‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 11 sur 42 · A MONSIEUR RAPIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR RAPIN

apin, le favorit^ d'Apollon et des muses, Pendant qu'en leur mestier jour et nuict tu

[t'amuses, Et que d'un vers nombreux non encore Tu te fais un chemin à l'immortalité, [chanté *,

Moy, qui n'ay ny l'esprit , ny l'haleine assez forte Pour te suivre de près et te servir d'escorte ,

* Nicolas Rapin, poète françois, étoit né à Fontenai-le- Comte, en Poitou. Il mourut à Tours, dans un âge fort avancé, le i5 février 1608. La plupart des beaux-esprits de son temps lui consacrèrent des éloges funèbres.

Régnier composa Tépitaphe de Rapin, en forme de sonnet, que l'on trouvera dans ce volume.

* Lefavorit.] Édition de i64a et suivantes, le favory,

^ Et que d'un vers nombreux non encore chanté.]

Carniina non priùs

Audita , Musarum sacerdos, Virginibus puerisque canto.

Horace, liv. iir.

A l'exemple de Baïf, Rapin entreprit de faire des vers mesurés, comme les anciens Grecs et Romains, en négligeant la rime; et c'est ce que Régnier prétend indiquer par le vers qui donne lieu a celte note. Rapin composa un grand nombre de poésies françaises et latines, qui ont été recueillies en grande partie en un vol. in-4°, 1610. Ses épigrammcs latines méritent d'être particulièrement estimées.

Je me contenteray, sans me précipiter, D'admirer ton ]al3eiir, ne pouvant Timiter, Et pour me satisfaire au désir qui me reste , De rendre cest hommage à chascun manifeste. Par CCS vers j'en prens acte , afin que l'advenir De moj, par ta vertu, se puisse souvenir; Et que ceste mémoire à jamais s'entretienne , Que ma muse imparfaite eut en honneur la tienne ; Et que si j'eus Tesprit d'ignorance abbatu , Je l'eus au moins si bon, que j'aymay ta vertu. Contraire à ces resveurs *, dont la muse insolente , Censurant les plus vieux ^ , arrogamment se vante De reformer les vers®, non les liens seulement,

* Contraire à ces resveurs.] Malherbe.

^ Les plus vieux.] On lit le plus vieux dans toutes les éditions avant celles de 1626.

^ De reformer les vers.] Avant Malherbe, la poésie françoise éloii fort imparfaite ; la plupart des vers qui avoient paru en cette langue étoient plutôt gothiques que françois. Malherbe entreprit de réformer notre poésie et de la rendre plus exacte, en l'assujettissant à des règles sévères, soii pour le tour et la cadence du vers , soit pour la netteté de l'expression , en quoi il a parfaitement réussi. Cette réforme déplut aux poètes de ce temps-là , accoutumés à l'ancienne licence, qui rendoit la composition des vers beaucoup plus facile. C'est pour la défense de cette liberté que Régnier composa cette satire.

Berthelot, son contemporain et son ami, se déchaîna aussi contre Malherbe , et fit une chanson en refrain qui finissoit ainsi :

Estre six ans à faire une ode , Et faire des lois à sa mode , Cela se peut facilement ; Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles , Cela ne se peut nullement.

Le refrain de Berthelot étoit parodié sur une chanson où

iOO SATYRE IX.

Mais veulent déterrer les Grecs du monument *, Les Latins , les Hébreux , et toute l'antiquaille *, Et leur dire en leur nez ^ qu'ils n'ont rien fait qui

[vaille.

Ronsard en son mestier n'estoit qu'un apprentif ^*^, Il avoit le cerveau fantastique et rétif : Des Portes n'est pas net , du Bellay trop facile ; Belleau ne parle pas comme on parle à la ville, lia des mots hargneux , bouffis et relevez , Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvez.

Malherbe appeloit madame de Bellegarde merveille des merveilles.

' L'auteur de la Vie de Malherbe nous assure que ce poêle n'estimoit point du tout les Grecs , et qu'il s'étoit particulièrement déclaré ennemi du galimatias de Pindare. Pour les Latins, celui qu'il estimoit le plus étoit Stace, auteur de la Thébaîde , et ensuite Sénèque le tragique, Horace, Juvénal, Martial et Ovide.

8 Antiquaille, pour antiquité, ne se prend aujourd'hui qu'en mauvaise part, et ce n'est point dans ce sens que Régnier l'emploie ici.

^ En leur nez.] A leur nez, édition de 1608. Dans les éditions suivantes, avant celle de 1642 , on lit : en leur nez.

*o Ce vers elles cinq qui suivent contiennent le jugement que Malherbe faisoit de Ronsard, de Desportes, de du Bellay et de Belleau. 11 est vrai que Malherbe traitoit ces poètes avec beaucoup de mépris, et les décrioit en toutes occasions. Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard , et en cotoit à la marge les raisons. Un jour, Ivrande, Racan, Colomby, et quelques autres de ses amis, le feuilletoient sur sa table ; et Racan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé : Pas plus que le reste, dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres a Colomby, de lui dire que, si on trouvoit ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit pris pour bon ce qu'il n'auroit pas effacé : sur quoi il lui répondit qu'il disoit vrai ; et tout à l'heure il acheva d'effacer le reste. Vie de Malherbe, page 24.

Comment! il nous faut donq' ** pour faire une

[œuvre grande , Qui de la calomnie et du temps se deffende. Qui trouve quelque place entre les bons autheurs , Parler comme à Sainct-Jean parlent les crocheteurs*^ .

Encore je le veux , pourveu qu'ils puissent faire , Que ce beau sçavoir entre en l'esprit du vulgaire : Et quand les crocheteurs seront poètes fameux , Alors , sans me fascher, je parleray comme eux. Pensent- ils *^, des plus vieux offençant la mémoire. Par le mespris d'autruy s'acquérir de la gloire ;

*' // nous faut doncq'.] Nous faut-il donc , édition de 164^ et suivantes. Mayuard faisoit, dans le même temps, les mêmes plaintes que Régnier :

En cheveux blancs il me faut donc aller. Comme un enfant , tous les jours à l'école ? Que je suis fou d'apprendre à bien parler, Lorsque la mort vient m'ôter la parole !

** C'est-à-dire , comme parlent les crocheteurs de la place de Grève, ou de la rue Saint-Jean, qui est tout proche de Tendroit où étoit autrefois l'église de ce nom, appelée pour cela Saint-Jean en Grève. Si notre auteur n'eût pas été gêné par la mesure du vers, il auroit dit sans doute : Parler comme ù la Grève parlent les crocheteurs. Quand on demandoit à Malherbe son avis sur quelque mot françois , il renvoyoit ordinairement aux crocheteurs du port au foin, et disoit que c'étoient ses maîtres pour le langage. Vie de Malherbe^ p. a6.

*3 Pensent-ils.] Ce sentiment de Régnier est fort sage et habilement exprimé. Il douneroit à penser que notre auteur prévoyoit qu'on lui adresseroit un jour les mêmes reproches que Ton prodiguoit de son temps aux poètes ses prédécesseurs. Jean de Meun , continuateur du Roman de la Rose , posoit les mêmes règles dans son Codicile , bien avant Régnier :

Nulz ne doit des aucteurs parler sinistrement , Si leur dict ne contient erreur appertement ; Car tant estudierentpour nostre enseignement. Qu'on doit leurs mots glozer moult favorablement.

Et pour quelque vieux mot estrange, ou de travers. Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ! (Alors qu'une œuvre brille ^^ et d'art et de science, La verve quelquefois s'esgaye en la licence.)

Il semble en leurs discours hautains et généreux ^'', Que le cheval volant n'ait pissé *^ que pour eux ; Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle ; Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle*^ ; Qu'ils ont seuls icy bas trouvé la pie au nit*^, Et que des hauts esprits le leur est le zénit**;

** Alors qu'une œuvre brille.]

Verùm , ubi plura nitent in carminé , non ego paucis Offendar maculis , quas aut incuria fudit , Aut humana parum cavit natura.

Horace, Artpoélique.

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent, Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent; Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu , etc.

BoiLEAU, Art poétique, chant i.

*2 Généreux ne se prend aujourd'hui qu'en bonne part. Il signifie, en cet endroit, orgueilleux.

^^ N'ait pissé.] On lit ;?m^ dans l'édition de 1642 et dans les suivantes. On avoit mis passé dans toutes les autres, même pendant la vie de l'auteur. Mais l'expression que nous adoptons nous paroît plus conforme au cynisme énergique de Régnier.

'^ On doit entendre ceci de Pindare, sur les lèvres duquel, en son enfance, des abeilles se posèrent et firent leur miel : car Platon, dont on a écrit la même chose , n'a pas fait profession de poésie.

*^ Trouver ou prendre la pie au nid , se dit par dérision de ceux qui croient avoir fait une heureuse découverte, ou être venus à bout d'une chose qui leur paroissoit difficile, parce que, comme dit Nicot dans ses Proverbes, «le naturel de la pie est de faire son nid sur les plus hauts arbres qu'elle puisse trouver, m

''-> Zénith, terme d'astronomie qui signifie le point du ciel

Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance ;

Et disent librement que leur expérience

A rafiné les vers fantastiques d'humeur,

Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur ;

Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la metode.

Et que rien n'est parfaict s'il n'est fait à leur mode.

Cependant leur sçavoir ne s'estend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un ^w^'ne heurte une diphtongue"^, Espier si des vers la rime est brève ou longue , Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant^* ,

qui répond directement à notre tête , opposé au nadir, qui répond à nos pieds. Zénith et nadir sont des mots arabes.

^** Une diphtongue.] Ou une voyelle. Le concours vicieux de deux voyelles s'appelle hiatus ou bâillement.

Gardez qu'une voyelle , à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée ,

dit Boileau dans son Art poétique , chant i , v. 107. De son temps même Tusage d'éviter les hiatus n'étoit pas encore assez généralement établi pour que cet auteur se dispensât d'en faire un précepte. Malherbe évita le premier cette faute d'harmonie, qui n'en étoit pas une avant lui , et que la délicatesse de son oreille lui indiqua. On n'en trouve qu'un seul exemple dans ses poésies ; c'est dans la vingt-troisième strophe de son poème intitulé les Larmes de saint Pierre, qu'il avoit composé dans sa jeunesse :

Je demeure en danger que l'ame qui est née Pour ne mourir jamais , meure éternellement.

Le bâillement est dans ces mots qui est, et c'est à quoi Régnier fait allusion : Prendre garde qu'un qui , etc. Ce vers est ainsi dans la première édition, faite eu 1608. L'ignorance des imprimeurs l'avoit estropié dans les éditions suivantes, sous les yeux mêmes de l'auteur, en mettant : Prendre garde que un , qui heurte, etc., ce qui ne signifie rien. Ce vers fut rétabli dans l'édition de 164a. Nonobstant la critique de Régnier, la règle a prévalu.

-' Ceci pourroit encore s'appliquer à Vhiatus, mais vrai-

Ne rend point à Toreille un vers ti'op languissant , Et laissent sur le verd^^ le noble de Touvrage. Nul esguillon divin n'esleve leur courage ^^ ; Ils rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent , peu hardis , tenter les fictions , Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose , C'est proser de la rime , et rimer de la prose , Que l'art lime, et relime , et polit de façon, Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ; Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase , Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase^*, Aflfectent leur discouis tout si relevé d'aii:^^,

semblablement l'auteur a voulu indiquer une autre règle de Malherbe, ce qui est que quand, à la fin d'un raot, IV muet, ou féminin , est précédé d'une autre voyelle (comme dans ces mots : vie , prie, aimée, etc.) , il doit être élidé avec une autre voyelle au commencement du mot suivant, parce que cet e muet, ne se faisant presque point sentir dans la prononciation, n'a pas la valeur d'une syllabe entière, e/ rend^ comme dit Régnier, le vers trop languissant. Régnier ne s'est jamais voulu assujettir a cette règle, ainsi qu'il paroît par ses poésies.

^'^ Et laissent sur le verd.] Expression proverbiale, négligent, abandonnent , comme ceux qui laissent à terre, sur l'herbe , ce qu'il falloit ramasser.

*3 On a reproché à Malherbe de manquer un peu de ce feu qui fail les grands poètes,

Malherbe dans ses furies Marche à pas trop concertés.

BoiLEAu , Ode sur la prise de Namur, strophe a , supprimée.

^* Enjolivent leur phrase.] Édition de 1608 : ageollivent leur frase. Dans la plupart des éditions suivantes, les imprimeurs ont mis ils attisent , n'ayant pas entendu le sens d'attifer^ qui est orner, charger d'atlifels, d'ornements superflus. Tout ce passage de Régnier est un chef-d'œuvre de sens et de goût.

'^ Édition de 1642 et suivantes :

Affectent des discours qu'ils relèvent par art.

Et peignent leur defaux de couleur et de fard. Aussi je les compare à ces femmes jolies, Qui , par les afRquets , se rendent embellies , Qui gentes en habits , et sades*** en façons , Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons; Dont l'œil rit mollement avecque afféterie , Et de qui le parler n'est rien que flaterie : De rubans piolez*' s'agencent proprement , Et toute leur beauté ne gist qu'en l'ornement ; Leur visage reluit de ceruse et de peautre^^, Propres en leiu* coiffure , un poil ne passe l'autre.

Où ces divins esprits^®, hautains et relevez , Qui des eaux d'Hélicon ont les sens abreuvez ; De verve et de fureur leur ouvrage estincelle, De leurs vers tout divins la grâce est naturelle ,

*® Dans la première édition, 1608, on \ii sades , qui a la même signification que gentes , fesi-'a-dire gentilles , selon Borel , Antiquités gauloises, Nicot, etc. (Voyez satire vu, note 20.) Dans les éditions suivantes, on sunis fades , qui signifie tout le contraire. L'édition de 164^, et celles qui suivent, portent doucettes en façons. Dans le Roman de la Rose, on trouve sade dans la signification de sapidus, savoureux :

Avocats et phisiciens (médecins) Sont tous liez de tels liens, Tant ont le gain et doux et sade , Qu'ils voudroj ent pour un malade Qu'il y en eust plus de cinquante.

Clément Marot l'emploie dans le même sens.

^^ Ptoles, moitié d'une couleur, moitié d'une autre, comme uue pie. Boreu^ Antiquités gauloises.

*^ De peaulre, de plâtre.

^^ Oii ces divins esprits.] Au lieu que, au contraire. Ces divins esprits, c'est-à-dire Ronsard, du Bellay el les autres anciens poètes dont il vient de parler.

Et sont, comme l'on voit, la parfaicte beauté, Qui contente de soy, laisse la nouveauté Que l'art trouve au Palais, ou dans le blanc d'Es-

[pagne^°.

Rien que le naturel sa grâce n'accompagne : Son front , lavé d'eau claire , esclate d'un beau teint , De roses et de lys la nature la peint ; Et laissant là Mercure, et toutes ses malices^*, Les nonchalances sont ses plus grands artifices. Or, Rapin, quant à moy, je n'ay point^^ tant

[d'esprit.

Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit : Laissant là ces docteurs que les muses instruisent En des arts^^ tout nouveaux ; et s'ils font, comme

[ils disent, De ses fautes un livre aussi gros que le sien^*, Telles je les croiray quand ils auront du bien ; Et que leur belle muse , à mordre si cuisante , Leur don'ra, comme àluy, dix mil escus de rente ^*, De l'honneur, de l'estime ; et quand par l'univers ,

^^ Les marchandes du Palais, à Paris, vendoient particulièrement les nippes et les ajustements des femmes.

^* Mercure étoit le dieu du mensonge et de rartifice : Fraudis furumque magistcr Mercurius.

^^ Je n'ay point.] Première édition , qui n'ay point.

33 En des arts.] Édition de i64a et suivantes, en des airs,

^* Malherbe disoit effectivement que , s'il vouloit se donner la peine de remarquer les fautes de Tabbé Desportes, il en feroit un livre aussi gros que les œuvres de cet abbé. Parnasse réformé , page 76. Peut-être en pourroit-on dire autant aujourd'hui des œuvres de Malherbe lui-même.

33 Le raisonnement de Régnier, bon peut-être pour la satire, ne vaut rien dans sa conséquence: car, si Desporles avoit dix mille écus de rente, Régnier lui-même, dont le la-

Sur le lut de David on chaulera leurs vers^^; Qu'ils auront joint Futile avecq'le délectable, Et qu'ils sçauront rimer une aussi bonne table.

On faict en Italie un conte assez plaisant^', Qui vient à mon propos , qu'une fois un paisant , Homme fort entendu , et suffisant de teste , Comme on peut aisément juger par sa requeste, S'en vint trouver le pape, et le voulut prier, Que les prestres du temps se peussent marier, Afin , ce disoit-il , que nous puissions nous autres , Leurs femmes carresser, ainsi qu'ils font les nostres^®.

lent étoit bien supérieur à celui de son oncle , mourut pauvre , et jamais on ne jugera de la valeur des œuvres d'un poète par celle de son revenu. Le cardinal de Richelieu, qui donna à Godeau l'ésêché de Grasse en échange de sa traduction du Benedicite , pour le plaisir de faire un calembour, laissa périr Maynard de misère, et persécuta l'auteur du Cid.

36 Desportes avoit traduit en vers françois les Psaumes de David, qui furent imprimés à Paris, chez Langelier, en i6o4, et mis en musique à plusieurs parties par Denis Caignet, musicien de M. de Villeroy. La musique fut imprimée chez Pierre Ballard , en 1607.

3" La question qui fut agitée au concile de Trente, si l'on permettroit aux prêtres de se marier, avoit sans doute donné lieu à ce conte. Je ne crois pas qu'il se trouve ailleurs que dans Régnier.

^* Leurs femmes carresser, ainsi qu'ils font les nostres.]

Comimpit sine talione cœlebs.

Martial, liv. n.

Le reste de la comparaison que Régnier fait dans les vers suivants se trouve à la fin de la même épigramme :

Nil securius est malo poetà.

En voici une imitation françoise par de la Monnoie :

Colin . tu pilles Despréaux

Sans appréhender qu'il se vange;

Ainsi suis-je d'avis , comme ce bon lourdaut : S'ils ont l'esprit si bon , et l'intellect si haut , Le jugement si clair, qu'ils fassent un ouvrage, Riche d'inventions , de sens et de langage , Que nous puissions draper comme ils font nos escris. Et voir, comme l'on dit, s'ils sont si bien appris : Qu'ils monstrent de leur eau , qu'ils entrent en car- Leur agc deffaudra plustost que la matière, [riere. Nous sommes en un siècle où le prince est si grand , Que tout le monde entier a. peine le comprend. Qu'ils facent , par leurs vers , rougir chacun de honte. Kt comme de valeur nostre prince surmonte Hercule, -^née, Achil'^^; qu'ils estent les lauriers Aux vieux , comme le roy l'a fait aux vieux guerriers ; Qu'ils composent une œuvre , on verra si leur livre , Apres mille et mille ans , sera digne de vivre , Surmontant par vertu , l'envie et le destin , Comme celuy d'Homère, et du chantre latin.

Mais, Rapin mon amy, c'est la vieille querelle. L'homme le plus parfaict a manque*^ de cervelle; Et de ce grand deffaut vient l'imbécilité ,

Il ne peut te rendre le change , Tes vers ne sont pas assez beaux.

Sans redouter le cocuage , Un abbé dans son voisinage Fait cocus force gens de bien ; Un aveugle éborgne sans crainte De recevoir pareille atteinte ; Un mauvais rimeur ne craint rien.

3^ Hercule, JEnée^ XchiW^ Première édition, JEnée; celles de 1612 , i6i3 et autres , Mlée^ qui ne signifie rien ; 164^ et suivantes, Hercule, ^née y Hector.

■*^ Manque est ici subtantif. Avoir manque , c'est manquer. On lit manque dans la première édition ; dans la plupart des autres on a mis, a manqué de cervelle, mais la première leçon paroit la plus juste.

SATYRE IX. i09

Qui rend rhomme hautain, insolent, effronté : Et selon le sujet qu'à l'œil il se propose , Suivant son appétit il juge toute chose.

Aussi, selon nos yeux , le soleil est luysant. Moy-mesme en ce discours qui fais le suffisant , Je me coguoy frappé , sans le pouvoir comprendre , Et de mon ver-coquin*' je ne me puis deffendre.

Sans juger, nous jugeons, estant nostre raison Là haut dedans la teste , où , selon la saison Qui règne en nostre humeur, les broiiillars'** nous

[embrouillent , Et de liévTes cornus*^ le cerveau nous barboiiillent.

Philosophes resveurs , discourez hautement : Sans bouger de la terre allez au finnament ; Faites que tout le ciel branle à vostre cadence , Et pesez vos discours mesme dans sa balance : Cognoissez les humeurs qu'il verse dessus nous , Ce qui se fait dessus , ce qui se fait dessous ; Portez une lanterne aux cachots de nature , Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture **, Quelle main sui' la terre en broyé *^ la couleur,

^* Et de mon ver-coquin.] De mon caprice. Furetière le définit, une petite fureur qui saisit quelquefois l'esprit des hommes , et qui les rend capricieux , acariâtres , têtus , et incapables de raison. Le peuple croit qu'il y a effectivement un ver dans la tête des gens agités de cette passion.

** Les broûHlars.] Première édition, les brouillas.

•*3 Et des lièvres cornus.] Toutes sortes d'idées fausses et chimériques. On dit aussi des visions cornues. Régnier donne ici les lièvres cornus pour des chimères.

** Sachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture.] Il doune aux fleurs leur aimable peinture.

Racine , Athalie , act. i.

•^^ Broyé , de deux syllabes. (Voyez la note sur le vers 59 de cette satire.)

Leurs secrettes vertus , leurs degrez de chaleur ; Voyez germer à l'œil les semences du monde , Allez mettre couver les poissons dedans Tonde , Deschiflfrez les secrets de nature et des cieux : Vostre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux.

Or ignorant de tout , de tout je me veux rire, Faire de mon humeur moy-mesme une satyre, N'estimer rien de vray, qu'au goust il ne soit tel , Vivre, et comme chrestien adorer l'Immortel*^, Où gist le seul repos , qui chasse l'ignorance : Ce qu'on voidhors de luy n'est que sotte apparence, Piperie , artifice ; encore , ô cruauté Des hommes , et du temps ! nostre meschanceté S'en sert aux passions, et dessous une aumusse*', L'ambition, l'amour, l'avarice se musse**. L'on se couvre d'un froc pour tromper les jaloux ; Les temples aujourd'huy servent aux rendez-vous*^ : Derrière les pilliers on oyt mainte sornette , Et, comme dans un bal tout le monde y caquette. On doit rendre , suivant et le temps et le lieu ,

L'autre broyé en riant le vermillon des moines.

BoiLEAU, Lutrin, chant t(.

*^ Vivre , et comme chrestien adorer l'Immortel.] 16 15, 1617 et i6a5 :

Vivre comme chrestien , adorer l'Immortel.

*' Et dessous une aumusse.]

Dans la crasse du froc logea la vanité.

BoiLEAU , chant VI.

*^ Se musse , se cache. Vieux mol françois encore en usage dans le patois normand et picard.

*^ Les temples aujourd'huy servent aux rendez-vous.]

Et puis dictes que les moustiers (églises) Ne servent point aux amoureux.

Clément Marot, épttre XLiil.

Ce qu'on doit à César, et ce qu'on doit à Dieu. Et quant aux appétis de la sottise humaine , Comme un homme sans goust , je les ayme sans peine ; Aussi bien rien n'est bon que par affection : Nous jugeons, nous voyons, selon la passion.

Le soldat aujourd'huy ne resve que la guerre ; En paix le laboureur veut cultiver sa terre : L'avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducas ; L'amant juge sa dame un chef d'œuvre icy bas , Encore qu'elle n'ait sur soy rien qui soit d'elle ; Que le rouge et le blanc par art la fasse belle , Qu'elle ante en son palais ses dents tous les matins , Qu'elle doive sa taille au bois de ses patins ^°, Que son poil , des le soir, frisé dans la boutique , Comme un casque au matin sur sa teste s'aplique ; Qu'elle ait, comme un piquier^*, le corselet au dos. Qu'à grand peine sa peau puisse couvrir ses os, Et tout ce qui de jour la fait voir si doucette , La nuit comme en dépost soit dessous la toillete : Son esprit ulcéré juge en sa passion , Que son teint fait la nique à la perfection.

Le soldat tout-ainsi pour la gueiTe souspire, Jour et nuict il y pense , et tousjours la désire ; Il ne resve la nuict que carnage et que sang : La pique dans le poing , et l'estoc ^^ sur le flanc. Il pense mettre à chef quelque belle entreprise ; Que forçant un chasteau , tout est de bonne prise ;

^° Les femmes portoient alors , sous la semelle de leurs souliers, des espèces de patins pour s'exhausser , tels à peu près qu'on en porta plus tard en Angleterre pour se garantir de la boue.

^* Quand les piques étoient encore d'usage dans nos armées , les piquiers portoient la cuirasse ou corselet.

^* L'estoc étoit une épée longue et étroite.

Il se plaist aux trésors qu'il cuide^^ ravager, Et que rhonneur luy rie au milieu du danger.

L'avare, d'autre part, n'ayme que la richesse, C'est son roy, sa faveur, sa cour et sa maistresse^"^ ; Nu] object ne luy plaist , sinon l'or et l'argent. Et tant plus il en a , plus il est indigent.

Le paysant, d'autre soin se sent l'âme embrasée. Ainsi l'humanité ^^ sottement abusée, Court à ses appétis qui l'aveuglent si bien , Qu'encor qu'elle ait des yeux , si ne voit elle rien. Nul chois hors de son goust ne règle son envie , Mais s'aheurte^® où sans plus quelque apas la convie , Selon son appétit le monde se repaist , Qui fait qu'on trouve bon seulement ce qui plaist.

0 débile raison ! où est ores ta bride? Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide? Contre la passion trop foible est ton secours , Et souvent , courtisane , après elle tu cours ; Et savourant l'appas qui ton âme ensorcelle , Tu ne vis qu'à son goust, et ne vois que par elle. De là vient qu'un chacun , mesmes en son deffaut , Pense avoir de l'esprit autant qu'il luy en faut ,

"3 Qu'il cuide , qu'il croit ; de cuider.

^■* C'est son roy , sa faveur^ sa cour et sa maistresse.] Edition de i6o8 et i6i2 :

C'est son roy. sa faveur, la court et sa maistresse;

ainsi orthographié et ponctué. Edition de i6i3 et suivantes," jusqu'à 1642 :

C'est son roy, sa faveur, la cour est sa maîtresse.

°^ L'humanité.] Employée ici comme collectif d'hianains. C'est dans ce sens que Bossuet a dit : L'humanité même s'en étonna,

^6 S'aheurte , s'obstine.

SATYRE IX. Il3

Aussi rien n'est party ^" si bien par la nature , Que le sens : car chacun en a sa fourniture. Mais pour nous , moins hardis à croire à nos raisons , Qui réglons nos esprits par les comparaisons D'une chose avecqTautre, espluchous delà vie L'action qui doit estre ou Llasmée , ou suivie ; Qui criblons le discouis, au chois se variant, D'avecq' la fausseté, la vérité triant, [vrages^^, (Tant que l'homme le peut) ; qui formons nos ou- Aux moules si parfaits de ces grands personnages , Qui depuis deux mille ans ont acquis le crédit Qu'en vers rien n'est parfait que ce qu'ils en ont dit : Devons-nous aujourd'huy pour une erreur nouvelle , Que ces clercs dévoyez ^^ forment en leur cervelle. Laisser légèrement la vieille opinion , Et suivant leur avis , croire à leur passion? [cles^**. Pour moy, les Huguenots pourroieut faire mira- Ressusciter les morts , rendre de vrais oracles , Que je ne pourrois pas croire à leur vérité. En toute opinion je fuis la nouveauté.

Aussi doit-on plustost imiter nos vieux pères , Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères. De mesme , en l'art divin de la muse , doit on Moins croire à leur esprit, qu'à l'esprit de Platon.

5' Party , distribué , départi.

^* y os ouvrages.] Edition de 1642 et smyànles , nos courages. C'est une mauvaise correction.

^'^ Dévoyez , hors de la voie , dérangé ; n'est plus d'usage dans ce sens.

^^ Les huguenots pourroient faire miracles.] « Sed licet nos, aut angélus de cœlo evangelizet vobis , praeterquam quod evangelizavimus vobis, anathema sit, etc. » Saint Paul, Êpître aux Galales , cbap. i, vers. 8 et 9.

Mais , Rapiii , à leur goust , si les vieux sont pio-

[faues ; Si Virgile , le Tasse , et Ronsard , sont des asnes ^* : Sansperdre en ces discours le temps que nous perdons, Allons comme eux aux champs , et mangeons des

[chardons®*.

®* L'événement a fait voir combien Régnier s'est trompé, et combien Malherbe a deviné juste: car depuis long-temps, et presque depuis le temps même de Régnier, on ne lit plus guère Ronsard, du Bellay, Belleau ni Desportes, qu'il place pourtant à côté d'Homère et de Virgile.

^* Allons comme eux aux champs ^ et mangeons des chardons.]

Content de ses chardons , et secouant la tête : Ma foi , non plus que nous , l'homme n'est qu'une bête. BoiLEAU , satire VllI.

SATYRE X. Il5

e mouvement de temps*, peu cogneu des

[humains , Qui trompe nostre espoir, nostre esprit , et

[nos mains, Chevelu sur le front , et chauve par derrière , N'est pas de ces oyseaux qu'on prend à la pantiere ' : Non plus que ce milieu*, des vieux tant débatu, Où Ton mist par despit à l'abry la vertu , N'est un siège vaquant au premier qui l'occupe.

* Cette satire n'est point dans la première édition de

* Ce mouvement de temps , l'occasion. Dans le troisième vers , notre auteur personnifie ce mouvement de temps , en le faisant chevelu sur le front, et chauve par derrière. « L'occasion ha tous ses cheveulx au front : quand elle est oultrepassée, vous ne la pouvez plus révocquer. Elle est chauve par le derrière de la teste, et jamais plus ne retourne. » Rabelais, liv. I , chap. 37. Ausonne, épigramme xii , a fait une descripde Voccasion.

3 Pantiere, grand filet à prendre les oiseaux. On le tend dans un endroit de passage , et on y prend ordinairement beaucoup d'oiseaux à la fois quand ils volent par troupes. En latin , panthera , dont le jurisconsulte Ulpien fait mention à la fin de la loi n au Digeste, De actionibus empti et venditi. En quelques provinces on l'appelle panthène.

* Non plus que ce milieu.]

Il6 SATYRE X.

Souvent le plus mattois ne passe que pour dupe : Où par le jugement il faut perdre son temps ^, A choisir dans les mœurs ce milieu que j'entens. Or j'excuse en cecy nostre foiblesse humaine, Qui ne veut, ou ne peut, se donner tant de peine, Que s'exercer Tesprit en tout ce qu'il faudroit , Pour rendi'e par estude un lourdaut plus adroit. Mais je n'excuse pas les censeurs de Socrate'', De qui l'esprit rongneux de soy-même se grate , S'idolâtre , s'admire , et d'un parler de miel , Se va préconisant cousin de larcanciel'. Quibaillent pour raisons des chansonset des bourdes, Et, tous sages * qu'ils sont, font les fautes plus lourdes : Et pour sçavoir gloser sur le magnificat , Trenchent en leurs discours de l'esprit délicat , Controllent un chacun , et par apostasie , Veulent paraphraser dessus la fantasie.

Aussi leur bien ne sert qu'à monstrer le deffaut , Et semblent se baigner quand on chante tout haut ,

In medio virtus.

Virtus est médium vitiorum , et utrinque reductum.

Horace.

^ Son temps.] Édition de i64u et suivantes, le temps.

® If aw je n'excuse pas les censeurs de Socrate.] Boileaii , satire iv , a dit de même :

Que l'homme le moins sage

Croit toujours avoir seul la sagesse en partage.

Ici Régnier commence à désigner le courtisan qui Tavoit retenu à souper.

' Larcanciel.] Ainsi écrit dans les premières éditions, pendant la vie de Tauteur , pour Varc-en-ciel. Métaphore pour indiquer des gens qui se croient plus élevés que les autres.

* Tous sages,] Tout-sages. De même page \^i : Et comme eux , tous sanglans.

Qu'ils ont si bon cerveau qu'il n'est point de sottise Dont par raison d'estat leur esprit ne s'advise.

Or il ne me chaudioit^, insenscz ou prudens , Qu'ils fissent à leurs frais messieurs les intendans , A chaque bout de champ , si , sous ombre de chère , 11 ne m'en falloit point payer la folle enchère.

Un de ces jours derniers , par des lieux destour- Je m'en allois resvant, le manteau sur le nez, [nez *®, L'ame bizarrement de vapeurs occupée , Comme un poète qui prend les vers a la pipée : En ces songes profonds où flottoit mon esprit, Un homme par la main hazardément me prit, Ainsi qu'on pour roit prendre un dormeur par l'oreille , Quand on veut qu'à minuict en sursaut il s'esveille . Je passe outre d'aguet, sans en faire semblant , Et m'en vois** à grands pas , tout froid et tout trem- Craignant de faire encor',avec ma patience , [blant; Des sottises d'autruy nouvelle pénitence *^. Tout courtois il me suit, et d'un parler remis *^ : Quoy, monsieur, est-ce ainsi qu'on traite ses amis ?

'•* Or il ne me chaudroit.] Il ne m'importeroit , de Tancien verbe chaloir , qui n'est plus en usage.

*® Un de ces jours derniers , par des lieux deslournés.]

Ibam forte via sacra (sicut meus est mos) Nescio quid meditans nugarum , totus in illis : Accurrit quidam notus mihi nomine tantum , Arreptàque manu : Quid agis, etc.

Horace, 1. 1.

** Et m'en vois.] 1642 et suivantes , et m'en vais. Correction moderne.

'^ Allusion à la satire vni , où il a décrit l'ennui mortel que lui avoit causé ou importun.

*^ D'un parler remis, d'un ton doux et flatteur, demissa voce.

Il8 SATYRE X.

Je m'arreste , coutraint , d'une façon confuse , Grondant entre mes dents je barbotte ** une excuse. De vous dire son nom, il ne garit de rien , Et vous jure au surplus qu'il est homme de bien , Que son cœur convoiteux d'ambition ne crevé , Et pour ses factions qu'il n'ira point en Grève : Car il aime la France , et ne souffriroit point , Le bon seigneur qu'il est , qu'on la mist en pour- Au compas du devoir il règle son courage, [point. Et ne laisse en dépost pourtant son advantage. Selon le temps il met ses partis en avant. Alors que le roy passe , il gaigne le devant ; Et dans la gallerie *^ , encor' que tu luy parles , Il te laisse au roy Jean, et s'en court au roy Charles ^^: Mesme aux plus avancez demandant le pourquoy, Il se met sur un pied , et sur le quant à moy *'; Et seroit bien fasché , le prince assis à table , Qu'un autre enfust plus prés, ou fist plus l'agréable ; Qui plus suffisamment entrant sur le devis *^; Fist mieux le philosophe, ou dist mieux son avis :

'* Je barbotte.] Clément Marot a employé le même terme , auquel il donne la même acception , épître xxxi.

Fait neuf grands tours ; entre les dents barbotte , Tout à part lui , d'Argios une botte.

Aujourd'hui l'on dit populairement , et peut-être par corruption , marmotter pour parler confusément.

'^ La gallerie.] Du Louvre.

*^ Tel est le caractère d'un étourdi qui , ayant commencé un discours avec quelqu'un , le laisse là brusquement pour courir au premier venu.

*' Monosyllabes.

** Qui plus suffisamment entrant sur le devis.] Edition de i665 et suivantes, £/ plus suffisamment; celle de 1617, «nrant dans le devis.

Qui de chiens ou d'oiseaux eust plus d'expérience , Ou qui décidas! *^ mieux un cas de conscience : Puis dittes, comme un sot , qu'il est sans passion.

Sans gloser plus avant sur sa perfection , Avec maints hauts discours , de chiens , d'oyseaux ,

[de bottes ; Que les vallets de pied sont fort sujects aux crottes ; Pour bien faire du pain il faut ^" bien enfoui'ner; Si dom Pedre ** est venu, qu'il s'en peut retourner : Le ciel nous fist ce bien qu'encor' d'assez bonne

[heure, Nous vinsmes au logis où ce monsieur demeui'e , Où, sans historierle tout par le menu, Il me dict : vous soyez , monsieur, le bien venu. Apres quelques propos, sans propos *^ et sans suite , Avecq' un froid adieu je minutte ma fuitte, Plus de peur d'accident que de discrétion ^^. Il conmience un sermon de son affection :

*^ Décidasi.] L'édition de i635 porte, Dévidast; les éditions suivantes , même celle de Brossette , ont adopté celte version ; mais, quoiqu'elle ne soit pas inintelligible, j'ai préféré rétablir la première.

*^ // faut.'] i655 et suivantes, qu'il faut.

*' Dom Pedro Manriquez , connétable de Castille , allant en Flandre, traversa la France, et fit quelque séjour à Paris à la fin de i6o3. La fierté de cet Espagnol ne fut pas au gré de la cour de France, où il fit mille fanfaronades. Mathieu, Histoire d'Henri IV, tome 11, fol. 292; Mémoires de Sully, part. Il , chap. 26 , page 524-

** Sans propos.] i643, sans raison.

23 Que de discrétion.] Toutes les éditions portent que de discrétion ; Brossette a pris sur lui de corriger le texte de Régnier, en mettant que par discrétion. Certes le sens est aujourd'hui plus intelligible de cette manière ; mais cette locution étoit-elle adoptée du temps de Régnier ?

Me rid , me prend, m'embrasse , avec cérémonie ! Quoy, vous ennuyez-vous en nostre compagnie? Non , non , ma foy, dit-il, il n'ira pas ainsi; Et puis que je vous tiens, vous souperez icy. Je m'excuse, il me force. 0 dieux ! quelle injustice ! Alors, mais las ! trop tard je cogneus mon supplice : Mais pour l'avoir cogneu , je ne peus l'esviter, Tant le destin se plait à me persécuter.

A peine à ces propos eut-il fermé la bouche , Qu'il entre à l'estourdi un sot faict à la fourche'*, Qui, pour nous saluer, laissant choir son chapeau , Fist comme un entre-chat avec un escabeau , Trébuchant par le cul s'en va devant-derrière , Et grondant se fascha qu'on estoit sans lumière. Pour nous faire, sans rire , avaller ce beau saut, Le monsieur sur la veuë excuse ce deffaut^^ : Que les gens de sçavoir ont la visière tendre. L'autre se relevant devers nous vint se rendre , Moins honteux d'estre cheut que de s'être dressé ; Etluy demandast-il s'iln'estoit point blessé.

Après mille discours dignes d'un grand volume , On appelle un vallet , la chandelle s'allume : On apporte la nappe , et met-on le couvert ; Et suis parmy ces gens comme un homme sans vert ^'',

^* A l'estourdi un sot faict à la fourche.] A l'estourdie , seroit mieux et sauveroit Vhiatus. Faict à la fourche , manière populaire d'indiquer un homme mal fait. Il faut remarquer comme inadmissible la rime de fourche avec bouche.

^^ Le maître du logis rejette ce malheur sur la foiblesse de la vue du pédant.

*° Sans vert , pris au dépourvu. Estre pris sans vert , façon de parler tirée d'un jeu appelé le jeu du verd. Panurge, dans Rabelais, liv. ii: , chap. n, dit que «les dez sont le verd du diable. Le diable vie prendrait sans verd , ajoute-l-il, s'il nie rencontroit sans dez. n

Qui fait en rechignant aussi maigre visage, [ge*'. Qu'un renard que Martin porte au Louvre en sa ca- Un long-temps sans parler je regorgeois d'ennuy . Mais n'estant point garand les sottises d'autruy, Je creu qu'il me falloit d'une mauvaise affaire, En prendre seulement ce qui m'en pouvoit plaire. Ainsi considérant ces hommes et leurs soins , Si je n'en disois mot, je n'en pensois pas moins; Et jugé celourdaut, à son nez autentique. Que c'estoit ce pédant ^*, animal domestique. De qui la mine rogue , et le parler confus , Les cheveux gras et longs , et les sourcils touffus , Faisoient par leur sçavoir, comme il faisoit entendre, La figue sur le nez au pédant d'Alexandre.

Lors je feus asseuré de ce que j'aA^ois creu , Qu'il n'est plus courtisan delà cour si recreu *^, Pour faire Tentendu, qu'il n'ait, pour quoy qu'il

[vaille Un poète, un astrologue ^'^, ou quelque pédantaille , Qui durant ses amours, avec son bel esprit, Couche de ses faveurs l'histoire par escrit.

*^ Aussi étonné qu'un renard en cage , que Martin ou quelque villageois porteroit au Louvre pour amuser les laquais.

** Que c'estoit ce pédant.] Dans cette description du pédant, Régnier a fait entrer presque toute la pièce du Caporali , poète italien, intitulée del Pédante.

^^ Recreu , vieux mot françois, fatigué , dérangé.

30 Du temps de Régnier, et long-temps auparavant, les astrologues et les devins étoient fort à la mode en France. La confiance que la reine Catherine de Médicis avoit eue en leurs vaines prédictions, et l'étude même que cette princesse avoit faite de leur art , avoient beaucoup contribué à mettre ces imposteurs en crédit.

Maintenant que Ton voit , et que je veux vous dire, Tout ce qui se fist là digne d'une satyre ; Je croirois faii'e tort à ce docteur nouveau , Si je ne lui donnois quelques traicts de pinceau. Mais estant mauvais peintre, ainsi que mauvais poète, Et que j'ay la cervelle et la main maladroitte : 0 muse-^* , je t'invoque: emmielle-moi le bec, Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec ^^ ; Laisse moy là Phœbus chercher son aventure , Laisse moy son h mol , prends la clef de nature ; Et vien , simple , sans fard , nue , et sans ornement , Pour accorder ma fluste avec ton instrument. Dy moy comme sa race , autrefois ancienne , Dedans Rome accoucha d'une patricienne , D'où nasquit dix Gâtons, et quatre-vingt préteurs , Sans les historiens, et tous les orateurs. Mais non , venons à luy , dont la maussade mine Ressemble un de ces dieux des couteaux de la Chine^^;

3* 0 »î«5e .'...] Dans les éditions de i6i6, 1617 et i645, on a mis mal à propos or muse. Rabelais, dans un sujet aussi grave que celui-ci, a fait une invocation pareille, liv. 11, chap. 28 , à la fin : « 0 qui pourra maintenant racompter » comment se porta Pantagruel contre les trois cens géants? » 0 ma muse, ma Calliope, ma Thaliiî, inspire moy à ceste » heure : restaure mes esperits ! car voicy le pont aux asnes » de logique, voicy le trébuchel, voicy la difficulté de pou- » voir exprimer Thorrible bataille que feut faite. »

32 Rebec^ violon.

3^ On s'est servi pendant quelque temps de couteaux dont le manche étoit figuré en marmouzet, ou terminé par quelque figure extraordinaire , comme une tête de Maure , et d'autres semblables , et on appeloit ces couteaux des couteaux de la Chine. Cette mode duroit encore en France vers le commencement du siècle passé. Sygognes a dit, dans une épître en coq-à-l'âne :

Teste de manche de couteau, Et dos courbé comme un bateau.

Et dont les beaux discouis plaisamment estourdis ,

Feroient crever de rire un sainct de paradis.

Son teint jaune, enfumé , de couleur de malade ,

Feroit donner au diable et ceruze et ponmiade :

Et n'est blanc en Espaigne à qui ce cormoran ^^

Ne fasse renier la loy de TAlcoran ^^.

Ses yeux bordez de rouge, esgarez, sembloient estre

L'un à Montmartre, et l'autre au cbasteau de Bices-

Toutesfois , redressant leur entre-pas tortu , [tre ^^ :

Ils guidoient la jeunesse au cbemin de vertu.

Son nez haut relevé sembloit faire la nique

A rOvide Nason , au Scipion Nasique ,

Où maints rubiz balez ^\ tous rougissants de vin ,

Monsti'oient un hacitur à la pomme de pin ^* ;

3* Cormoran^ oiseau de rivière, dont la chair est fort noire.

35 Se fasse renier la loy de l'Alcoran.] Le blanc d'Espagne même ne sauroit le blanchir. La métaphore est un peu hardie. L'auteur personnifie la céruse, la pommade et le blanc d'Espagne. Les deux premières se donnent au diable, et le blanc d'Espagne renie la loi de Mahomet; jurement familier aux Espagnols, à cause de leur antipathie mortelle pour les Maures , qui ont occupé fort long-temps une partie de l'Espagne.

36 Montmartre est au nord de Paris , et Bicêtre est au midi. Bicêtre a pris son nom d'un évêque de Wincester , en Angleterre, qui, en lago, fit bâtir un château eu cet endroit. Aujourd'hui c'est un hôpital et un lieu de réclusion.

•*^ On écrit et on prononce aujourd'hui rubis balais. Villon appelle ces boutons colorés des rubis de taverne. Villon dit ailleurs , en parlant d'un roi d'Ecosse :

Qui demy face eut , ce dit-on , Vermeille comme une amathiste.

L'améthiste est une pierre précieuse violette et pourpre. Les commentateurs ont pris ce nom pour celui d'im roi fabuleux de la même contrée.

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