II
penchant à la petite rapine; comme eux ils savent couvrir leur marche, dissimuler leur dessein, épier les occasions, attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se dérober ensuite au châtiment, fuir et demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, mais jamais des mœurs : ils n'ont que l'apparence de l'attachement; on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques; ils ne regardent jamais en face la personne aimée; soit défiance ou fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur font. Bien différent de cet animal fidèle, dont tous les sentiments se rapportent à la personne de son maître, le chat parait ne sentir que pour soi, n'aimer que sous condition, ne se prêter au commerce que pour en abuser; et, par cette convenance de naturel, il est moins incompatible avec l'homme qu'avec le chien, dans lequel tout est sincère.
La forme du corps et le tempérament sont d'accord avec le naturel : le chat est joli, léger, adroit, propre et voluptueux; il aime ses aises, il cherche les meubles les plus mollets pour s'y reposer et s'ébattre; il est aussi trèsporté à l'amour, et, ce qui est rare dans les animaux, la femelle paraît être plus ardente que le mâle; elle l'invite, elle le cherche, elle l'appelle, elle annonce par de hauts cris la fureur de ses désirs, ou plutôt l'excès de ses besoins, et lorsque le mâle la fuit ou la dédaigne, elle le poursuit, le mord, et le force pour ainsi dire à la satisfaire, quoique les approches soient toujours accompagnées d'une vive douleur. La chaleur dure neuf ou dix jours, et n'arrive que dans des temps marqués; c'est ordinairement deux fois par an, au printemps et en automne, et soin enl aussi trois fois, et même quatre. Les chattes portent cinquante-cinq ou cinquante-six jours; elles ne produisent pas en aussi grand nombre que les chiennes; les portées ordinaires sont de quatre, de cinq ou de six. Gomme les mâles sont sujets à dévorer leur progéniture, les femelles se cachent pour mettre bas, et lorsqu'elles craignent qu'on ne découvre ou qu'on n'enlève leurs petits, elles les transportent dans des trous et dans d'autres lieux ignorés ou inaccessibles; et, après les avoir allaités pendant quelques semaines, elles leur apportent des souris, de petits oiseaux, et les accoutument île bonne heure à manger de la chair : mais, par une bizarrerie difficile à comprendre, ces mêmes mères, si soigneuses et si tendres, deviennent quelquefois cruelles, dénaturées, el dévorent aussi leurs petits qui leur liaient si chers.
Les jeunes chais sont gais, vife, jolis, el sciaient aussi très-propres à amuser les enfants, si les coups de patte n'étaient pasà craindre; mais leur badinage, quoique toujours agréable el léger, n'est jamais innocent', et bientôt il se tourne en malice habituelle; el comme ils ne peuvenl exercer talents ■wrv quelque avantage que sur les plus petits animaux, ils se mettent à l'affût près d'une cage, ils épient les oiseaux, les souris, les rats,
et deviennent d'eux-mêmes, et sans y être dressés, plus habiles à la chasse que les chiens les mieux instruits. Leur naturel, ennemi de toute contrainte, les rend incapables d'une éducation suivie. On raconte néanmoins que des moines grecs a de l'île de Chypre avaient dressé des chats à chasser, prendre et tuer les serpents dont cette île était infestée; mais c'était plutôt par le goût général qu'ils ont pour la destruction que par obéissance qu'ils chassaient; car ils se plaisent à épier, attaquer et détruire assez indifféremment tous les animaux faibles, comme les oiseaux, les jeunes lapins, les levrauts, les rats, les souris, les mulots, les chauves-souris, les taupes, les crapauds, les grenouilles, les lézards et les serpents. Ils n'ont aucune docilité, ils manquent aussi de la finesse de l'odorat, qui, dans le chien, sont deux qualités éminentes; aussi ne poursuivent-ils pas les animaux qu'ils ne voient plus, ils ne les chassent pas, mais ils les attendent, les attaquent par surprise, et après s'en être joués longtemps ils les tuent sans aucune nécessité, lors même qu'ils sont le mieux nourris et qu'ils n'ont aucun besoin de cette proie pour satisfaire leur appétit.
La cause physique la plus immédiate de ce penchant qu'ils ont à épier et surprendre les autres animaux vient de l'avantage que leur donne la conformation particulière de leurs yeux. La pupille, dans l'homme, comme dans la plupart des animaux, est capable d'un certain degré de contraction et de dilatation; elle s'élargit un peu lorsque la lumière manque, et se rétrécit lorsqu'elle devient trop vive. Dans l'œil du chat et des oiseaux de nuit, cette contraction et cette dilatation sont si considérables que la pupille, qui dans Fobscurité est ronde et large, devient au grand jour longue et étroite comme une ligne , et dès lors ces animaux voient mieux la nuit que le jour, comme on le remarque dans les chouettes, les hiboux, etc., car la forme de la pupille est toujours ronde dès qu'elle n'est pas contrainte. Il y a donc contraction continuelle dans l'œil du chat pendant le jour, et ce n'est, pour ainsi dire, que par effort qu'il voit à une grande lumière; au lieu que dans le crépuscule, la pupille reprenant son état naturel, il voit parfaitement, et profite de cet avantage pour reconnaître, attaquer et surprendre les autres animaux.
On ne peut pas dire que les chats, quoique habitants de nos maisons, soient des animaux entièrement domestiques ; ceux qui sont le mieux apprivoisés n'en sont pas plus asservis ' : on peut môme dire qu'ils sont enliè-
a. Description des isles de l'Archipel, par Dapper, p. 51.
1. « Le chat semble, au premier coup d'oeil, faire une exception à la loi que j'ai précédem- « ment posée (voyez la note de la page 367), savoir, que la domesticité dépend de la sociabi- « lité. L'espèce du chat est, en effet, solitaire , comme celles du lion, du tigre, de la pan- « thère, etc., comme toutes les espèces du genre Chat. Mais le chat est-il réellement domestique ? « Il vit auprès de nous ; mais s'associe-t-il à nous? 11 reçoit nos bienfaits, mais nous rend-il, « en échange, la soumission, la docilité, les services des espèces vraiinent domestiques? Le « temps, les soins , l'habitude ne peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable;
800 LE Cil \T.
remenl libres; il- ne font que ce qu'ils veulent, el rien au monde no serait capable de les retenir un instant de plus dans un lieu dont il- voudraienl s'éloigner. D'ailleurs, la plupart sont à demi sauvages, ne connaissent pas leurs maîtres, ne fréquentent que les greniers et les toits, el quelquefois la cuisine et l'office, lorsque la faim les presse. Quoiqu'on en élève plus que de chiens, comme on les rencontre rarement ils ne font pas sensation pour le nombre; aussi prennent-ils moins d'attachement pour les personnes que pour les maisons : lorsqu'on les transporte à des distances assez considérables, comme à une lieue ou deux, ils reviennenl d'euxmêmes à leur grenier, et c'est apparemment parce qu'ils en connaissent toutes les retraites à souris, toutes les issues, tous les passages, et que la I eine du voyage est moindre que celle qu'il faudrait prendre pour acquérir les mêmes facilités dans un nouveau pays. Ils craignent l'eau, le froid et les mauvaises odeurs; ils aiment à se tenir au soleil, ils cherchent à se gîter dans les lieux les plus chauds, derrière les cheminées ou dans les fours ; ils aiment aussi les parfums, et se laisent volontiers prendre et caresser par les personnes qui en portent : l'odeur de cette plante que l'on appelle Yherbe- «nx-chats Mes remue si fortement et si délicieusement qu'ils en paraissent transportés de plaisir. On est obligé, pour conserver cette plante dans les jardins, de l'entourer d'un treillage fermé; les chats la sentent de loin, accourent pour s'y frotter, passent et repassent si souvent par-dessus qu'ils la détruisent en peu de temps.
A quinze ou dix-huit mois, ces animaux ont pris tout leur accroissement ; ils sont aussi en étal d'engendrer avant l'âge d'un an , el peuvent s'accoupler pendant toute leur vie, qui ne s'étend guère au delà de neuf ou dix ans; ils sont cependant très-durs, très-vivaces , et ont plus de nerf et de r oii que d'autres animaux qui vivent plus longtemps.
Les chats ne peinent mâcher que lentement et difficilement; leurs dents sont si courtes et si mal posées qu'elles ne leur, servent qu'à déchirer el non pas à broyer les aliment- : aussi cherchent-ils de préférence les viandes les plus tendres; ils aiment le poisson et le mangenl cuil ou cru ; ils boivent fréquemment; leur sommeil est léger, el ils dorment moins qu'ils ne font semblant de dormir; ils marchent légèrement, presque toujours en silence el sans faire aucun bruit; ils se cachent el s'éloignent pour rendre leurs excréments, el les recouvrent de terre. Comme ils son! propres, el que leur robe est toujours sèche el lustrée, leur poil s'éleclri e aisément , el l'on en voit sortir des étincelles dan- l'obscurité lorsqu'on le frotte avec la main : leurs yeux brillent aus i dan • le - ténèbres, a peu près comme les
...il itenestla pn iivela
■ ii i mu. ;. — i e espèce de Germandn rium martitn, a porté
au i i' i om d ! i hatt.
diamants, qui réfléchissent au dehors pendant la nuit la lumière dont ils se sont, pour ainsi dire, imbibés pendant le jour '.
Le chat sauvage produit avec le chat domestique, et tous deux ne font par conséquent qu'une seule et même espèce : il n'est pas rare de voir des chats mâles et femelles quitter les maisons dans le temps de la chaleur pour aller dans les bois chercher les chats sauvages, et revenir ensuite à leur habitalion; c'est par cette raison que quelques-uns de nos chats domestiques ressemblent tout à fait aux chats sauvages; la différence la plus réelle est à l'intérieur : le chat domestique a ordinairement les boyaux beaucoup plus longs que le chat sauvage ; cependant le chat sauvage est plus fort et plus gros que le chat domestique, il a toujours les lèvres noires, les oreilles plus raides, la queue plus grosse et les couleurs constantes. Dans ce climat on ne connaît qu'une espèce de chat sauvage , et il paraît par le témoignage des voyageurs que cette espèce se retrouve aussi dans presque tous les climats sans être sujette à de grandes variétés; il y en avait dans le continent du Nouveau Monde avant qu'on en eût fait la découverte2; un chasseur en porta un, qu'il avait pris dans les bois, à Christophe Colomb a : ce chat était d'une grosseur ordinaire, il avait le poil gris-brun, la queue très-longue et très-forte. II y avait aussi de ces chats sauvages au Pérou b 3, quoiqu'il n'y en eût point de domestiques; il y en a en Canada % dans le pays des Illinois, etc. On en a vu dans plusieurs endroits de l'Afrique , comme en Guinée d, à la côte d'Or, à Madagascar % où les naturels du pays avaient même des chats domestiques, au cap de Bonne-Espérance f, où Kolbe dit qu'il se trouve aussi des chats sauvages de couleur bleue, quoiqu'en petit nombre : ces chats bleus , ou plutôt couleur d'ardoise, se retrouvent en Asie. « Il y a en Perse, dit Pietro délia Valle ?, une espèce de chats qui « sont proprement de la province du Chorazan; leur grandeur et leur forme « sont comme celles du chat ordinaire; leur beauté consiste dans leur cou- « leur et dans leur poil, qui est gris sans aucune moucheture et sans nulle « tache, d'une même couleur par tout le corps, si ce n'est qu'elle est un peu « plus obscure sur le dos et sur la tête, et plus claire sur la poitrine et sur
a. Vie de Christophe Colomb , deuxième partie , p. 1G7. 6. Histoire des Incas , t. II , p. 121.
c. Histoire de la Nouvelle-France , par le P. Charlevoix , t. III , p. 407.
d. Histoire générale des voyages, par M. l'aMbé Prévost, t. IV, p. 230.
e. Relation de François Cauche. Paris , 1651 , p. 225.
f. Description du Cap de Donne-Espérance, par Kolhe, p. 49.
g. Voyage de Pietro délia Valle, t. V, p. 98 et 99.
1. L'éclat singulier, que les yeux des chats jettent dans l'obscurité, tient au tapis (ou partie brillante ) de leur choroïde , et non à ce qu'ils se sont imbibés de lumière pendant le jour.'
2. Le chat ne s'est point trouvé dans le Nouveau-Monde; et c'est ce que Buffon nous dira plus tard. (Voyez l'article sur les animaux propres à chacun des deux continents.) Les felit ou-chals du nouveau continent diffèrent tous, comme espèces, de ceux de l'ancien.