NOMMÉ PAR S.V MAJESTÉ A L'ÉVESCHÉDU MASS
SATYRE Vin.
iharles, de mes péchez j'ay bien fait pénitence.
^Ortoy, qui te cognois aux cas de conscience ,
|Juge si j'ay raison de penser estre absous.
ij'oyois un de ces jours la messe à deux genoux, Faisant mainte oraison, l'œil au ciel, les mains jointes, Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes Qu'un dévot repentir eslançoit dedans moy, Tremblant des peurs d'enfer, et tout bruslantdefoy: Quand un jeune frisé , relevé de moustache , De galoche , de botte, et d'un ample pennache*, Me vint prendre et me dict, pensant dire un bon mot :
* Charles de Beaumanoir de Lavardin, fils de Jean, seigneur de Lavardin, maréchal de France, fut nommé à Tévêché du Mans eu i6oi , après la mort de Claude d'Angennes de Rambouillet, et mourut en ifiSy.
Cette satire est contre un importun. Horace en a fait aussi une sur le même sujet ; elle est la neuvième du premier livre, et a servi de modèle à Régnier. Le P. Garasse, dans ses Recherches des Recherches, p. 626, donne de grandes louanges à la satire de Régnier, et ne fait pas difficulté de la mettre au dessus de celle d'Horace pour la naïveté et pour la finesse.
* Pennache] , bouquet de plumes ; ornement qu'on a porté
Pour un poète du temps vous estes trop dévot ^. Moy , civil, je me levé et le bon jour luy donne. ( Qu'heureux est le folastre à la teste grisonne. Qui brusquement eust dit , avecq' une sambieu * : Ouy bien pour vous , monsieur , qui ne croyez en
Sotte discrétion ! je voulus faire accroire [Dieu ! ) Qu'un poète n'est bisarre et fascheux qu'après boire ^. Je baisse un peu la teste , et tout modestement Je luy fis à la mode un petit compliment. Luy, comme bien apris, le mesme me sceut rendre, Et ceste courtoisie , à si haut prix me vendre , Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir à Rome pauvre entre les mains des Juifs ®-
Il me prit par la main , après mainte grimace. Changeant sur Tun des pieds à toute heure de place , Et, dansant tout ainsi qu'un barbe encastelé',
encore long-temps après : témoin ces deux vers de Boileau dans sa troisième satire, composée en i665 :
Quand un des campagnards . relevant sa moustache, Et son feutre à grands poils , ombragé d'un panache.
Ces deux vers sont imités des vers 9 et 10 de cette satire.
^ Trop dévot.] 1642 et i6!{5, tres-devot.
* Espèce de jurement qu'on prononce aujourd'hui samUeu. Autrefois on disoit aussi sangoy ; sur quoi on peut voir Pasquier, liv. viii, chap. 2, de ses Recherches. Mais tous ces mots sont du genre masculin ; c'est pourquoi , dans l'édition de 1666, on a mis avecques un sambieu.
^ Apres boire] , pour après avoir bu. Cette ancienne locution, quoique peu exacte, s'est conservée dans le style familier. La Fontaine l'a souvent employée.
^ Les Juifs passent pour grands usuriers. Dans la première édition de 1608 on lisoit des Jvys . suivant la prononciation de ce mot au temps de Régnier. Aujourd'hui on écrit et on prononce Juif et Juifs.
' Un cheval encastelé est , selon M. de Solleysel dans son Parfait Maréchal, celui dont les talons pressent si fort le po-
Me dist , en remâchant un propos avalé : Que vous estes heureux , vous autres belles âmes , Favoris d'Appollon , qui gouvernez les dames , Et par mille beaux vers les charmez tellement , Qu'il n'est point de beautez que pour vous seulement! Mais vous les méritez : vos vertus non communes Vous font digne, monsieur , de ces bonnes fortunes.
Glorieux de me voir si hautement loué , Je devins aussi fier qu'un chat amadoiié ; Et sentant au palais mon discours se confondre , D'un ris de sainct Medard* il me fallut respondre. Je poursuis. Mais, amy , laissons le discourir, Dire cent et cent fois : Il en faudi'oit mourir ; Sa barbe pinçoter , cageoUer la science , Relever ses cheveux ; dire. En ma conscience ^j Faire la belle main, mordre un bout de ses gants"',
tit pied, qu'ils font botter le cheval, ou du moins l'empêchent de marcher à son aise ; et ce défaut est plus ordinaire aux chevaux de légère taille, comme aux chevaux barbes et aux chevaux d'Espagne.
® Ris de sainct Medard] , ris forcé. Grégoire de Tours, chap. 95 de la Gloire des Confesseurs ^ nous apprend que, saint Medard ayant le don d'apaiser la douleur des dents, on le représentoit exprès la bouche entr'ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour faire souvenir , quand on y auroit mal, d'avoir recours à ce saint. Et comme, entr'ouvrant ainsi la bouche, il paroissoit rire, mais d'un ris forcé, de là est venu le proverbe du rire de saint Médard.
^ .... // en faudrait mourir En ma conscience.'\ Ce sont de
ces expressions passagères que le caprice ou le hasard introduisent de temps en temps, et qu'on emploie à tout propos tandis qu'elles sont à la mode. Dans les Mémoires de Sully^ part. If, chap. a, il est parlé de « ces cajoleurs de cour qui )> semblent n'y être que pour faire des exclamations et des » admirations de tout ce qu'ils voyent et oyent , réitérer des » Jésus sire ! et crier en voix dolente, il en faut mourir ! »
*® .... Mordre un bout de ses gants]. 1608, 1612, guents.
Rire hors de propos, monstrer ses belles dents , Se carrer sur un pied , faire arser** son espée , Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée : Cependant qu'en trois mots je te feray sçavoir, Oii premier à mon dam ce fascheux me peut voir,
J'estois chez une dame, en qui, si la satyre Permettoit en ces vers que je le peusse dire, Reluit environné de la divinité , Un esprit aussi grand que grande est sa beauté.
Ce fanfaron chez elle eut de moi cognoissance , Et ne fut de parler jamais en ma puissance , Luy voyant ce jour-là son chappeau de velours ^^, Rire d'un fascheux conte , et faire un sot discours : Bien qu'il m'eust à l'abord doucement fait entendre Qu'il estoit mon valet, à vendre et à despendre : Et destournant les yeux : Belle , à ce que j'entends , Comment ! vous gouvernez les beaux esprits du temps ; Et faisant le doucet de parole et de geste , Il se met sur un lict, lui disant : Je proteste Que je me meurs d'amour quand je suis près de vous ; Je vous ayme si fort que j'en suis tout jaloux. Puis rechangeant de note , il monstre sa rotonde ' ^ :
*• Arser, redresser. Du temps de Rabelais on disoit arresser. (\o\r Gargantua^ liv. ir, chap. 16.) Ce mot vient de l'italien arricciare, formé du latin adrectiare.
*2 Les gens du grand air portoient alors des chapeaux couverts ou doublés de velours. « Notez, dit Rabelais, liv. i, chap. i3, que des chapeaux , les uns sont ras , les autres à poil, les autres veloutez, les autres taffetassez , les autres satiniscz. »
*3 Collet empesé et monté sur du laiton. Dans la satire intitulée l'Inventaire d'un courtisan, imprimée avec les œuvres de Régnier, dans les éditions de 1616, 1617, etc. :
La coquille d'un limaçon.
Pour bien lisser une rotonde.
Cest ouvrage est il beau ? que vous semble du monde ? L'homme que vous sçavez m'a dit qu'il n'ayme rien. Madame , a vostre avis , ce jourd'huy suis-je bien? Suis-je pas bien chaussé? ma jambe est-elle belle? Voyez ce tafetas , la mode en est nouvelle ; C'est l'œuvre de la Chine'*. A propos, on m'a dit Que contre les clainquants *^ le roy fait un édict. Sur le coude il se met , trois boutons se délace : Madame , baysez moi , n'ay-je pas bonne grâce ? Que vous estes fascheuse ! A la fin on verra , Rozete, le premier qui s'en repentira *^.
D'assez d'autres propos il me rompit la teste. Voilà quant et commentée cogneu ceste beste ;
** Ou appeloit taffetas de la Chine celui qui est rouge et blanc.
*^ Henri IV avoit fait trois édits contre les clainquants et dorures : le premier en 1694, le second en 1601, et le troisième en novembre 1606, publié et registre au Parlement le 9 janvier 1607. C'est de ce dernier édit que Régnier veut parler, et il peut servir de date à cette satire.
*•* ... A la fin on verra, Rozete, le premier qui s'en repentira.] L'abbé Desportes, oncle de Régnier, avoit fait une chanson ou villanelle, dont chaque couplet finissoit par ce refrain. Le petit-maître dont Régnier fait ici la peinture, se met à chanter ce refrain à la dame chez qui il étoit. Voici le premier couplet de la villanelle de Desportes, imprimée dans ses œuvres parmi les Bergeries :
Rozette, pour un peu d'absence.
Votre cœur vous avez changé :
Et moy, sçachant cette inconstance , Le mien autre part j'ay rangé.
Jamais plus beauté si légère Sur moy tant de pouvoir n'aura.
Nous verrons , volage bergère , Qui premier s'en repentira.
Régnier a répété le même refrain dans la quatorzième satire.
Rozete nous verrons qui s'en repentira.
Te jurant, mon amy, que je quittay*' ce lieu Sans demander son nom et sans lui dire adieu.
Je n'eus depuis ce jour de luy nouvelle aucune , Si ce n'est ce matin que , de maie fortune**, Je fus en ceste église où , comme j'ay conté, Pour me persécuter Satan l'avoit porté. Apres tous ces propos qu'on se dict d'arrivée , D'un fardeau si pesant ayant l'ame grevée *^, Je chauvy de l'oreille^", etdemourant pensif, L'eschine j'allongeois comme un asne rétif,
*' Je quittay.] Édition de 1608, je quitté; 161a et suivantes, ;'flî/g«i//(j; 1642 et autres, /e quittay.
** Mauvaise fortune.
*^ Accablée, du latin gravure. Cette acception n'est plus d'usage.
**^ Je chauvy de l'oreille...']
Dimitto auriculas , ut iniquae mentis asellus , Quum gravius dorso subiit onus.
Horace, sat. I. sat. ix.
Le dictionnaire de l'académie explique le verbe chauvir par dresser les oreilles , et Régnier a dit : Je chauvy de l'oreille^ pour exprimer le dimitlo auriculas d'Horace ; ce qui ne s'accorde point avec l'explication de l'académie, et confirme plutôt celle d'Oudin, dans son Dictionnaire françois italien, oii chauvir est interprété , chinare dimenando le orecchie. Rabelais, dans le prologue du troisième livre, a dit : chauvant les oreilles; et dans le chap. 7 du livre v, attribué à Rabelais, on lit que l'asne, à qui l'on présenta de l'avoine, chauvoit de l'oreille, c'est-à-dire baissoit l'oreille en la secouant pour témoigner qu'on lui faisoit trop d'honneur de la lui vouloir cribler. On lit aussi dans le Moyen de parvenir, chapitre intitulé Som-' maire : Il n'en avoit qui chauvissoient les oreilles^ comme asnes en appétit. Chauvir ou chauver vient apparemment du latiu cadivus. Pline a dit poma cadiva, des pommes qui d'elles-mêmes tombent de l'arbre. De cadivus, on peut, dans la basse latinité, avoir fait cadivare , comme de captivus ou a fait captivare.
Minutant me sauver*' de ceste tirannie.
Il le juge à respect : 0 ! sans cérémonie , Jevoussuply. dit-il, vivons en compagnons; Ayant, ainsi qu'un pot, les mains sur les roignons. Il me pousse en avant, me présente la porte. Et , sans respect des saincts , hors l'église il me porte, Aussi froid qu'un jaloux qui voit son corrival**. Sortis , il me demande : Estes vous à cheval *^ ? Avez vous point icy quelqu'un de vostre troupe? Je suis tout seul, à pied. Lui, de m'offrir la croupe. Moy, pour m'en dépêtrer-^, lui dire tout exprès*' : Je TOUS baise les mains , je m'en vais icy près , Chez mon oncle disner. 0 Dieu le galand homme ! J'ensuis. Et moi pour lors, comme un bœuf qu'on as- Je laisse cheoirlateste, etbienpeus'enfallut, [somme, Remettant par despit en la mort mon salut , Que je n'allasse lors, la teste la première. Me jeter du Pont-Neuf à bas en la rivière. Insensible il me traine en la court du Palaâs ,
-' Minutant me sauver...]
Miserè discedere quaerens , ete.
Horace.
" Corrival, rival. Des corrivaux sont ceux qui recherchent une même personne en mariage. Troterel a fait une comédie sous ce titre, représentée en i6iq.
*-* Les carrosses n'étant pas fort en usage du temps de Régnier, les gens de distinction alloient à cheval dans les rues.
'^ Moy y pour m'en dépêtrer...]
Misère cupis . inquit , abire :
Jam dudum video. Sed nil agis ; usque tenebo, Persequar. Hinc quo nunc iter est tibi ? Nil opus est te Circumagi : quemdam toIo visere , non tibi notum , etc. Horace, lly. I, sat. ix.
-5 Lui dire tout ejcpres.] Édition 164a et suivantes, Je lui iis tout exprès.
OÙ trouvant par hazard quelqu'un de ses valets, Il l'apelle et luy dit : Hola hau ! Ladreville , Qu'on ne m'attende point, je vay disner en ville.
Dieu sçait si ce propos me traversa l'esprit ! Encor n'est-ce pas tout : il tire un long escrit Que voyant je frémy. Lors , sans cageoUerie : Monsieur, je ne m'entends à la chicannerie , Ce luy dis-je, feignant l'avoir veu de travers. Aussi n'en est-ce pas, ce sont des raeschans vers (Je cogneu qu'il estoit véritable à son dire) Que pour tuer le temps je m'efforce d'escrire ; Et pour un courtisan , quand vient l'occasion , Je montre que j'en sçay pour ma provision.
Il lit , et se tournant brusquement par la place , Les banquiers estonnez admiroient sa grimace , Et monstroient en riant qu'ils ne luy eussent pas Preste sur son minois quatre doubles ducats (Que j'eusse bien donnez pour sortir de sa patte). Je l'esconte , et durant que l'oreille il me flatte , (Le bon Dieu sçait comment) à chasque fin de vers , Tout exprès je disois quelque mot de travers. Il poursuit nonobstant d'une fureur plus grande , Et ne cessa jamais qu'il n'eût fait sa légende.
Me voyant froidement ses œuvres advoiier, Il les serre , et se met luy mesme à se loiier : Doncq' pour un cavalier n'est-ce pas quelque chose ? Mais , monsieur, n'avez-vous jamais veu de ma prose? Moy de dire que si , lant je craignois qu'il eust Quelque proces-verbal qu'entendre il me fallust. Encore , dittes moy en vostre conscience , Pour un qui n'a du-tout acquis nulle science ^''', Cecy n'est-il pas rare? Il est vray, sur ma foy,
'^ Acquis nulle science.] Première édition, i6o8, nul acquis
Luy dis-je sousriant. Lors, se tournant vers moy, M'accoUe à tour de bras , et tout pétillant d'aise , Doux comme une espousée, à la joué" il me baise : Puis me flattant Tespaule , il me fist librement L'honneur que d'approuver mon petit jugement. Apres ceste caresse il rentre de plus belle : Tantost il parle à l'un , tantost l'autre l'appelle , Tousjours nouveaux discours ; et tant fut-il humain, Que tousjours de faveur il me tint par la main. J'av peur que sans cela, j'ay l'ame si fragile, Que le laissant d'aguet^', j'eusse peu faire gile; Mais il me fut bien force estant bien attache , Que ma discrétion expiast mon péché.
Quel heur ce m'eust esté , si , sortant de l'église , Il m'eust conduit chez luy, et, m'ostant la chemise, Ce beau valet à qui ce beau maistre parla , M'eust donné l'anguillade ^*, et puis m'eust laissé là! Honorable défaite , heureuse eschapatoire ! Encores de rechef me la falut-il boire.
Il vint â reparler dessus le bruict qui court ,
de science. Ce mot acquis est substantif dans celte version : // n'a nul acquiSy il a beaucoup d'acquis.
*^ D'aguet.'] Dans toutes les éditions, du guet; mais c'est une faute d'impression. D'aguet, adroitement , subtilement. Craignant qu'on ne le voye , je passe outre d'aguet.
Sat. X.
^* L'anguillade,..] Édition de 1608, anguillade ; dans toutes les autres éditions avant 1642, anguilade. On fouettoit avec une peau d'anguille les jeunes Romains qui étoienl en faute. Pline, liv. 9, chap. 23. De là sans doute est venu que, dans les écoles, on a donné le nom d'anguille à certaine courroie dont anciennement on frappoit les jeunes gens qui avoienl manqué à leur devoir. Rabelais, liv. 11, chap. 3o : Adoncq le pastissier lui bailla l'anguillade , si bien que sa peau n'eust rien vallu à faire cornemuse. Et dans un autre endroit : Je le renvoyerois bien d'où, il est venu ^ à grands coups d" anguillade.
p4 SATYRE VIII.
De la royne , du roy, des princes , de la court ;
Que Paris estbien grand, que le Pont-Neuf s'achève*^ ;
Si, plus en paix qu'en guerre un empire s'esleve.
Il vint à définir que c'estoit qu'amitié ,
Et tant d'autres vertus , que c'en estoit pitié.
Mais il ne définit , tant il estoit novice ,
Que l'indiscrétion est un si fascheux. vice ,
Qu'il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret
Que de vivre à la gesne avec un indiscret.
Tandis que ces discours me donnoient la torture , Je sonde tous moyens pour voir si d'aventure Quelque bon accident eust peu m'en retirer, Et m'empescher enfin de me désespérer. •
Voyant un président, je lui parle d'affaire; S'il avoit des procès , qu'il estoit nécessaire D'estre tousjours après ces messieurs bonneter; Qu'il ne laissast pour moi de les soliciter; Quant à luy, qu'il estoit homme d'intelligence , Qui sçavoit comme on perd son bien par négligence : Où marche l'interest qu'il faut ouvrir les yeux. Ha! non, monsieur, dit-il, j'aymerois beaucoup
[mieux ^® Perdre tout ce que j'ay que vostre compagnie; Et se mit aussi-tost sur la cérémonie.
Moy qui n'ayme à debatre en ces fadêses-Ià ,
'* Ce pont fut commencé en 1678, sous le règne d'Henri III, et ayant été discontinué, à cause des guerres civiles, Henri IV y fit travailler de nouveau en 1604, et il fut achevé en 1606. Cette date marque encore le temps auquel notre auteur composa cette satire.
^® Eal non, monsieur^ dil-il, j'aymerois beaucoup mieux.]
Dubius sum quid faciam . inquit :
Te ne relinquam, an rem? Me , sodés. Non faciam ille , etc. Horace, iiv. I, sat. ix.
Un temps, sans luy parler, ma langue vacila. Enfin je me remets sur les cageolleries , Luy dis (comme le roy estoit aux Tuilleries ) ^* Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit ce jourd'hui , Qu'il devroit se tenir tousjours auprès de luy. Dieu sçait combien alors il me dist de sottises , Parlant de ses hauts faicts et de ses vaillantises ; Qu'il avoit tant servy, tant faict la faction , Et n'avoit cependant aucune pension ; Mais qu'il se consoloit en ce qu'au moins Thistoire , Comme on fait son travail , ne desroboit ^^ sa gloire ; Et s'y met^^ si avant que je creu que mes jours Dévoient plustost finir que non pas son discours.
Mais comme Dieu voulut, après tant de demeu- L'orloge du Palais vint à frapper onze heures ; [res ^*, Et luy , qui pour la souppe avoit l'esprit subtil : A quelle heure , monsieur, vostre oncle disne-t-il ? Lors bien peu s'en falut , sans plus long-tems atten- Que de rage au gibet je ne m'allasse pendre, [dre, Encor Feussé-je fait , estant désespère ;
3* Luy dis {comme le roy.] Dans toutes les éditions, ce Ters et le suivant sont ponctués de cette manière :
Luy dis comme le roy estoit aux Tuilleries,
Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit aujourd'hui.
C'est-à-dire, Je lui dis que le roy étoil aux Tuileries , et je lui demandai ce qu'on disoit au Louvre que le roy feroit aujourd'hui. Mais il m'a paru que ce qui précède et ce qui suit ces deux ▼ers conduisoit à un autre sens : c'est pourquoi j'ai changé la ponctuation pour exprimer le sens de l'auteur, qui vraisemblablement a voulu dire que, comme le roi étoit aux Tuileries, Régnier, pour cajoler son importun , lui avoit demandé ce qu'on disoit au Louvre , et ce que le roi feroit aujour- (Tbui.
3* Desroboit ] 1608, 1642 , 1667, dérobroit pour déroberoit.
^^ Et s'y met.] Et s'y mit ^ édition de 1642 et suivantes.
*• Demeures , pour retards; n'est plus d'usage.
g6 SATYRE VIII.
Mais je croy que le ciel , contre moy conjuré, Voulut que s'accomplist ceste aventure mienne Que me dist, jeune enfant , une bohémienne ^^ : Ny la peste , la faim , la verolle , la tous , La fièvre , les venins , les larrons , ny les lous , Ne tueront cetuy-ci ; mais Timportun langage D'un fâcheux : qu'il s'en garde estant grand, s'il est Comme ilcontinuoit ceste vieille chanson, [sage. Voicy venir quelqu'un d'assez pauvre façon ^^. Il se porte au devant, luy parle , le cageolle; Mais cest autre, à la fin , se monta de parole : Monsieur, c'est trop long-temps ^\ . . tout ce que vous
[voudrez...
Voicy l'arrest signé... Non, Monsieur, vous vien-
[drez...
Quand vous serez dedans, vous ferez à partie... ^^
32 Que me dist , jeune enfant , une Bohémienne.]
.... Xamque inslat fatum mihi triste, Sabella Quod puero cecinit, divine mota anus urnà. Hune neque dira venena , nec hosticus auferret ensis, Nec laterum dolor, aut tussis , nec tarda podagra : Garrulus hune quando consumet cunque ; loquaces , Si sapiat vitet , simul atque adoleverit xtas.
Horace.
3c Un sergent.
Casu venit obvius illi
Adversarius : et, quotu, turpissime? magna Exclamât voce.
Horace, liv. t.
3' Monsieur, c'est trop long-temps.] Dans ce vers et les deux suivants le sergent répond tout haut, et par ricochets, aux raisons que le personnage est censé lui alléguer tout bas pour se dispenser d'aller en prison. Ces interruptions n'étoient marquées que par des virgules dans l'impression ; je les ai fait distinguer par des points.
3* Quand vous serez en prison , vous prendrez à partie celui qui vous y fait mettre.
Et moy , qui cependant n'estois de la pai*tie, J'esquive doucement, et m'en vais à grand pas , La queue eu loup qui fuit , et les yeux contre bas , Le cœur sautant de jo.ye , et triste d'apparence. Depuis aux bons sergens j'ay porté révérence, Comme à des gens d'honneur par qui le ciel voulut Que je receusse un jour le bien de mon salul.
Mais, craignant d'encourir vers toy le mesme vice Que je blasme en autruy, je suis à ton service ; Et prie ^^ Dieu qu'il nous garde , en ce bas monde De faim , d'un importun , de froid et de soucy. [icy,
3^ Prie.] Ve final de ce mot prie est une voyelle muette qui ne se fait presque pas sentir dans la prononciation ; ainsi, pour rendre ce vers régulier, il faut prononcer et pri' Dieu. Dans l'édition de i655 et suivantes, on a corrigé, prio/j/ Dieu. (Voyez la note sur le vers 69 de la neuvième satire.)