LIVRE X
Et de l'autre fendant l'azur mouvant des flots, S'élève sur les mers , et lui parle en ces mots : « Veilles-tu , fils des dieux ? Veille , le moment presse : Tu vois ces pins sacrés, présent d'une déesse, Ces verts enfants des monts qu'autrefois te céda L'immortelle forêt qui couronne l'Ida :
Pour nous soustraire au fer, à la flamme cruelle , Cybèle nous doiuia cette forme nouvelle ; Déesses de la mer, autrefois les vaisseaux , Nos fidèles regards te cherclioient sur les eaux. Apprends donc que ton fils, non sans peine, protège Tes remparts impuissants que le Rutule assiège; D'Évandre et des Toscans déjà les cavaliers Ont au poste prescrit arrêté leurs coursiers; Leur troupe vous attend, et déjà Turnus tremble Que vos camps séparés ne l'attaquent ensemble. Préviens donc ses efforts, et dès l'aube du jour Que tes soldats armés signalent Ion retour ; Saisis ce bouclier immense, impénélrable, Dont l'acier brillant d'or te rend invulnérable. Demain, des ennemis, si tu crois mon conseil, L'épouvan;e et la mort seront l'affreux réveil. >■ A ces mois, rappelant sa longue expérience, La nymphe, en reculant, aux vaisseaux qu'elle lance Donne le mouvement qu'elle-même autrefois Dans l'empire des eaux a reçu tant de fois : Soudain , servant d'exemple à la flotte docile , La nef part comme un trait , et fuit d'un vol agile. Etonné, mais soumis, le monarque pieux Accepte le présage; et , regardant les cieux : « Toi que tes bautes tours couronnent de leur cime, Toi que les fiers lions conduisent à Dindyme , Accomplis ton augure, et seconde mou bras ;
Pone sequens dextra piippim tcuet, ipsaque dorso Eiiiinet, ac laeva tacitis subremigat uudis. Tum sic ignarum adloquilur : « Vigilasnc, dcuin gens, jEnea? vigila, et velis inmitte rudentcs. ''o Nos sumiis Ida'se sacro de vertice pinus,
Nunc pelagi Nymphie, classis tua. Perfidus ut nos Praecipites ferro RutuUis flammaque premcbat, Rupimus invita; tua viiicula, teqiie per i-cquor Qua^rimiis. Hanc genctrix faciem miserata refccit, Et dédit esse dcas, irvnmque agitare sub tuidis. At puer Ascaiiius luuro fossisquc tenctui' Tela intcr raedia, atquc liorreutis Marte Latiuos. Jam loca jussa teuent forli pcrmixtus Etrusco Arcas eques : médias illis opponere turmas, >*<> Ne castris juugant, certa est senlentia Turno. Surge âge, et Aurora socios venieute vocari Piimus in arma jubé, et clypeum cape, quem dédit ipso Invictum ignipoteos, atque oras arabiit auro. Crastina lux, mea si non inrita dicta putaris, Ingénies Rutuls spectabit caedis acervos. »
Dixerat, et dextra discedens inpulit altaiu, Haud iguara modi, puppiin : fugit iila per undas Ocior et jaculo et ventes aequante sagitta. Inde ali;E celerant cursus. Stupet inscius i})se *^° Tros Ancbisiades ; animos tamen omiue tollit.
Tum breviter supcra adspectans convexa precatur : <■ Aima parens Idaa dcum, cui Dindvma cordi, Turrigerœque uihes, bijugique ad frena leones;
Viens , et que les Troyens triomphent sur les pas ! » Il dit : déjà la nuit fuit devant la lumière, Et le jour renaissant rentre dans la carrière.
Par son ordre aussitôt flottent les étendards ; Déjà son œil charmé reconnoit ses remparts, Reconnoît les Troyens. A l'instant, de sa poupe Il donne le signal , il exhorte sa troupe; Déjà brille élevé son bouclier divin, Qu'aux antres de Lemnos a façonné Vulcain. Sou camp le reconnoît; aussitôt il envoie Mille cris redoublés et d'amour et de joie. Déjà sifflent leurs ti-aits, déjà l'espoir vainqueur Rend la force à leur bras , le courage à leur cœur. Tels, traversant les airs, des bataillons de grues De leur vol à grands cris obscuixissent les nues : Tels semblent des Troyens les bataillons épais; Ainsi parlent leurs cris, ainsi volent leiu-s traits.
Turnus est étonné. Sur la liquide plaine Soudain s'offrent l'armée et la flotte troyenne. Qui s'apprête à lancer ses guerriers sur ces bords. Le héros à leur tète anime leurs efforts; Son casque élincelant, son aigrette ondoyante Dardent en longs éclairs leur lumière effrayante ; Son bouclier vomit des torrents de clarté. Telle d'un rouge ardent, lugubre, ensanglanté, La nuit, dans l'air brûlant, la comète étincelle; Tel, apportant la soif et la fièvre cruelle, De l'ardent Sirius l'astre pernicieux Vient embraser la terre et dessécher les cieux.
Mais Turuus brave tout; son superbe courage Veut contre les Troyens s'assurer du rivage : « Allons, amis, dit-il, remerciez les dieux; Ceux que vous alleudiez , les voilà sous vos yeux ;
Tu raihi Dunc pugna; prineeps, tu rite propinqucs Auguriura, Pbrygibusque adsis pede, diva, secundo! Tantum effatus; et interea revoluta ruebat Matura jam luce dies, noctemque fugarat.
Principio sociis edicit, signa sequantur, Atque animos aptent armis, pugn»que parent se. »6o Jamquc in conspectu Teucros habet et sua castra, Stans celsa in puppi : clypeum quura deinde sinistra Extulit aidentem. Claiaorcm ad sidéra toUunt DardanidiE e mûris; .spes addita suscitât iras; Tela manu jaciunt. Quales sub nubibiis atris Strymonic-E daut signa grues , atque œthera trananl Cura sonitu, fugiuutque notos clamore secundo.
At Rutulo régi ducibusque ea mira videri -Ausoniis; doncc versas ad litora puppis Respiciunt, totumque adlabi classibus sequor. *7o Ardet apex capiti, cristisque a vertice fiamma Funditur, et vastes umbo vomit aureus igucs. Non secus, ac liquida si quando uocte cometa: Sanguine! lugubre rubent, aut Sirius ardor : nie sitim morbosquc l'erens mortalibus aegris Nascitur, et lasvo contristat luraine coelum.
Haud tamen audaci Turno fiducia cessit Litora praecipere, et veniectis pellere terra. * Lltro animos tollit dictis, atque increpat ultro. * <■ Quod votis optastis, adest, perfriogere dextra; îiio lu manibus Mars ipse, viri : nunc conjugis esto Ouisqua 8U!i tectique memor; nunc magna referto
L'ÊNÊIDE.
Profitez du bonheur que le ciel vous envoie; Mars lui-même en vos mains amène votre proie; Marchez; rappelez-vous vos femmes, vos enfants, Et vos braves aïeux et leurs faits triomphants. Profi-lez du moment où leur foule craintive D'un pied tremblant encor se confie à la rive; Que la mort soit le prix de leurs premiers essais : C'est à l'audace, amis, qu'appartient le succès. » A ces mots il choisit el ceux dont le courage Doit aux hardis Toscans disputer le rivage. Et ceux qui contiendront les Troyens assiégés. Aussitôt, sur des ponts vers la rive alongés, Enée ordonne aux siens d'aborder sur la plage. Plusieurs devancent l'ordre; et leur bouillant courage, Dans le moment propice où d'un cours languissant De la rive à son lit la vague redescend. Sur l'arène fatale impatient s'élance; Sur la rame qui ploie un autre se balance. L'audacieux Tarchon , à l'endroit où son œil N'aperçoit plus le fond et ne voit point d'écueil. Mais où la mer sans bruit gonflant ses eaux profondes Amène mollement et ramène ses ondes, Tourne à l'instant sa proue : u Illustres matelots! Voici l'heureux moment, courbez- vous sur les flots, Saisissez l'aviron dans vos mains vigoureuses; Poussez, lancez, portez vos nefs victorieuses; Dans ce sol ennemi plongez leur bec d'airain; Que la carène même y creuse son chemin : Une fois abordés, qu'importe le naufrage.' Marchez : sur leurs débris je vous suis au rivage. » Il dit : tous à l'envi se penchent sur les eaux ; Tous d'un commun effort ont lancé leurs vaisseaux : Leur proue atteint le bord, il s'ouvre; et leur carène, Libre enfin du péril, vient s'asseoir sur l'arène. Le lien, brave Tarchon, eut un sort moins heureux : Rencontré dans son cours par un roc désastreux , Sur son dos inégal quelque temps mal assise , Sa carène pendante, ébranlée, indécise.
De son poids chancelant fatigue en vain les flots , S'ouvre, et livre à la mer soldats et matelots. Ils luttent à travers les débris du naufrage, Et le flot qui revient les arrache au rivage.
Turnus saisit l'instant; el, rassemblant les siens, Il les pousse , et les place audevant des Troyens. La charge sonne : Enée au même instant s'élance. Par lui, présage heureux ! l'affreux combat commence; Le fer en main, il fond sur ces nouveaux soldats Que Gérés à regret cède au dieu des combats. Déjà du fier Théron la défaite sanglante Dans les rangs ennemis a porté l'épouvante ; Malgré le fer, l'airain , el l'or étincelant , Le glaive entre, pénètre et lui perce le flanc. Lichas le suit, Lichas qu'une lame acérée Tiï'a vivant du corps de sa mère expirée; Foible enfant, au sortir du sein qui le porta, Le dieu qui le fit naître, Apollon, l'adopta. Du fer, qui cette fois secourut la nature, Puisse-t-il ne point faire une épreuve plus dure ! Mais son heure est venue , et son étrange sort Doit au tranchant acier sa naissance et sa mort : Sauvé dans son enfance, il meurt en sa jeunesse.
Cependant du combat l'impétueuse ivresse Enflamme les deux camps ; et Cissée et Gyas D'Énée , à coups pressés , terrassent les soldats : Mais leurs terribles mains , la massue homicide Dont s'cuorgueillissoient ces héritiers d'Alcide, Leur père, ami d'Hercule, et qui suivoit ses pas Quand les monstres trembloient au bruit de ses combats, Rien ne peut les soustraire au bras fatal d'Énée. Lienlôl Pbaron subit la même destinée; Il crioit : le fer plonge, et détruit à-la-fois L'organe de la vie et celui de la voix. El loi, que Clytius à la fleur du bel âge Entraîne sur ses pas dans les champs du carnage, O malheureux Cydon ! ce terrible ennemi T'eiil ravi d'un seul coup le jour et ton ami,
Facta, patrum laudes. Ultro occurramus ad undam, Dum trepidi egressiqiie labant vcstigia prima : Atidenlis Fortuna juvat. »
Hsec ait, et secuin versai, quos ducere contra, Vcl quibiis obsessos possit concrcdere muros.
Intcrca ^neas socins de piippibus allis Pontibus exponit : multi scrvare recursus Languentis pelagi , et brevibus se credere saltu ;
2go Per reraos alii. Speeulatus litora Tarcho ,
Qua vada non spirant, nec fiacta rcmurraurat unda, Sed mare inofleusum cresccnti adlabitur œslu ; Advertit subito proras, sociosquc precatur : " Nunc, 0 lecla nianus, validis incumbite remis; Tollite, fcrte rates; inimicam findite rostris Hanc terram, sulcumque sibi premat ipsa cariiia. Frangere nec tali piqipira statione rccuso , Adrepla tellure semel. >■ Quae talia postquara Effalus Tarcbo , socii consurgerc tonsis
î"" Spuraantisque rates arvis inferre Latinis,
Donec rostra tencnl siccura , et sedcre carinsc Omnes innocuae : scd non puppis tua , Tarcho Niimque, iiiflicla vadis, dorso dum pendet iniquo ,
Anceps sustcntata diu , fluctusque fatigat , Solvitur, atque viros mediis exponit in undis; Fragmina rcmorum quos et fluitantia transira Inpediunt , retrahitque pedem simul unda relabens. Nec Turnum segnis retinet mora : sed rapil acer Totam acicm in Teucros, et contra in litore sislil. i 3io Signa canunt. Primus turinas invasit agrestes JEneas, omen pugna:, stravitque Latinos, Occiso Therone, virum qui maxuraus ultro ^nean petit : huic gladio perque serea suta, Per tunicara squalcntem auro, latus baurit apertum. Inde I^icban ferit, exseclura jam maire peremla. Et tibi, Phœbe , sacrum, casus evadere ferri Ouod licuit parvo. Nec longe, Cissea durum, Inmanemque Gyan , sterncntes agmina clava, Dejecit leto : nibil illos Ilerculis arma, 3?o [\cc validse juverc nianus, genilorqne Melampus, Alcidie cornes, usque gravis quum terra laborcs Praebuit. Ecee Pharo , voces dum jaclat inertis , Intorquens jacnlum clamanti sislil in ore. Tu quoque , flaventera prima lanugiue matas Dum scqneris Clytium infelix, nova gaudia, Cydon,