‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 205 sur 411 · Et lenis crepitans vocat Auster in altum · texte numérisé non relu

Et lenis crepitans vocat Auster in altum

Notre poêle commet ici une inadvertance assez forte. Che/, les anciens, les veuts du nord étoient considérés comme impétueux et ennemis des voyageurs; ceux du midi, au contraire, ramenoienl le calme sur les flots, elsembloienttoujours accompagner la belle saison. Ainsi Virgile, voulant dire qu'Énée attendit le printemps pour partir, fait souffler les vents du midi; mais il oublie que ce vent éloit directement contraire pour les Troyeos qui se rendoient à Délos; avec ce vent, ils n'auroient pu sortir du port d'/Euos. Homère , plus exact, fait souffler le Borée ou le vent du nord, pour écarter Ulysse des mcnies rivages de Thiace où se trouve Énée (Hom., Odyssée, liv. IX, V. 67), et Virgile lui-même appelle ce même vent à son secours, lorsqu'il veut porter la flotte des Troyens sur les cotes de Crète. C'est , en effet , le vent du nord qui ,

NOTES DU LIVRE III

dans la belle saison, souffle le plus bubituellcmcnt dans l'Arcbipt'l. Voyez ci-après, note 20. c. a. walcrenaer.

,3 Terraeque uibesque rcccilunt.

Ces mois me rappellent un de ces bons vers qu'on trouve en si petit nombre et en si mauvaise compagnie dans la Fucelle de Chapelain :

Cliinon baisse , décroît , S'éloigne , se blanchit , s'efface , et disparoît. Cl). V, V. i5i.

Dans tout le morceau qui suit, où Virgile décrit la navigation d'Énée, il n'y a guère d'autre intérêt que celui de la variété. On est tenté de trouver quelque ridicule dans les oracles qui ne s'expliquent qu'à moitié, et qui égarent, par une funeste ambiguïté , de malheureux bannis, ainsi que dans l'apparition de ses dieux pénates qui redressent les torts de l'oracle de Delphes. Mais Virgile a tiré parti de toutes ces absurdités par la variété des lieux que ces erreurs font parcourir aux Troyens, par les détails, tantôt géographiques, tantôt généalogiques, que ce récit amène; détails qui intéressoient également les Romains, et comme voyageurs, et comme descendants des Troyens. Peut-être Virgile auroit-il pu donner plus d'intérêt poétique à Délos, que le poète Callimaque compare si ingénieusement à une fleur jetée au sein de l'onde.

14 Sacra mari colitur medio gratissima tellus Nereiduni matri et Neptuno jïgaeo :

Quam pius Arcitenens , oras et litora circiim Errantem , Mycone celsa Gyaroque revinxit.

Par cette longue périphrase poétique, Virgile désigne la célèbre Délos, nommée Sdilis sur plusieurs de nos anciennes cartes. On doit être étonné de voir la fable attacher cette petite île à Gjaros , qui est l'île Joura des modernes : cette dernière est à plus de trente milies géographiques vers le nord-ouest; d'ailleurs deux autres îles, Rhénée et Syra, se trouvent entre elle et Délos. Cependant on sait, par plusieurs passages des anciens et sur-tout par un fragment en vers de Pétrone, que Virgile se conforme ici à la tradition commune. Thucydide dit que Polycrates avoit attaché Délos à R/iénée, et ce récit est un peu moins absurde , car Rhénée ou la grande Délos n'est qu'à une demi-lieue de distance de Délos ; à l'est et à peu de distance est Myconi : deux petits écueils nommés le grand et le petit Rématiari ' sont à l'entrée du port de Délos, du côté de l'ouest et vis-à-vis de Rhénée. Le plus grand de ces écueils et le plus méridional est l'ile d'Hécate ou Psammedclié des anciens. C'est de ce côté et au pied du mont Cjnthus qu'étoient la ville et le temple d'Apollon, où affluoient les dons et les offrandes d'une multitude de peuples. Aujourd'hui Délos est déserte; et l'empliceracnt de la ville n'offre plus qu'un amas confus de colonnes brisées, des morceaux de granit, de porphyre, des débris de bas-reliefs et des fragments d'inscriptions. Ces ruines curieuses ont été décrites par Spon , Touroefort, M. de Choiseul et d'autres voyageurs. Celte île est schisteuse et granitique; elle n'offre aucune trace de volcan, et rien qui puisse expliquer, par les lois de la physique, les merveilles que les Grecs nous ont transmises à son égard. Elle n'est point élevée non plus, comme Tine, Naxos et Myconi 2. L'épithète de celsa que Vireile donne à cette dernière est très exacte, tandis que celle iThumilis , que lui applique Ovide, ne lui convient pas. L'ile

de Délos avoit un grand nombre de noms que Pline a rapportés ; celui àHOrtygia, dont Virgile se sert ci-apres , vers 124, 145 et l54, étoit un des plus anciens.

c. A. WALCKENAER.

i5 Linquimus Ortygiae portus, pelagoqne volamus; Bacchatamque jugis Naxon , viriUcmque Donusara , Olearon , niveamque Paron , sparsasque per eequor Cycladas , et crebris legimus fréta consita terris.

Prosequitur surgens a puppi ventus eunlis; Et tandem antiquis Curetum adlabiraur oris. Ergo avidus muros optatae molior urbis.

Pergameamque voco.

Ces vers, d'une grande exactitude géographique, dévoient se graver facilement dans la mémoire des Romains, auxquels ils rappeloient des rivages amis et souvent visités par eux. En quittant l'île d'Ortygie ou Délos , et en cinglant au midi vers l'île de Crète , la flotte d'Enée avoit trois îles devant elle : Naxos, Olearosel Paras. Naxos (Naxie des modernes) est celle que Virgile nomme la première, parceque c'étoit la plus grande et la plus considérable; il y joint Donysa, parcequ'elle étoit près de Naxos , et liée à celte dernière par des souvenirs historiques. Virgile distingue Naxos par ses hauts sommets parcourus par des bacchantes, Bacchatamque jugis Naxon. En effet, on sait que Bacchus étoit révéré dans Naxos; il y avoit un temple dont on voit encore les ruines près de la côte du nord-ouest, à l'entrée du port ', sur une petite île voisine de la fontaine d'Ariadne, qui n'cv't qu'un simple filet d'eau. L'île de INasie, conforme à la peinture qu'en fait Virgile, est parsemée de hautes montagne.'" de marbre blanc ou de pierre calcaire dure ; une de ces montagnes porte encore aujourd'hui le nom de Corono, qu'elle a pris de la nymphe Coronis, nourrice de Bacchus; une autre est nommé Dia ou Zia par les habitants , et un scoliaste d'Apollonius nous apprend que Dia étoit l'ancien nom de Naxos 2. Au pied du mont Dia est une grotte célèbre de beau marbre blanc, où les bacchantes, selon la tradition des geis du pays, venoient célébrer leurs fêtes et leurs mystères. De ces monts découlent une multitude de sources. Au bas des coteaux, et dans les plaines qui ne sont pas arrosées, les habitants cultivent des vignes; mais le vin qu'ils en tirent n'est pas propre à faire renaître en cette île le culte de Bacchus. Mêla , Pline, Tacite et Etienne de Byzance ont fait mention de Donjsa. Le dernier 3 nous apprend que Bacchus transporta Ariadne de l'ile de Naxos dans celle de Donysa; et, quoique cet auteur ajoute que Naxos alors apparteaoit aux Rhodiens, il n'est pas nécessaire pour cela de supposer une autre île du même nom parmi les Sporades et dans la mer de Crète, comme font un grand nombre de modernes. Le passage de Virgile et celui d'Etienne de Byzance sont les seuls qui nous donnent quelque indication sur la position de Donysa. Je crois qu'on doit la rapporter à celle des deux îles modernes nommées Guphonisa , qui se trouve la plus proche de Naxic, M. Barbie du Bocage , dans sa carte générale de la Grèce et de ses colonies, place Donjsa à Raklia, ou Héraklia des modernes, ce qui l'éloigné un peu plus de Naxie. D'Aiiville l'a omise sur ses cartes de géographie ancienne. Dans l'incertitude où nous sommes, il est impossible de décider si Virgile donne à cette île l'épithète de verte à cause de ses

I Voyez Tournefort, f'oyages, tom. I, pag. 219; M. de Clioiscul , Foyage pittoresque de la Grèce , pi. 23 ; Olivier , Voyages , tom. I , pag.

1 Comparez Olivier, f'oyages, tom. II, pag. l5G, 3B de l'atlas A'Anacharsis , quatrième édition.

2 Olivier , tom. II , pag. lUO.

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