A MONSIEUR DE BÉTHUNE
ESTANT AMUASSADEUr. POUR SA MAJESTÉ, A ROME.
ethune, si la charge où ta vertu s'amuse , Te permet escouter les chansons que la muse Dessus les bords du Tibre^et du mont Palatin Me fait dii-e en françois au rivage latin, Où, comme au grand Hercule^ à la poitrine large, Nostre Atlas de son faix sur ton dos se descharge ,
* Philippe de Béthune , baron de Selles et de Charosl, chevalier des ordres du roi, fut nommé, eu 1601, ambassadeur à Rome, où il demeura jusques au 6 juin i6o3. 11 avoit été ambassadeur eu Ecosse, et il mourut en 1649, ^gé de quatre-vingt-quatre ans. Régnier composa cette satire à Rome, où il étoit allé a la suite de M. de Béthune.
Le sujet de la satire est expliqué dans la note 16 , page 68.
^ On dit bien les bords d'une rivière, mais non pas les bords d'une montagne.
3 J'ai conservé la leçon de l'édition de 1608 , au grand Her^ cule. On lit dans toutes les autres un grand Hercule. Régnier paroît s'être emparé en cet endroit d'une comparaison employée par Ronsard dans son Bocage royaly adressé à Henri III.
Quand Hercule ou Alhlas ont chargé sur l'échiné
De ce grand univers la pesante machine,
(jue de col et de teste , et de bras bien nerveux ,
Se bandent sous le faix . qui tomberoit sans eux,
Si quelque fâcheux sot arrivoit d'aventure,
Qui vinst les amuser d'une longue escriture ,
Ou d'un maigre discours, soit en prose ou en vers,
Offenseroit-il pas contre tout l'univers?
Te commet de Testât l'entier gouvernement : Escoute ce discours tissu bijai'rement*, Où je ne prétends point escrire ton histoii'e. Je ne veu.v que mes vers s'honorent en la gloire De tes nobles ayeux , dont les faits relevez , Dans les cœurs des Flamens ^ sont encore gravez , Qui tiennent à grand-heur ° de ce que tes ancestres, En armes glorieux , furent jadis leurs maistres.
Ny moins, comme ton frère ^, aydé de ta vertu, Par force et par conseil , en France a combatu Ces avares oyseaux^, dont les griffes gourmandes,
* Bijarrement.] Ce mot est ainsi écrit dans la première édition de 1608. Il y a bigarrement dans toutes les autres, jusqu'à celle de 1642, qui dit bigearrcment. Dans celles qui viennent après, on a mis bizarrement , qui est la prononciation moderne de ce mot.
^ Dans les cœurs des Flamens...] La maison de Béthune a pris son nom de la ville de Béthune dans l'Artois. Une fille de -cette illustre maison , mariée à un comte de Flandre , fut mère de Robert III, dit de Béthune, qui fut aussi comte de Flandre au commencement du quatorzième siècle. C'est pourquoi notre auteur dit que les ancêtres de M. de Béthune ont été les maîtres des Flamands, qu'il écrit Flamens suivant l'usage de ce temps-là. Nicolas Rapin, dans une imitation de la première ode d'Horace, dit à M. le duc de Sully :
Race des ducs de Flandre, illustre de Béthune, 0 l'honneur et l'appuy de ma foible fortune ! etc.
^ A grand-heur...] Toutes les éditions, tant celles qui ont été faites pendant la vie de l'auteur que les autres, disent grandeur; mais j'ai cru que , pour rendre au texte sa véritable leçon , il falloit mettre à grand-heur , c'est-à-dire, à grand bonheur, quoique l'autre leçon ne soit pas absolument mauvaise.
' Ton frère...] Maximilien de Béthune, marquis de Rosni, surintendant des finances , frère aîné de Philippe, à qui cette satire est adressée. Le marquis de Rosni fut fait duc et pair en 1606, sous le nom de duc de Sully.
® Ces avares oiseaux...] Le marquis de Rosni, surintendant
Du bon roy des François ravissoient les viandes : Suject trop haut pour moy, qui doy sans m'esgarer, Au champ de sa valeur, le voir^, et Tadmirer. Aussi selon le corps on doit tailler la robe : Je ne veux qu'à mes vers vostre * ^ honneur se desrobe, Ny qu'en tissant le fil de vos faits plus qu'humains , Dedans ce labirinthe il m'eschape des mains. On doit selon la force entreprendre la peine , Et se donner le ton suivant qu'on a d'haleine : Non comme un fol , chanter de tort et de travers. Laissant doncq' aux sçavans à vous peindre en leurs Haut eslevez en l'air sur une aisle dorée , [vers, Dignes imitateurs des enfans de Borée : Tandis qu'à mon pouvoir mes forces mesurant , Sans prendre ny Phœbus , ny la muse à garant , Je suivray le caprice en ces pais estranges ; Et sans paraphraser tes faits et tes loiianges , Ou me fantasier le cerveau de soucy, Sur ce qu'on dit de France , ou ce qu'on voit icy ; Je me deschargeray d'un faLx que je desdaigne,
des finances , avoit réprimé l'avidité et les concussions des gens d'affaires, comparés ici aux harpies , monstres toujours affamés. On lit dans les mémoires de ce ministre que la recherche des Finances fut continuée toute l'année i6o4, et enfin terminée en une composition, contre son avis. Mémoires de Sully, part. IV, chap. 46, p. 167.
^ La voir dans toutes les éditions qui ont précédé celle de
*^ Se desrobe.] Je ne crois point avoir trop osé en mettant vostre honneur au lieu de nostre qui est dans toutes les éditions, et que j'ai regardé comme une faute d'impression. Boileau a dit d'une manière plus nette , plus noble et plus énergique , en parlant au roi :
Et ma muse tremblante ,
Touchant à tes lauriers , craindroit de les flétrir.
SATYRE Vî. 67
Suffisant de crever un genêt de Sardaigue**, Qui pourroit défaillant en sa morne vigueur, Succomber sous le faix que j'ay dessus le cœur.
Or ce n'est point de voir en règne la sottise , L'avarice et le luxe entre les gens d'église , La justice à l'ancan , l'innocent oppressé ; Le conseil corrompu suivre l'intéressé ; Les estats pervertis , toute chose se vendre , Et n'avoir du crédit qu'au prix qu'on peut despendi'e^ ^ .
Ny moins, que la valeur n'ait icy plus de lieu , Que la noblesse courre en poste à ï'Hostel Dieu , Quelesjeunes oysifs aux plaisirs s'abandonnent, [nent, Que les femmes du temps soient à qui plus leur don- Que l'usure ait trouvé (bien que je n'ay dequoy, Tant elle a bonnes dents) que mordre dessus moy.
Tout cecy ne me peze , et l'esprit ne me trouble. Que tout s'y pervertisse, il ne m'en chaut d'un double. Du temps , ny de Testât , il ne faut s'affliger. Selon le vent qui fait*^, l'homme doit naviger.
Mais ce dont je me deuls ^* est bien une autre chose,
* • On dit toujours un genêt d'Espagne , et notre auteur est le seul qui ait dit un genêt de Sardaigne. (Voyez la note 4B sur la satire v.)
Les chevaux sardes sont remarquablement petits, et cette circonstance explique l'intention de Régnier.
** Despendre pour dépenser. Vieux mol.
'^ Le vent qui fait....] Édition de i64a ei suivantes ; fait.
** Me deuls...] On lit m'afflige dans l'édition de 164^ et autres. DeulSj de l'infinitif doa/oir, avoir douleur.
Femme se plaint, femme se deult, Femme pleure quand elle veut.
C'est un ancien proverbe, rapporté par Borel, Antiquités gauloises.
Qui fait que Toeil humain jamais ne se repose, Qu'il s'abandonne en proye aux soucis plus cuisans. Ha ! que ne suis-je roy pour cent ou six vingts ans *^ ! Par un edict public qui fust irrévocable , Je bannirois l'honneur*^, ce monstre abominable, Qui nous trouble l'esprit , et nous charme si bien , Que sans luy les humains icy ne voyent rien ; Qui trahit la nature , et qui rend imparfaite Toute chose qu'au goust les délices ont faite. Or je ne doute point que ces esprits bossus , Qui veulent qu'on les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grèce , à mes vers ne s'oposent , Et que leurs jugements dessus le mien ne glosent. Comme de faire entendre à chacun que je suis Aussi perclus d'esprit comme Pierre du Puis *', De vouloir sottement que mon discours se dore , Aux despens d'un suject que tout le monde adore ; Et que je suis de plus privé de jugement, De t'offrir ce caprice ainsi si bbrement : A toy qui, dès jeunesse, appris en son escole, As adoré *^ l'honneur, d'effet et de parole ;
*^ Ce vers est composé de monosyllabes. Rabelais, liv. i, chap. 39 : How, que ne suis-je roy de France pour quatre-vingts ou cent ans I
*^ Les deux capitoli du Mauro, poète italien, l'un In dish(H nor deiriionore^ et l'autre del dishonore, ont servi de modèle à Régnier dans celte satire sixième.
*' C'étoit un fou courant les rues, qui portoit un chapeau à un pied en guise de soulier. Desmarets, Défense du poème épique y p. 73 : Maître Pierre Dupuy, archifol en robe longue : c'est ainsi qu'il est qualifié dans les Paradoxes de Bruscambille, imprimés en 1622, p. 1^5.
*® As adoré.] J*ai conservé celte leçon, qui est celle des éditions de 1608 et 1613. On lit a adoré dans celle de 16 13 et dans toutes les autres avant celle de i655.
Qui l'as pour un but sainct, en ton penser profond, Et qui mourrois plus tost que luy faire un faux bond.
Je veux bien avoir tort en ceste seule chose. Mais ton doux naturel fait que je me propose Librement te monstrer à nud mes passions *^, Comme à cil qui pardonne aux imperfections.
Qu'ils n'en parlent doncq' plus , et qu'estrange on
ne trouve , Si je bais plus l'bonneur qu'un mouton une louve : L'honneur, qui souz faux titre habite avecque nous, Qui nous oste la vie , et les plaisirs plus doux , Qui trahit nostre espoir, et fait que l'on se peine Après l'esclat fardé d'une apparence vaine : Qui serve les désirs , et passe meschamment La plume par le bec à nostre sentiment ; Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimères , Que pour ce qu'il nous touche, il se perd, si nos mères, Nos femmes, et nos sœurs, font leurs maris jaloux : Comme si leurs désirs dépendissent*" de nous.
Je pense quant à moi que cet homme fust yvre**, Qui changea le premier l'usage de son vivre , Et rangeant souz des loix les hommes escartez , Bastit premièrement et villes et citez, De tours et de fossez renforça ses murailles, Et r'enferma dedans cent sortes de quenailles**.
De cest amas confus nasquirent à l'instant ,
*^ Librement te monstrer à nud mes passions.] Éditions de 1642, i65a, i655 et suivantes : De te montrer à nud tou^ tesy erc.;mais c'est une correction moderne. A cil pour c celui.
*° Dépendiisent pour dépendoient, i64a, i65a et 1667. Vre~ noient la loi de nous. i655, prissent la loi. '* Fustyvrg.] Édition de 1642 et suivantes : était yvre. ** 1636, quanailles. 1643 et suivantes, canailles.
L'envie, le mespris, le discord inconstant, La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance , L'horrible desespoir, et toute ceste engeance De maux qu'on voit régner en l'enfer de la court. Dont un pédant de diable ^^ en ses leçons discom't, Quand par art il instruit ses escoliers , pour cstre (S'il se peut faire) en mal plus grands clercs que leur Ainsi la liberté du monde s'envola, [maistre. Et chacun se campant, qui deçà, qui delà, De bayes, de buissons remarqua son partage, Et la fraude fist lors la figue ^* au premier âge. Lors du mien, et du tien, nasquirent les procez, A qui l'argent départ bon ou mauvais succez. Le fort battit le foible, et luy livra la guerre. De-là l'ambition fist envahir la terre, Qui fut , avant le temps que survindrent ces maux. Un hospital commun à tous les animaux ; Quand le mary de Rhée^^, au siècle d'innocence, Gouvernoit doucement le monde en son enfance : Que la terre de soy le froment^® rapportoit; Que le chesne de manne et de miel degouttoit : Que tout vivoit en paix; qu'il n'estoit point d'usures : Que rien ne se vendoit par poids ny par mesures : Qu'on n'avoit point de peur qu'un procureur fiscal Formast sur une éguille un long procès verbal ;
23 Machiavel.
** x645, la nique. Ces deux expressions populaires, faire la figue, et faire la nique, sont expliquées par Furetière. *^ Saturne, sous lequel fut Tâge d'or.
*^ i6oS, Le fourment.
Molli paulatim florescet campus aristA ,
Et durae quercus sudabunt roscida mella.
Virgile , égl. iv.
Et se jettant d'aguet dessus vostre personne, Qu'un Bai'isel-' vous mist dedans la lourde Nonne ^^.
Mais si tost que le fils le père déchassa, Tout sens dessus dessous icy se renversa. Les soucis, les ennuis, nous broiiillerent la teste. L'on ne pria les saincts qu'au fort de la tempeste, L'on trompa son prochain ; la mesdisance eut lieu. Et rhipocrite fist barbe de paille à Dieu*^. L'homme trahit sa foy, d'où vindrent les notaires , Pour attacher au joug les humeurs volontaii-es.
La faim et la cherté se mirent sur le rang ; La fièvre, les charbons, le maigre flux de sang. Commencèrent d'esclorre, et tout ce que l'automne, Par le vent de midj, nous apporte et nous donne.
*' ArRome le Barisel, Barigello, est un officier dont le soin est de veiller à la sûreté publique, en faisant arrêter et punir les bandits et les voleurs. C'est le chef ou le capitaine des sbires, qui sont des archers. Barigello , Capitan de' Birri : Dictionnaire de la Crusca.
** Ancienne tour de Rome, qui servoit de prison : autrefois Torre de Nona, et aujourd'hui Tordinone ; ainsi appelée, par corruption, de Torre delV annona, parce que les magasins publics de blé étoient dans ce lieu-là. Celte tour, située dans la me de l'Ours, deW Orso, assez près du pont Saint-Ange, fut démolie vers l'an 1690, et Ton bâtit à sa place un théâtre pour les comédiens et les spectacles. Ce théâtre étoit fameux par sa disposition, par ses décorations et par ses peintures, mais surtout par la commodité d'y représenter un combat naval sur le Tibre, qui étoit presque au niveau et en perspective de ce théâtre. Il a été consumé par le feu.
*^ Selon Nicot, on disoit autrefois : Faire à Dieu jarbe de foarre ; Jarbe, pour gerbe, àegarba; c'est-à-dire payer les dîmes à son curé en mauvaises gerbes , où il n'y a que de la paille, et point de grain. Ce proverbe a été corrompu en disant/iziri' barbe de paille à Dieu. (Voyez Nicot dans ses Proverbes, p, 18, col. 2, et Pasquier , liv. vui des Recherches , chap. 62 ; et Ménage, dans ses Origines.)
Les soldats, puis après, ennemis de la paix, Qui de l'avoir d autruy ne se saoulent jamais. Troublèrent la campagne, et saccageant nos villes, Par force en nos maisons violèrent nos filles ; D'où nasquit le bordeau qui s'eslevant debout, A l'instant, comme un Dieu, s'estendit tout par tout, Et rendit, Dieu mercy ces fièvres amoureuses. Tant de galants pelez, et de femmes galeuses, Que les perruques sont, et les drogues encor , (Tant on en a besoin) aussi chères que l'or.
Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes, Sans ce maudit honneur, ce conteur de sornettes, Ce fier serpent, qui couve un venim sous des fleurs. Qui noyé jour et nuict nos esprits en nos pleurs. Car pour ces autres maux , c'estoient légères peines, Que Dieu donna selon les foiblesses humaines.
Mais ce traistre cruel excédant tout pouvoir, Nous fait suer le sang sous un pesant devoir ; De chimères nous pipe, et nous veut faire accroire, Qu'au travail seulement doit consister la gloii'e ; Qu'il faut perdre et sonmaeil, et repos, et repas, Pour tascher d'acquérir un suject qui n'est pas. Ou s'il est, qui jamais aux yeux ne se descouvre, Et perdu poiu* un coup jamais ne se recouvre^*^; Qui nous gonfle le cœur de vapeur et de vent , Et d'excez par luy-mesme il se perd bien souvent.
Puis on adorera ceste menteuse idole !
Pour oracle on tiendra ceste croyance folle ,
^^ Et perdu pour un coup jamais ne se recouvre.]
Redire, cum périt, nescitpudor.
SénÈQUE , trag. d'Agamemnon, act. II, se. i.
L'honneur est comme une lie escarpée et sans bords , On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors. B0ILEAU,8at. X.
Qu'il n'est rien de si beau que tomter bataillant^* ; Qu'aux despens de son sang il faut estre vaiUant, Mourir d'un coup de lance, ou du choc d'une picque, Comme les paladins de la saison anticme ; Et respandant l'esprit, blessé par quelque endroit, Que nostre ame s'enyoUe en paradis tout droit !
Ha, que c'est chose belle , et fort bien ordonnée, Dormir dedans un lict la grasse matinée, En dame de Paris, s'habiller chaudement, A la table s'asseoir, manger humainement. Se reposer un peu, puis monter en carrosse. Aller a Gentilly^* caresser une rosse, Pour escroquer sa fille, et venant à l'effect, Luy monstrer connne Jean à sa mère le faict.
Ha Dieu, pourquoy faut il que mon esprit ne vaiUe Autant que cil qui mist les souris en bataille ^^, Qui sceut à la grenoiiille apprendre son caquet; Ou que l'autre, qui fist en vers un sopiquet^"* ! Je ferois^^, esloigné de toute raillerie,
3* Allusion au mot célèbre : Oportet imperatorem stantem mort.
3* Village près de Paris, sous Bicêtre.
33 Homère , suivant l'opinion commune , a fait le poème de la guerre des rats et des grenouilles, intitulé la Batrachomyomachie ; et ce poëmc a été mis en vers françois par Boi— vin, garde de la Bibliothèque du roi.
^ C'est Virgile, dans son poème intitulé Moretum, ragoût composé de ces huit ingrédients : coriandre, ail, oignon, persil, rue, fromage, huile et vinaigre. Il faut écrire saupiquet. Joachim Du Bellay a traduit en vers françois le Moretum de Virgile.
3S Je ferais...] C'est ainsi qu'il faut lire, suivant l'édition de i6o8, qui est la première: Je ferais... un poème... l\ y a dans toutes les autres éditions : Je serois; mais c'est une faute d'impression.
Un poème grand et beau de la poltronerie , En despit de Thonneur, et des femmes qui l'ont, D'effect souz la chemise, ou d'apparence au front ; Et m'assciu-e poui- moy qu'en ayant leu l'histoire. Elles ne seroient plus si sottes que d'y croire.
Mais quand je considère oii l'ingrat nous réduit, Comme il nous ensorcelle, et comme il nous séduit ; Qu'il assemible en festin au renard la cigoigne^**. Et que son plus beau jeu ne gist rien qu'en sa troigne; Celui le peut bien dire, à qui dès le berceau. Ce malheureux honneur a tins le bec en l'eau ; Quile traineà tastons, quelque part qu'il puisse estre : Ainsi que fait un chien un aveugle son maistre, Qui s'en va doucement après lui pas à pas^', Et librement se fie à ce qu'il ne voit pas.
S'il veut que plus long-temps à ses discours je croye. Qu'il m'offre atout le moins quelque chose qu'on voye Et qu'on savoure, afin qu'il se puisse sçavoir Si le goust desment point ce que l'œil en peut voir^*. Autrement quant à moy je lui fay banqueroute. Estant imperceptible , il est comme la goutte , Et le mal qui caché nous oste l'embonpoint , Qui nous tuë à veu' d'œil, et que l'on ne voit point. On a beau se charger de telle marchandise : A peine en auroit-on un catrin ^^ à Venise ;
3® Allusion à une fabie d'Esope fort connue, traduite par La Fontaine, liv. i, fable i8.
^^ La cadence de ce vers est expressive pour marquer la démarche lente et douteuse d'un pauvre aveugle qui suit son chien.
3® Ce que l'œil en peut voir.] On a mis mal à propos ne peut voir^ dans les dernières éditions.
3* Un catrin, ou plutôt un quadrin, quadrino , est une petite monnoie d'Italie.
Encor qu'on voye après courir certains cerveaux , Comme après les raisins courent les estourneaux.
Que font tous ces vaillans de leur valeur guerrière, Qui touchent du penser l'estoile poussiniere^*^, Morguent^* la destinée et gourmandent la mort, Contre qui rien ne diu'e , et rien n'est assez fort? Et qui tout ti'ansparens de claire renommée , Dressent cent fois le jour en discours une armée , Donnent quelque bataille , et tuant un chacun , Font que mourir et vivre à leur dire n'est qu'un : Relevez, emplumez, braves comme sainct George*-, Et Dieu sçait cependant s'ils mentent par la gorge : Et bien que de l'honneur ils facent des leçons , Enfin au fond de sac ce ne sont que chansons.
Mais mon Dieu ! que ce traistre est d'une estrange Tandis qu'à le blasmer la raison me transporte, [sorte! Que de luy je mesdis , il me flatte , et me dit , Que je veux par ces vers acquérir son crédit*^;
*^ La poussinière, ainsi nommée par le peuple , et les pléiades par les astronomes, est une constellation composée de sept étoiles, dont celle qui se fait remarquer au milieu est appelée proprement ]a. poussinière. Rabelais, liv. i, cliap. 53, a parlé de l'étoile poussinière ; et 1. iv, 43» Deux jours après arrivasmes en l'isle de Ruasch, et vous jure par l'étoile poussinière, îuey^/rowfa?/ l'estat et la vie du peuple, esirangeplusqueje ne dis.
** MorjMcn/....] Regardent avec audace, insolence, curiosité. De là vient le nom du lieu où l'on expose les cadavres abandonnés.
''^ .... Comme sainct George.] (Voyez la note 38 sur la cinquième satire, page 58.) On amis comme un saint George dans l'édition de i64a et suivantes, mais c'est une faute. Rabelais, liv. I, chap. 4i, à la fin : Tous armés à l'advantaige, la lance au poing, montez comme saint George.
*3 Cicéron se moquoit de ces philosophes qui mettoient leurs noms à des traités oU ils condamnoienl l'amour des
•j6 SATYRE VI.
Que c'est ce que ma muse en travaillant pourchasse , Et mon intention qu'estre en sa bonne grâce ; Qu'en mesdisant de luy je le veux requérir, Et tout ce que je fay que c'est pour l'acquérir.
Si ce n'est qu'on diroit qu'il me l'auroit fait faire , Je rirois appeler comme mon adversaire ; Aussi que le duel est icy deffendu** ; Et que , d'une autre part , i'ayme l'individu.
Mais tandis qu'en colère a parler je m'arreste, Je ne m'apperçoy pas que la viande est preste ; Qu'icy , non plus qu'en France , on ne s'amuse pas A discourir d'honneur quand on prend son repas. Le sommelier en haste est sorty de la cave : Desja monsieur le maistre et son monde se lave. Tresves avecq' l'honneur. Je m'en vais tout courant, Décider au Tinel *^ un autre différent.
louanges. Ipsi illi philosophi etiam in illis libellis, qiios de contemnendâ gloriâ scribunt, nomen suum inscribunt. In eo ipso in quo prœdicationem nobilitatemque despiciunt^ prœdicari de se^ ac vominari volunt. Cic. pro Archiâ poeta. (Voyez ses Tusculaties, liv. I, et Val. Maxime, liv. viii, chap. i4, n. 3; Pascal, dans ses Pensées, chap. a4 : « Ceux qui écrivent contre la gloire, » veulent avoir la gloire d'avoir bieu écrit ; et ceux qui les » lisent, veulent avoir la gloire de l'avoir lu : Et moi qui écris » ceci, j'ai peut-être cette envie ; et peut-être que ceux qui » le liront, l'auront aussy. »
Boileau, satire xi, vers ao4, parlant du faux honneur : Et peut-être est-ce lui qui m'a dicté ces vers. (Voyez les remarques de Brossettesurceversde Boileau.)
** Par un édit du mois de juin 1602.
*^ Mot francisé par Régnier, de l'italien /md/o, qui signifie la salle du commun, dans laquelle mangent les officiers et domestiques d'un grand seigneur : Luogo, dote mangiano i cortigiani. Rabelais, qui avoit aussi été à Rome, s'est servi du même mot dans l'ancien prologue du livre iv de son Pantagruel.