‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 195 sur 411 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Pour porter à nos niui's d'inuiHes secours,

Vie nos premiers succès n'aiTètons point le cours;

Poursuivons les Troyens dans le champ des batailles ,

Assez d'autres sans nous défendent nos murailles.

— Nymphe, répond Turnus, penses-lu que mon cœur

Un seul instant ait pu méconnoître ma sœur ?

Non, non, lu t'es trahie à force de tendresse,

Et sous les traits mortels j'ai connu la déesse.

Mais loi, quel intérêt, ou quel ordre des dieux,

Pour ces champs de la mtrfl l'a fait quitter les cieux .''

Viens-tu voir le trépas de ton malheureux frère .►•

r,ar enfin désormais que faut-il que j'espère .**

J'ai perdu mes amis; j'ai pe-rdu Murranus,

Égorgé, dieux vengeurs! sous les yeux de Turnus:

Je crois le voir encore, étendu sur le sable ,

M'appeler vainement d'une voix lamentable.

Le malheureux Ufens, repoussant mes secours,

Pour ne pas voir ma honte a terminé ses join-s ;

Son corps est aux Troyens, les Troyens ont ses armes.

11 me manquoit , parmi tant de sujets d'alarmes ,

De voir nos murs détruits ! Tranquille spectateur,

Jusiifierai-je donc mon lâche accusateur ?

Et, sacrifiant tout, gloire, amour, hyménée,

Montrerai-je Turnus fuyant devant Énée.''

Non, non, marchons sans crainte au devant de mon sort:

Mourons : est-ce au malheur de redouter la mort.''

O vous , puisque les cieux me sont inexorables ,

Divinités d'enfer, soyez-moi favorables!

J'irai , j'irai trouver tous mes nobles aieux ;

Et Turnus au tombeau descendra digne d'eux. »

Comme il parloit, Sacès vers son chef intrépide Vient , traversant les rangs sur son coursier rapide ; Et , lui montrant de loin son visage sanglant : " Turnus! ayez pitié de ce peuple tremblant. Dit-il ; vous seul pouvez relever son courage.

Talibus occurrit diclis : « Ilac, Turue, scquan.ur

Trojiigcnas, qiia prima viani victoria pandit;

Sunt alii, qui tecta manu dcfendere possint.

logruit vCueas Italis, et pralia miseet;

Et nos sxva manu mittaiiius funeia Teucris. ^o Nec numéro inferior, pugiix nec honore recèdes. »

Turnus ad haec :

« O soror, et dudum adgnovi, qumn prima per artem

Fœdera turbasti, teque liac in bcUa dedisti;

Et nuHC nequidquara fallis, dea. Sed quis Olympo

Demissam tantos voluil te ferre labores?

Au fratris miseri letum ut crudele videres?

.Nara quid ago? aut qu;c jam spondet fortuua salutem?

■Vidi oculos aute ipse meos, me voee vocantem,

Murranum, quo non superat mihi carior alter, 640 Oppctere ingéniera , alquc ingenti volnere victum.

Occidit iufelix, ne nostrum dedecus [jfcns

Adspiceret; Teucri poliunlur eorpore et armis.

Exscindiue domos (id rébus dcluit unura)

Perpeliar? dextra nec Drancis dicta refellam?

Terga dabo? et Turnum l'ugieutem hœc terra videbit?

Usque adeoue mori miserum est? Vos, 0 mihi Mancs,

Este boni, quoniam supcris aversa volunlas.

Sancta ad vos anima , alque istius inscia cuipœ

Descendam, magnorum haud unquam indignus avorum. » ■•" \ix ea fatus erat ; mcdios volât ecce per hostis

Énée au pied des murs fait éclater sa rage ; Il presse, il frappe, il tonne, et nos forts démoli* Dans leurs débris fumants vont être ensevelis ; Sur leur faite ébranlé déjà volent les flammes. Accourez; nos vieillards, nos enfants et nos femmes. Tous, jusqu'à nos guerriers, n'espèrent tpi'en Turnus, Tous ont sur vous les yeux : le triste Lalinus, Glacé par la terreur, glacé par la vieillesse. Doute de quel côté doit pencher sa foiblesse. C'est peu : préparez- vous à de plus grands malheur» ; La reine, succombant au poids de ses douleurs, La reine, votre appui, détestant la lumière, A de ses propres mains abrégé sa carrière. Le valeureux Messape et le brave Atinas Autour de nos remparts animent nos soldats : Une double phalange autour d'eux s'est pressée ; D'une moisson de fer la lerre est hérissée; El, lorsque la mort vole au pied de ce rempart, Turnus sur ces gazons promène en paix son char !... >< Frappé de laut de coups, dont frémit sa vaillance, Turnus reste innnobile et garde un long silence : Il sent tout à-la-fois bouillonner dans son cœur La douleur insensée, et la haine , et l'honneur; Et l'amour furieux , et sa jalouse rage, Egarent ses esprits et troublent son courage. Cet aveugle délire est à peine calmé.

Il tourne vers la ville un regard enflammé; Il voit (dieux ! quel objet!) la flamme étincelanle, S'élevanl dans les airs en colonne brillante. Sur les flancs d'une tour rouler au gré du vent. Lui-même eu construisit l'édifice mouvant; Et sa main, avec art élevant chaque élage. Sur des orbes roulants en posa l'assemblage. " Ah! c'en est trop, dit-il, oliéissons aux dieux; J'entends la voix du sort , j'entends l'arrêt des cieux.

Vcctus equo spumante Saces; adversa sagitta Saucius ora, ruitque inplorans nominc Turnum: « Turne, in te snprema salus; miserere tuorum. Fulminai ^Encas armis, summasque minalur Dejeclurum arcis Italum, excidioque daturum; Jamque faces ad Iceta volant: in te ora Lalini, In le oculos relerunt; raussal rex ipse Latinus Quos generos vocct, aut qua sese ad fœdera flectat. Prailerea regina, tui fidissima, dexlra

66" Oceidil ipsa sua, lucemque exterrila fugit. Soli pro portis iMcssapus et acer Atinas Suslenlant aciem : circum hos ulrimqiie phalanges Slant dcnsae, slrictisque seges mucronibus horret Ferrea; tu currum descrto in gramine versas! »

Obstnpuit varia confusus imagine rerum Turnus, et oblutu tacito stelit. .Esluat ingens Lno in corde pudor, mixtoque insania luclu, Et Furiis agitatus amor, et cooscia virtus. LU primum discussœ umbrae, et lux reddila menti,

670 Ardenlis oculorum orbis ad moenia lorsit

Turbidus, eque rolis magnara respexit ad urbem. Ecce autem, flammis inter labulata voiulus Ad cœlura undabat vortex, turrimque lenebat, Turrim, coupaclis Irabibus quam cduxcrat ipse, Subdideralque rotas, ponlisque iostraverat altos « Jam jam fata, soror, superant; absiste morari:

L'ÉNÉlDE.

Juturne , vainement la tendresse m'arrête : .Te marche à ce combat au péril de ma tête; Tu ne me verras jias indigne de ma sœur : Laissons là mon salut, il s'agit de l'honneur. Adieu, je ne jirends plus que ma rage pour guide. »

H dil, et de son char descend d'un saut rapide, Laisse Juturne en pleurs , et , bravant le trépas , A travers les Troj eus précipite ses pas. Ainsi lorsqu'un rocher dont la superbe cime Dominoit le vallon et pendoit sur l'abîme, De son lit, détrempé par les flots pluvieux , Toul-à-coup se détache ; ou des vents furieux Quand le bruyant essaim conjure sa ruine; Ou quand l'âge en silence a miné sa racine , Du sommet escarpé de ses antiques monts Il croule, il tombe, il roule, il s'élance par bonds , Traîne avec ses débris bergers, troupeaux, étable : Ainsi renversant tout dans sa course indomptable, Turnus vole à Laurenle, aux lieux où le dieu Rlars Fait couler plus de sang, t'ait siffler plus de dards ; Commande à ses guerriers de la voix et du geste : « Cessez, dit-il, cessez cette guerre funeste : Tout le sort des combats pèse aujourd'hui sur moi; Lié par un traité, je dégage ma foi.

Où mon rival est-il.'» Il dil, on lui fait place, El les rangs, en s'ouvrani, laissent un vaste espace. Au seul nom de Tnraus , Énée a tressailli : De ce fameux combat d'avance enorgueilli, De Laurenle aussitôt il quitte les murailles. Que lui sont désormais les sièges , les batailles .■• Il vole, U fianchit tout d'un pas précipité : Turnus seul est présent à son cœur irrité. Il l'aiierçoit, le brave, et, sûr de la victoire, Semble encor s'agrandir, à l'aspect de la gloire. Avec moins de fierté s'élève jusqu'aux cicux Le sourcilleux Érj x , l'Athos audacieux ;

Quo deus, et quo dura vocat Fortuna, seqiiainur. Stat conferre raanuin jEnes; stat, quidquid accrbi est, Morte pati; nec me indecorem, germana, videbis

680 Aniplias : huuc, oro, sine me lïirere ante furorciu. » DIsit, et e curru saltiim dédit ocius arvis; Pcrqiie hostis, pcr tela ruit; inœstamque sororem Deserit, ac rapide cursii média agmina rumpit. Ac, veluti moDlis saxura de veitice prœceps Quum ruit, avolsiim vento, seu turbidus iraber Proluit, aut anois solvit sablapsa vetustas; Ferlur in abniptum magoo mous inprobiis actu, Exsultatquc solo, silvas, armenta, virosque luvolvens sceum : disjecta per agmina Turnus

69° Sic urbis mit ad mures, ubi plurima luso

Sanguine terra madet, striduntqiie bastilibus auiae; Significatque manu, et raagno simul incipit orc : « Parcite jara, Rutuii; et vos tela inhibetc, Latini. Quaîcuraque est Fortuna, raea est; me verius uuum Pro vobis f'œdus luere, et dccernere ferro. » Discessere omnes mcdii, spatiumque dcdere.

At patcr jEncas, audito norainc Turni, Deserit et muros, et suramas deserit arcis; Prœcipitatque moras omnis; opéra omnia rumpit,

T"> Laetitia exsultans; horrendumque intonat armis : Ouanlus Athos, aut quantus Krvx, aut ipse, conjscis

Avec moins de grandeur l'Apennin se présente , Quand sur les vieux glaçons de sa cime imposante, Superbe, il s'applaudit de ses bois toujours verts, Et porle jusqu'aux cienx le trône des hivers. Les Troyens, les Latins, que ce speclacle assemble. Assiégeants, assiégés, tout regarde, tout Iremble : Tranquilles spectateurs , leurs bras sont désarmés. Lalinus, à l'aspect de ces chefs renommés. Qui si loin l'un de l'autre ont reçu la naissance , S'étonne de les voir, émules de vaillance, Entre deux camps oisifs se combattre en ce jour, Et lutter pour la gloire et l'empire et l'amour.

A peine on a fait place à ce couple intrépide, L'un sur l'autre à l'instant fondant d'un pas rapide , De loin ils font voler d'énormes javelots ; Bientôt du choc affreux gémissent les échos; Tous deux avec fureur s'attaquent, se répondent; L'adresse, le hasard, la valeur se confondent; Le fer croise le fer, les coups suivent les coups. Tels, quand deux fiers taureaux, l'un de l'autre jaloux, Sur le haut du Sila, du Taburne sauvage. Enflammés par l'amour ou transportés de rage, Disputent leur amante ou vengent leurs affronts; Tous deux, avec fureur heurtant leurs larges fionts, Se déchirent les flancs de leur corne sanglante : Le pâtre est consterné, le troupeau s'épouvante; Et la génisse attend dans un muet effroi Quel sera le vainqueur, son époux et son roi; Des bois , des monts lointains les échos retentissent. Tels de ces deux rivaux les coups s'appesantissent : Le fer frapj)e le fer, et d'un choc furieux Les boucliers tonnants font retentir les cieux.

Alors le roi des dieux, pour peser ces puissances, Suspend également ses célestes balances : Il y place leur sort ; et , pour régler son choix , De leurs destins divers interroge le poids.

Quum frémit ilicibus, quantus, gaudctque nivali Vertice se adtollens pater Apenninus ad auras. Jam vero et Rutuii certatim, et Troes, et omnes Convertere oculos Itali, quique alla tcncbant Mœnia, quique imos pulsabant ariete muros; Annaquc dcposuere liumeris : stupet ipse Latinus, Ingentis, genitos diversis partibus orbis, Inter se coiissc viros, et cerncie ferro.

710 Atque illi, ut vacuo patuerunt a-quore campi, Procursu rapido, conjectis eminus hastis, lovadunt Martem clypeis atque œre sonore. Dat gcmitum tellus; tum crebros ensibus ictus Congcminant : fors et virtus raisccntur in unum. Ac velut, ingcntl Sila, summove Taburno, Quum duo couversis inimica in prœlia tauri Frootibus incurrunt; pavidi cessera magistri; Stat pecus orane metu mulum, mussantquc juveucae, Quis ucmori impcritct, quem tota armenta sequanlur;

720 ]lli inter sese multa vi volnera niiscent,

Cornuaque obnixi inGgunt, et sanguine largo Colla armosque lavant; gcmilu nemus onme remugit. Haud aliter Tros iîneas et Daunius hercs Concurrunt clypeis : ingens fragor aethera coojileî.

Juppiter ipse duas aequato examine lances Sustiuet, et fata inponit diversa duortim;

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