Angora, r:n Anatoiie
J. La loi dite, ii i l iquelle 51 1 ill I n a a* in 1 n d i I
1 mprise entre la mi 1 Noireet li Qeuvo Halyi , ( \ oyi /. dani Is Rtwu
nue mondes, année 1850 , on artlole, tri intéi ml de M. Tcbinatohef sur l'Asie mineure ti Vi mpii 1 "/< nain. )
adoucie ceux qui avaient le plus de blanc aux côtés et sous le ventre , et qu'en les unissant ensemble on sera parvenu à leur faire produire des chats entièrement blancs, comme on l'a fait aussi pour avoir des lapins blancs, des chiens blancs, des chèvres blanches, des cerfs blancs, des daims blancs, etc. Dans le chat d'Espagne, qui n'est qu'une autre variété du chat sauvage, les couleurs, au lieu de s'être affaiblies par nuances uniformes comme dans le chat de Syrie, se sont, pour ainsi dire, exaltées dans le climat d'Espagne et sont devenues plus vives et plus tranchées; le roux est devenu presque rouge, le brun est devenu noir, et le gris est devenu blanc. Ces chats, transportés aux îles de l'Amérique, ont conservé leurs belles couleurs et n'ont pas dégénéré : « Il y a aux Antilles, dit le P. du Tertre, grand « nombre de chats, qui vraisemblablement y ont été apportés par les Espa- « gnols; la plupart sont marqués de roux, de blanc et de noir : plusieurs « de nos Français, après en avoir mangé la chair, emportent les peaux en « France pour les vendre. Ces chats, au commencement que nous fûmes « dans la Guadeloupe, étaient tellement accoutumés à se repaître de perce drix, de tourterelles, de grives et d'autres petits oiseaux, qu'ils ne dai- « gnaient pas regarder les rats ; mais le gibier étant actuellement fort dimi- « nué, ilsont rompu la trêve avec les rats, ils leur font bonne guerre, etc. a» En général les chats ne sont pas, comme les chiens, sujets à s'altérer et à dégénérer lorsqu'on les transporte dans les climats chauds. « Les chats « d'Europe, dit Bosman, transportés en Guinée, ne sont pas sujets à chante ger comme les chiens, ils gardent la même figure, etc. * » Ils sont en effet d'une nature beaucoup plus constante, et comme leur domesticité n'est ni aussi entière , ni aussi universelle, ni peut-être aussi ancienne que celle du chien, il n'est pas surprenant qu'ils aient moins varié. Nos chats domestiques, quoique différents les uns des autres par les couleurs, ne forment point de races distinctes et séparées ; les seuls climats d'Espagne et de Syrie, ou du Chorazan, ont produit des variétés constantes et qui se sont perpétuées : on pourrait encore y joindre le climat de la province de Pe-chi-ly à la Chine, où il y a des chats à longs poils avec les oreilles pendantes, que les dames chinoises aiment beaucoup c. Ces chats domestiques à oreilles pendantes, dont nous n'avons pas une plus ample description, sont sans doute encore plus éloignés que les autres, qui ont les oreilles droites , de la race du chat sauvage, qui néanmoins est la race originaire et primitive de tous les chats.
Nous terminerons ici l'histoire du chat, et en même temps l'histoire des animaux domestiques. Le cheval, l'âne, le bœuf, la brebis, la chèvre, le cochon, le chien et le chat, sont nos seuls animaux domestiques : nous n'y
a. Histoire générale des Antilles, par le P. du Tertre, t. II, p. 306.
b. Voyage de ('.ni, „•',■, par Bosman, p. 2403.
c. Histoire générale des Voyages, pur M. l'abbé Prévost, t. VI, p. lu.
SOI LE l II AT.
joignons pas le chameau, l'éléphant, le renne et les autres, qui, quoique domestiques ailleurs, n'en sont pas moins étrangers pour nous, el ce ne sera qu'après avoir donné l'histoire des animaux sauvages de notre climat que nous parleronsdes animaux étrangers. D'ailleurs, comme le chat n'est, pour ainsi dire, qu'à demi domestique *, il t'ait la nuance entre les animaux domestiques et les animaux sauvages; car on ne doit pas mettre au nombre des domestiques des voisins incommodes tels que les souris, les rats, les taupes, qui, quoique habitants de nos maisons ou de nos jardins, n'en sont pas moins libres et sauvages, puisqu'au lieu d'être attachés et soumis à l'homme ils le fuient, et que dans leurs retraites obscures ils conservent leurs mœurs, leurs habitudes et leur liberté tout entière.
On a vu dans l'histoire de chaque animal domestique combien l'éducation, l'abri, le soin, la main de l'homme, influent sur le naturel, sur les mœurs, et même sur la forme des animaux. On a vu que ce- causes, jointes à l'influence du climat, modifient, altèrent et changent les espèces au point d'être différentes de ce qu'elles étaient originairement, et rendent les individus si différents entre eux, dans le même temps et dans la même espèce, qu'on aurait raison de les regarder comme des animaux différents, s'ils ne conservaient pas la faculté de produire ensemble des individus féconds, ce «[il ï fait le caractère essentiel et unique de l'espèce. On a vu que les différentes races de ces animaux domestiques suivent dans les différents climats le même ordre à peu près que les races humaines; qu'ils sont, comme les hommes, plus forts, plus grands et plus courageux dans les pays froids, pins civilisés, plus doux dans le climat tempéré, plus lâche-, plus faibles et plus laid- dans les climats trop chauds; que c'est encore dans les climats tempérés el chez les peuples le- pins policés que se trouvent la plus grande diversité, le pin* grand mélange et les plus nombreuses variétés dans chaque espèce; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est qu'il y a clans les animaux plusieurs signes évidents de l'ancienneté de leur esclavage : les oreilles pendantes, les couleurs variées, les poil- longs et uns,
sont autant d'effets produits par le temps, ou plutôt par la longue durée de leur domesticité. Presque Ions les animaux libres el sauvages ont les oreilles droites; le sanglier les a droites el raides, le cochon domestique les a inclinées el demi-pendantes, ('.lie/, les Lapons, chez les sauvages de l'Amérique, chez les Dottentots, chez les Nègres el les autres peuple- non polie, -, tous les chiens onl les oreilles droit* ; au lieu qu'en Espagne, en France, en Angleterre, en Turquie, en Perse, à la Chine, el dan- tous les pays civili-és, la plupart les onl molles el pendantes. Les chats domestiques n'ont pas les oreille- si raille.- que le- chai- sauvages, el I on \oil qu'à la Chine,
qui esl un empire très anciennement policé el où le climal esl forl doux, il
le la ]
y a des chats domestiques à oreilles pendantes. C'est par cette même raison que la chèvre d'Angora, qui a les oreilles pendantes, doit être regardée, cidre toutes les chèvres, comme celle qui s'éloigne le plus de l'état de nature : l'influence si générale et si marquée du climat de Syrie, jointe à la domesticité de ces animaux chez un peuple très-anciennement policé, aura produit avec le temps cette variété, qui ne se maintiendrait pas dans un autre climat. Les chèvres d'Angora, nées en France, n'ont pas les oreilles aussi longues ni aussi pendantes qu'en Syrie, et reprendraient vraisemblablement les oreilles et le poil de nos chèvres après un certain nombre de générations.
Dans les animaux domestiques, et dans l'homme, nous n'avons vu la nature que contrainte, rarement perfectionnée, souvent altérée, défigurée, et toujours environnée d'entraves ou chargée d'ornements étrangers : maintenant elle va paraître nue, parée de sa seule simplicité, mais plus piquante par sa beauté naïve, sa démarche légère, son air libre, et par les autres attributs de la noblesse et de l'indépendance. Nous la verrons, parcourant en souveraine la surface de la terre, partager son domaine entre les animaux, assigner à chacun son clément, son climat, sa subsistance : nous la verrons dans les forêts, dans les eaux, dans les plaines, dictant ses lois simples, mais immuables, imprimant sur chaque espèce ses caractères inaltérables, et dispensant avec équité ses dons, compenser le bien et le mal; donner aux uns la force et le courage, accompagnés du besoin et de la voracité ; aux autres, la douceur, la tempérance, la légèreté du corps, avec la crainte, l'inquiétude et la timidité: à tous la liberté avec des mœurs constantes ; à tous des désirs et de l'amour toujours aisés à satisfaire, cl toujours suivis d'une heureuse fécondité.
Amour et liberté, quels bienfaits! Ces animaux que nous appelons sauvages, parce qu'ils ne nous sont pas soumis, ont-ils besoin de plus pour être heureux? ils ont encore l'égalité, ils ne sont ni les esclaves, ni les tyrans de leurs semblables; l'individu n'a pas à craindre, comme l'homme, tout le reste de son espèce; ils ont entre eux la paix, et la guerre ne leur vient que des étrangers ou de nous. Ils ont donc raison de fuir l'espèce humaine, de se dérober à notre aspect, de s'établir dans les solitudes éloignées de nos habitations, de se servir de toutes les ressources de leur instinct pour se mettre en sûreté, et d'employer, pour se soustraire à la puissance de
SOfi LES ANIMAUX SAUVAGES.
l'homme, tous les moyens de liberté que la nature leur a fournis en même temps qu'elle leur a donné le désir de l'indépendance.
Les uns, et ce sont les plus doux, les plus innocents, les plus tranquilles, se contentent de s'éloigner, et passent leur vie dans nos campagnes; ceux qui sont plus défiants, plus farouches, s'enfoncent dans les bois; d'autres, comme s'ils savaient qu'il n'y a nulle sûreté sur la surface de la terre, se creusent des demeures souterraines, se réfugient dans des cavernes, ou gagnent les sommets des montagnes les plus inaccessibles; enfin, les plus féroces, ou plutôt les plus fiers, n'habitent que les déserts, et régnent en souverains dans ces climats brûlants, où l'homme aussi sauvage qu'eux ne peut leur disputer l'empire.
Et comme tout est soumis aux lois physiques, que les êtres même les phis libres y sont assujettis, et que les animaux éprouvent, comme l'homme, les influences du ciel et de la terre, il semble que les mêmes causes qui ont adouci, civilisé l'espèce humaine dans nos climats, ont produit de pareils effets sur toutes les autres espèces : le loup, qui dans celte zone tempérée est peut-être de tous les animaux le plus féroce, n'est pas à beaucoup près aussi terrible, aussi cruel, que le tigre, la panthère, le lion de la zone torride, ou l'ours blanc, le loup-cervier, l'hyène de la zone glacée. Et non-seulement cette différence se trouve en général, comme m la nature, pour mettre plus de rapport et d'harmonie dans ses productions, eût fait le climat pour les espèces, ou les espèces pour le climat, mais même on trouve dans chaque espèce en particulier le climat fait pour les mœurs, et les mœurs pour le climat.
En Amérique, où les chaleurs sont moindres, où l'air et la terre sont plus doux qu'en Afrique, quoique sous la même ligne, le tigre, le lion, la panthère, n'ont rien de redoutable que le nom ' ; ce ne sont plus ces t\ rans des forêts, ces ennemis de l'homme au-si fiers qu'intrépides, ces monstres altérés de sang et de carnage; ce sont des animaux qui fuient d'ordinaire devant les hommes, qui loin de les attaquer de front, loin même de faire la guerre à force ouverte aux autres bêtes sauvages, n'emploient le plus souvent que l'artifice et la ruse pour tâcher de les surprendre; ce sont des animaux qu'on peut dompter connue le> autres, et presque apprivoiser. \\> ont (bine dégénéré, si leur nature étail la férocité jointe à la cruauté, ou plutôt il- n'ont qu'éprouvé l'influence du climat : sous un ciel plus doux, leur naturel -'est adouci; ce qu'ils avaient d'excessif s'e l tempéré, et par les changements qu'ils ont subis ils sont seulement devenue plus conformes à la terre qu'ils ont habitée.
Les végétaux qui couvrent cette terre, et qui j sont encore attachés de
i. D rait i i qui le t ■
en \ . ' i ntiii ni l \m ri pie a lo jaguar, li
guar, i • lot , < le. ( Voyi i la note I de la pa •• 501.)
plus près que l'animal qui broute, participent aussi plus que lui à la nature du climat ; chaque pays, chaque degré de température a ses plantes particulières ; on trouve au pied des Alpes celles de France et d'Italie; on trouve à leur sommet celles des pays du nord; on retrouve ces mêmes plantes du \ nord sur les cimes glacées des montagnes d'Afrique '. Sur les monts qui séparent l'empire du Mogol du royaume de Cachemire, on voit du côté du midi toutes les plantes des Indes, et l'on est surpris de ne voir de l'autre côté que des plantes d'Europe. C'est aussi des climats excessifs que l'on tire les drogues, les parfums, les poisons, et toutes les plantes dont les qualités sont excessives : le climat tempéré ne produit, au contraire, que des choses tempérées; les herbes les plus douces, les légumes les plus sains, les fruits les plus suaves, les animaux les plus tranquilles, les hommes les plus polis, sont l'apanage de cet heureux climat. Ainsi la terre fait les plantes, la terre et les plantes font les animaux, la terre, les plantes et les animaux font l'homme; car les qualités des végétaux viennent immédiatement de la terre et de l'air; le tempérament et les autres qualités relatives des animaux qui paissent l'herbe tiennent de près à celles des plantes dont ils se nourrissent; enfin, les qualités physiques de l'homme et des animaux, qui vivent sur les autres animaux autant que sur les plantes, dépendent, quoique de plus loin, de ces mêmes causes, dont l'influence s'étend jusque sur leur naturel et sur leurs mœurs. Et ce qui prouve encore mieux que tout se tempère dans un climat tempéré, et que tout est excès dans un climat excessif, c'est que la grandeur et la forme, qui paraissent être des qualités absolues, fixes et déterminées, dépendent cependant, comme les qualités relatives, de l'influence du climat : la taille de nos animaux quadrupèdes n'approche pas de celle de l'éléphant, du rhinocéros, de l'hippopotame; nos plus gros oiseaux sont fort petits, si on les compare à l'autruche, au condor, au casoar; et quelle comparaison des poissons, des lézards, des serpents de nos climats avec les baleines, les cachalots, les narvals, qui peuplent les mers du nord, et avec les crocodiles, les grands lézards et les couleuvres énormes qui infestent les terres et les eaux du midi? Et si l'on considère encore chaque espèce dans différents climats, on y trouvera a des variétés sensibles pour la grandeur et pour la forme; toutes prennent une teinture plus ou moins forte du climat. Ces changements ne se font que lentement, imperceptiblement; le grand ouvrier de la nature est le temps : comme il marche toujours d'un pas égal, uniforme et réglé, il ne fait rien par sauts; mais par degrés, par nuances, par succession, il fait tout; et ces changements, d'abord imperceptibles, deviennent peu à peu sensibles, et se marquent enfin par des résultats auxquels on ne peut se méprendre.
a. Voyez l'Histoire du cheval , de la chèvre , du cochon, du chien. i. Voyez La note 1 de la page 207.
608 LES ANIM U \ SAtH IGES. Cependant les animaux sauvages et libres sont peut-être, Bans mên „
excepter 1 homme, de tous les êtres vivants les moins sujets aux altérations
aux changements, aux variations de tout genre : comme Us sont al.nl,,: ment les maîtres de choisir leur nourriture et leur climat, et qu'ils ne se
contraignent pas plus qu'on les contraint, leur nature varie moins que celle
des animaux domestiques, que l'on asservit, que l'on transporte, que Ion maltraite, et qu'on nourrit sans consulter leur goût. Les animaux sauvages vivent constamment de la même façon; on ne les voit pas errer de climats en climats; le bois où ils sont nés est une patrie à laquelle ils sont fidèlement attaches, ils s'en éloignent rarement, et ne la quittent jamais que orsquils sentent qu'ils ne peuvent y vivre en sûreté. Et ce sont moins ours ennemis qu'ils fuient, que la présence de l'homme; la nature leur a lionne des moyens et des ressources contre les autres animaux; ils sonl ,1, pair avec eux, ils connaissent leur force et leur adre«r, ils jugent leurs
desseins,leurs démarches, et s'ils ne peuvent les éviter, au moins ,
enre.
ia voir, et les abattre sans les approchei "
défendent corps a corps : ce sont, en un mot, des espèces .le leur i Mais que peuvent-ils contre des êtres qui savent les trouver sans les
C est donc 1 homme qui les inquiète, qui les écarte, qui les disperse et qui les rend mille fois plus sauvages qu'ils ne le seraient en effel • car la plupart ne demandent que la tranquillité, la paix ri l'usage aussi modéré qu innocent de l'air et de la terre; ils sont mémo portés par la nature à demeurer ensemble, à se réunir en familles, à former des espèces ,1,. sociétés. On voit encore des vestiges .le ces sociétés dans I,- pays dont l'homme ne sest pas totalement emparé : .»,, j voit même des ouvrages faits en commun, des espèces de projets qui, sans rire raisonnes», paraissenl être fondés sur .l.s convenances raisonnables, dont l'exécution suppose au moins I accord, l'union et le concours de ceux qui s'en occupent; et ce n'est point par force ou par nécessité physique, comme !.. fourmis, les abeilles, etc., que les castors travaillent et bâtissent : car ils ne sont c raints
m par I espace, ni par le temps, ni par le nombre ; c'est par choix qu'ils se réunissent, ceux qui s,, conviennent demeurent ensemble, ceux qui ne s,. conviennent pas s'éloignent, et l'on en voit quelques-uns qui, toujours rebutés par les autres, sont obligés de vivre solitaires. Ce n'est aussi que dans les pays reculés, éloignés, el où ils craignent peu la rencontre des hommes, qu ils cherchent à s'établir et à rendre leur demeure plus fixe et plus commode, en \ construisant des habitations, des espèces de bourgades, qui représentent assez bien les faibles travaux et les premiers efforts (l une république naissant,.. Dans les pays, au contraire, un les hommes s.
,J' 8ansél ' ■'■■■■■ onm Ini que 1ère ultatd'un purHutiw*.
lv°yez "'"" livre sui Vinttinct et l'intelligence det animaux.)
mm "
\Mkà
fj«Hi^
sont répandus, la terreur semble habiter avec eux, il n'y a plus de société parmi les animaux, toute industrie cesse, tout art est étouffé , ils ne songent plus à bâtir, ils négligent toute commodité; toujours pressés par la crainte et la nécessité, ils ne cherchent qu'à vivre, ils ne sont occupés qu'à fuir et se cacher; et si, comme on doit le supposer, l'espèce humaine continue dans la suite des temps à peupler également toute la surface de la terre, on pourra dans quelques siècles regarder comme une fable l'histoire de nos castors.
On peut donc dire que les animaux, loin d'aller en augmentant, vont au contraire en diminuant de facultés et de talents; le temps même travaille contre eux : plus l'espèce humaine se multiplie , se perfectionne , plus ils sentent le poids d'un empire aussi terrible qu'absolu, qui, leur laissant à peine leur existence individuelle, leur ôte tout moyen de liberté, toute idée de société, et détruit jusqu'au germe de leur intelligence. Ce qu'ils sont devenus, ce qu'ils deviendront encore, n'indique peut-être pas assez ce qu'ils ont été, ni ce qu'ils pourraient être. Qui sait, si l'espèce humaine était anéantie, auquel d'entre eux appartiendrait le sceptre de la terre?
Voici l'un de ces animaux innocents, doux et tranquilles, qui ne semblent être faits que pour embellir, animer la solitude des forêts, et occuper loin de nous les retraites paisibles de ces jardins de la nature. Sa forme élégante et légère, sa taille aussi svelte que bien prise, ses membres flexibles et nerveux, sa tùlc parée plutôt qu'armée d'un bois vivant, et qui, comme la cime des arbres, tous les ans se renouvelle, sa grandeur, sa légèreté, sa force, le distinguent assez des autres habitants des bois; et comme il est le plus noble d'entre eux, il ne sert aussi qu'aux plaisirs des plus nobles des hommes; il a dans tous les temps occupé le loisir des héros : l'exercice de la chasse doit succéder aux travaux de la guerre, il doit même les précéder : savoir manier les chevaux et les armes sont des talents communs au chasseur, au guerrier; l'habitude au mouvement, à la fatigue, l'adresse, la légèreté du corps, si nécessaires pour soutenir et même pour seconder le courage, se prennent à la chasse et se portent à la guerre; c'est l'école agréable d'un art nécessaire; c'est encore le seul amusement (jiii fasse diversion entière aux affaires, le seul délassement sans
* Cervus elaphus (I.inn. ). — Ordre des Ruminants; genre Cerf (Cuv.).
510 i E CERF.
mollesse, le seul qui donne un plaisir vif sans langueur, sans mélange et sans satiété.
(lue peuvent faire de mieux les hommes qui, par état, sont sans i fatigués de la présence des autres hommes? Toujours environnés, obsédés et gênés, pour ainsi dire, par le nombre, toujours en butte à leurs demandes, à leur empressement, forcés de s'occuper de soins étrangers et d'affaires, agités par de grands intérêts, et d'autant plus contraints qu'ils sont plus élevés, les grands ne sentiraient que le poids de la grandeur, et n'existeraient que pour les autres, s'ils ne se dérobaient par instants à la foule même des flatteurs. Pour jouir de soi-même, pour rappeler dans l'âme les affections personnelles, les désirs secrets, ces sentiments intimes mille fois plus précieux que les idées de la grandeur, ils ont besoin de solitude; et quelle solitude plus variée, plus animée que celle de la chasse? quel exercice plus sain pour le corps? quel repos plus agréable pour l'esprit?
Jl serait aussi pénible de toujours représenter, que de toujours méditer. L'homme n'est pas fait par la nature pour la contemplation des choses abstraites; et de même que s'occuper sans relâche d'études difficiles, d'affaires t'-pineuses, mener une vie sédentaire et faire tle son cabinet le centre de son existence est un état peu naturel, il semble que celui d'une vie tumultueuse, agitée, entraînée, pour ainsi dire, par le mouvement des autres hommes, et où l'on est obligé de s'observer, de se contraindre et de représenter continuellement à leurs yeux, est une situation encore plus forcée. Quelque idée que nous voulions avoir de nous-mêmes, il est aisé de sentir que représenter n'est pas être, et aussi que nous sommes moins faits pour penser que pour agir, pour raisonner que pour jouir : nos vrais plaisirs consistent dans le libre usage de nous-mêmes ; nos vrais biens sont ceux de la nature : c'est le ciel, c'est la terre, ce sont ces campagnes, ces plaines, ces forêts dont elle nous offre la jouissance utile , inépuisable. Aussi le goût de la chasse, de la pêche, des jardins, de l'agriculture, est un goût naturel à tous les hommes; et dans les sociétés plus simples que la notre il n'y a guère que deux ordres, tous deux relatif- à ce genre de vie : les
nobles, dont le, métier esl la chasse el les mine- ; et les hommes en sous-
ordre, qui ne sont occupés qu'à la enltiire de in terre.
\'i comme dans le; sociétés policées on agrandil , on perfecti inné tout , pour rendre le plaisir dé la chasse plus vif et plus piquant, pour ennoblir encore cet exercice le plus noble de tous, on en a fait un art. La chasse du cerf demande de- connai sances qu'on ne peut acquérir que par l'expérience; elle suppose un appareil royal, de- hommes, des chevaux, des chien tous exercés, --Mes , dressés, qui par leurs mouvements, leurs re cherches el leur intelligence, doivent aussi concourir au même but. Le veneur doit juger l'âge et te exe; il doil Bavoir distinguer <ï reconnaître
LE CFRF. 511
précisément si le cerf qu'il a détourné a avec son limier * est un daguet % un jeune cerf dt un cerf de dix cors jeunement % un cerf de dix cors f , ou un vieux cerf 0; et les principaux indices qui peuvent donner celte connaissance sont le pied A et les fumées *. Le pied du cerf est mieux fait que celui de la biche ; sa jambe i est plus grosse et plus près du talon, ses voies k sont mieux tournées et ses allures plus grandes'; il marche plus régulièrement, il porte le pied de derrière dans celui du devant, au lieu que la biche a le pied plus mal fait, les allures plus courtes, et ne pose pas régulièrement le pied de derrière dans la trace de celui du devant. Dès que le cerf est à sa quatrième tête m il est assez reconnaissable pour ne s'y pas méprendre, mais il faut de l'habitude pour distinguer le pied du jeune cerf de celui de la biche; et, pour être sûr, on doit y regarder de près et en revoir souvent n. Les cerfs de dix cors jeunement, de dix cors, etc. , sont encore plus aisés à reconnaître ; ils ont le pied de devant beaucoup plus gros que celui de derrière, et plus ils sont vieux, plus les côtés des pieds sont gros et usés ° : ce qui se juge aisément par les allures, qui sont aussi plus régulières que celles des jeunes cerfs, le pied de derrière posant toujours assez exactement sur le pied de devant, à moins qu'ils n'aient mis bas leurs têtes, car alors les vieux cerfs se méjugent p presque autant que les jeunes, mais d'une manière différente, et avec une sorte de régularité que n'ont ni les jeunes cerfs , ni les biches ; ils posent le pied de derrière à côté de celui du devant, et jamais au delà ni en deçà. Lorsque le veneur, dans les sécheresses de l'été, ne peut juger par le
a. Détourner le cerf, c'est tourner tout autour de l'endroit où un cerf est entré , et s'assurer qu'il n'en est pas sorti.
b. Limier, chien que l'on choisit ordinairement parmi les chiens-courants, et que l'on dresse pour détourner le cerf, le chevreuil, le sanglier, etc.
c. Daguet, c'est un jeune cerf portant les dagues, et les dagues sont la première tète ou le premier hois du cerf, qui lui vient au commencement de la seconde année.
d. Jeune cerf, cerf qui est dans la troisième , quatrième ou cinquième année de sa vie.
e. Cerf de die cors jeunement, cerf qui est dans la sixième année de sa vie.
f. Cerf de dix cors, cerf qui est dans la septième année de sa vie.
g. Vieux cerf, cerf qui est dans la huitième , neuvième , dixième, etc. , année de sa vie. h. Pied , empreinte du pied du cerf sur la terre.
i. Fumées, fiente du cerf.
/. On appelle jamhc les deux os qui sont en bas à la partie postérieure , et qui font trace sur la terre avec le pied.
k. Voies , ce sont les pas du cerf.