; toutes les côtes de cette mer sont habitées ou par les Arabes ou par leurs descendants.
Dès le huitième degré de latitude nord , commence le peuple de Galles ', divisé en plusieurs tribus, qui s'étendent peut-être de là jusqu'aux Hottentots, et ces peuples de Galles sont pour la plupart blancs4. Dans ces vastes contrées , comprises entre le dixhuitième degré de latitude nord et le dix-huitième degré de latitude sud, on ne trouve des Nègres que sur les côtes et dans les pays bas voisins de la mer, mais dans l'intérieur où les terres sont élevées et montagneuses , tous les hommes sont blancs. Ils sont même presque aussi blancs que les Européens , parce que toute cette terre de l'intérieur de l'Afrique est fort élevée sur la surface du globe, et n'est point sujette à d'excessives chaleurs; d'ailleurs il y tombe de grandes pluies continuelles dans certaines saisons qui rafraîchissent encore la terre et l'air , au point de faire de ce climat une région tempérée. Les montagnes, qui s'étendent depuis le tropique du Cancer jusqu'à la pointe de l'Afrique , partagent cette grande presqu'île dans sa longueur , et sont toutes habitées par des peuples blancs, ce n'est que dans les contrées où les terres s'abaissent que l'on trouve des Nègres; or, elles se dépriment beaucoup du côté de l'occident vers les pays de Congo, d'Angole, etc., et tout autant du côté de l'orient vers Mélinde et Zanguebar ; c'est dans ces contrées basses , excessivement chaudes , que se trouvent des hommes noirs , les Nègres à l'occident et les Cafres à l'orient. Tout le centre de l'Afrique est un pays tempéré et assez pluvieux , une terre très-élevée et presque partout peuplée d'hommes blancs ou seulement basanés et non pas noirs.
Sur les Barbarins (paye 1778) , M. Bruce fait une observation ; il dit que ce nom est équivoque : les habitants de Barberenna, que les voyageurs ont appelés Barbarins, et qui habitent le haut du fleuve Niger ou Sénégal, sont en effet des hommes noirs, des Nègres même plus beaux que ceux du Sénégal. Mais les Barbarins proprement dits sont les habitants du pays de Berber ou Barabra, situé entre le seizième et le vingt-deuxième ou le vingt-troisième degrés de latitude nord ; ce pays s'étend le long des deux bords du Nil, et comprend la contrée de Dongola. Or, les habitants de cette terre, qui sont les vrais Barbarins voisins des Nubiens, ne sont pas noirs comme eux; ils ne sont que basanés , ils ont des cheveux et non pas de la laine , leur nez n'est point écrasé, leurs lèvres sont minces, enfin ils ressemblent aux Abyssins montagnards , desquels ils ont tiré leur origine.
A l'égard de ce que j'ai dit de la boisson ordinaire des Éthiopiens ou Abyssins , M. Bruce remarque qu'ils n'ont point l'usage des tamarins, que cet arbre leur est même inconnu. Ils ont une graine qu'on appelle TeefZa, de laquelle ils font du pain ;
a. MANIÈRE DE FAIRE LE PAIN AVEC LA GRAINE DE LA PLANTE APPELÉE TEEF, EN ABYSS1NIE. —
11 faut commencer par tamiser la graine de teef et en ôter tous les corps étrangers , après quoi l'on en fait de la farine ; ensuite on prend une cruche dans laquelle on met un morceau de levain de la grosseur d'une noix; ce levain doit être mis dans le milieu de la farine dont la cruche est remplie. Si l'on fait cettr opération sur les sept à huit heures du soir, il faudra le lendemain matin, à sept ou huit heures, prendre un morceau de la masse déjà devenue levain, proportionné à la quantité de pain que l'on veut faire. On étend la pâte en l'aplatissant, comme un gâteau fort mince sur une pierre polie , sous laquelle il y a du feu ; cette pâte ne doit être ni trop liquide ni trop consistante, et il vaut mieux qu'elle soit un peu trop molle que d'être trop dure. On la couvre ensuite d'un vase ou d'un couvercle élevé de paille, et en huit ou dix minutes et moins encore, selon le feu , le pain est cuit, et on l'expose à l'air. Les Abyssins mettent du levain dans la cruche pour la première fois seulement, après quoi ils n'en mettent plus ; la seule chaleur de la cruche suflit pour faire lever le pain. Chaque matin ils font leur pain pour le jour entier. (.\ole communiquée par M. le chevalier Bruce à M. de Buffon. )