‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 9 sur 42 · A M. LE MARQUIS DE COEUVRES · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE COEUVRES

otte et fascheuse humeur de la pluspart

[des hommes , j Qui , suivant ce qu*ils sont , jugent ce que

[nous sommes ; El succrant d'un souris un discours ruineux , Accusent un chacun des maux qui sont en eux !

Nostre mélancolique en sçavoit^ bien que dire , Qui nous pique en riant et nous flate sans rire , Qui porte un cœur de sang dessous un fi'onl blesmy , Et duquel il vaut moins ^ estre amy qu'eunemy.

Vous qui, tout au contraire, avez dans le courage* Les mesmes mouvements qu'on vous lit au visage ; Et qui , parfait amy , vos amis espargnez , Et de mauvais discours leur vertu n'esborgnez ;

* Celte satire, pleine de charme et de grâce, dans laquelle Régnier s'accuse du penchant invincible qui l'entraîne vers Tamour, est imitée de la quatrième élégie, livre second, des Amours d'Ovide.

* Sçavoit.] Édition de i64a et suivantes, «fawroi/.

3 II vaut mieux.] Édition de 1608, il vaut moins. Cette leçon pareil meilleure et forme un plus beau sens que celle-ci : il vaut mieux, qui est dans toutes les autres éditions.

■* Dans le courage, dans le cœur. Ce vers et les sept suivants contiennent une phrase qui n'est pas achevée.

Dont le cœur grand et ferme au changement ne Et qui fort librement en Torage s'employe : [ployé , Ainsi qu'un bon patron , qui soigneux , sage et fort , Sauve ses compagnons , et les conduit à bord ^.

Cognoissant doncq' en vous une vertu facile , A porter les deffauts d'un esprit imbécille , Qui dit sans aucun fard ce qu'il sent librement ^ Et dont jamais le cœur la bouche ne desment : Comme à mon confesseur, vous ouvrant ma pensée, De jeunesse et d'amour follement insensée , Je vous conte le mal où trop enclin je suis^, Et que prest à laisser , je ne veux et ne puis : Tant il est mal-aisé d'osier avecq' l'estude', Ce qu'on a de nature , ou par longue habitude.

Puis , la force me manque ^, et n'ay le jugement De conduire ma barque en ce ravissement. Au gouffre du plaisir la courante m'emporte : Tout ainsi qu'un cheval , qui a la bouche forte , J'obéis au caprice , et sans discrétion , La raison ne peut rien dessus ma passion.

Nulle loy ne retient mon âme abandonnée , Ou soit par volonté , ou soit par destinée ,

^ En termes de marine, conduire à bord est conduire du rivage au vaisseau. Régnier veut dire ici tout le contraire. ® Je vous conte le mal où trop enclin je suis...]

Confiteor,si quid prodest delicta fateri,

In mea nunc démens crimina fassus eo.

Odi : nec possum cupiens non esse , quod odi ;

Heu! quàm quod studeas ponere, ferre grave est!

Ovide , dans l'élégie citée.

' Avecq' l'estude.] Edition de 1608, avecq' estude. * Puis la force me manque....]

Nam desunt vires ad me mihi jusque regendum : Âuferor, ut rapidà concita puppis aquà.

Idem.

SATYRE Vil. 79

En un mal évident je clos l'œil à mon bien : Ny conseil , ny raison , ne me servent de rien. Je choppe par dessein , ma faute est volontaire. Je me bande les yeux quand le soleil m'esclaii'e : Et, content de mon mal , je me tiens trop heureux , D'estre comme je suis en tous lieux amoureux. Et comme à bien aymer^ mille causes m'invitent , Aussi mille beautez mes amours ne limitent ; Et courant ça et là , je trouve tous les jours , En des sujects nouveaux de nouvelles amours.

Si de Toeil du désir une femme j'avise, Ou soit belle , ou soit laide , ou sage , ou mal aprise, Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur , Me passant par les yeux me blessera le cœur. Et c'est comme un miracle, en ce monde où nous som- Tant l'aveugle appétit ensorcelle les hommes, [mes, Qu'encore qu'une femme aux amours fasse peur , Que le ciel , et Venus , la voyent à contrecœur : Toutes fois, estant femme , elle aura ses délices , Relèvera sa grâce avecq' des artifices , Qui dans Testât d'Amour la sçauront maintenir , Et par quelques attraits les amans retenir.

Si quelqu'une est difforme, elle aura bonne grâce. Et par l'art de l'esprit embellira sa face : Captivant les amans , de mœurs , ou de discours *^, Elle aura du crédit en l'empire d'Amours.

En cela l'on cognoist que la nature est sage ; Que voyant les deffaux au fœminin ouvrage ,

' Et comme à bien aymer.,,]

Non est certa meos quae forma invitet amores : Centum sunt causae cur ego semper ameni.

Ovide, même élégie.

^° De mœurs ou de discours.] Edition de 1608, des mœurs ou du discours.

Qu'il seroit , sans respect , des hommes mesprisé ,

L'anima d'un esprit , et vif, et desguisé ;

D'une simple innocence elle adoucit sa face ,

Elle lui mist au sein , la ruse et la fallace** ;

Dans sa bouche, la foy qu'on donne à ses discours ,

Dont ce sexe trahit les cieux , et les amours :

Et selon , plus ou moins , qu'elle estoit belle , ou

Sage elle sceut si bien user d'un bon remède, [laide.

Divisant de l'esprit , la grâce , et la beauté ,

Qu'elle les sépara d'un et d'autre costé ,

De peur qu'en les joignant, quelqu'une eust l'avan-

Avecq'un bel esprit d'avoir un beau visage, [tage ,

La belle du depuis ne le recherche point , Et l'esprit rarement à la beauté se joint.

Or afin que la laide , autrement inutile , Dessous le joug d'amour rendist Thomme servile , Elle ombragea l'esprit d'un morne aveuglement , Avecques le désir, troublant le jugement : De peur que nulle femme , ou fust laide, ou fust bel- Ne vescust sans le faire, et ne mourust pucelle. [le , D'où vient que si souvent les hommes offusquez , Sont de lem's appétits si lourdement mocquez, Que d'une laide femme ils ont l'ame eschauffée, Dressent à la laideur d'eux mcsmes un trophée : Pensant avoir trouvé la febve du gasteau , Et qu'au sérail du Turc il n'est rien de si beau.

Mais comme les beautez, soit des coqis, ou des âmes. Selon l'object des sens , sont diverses aux dames; Aussi diversement les hommes sont domtez , Et font divers effets les diverses beautez. (Estrange providence, et prudente méthode De nature qui sert un chacun à sa mode ! )

** Tromperie, astuce.

Or moy, qui suis tout flame et de nuict et de jour , Qui u'haleine que feu , ne respire qu'amour, Je me laisse emporter à mes fiâmes communes , Et cours souz divers vents de diverses fortunes. Ravy de tous objects , j'ayme si vivement , Que je u'ay pour l'amour ny choix , ny jugement De toute eslection mon ame est despourveuë , Et nul object certain ne limite ma veuë. Toute femme m'agrée , et les perfections , Du corps ou de l'esprit, troublent mes passions. J'ayme le port de l'une, et de l'autre la taille ; L'autre, d'un trait lascif*^ me livre la bataille; Et l'autre, desdaignant *^, d'un œil sévère et doux, Ma peine et mon amour, me donne mille coups. Soit qu'une autre modeste à l'impoiu-veu m'avise, De vergongue et d'amour mon âme est toute éprise: Je sens d'un sage feu mon esprit enflammer, Et son honnesteté me constrainct de l'avmer.

Si quelque autre , affetée en sa douce malice , Gouverne son œillade avecq' de l'artifice , J'avme sa gentillesse ; et mon nouveau désir Se la promet sçavante en l'amoureux plaisir.

Que l'autre parle livre **, et face des merveilles :

*2 D'un trait lascif...]

SiTe procax iilla est , capior, quia rustica non est.

Ovide , ibidem.

*3 Desdaignant....]

Aspera si visa est , rigidasque imilata Satinas Velle , sed ex alto dissimulare , putu.

Idem.

** Livre....] Édition 1642, parle libre. C'est une faute. On dit encore populairement, parler comme un livre.

Sive est docta . placet raras dotata per artes.

Idem.

Amour, qui prend par tout, me prend par les oreilles ; Et juge par Tesprit , parfaict en ses accords , Des points plus accomplis que peut avoir le corps. Si l'autre est, au rebours ^^, des lettres nonchalante, Je croy qu'au fait d'amour elle sera sçavante; Et que nature habile à couvrir son deffaut , Luy aura mis au lict tout l'esprit qu'il luy faut.

Ainsi , de toute femme *^ à mes yeux opposée. Soit parfaite en beauté , ou soit mal composée , De mœurs, ou de façons ^\ quelque chose m'en plaist; Et ne sçay point comment, ny pourquoi, ny que c'est.

Quelque objet que l'esprit par mes yeux se figure , Mon cœur, tendre à l'amour, en reçoit la pointure**: Comme un miroir en soy toute image reçoit , Il reçoit en amour quelque objet que ce soit. Autant qu'une plus blanche, il ayme unebrunette*®. Si l'une a plus d'esclat, l'autre est plus sadinette *® ,

*^ Si l'autre est, au rebours....^

Sive rudis, placida est simplicitate suâ.

Ovide.

*^ Ainsi de toute femme...]

Denique quas totà quisquam probat urbe paellas, Nosterin bas omnes ambitiosus amor.

Idem.

*' De mœurs ou de façons....]

Ilaec melior specie , moribus illa placet.

Idem.

** La pointure.] C'est ainsi qu'il faut lire, et non pas U peinture, comme porte l'édition de 1635.

*• Autant qu'une plus blanche, il aime une brunette.] Candida me capiet , capiet me flava puella.

Idem.

*û Sadinette], gentille, selon Borel, Antiquit., oU il cite le liyre des Pardons S. Trotet.

Et plus vive de feu , d'amour et de désir, Comme elle eu reçoit plus, donue plus de plaisir.

Mais sans parler de moy **, que toute amour em- Voyant une beauté '" folastrement acoorte ^"^, [porte: Dont l'abord soit facile , et l'œil plein de douceur ; Que semblable à Venus on l'estime sa sœur, Que le ciel siu" son front ait posé sa richesse , Qu'elle ait le cœur humain , le port d'une déesse , Qu'elle soit le tourment , et le plaisir des cœurs. Que Flore souz ses pas face naistre des fleurs ; Au seul trait de ses yeux , si puissants sur les âmes , Les cœurs les plus glacez sont tous bruslans de flames: Et fust-il de métail , ou de bronze , on de roc , Il n'est moine si sainct qui n'en quittast le froc.

Ainsi, moy seulement souz l'amour je ne plie ^* , Mais de tous les mortels la nature accomplie *^ , Fleschit sous cest empire , et n'est honmie ici bas

Et preschant en maintes sornettes, Et qu'elles sont si sadinettes , Frisques, si sades et si belles, Il a mal fait de parler d'elles.

*• Mais sans parler de moy...]

1 1 taceam de me quia caussà tangor ab omni : Illic Hippolytum pone , Priapus erit.

Ovide.

** Voyant une beauté....] Ce mot voyant^ qui semble se rapporter au vers précédent, se rapporte au i2« vers de la page, et la constructiou se doit faire ainsi :

Les cœurs les plus glacez sont tous brùlans de flames , ^oyant une beauté, etc.

*' Ce vers, et les dix suivants, ne sont qu'une paraphrase du vers d'Ovide qu'on vient de citer :

Illic Hippolytum pone, Priapus erit.

** Ainsi ce n'est pas moi seulement qui plie sous l'amour. ^^ Accomplie] y entière.

Qui soit exempt d'amour, non plus que du trespas.

Ce n'est donc chose estrange (estant si naturelle), Que ceste passion me trouLle la cervelle , M'empoisonne l'esprit, et me charme si fort. Que j'aymeray, je croy , encore après ma mort.

Marquis , voyla le vent dont ma nef est portée , A la triste mercy de la vague indomtée , Sans cordes , sans timon , sans estoile , ny jour : Reste ingrat et piteux de l'orage d'Amour, Qui content de mon mal , et joyeux de ma perte , Se rit de voir des flots ma poitrine couverte ; Et comme sans espoir flote ma passion , Digne, non de risée, ains de compassion.

Cependant , incertain du cours de la tempeste , Je nage sur les flots , et relevant la teste , Je semble despiter , naufrage ^® audacieux , L'infortune , les vents , la marine ^" et les cieux : M'esgayant en mon mal, comme un mélancolique. Qui répute à vertu son humeur frénétique , Discourt de son caprice , en caqueté tout haut.

Aussi comme à vertu j'estime ce deffaut, Et quand tout par mal-heur jurerait mon dommage, Je mourray fort content, mourant en ce voyage.

'^ Naufrage , substantif personnel , naufragus , celui qui a fait naufrage.

*' La marine pour la mer. Vieux mot employé souvent par Marot.

Page 1