DES ANIMAUX DOMESTIQUES
temps pour les approcher, pour les reconnaître, pour les choisir, pour les dompter; il a fallu qu'il fût civilisé lui-même pour savoir instruire et commander, et l'empire sur les animaux , comme tous les autres empires , n'a été fondé qu'après la société.
C'est d'elle que l'homme tient sa puissance, c'est par elle qu'il a perfectionné sa raison , exercé son esprit et réuni ses forces ; auparavant l'homme était peut-être l'animal le plus sauvage et le moins redoutable de tous : nu, sans armes et sans abri, la terre n'était pour lui qu'un vaste désert peuplé de monstres, dont souvent il devenait la proie; et môme longtemps après, l'histoire nous dit que les premiers héros n'ont été que des destructeurs de bêtes.
Mais lorsque avec le temps l'espèce humaine s'est étendue, multipliée, répandue, et qu'à la faveur des arts et de la société l'homme a pu marcher en force pour conquérir l'univers, il a fait reculer peu à peu les bêtes féroces, il a purgé la terre de ces animaux gigantesques dont nous trouvons encore les ossements énormes1, il a détruit ou réduit à un petit nombre d'individus les espèces voraces et nuisibles, il a opposé les animaux aux animaux , et subjuguant les uns par adresse , domptant les autres par la force , ou les écartant par le nombre, et les attaquant tous par des moyens raisonnés, il est parvenu à se mettre en sûreté et à établir un empire qui n'est borné que par les lieux inaccessibles, les solitudes reculées, les sables brûlants, les montagnes glacées, les cavernes obscures, qui servent de retraites au petit nombre d'espèces d'animaux indomptables.
La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats: aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'affronte, il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche et s'anime de la même ardeur; il partage aussi ses plaisirs ; à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle ; mais docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu, il sait réprimer ses mouvements, non-seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs, et obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire; c'est une créature qui
1. Les animaux gigantesques dont nous trouvons encore les ossements énormes ont été détruits par les révolutions du globe et non par la force de l'homme. ( Voyez mes notes sur les Epoques de la nature. )
* Equus caballus. (Linn. ) — Ordre des Pachydermes ; famille des Soiipédes; genre Cheval. (Cuv.)
renonce à son être pour n'exister que par la volonté d'uo autre, qui sait même la prévenir, qui par la promptitude et la précision de ses mouvements l'exprime et l'exécute, qui sent autant qu'on le désire, et ne rend
qu'autant qu'on veut; qui se livrant sans réserve ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces , s'excède , et même meurt pour mieux obéir.
Yoilà le cheval dont les talents sont développés, dont l'art a perfectionné les qualités naturelles, qui dès le premier âge a été soigné et ensuite exercé, dressé au service de l'homme; c'est par la perte de sa liberté que commence son éducation , et c'est par la contrainte qu'elle s'achève : l'esclavage ou la domesticité de ces animaux est même si universelle, si ancienne, que nous ne les voyons que rarement dans leur état naturel; ils sont toujours couverts de harnais dans leurs travaux; on ne les délivre jamais de tous leurs liens, même dans les temps du repos, et si on les lai-sc quelquefois errer er liberté dans les pâturages, ils y portent toujours les marques de la servitude, et souvent les empreintes cruelles du travail et de la douleur; la bouche est déformée par les plis que le mors a produits, les flancs sont entamés par des plaies, ou sillonnés de 'cicatrices faites par l'éperon; la corne des pieds est traversée par des clous, l'attitude du corps est encore gênée par l'impression subsistante des entraves habituelles, on les en délivrerait en vain , ils n'en seraient pas plus libres : ceux même dont l'esclavage est le plus doux, qu'on ne nourrit, qu'on n'entretient que pour le luxe et la magnificence, et dont les chaînes dorées servent moins à leur parure qu'à la vanité de leur maître, sont encore plus déshonorés par l'élégance de leur toupet, par les tresses de leurs crins, par l'or et la soie dont on les couvre, que par les fers qui sont sous leurs pieds.
La nature est plus belle que l'art, et dans un être animé la liberté des mouvements fait la belle nature : voyez ces chevaux qui se sont multipliés dans les contrées de l'Amérique Espagnole, et qui y vivent en chevaux libres : leur démarche, leur course, leurs sauts, ne sont ni yèués ni mesurés; fiers de leur indépendance, ils fuient la présence de l'homme, ils dédaignent ses soins, ils cherchent et trouvent eux-mêmes la nourriture qui leur convient ; ils errent , ils bondissent en liberté dans des prairies immenses , où ils cueillent les productions nouvelles d'un printemps toujours nouveau ; sans habitation fixe, sans autre abri que celui d'un ciel serein , ils respirent un air plus pur que celui de ces palais voûtés où nous les renfermons eu pressant les espaee^ qu'ils doivenl occuper; aussi ces chevaux sauvages sontilsbeaucoup plus loris, plus légers, plus nerveux que la plupart des chevaux domestiques ' ; ils ont ci' que donne la nature, la force et la noblesse,
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les autres n'ont que ce que l'art peut donner, l'adresse et l'agrément.
Le naturel de ces animaux n'est point féroce1, ils sont seulement fiers et sauvages ; quoique supérieurs par la force à la plupart des autres animaux, jamais ils ne les attaquent, et s'ils en sont attaqués ils les dédaignent , les écartent ou les écrasent; ils vont aussi par troupes et se réunissent pour le seul plaisir d'être ensemble, car ils n'ont aucune crainte, mais ils prennent de l'attachement les uns pour les autres : comme l'herbe et les végétaux suffisent à leur nourriture, qu'ils ont abondamment de quoi satisfaire leur appétit, et qu'ils n'ont aucun goût pour la chair des animaux2, ils ne leur font point la guerre, ils ne se la font point entre eux, ils ne se disputent pas leur subsistance, ils n'ont jamais occasion de ravir une proie ou de s'arracher un bien, sources ordinaires de querelles et de combats parmi les autres animaux carnassiers3; ils vivent donc en paix, parce que leurs appétits sont simples et modérés , et qu'ils ont assez pour ne se rien envier.
Tout cela peut se remarquer dans les jeunes chevaux qu'on élève ensemble et qu'on mène en troupeaux; ils ont les mœurs douces et les qualités sociales , leur force et leur ardeur ne se marquent ordinairement que par des signes d'émulation; ils cherchent a se devancer à la course, à se faire et même s'animer au péril en se défiant à traverser une rivière , sauter un fossé , et ceux qui dans ces exercices naturels donnent l'exemple, ceux qui d'eux-mêmes vont les premiers, sont les plus généreux, les meilleurs , et souvent les plus dociles et les plus souples lorsqu'ils sont une fois domptés.
Quelques anciens auteurs parlent des chevaux sauvages, et citent même les lieux où ils se trouvaient; Hérodote dit que sur les bords de l'Hypanis en Scythie il y avait des chevaux sauvages qui étaient blancs, et que dans la partie septentrionale de la Thrace, au delà du Danube, il y en avait d'autres qui avaient le poil long de cinq doigts par tout le corps; Aristote cite la Syrie, Pline les pays du Nord, Strabon les Alpes et l'Espagne comme des lieux où l'on trouvait des chevaux sauvages. Parmi les modernes, Cardan dit la même chose de l'Ecosse et des Orcades °, Olaùs de la Moscovie , Dapper de l'île de Chypre, où il y avait, dit-il b, des chevaux sauvages qui étaient beaux et qui avaient de la force et de la vitesse , Struys c de l'île de May au cap Vert, où il y avait des chevaux sauvages fort petits ; Léon l'Africain d rapporte aussi qu'il y avait des chevaux sauvages dans les déserts de l'Afrique et de l'Arabie , et il assure qu'il a vu lui-même dans les solitudes de
a. Vid. Aldrovand. de quadntpcdib. soliped. lib., i, p. 19. h. Voyez la Description des iles de l'Archipel , p. 50.
c. Voyez les Voyages de Jean Struys. Rouen , 1719 ^ t. I , p. 11.
d. De Africœ descriptione , part, il, \ol. II , p. "JJO et Toi.