‹ Œuvres complètes: avec notes et variantesChapitre 103 sur 140 · ŒUVRES DIVERSES · texte numérisé non relu

ŒUVRES DIVERSES

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A MONSIEUR

LE CHEVALIER DE PARN*

A toi , mon camarade en Afrique , à Cy thère , Aux champs de Mars , au Pinde, ainsi que dans Paris *; Camarade enrôlé sous la triple bannière Du dieu qui verse la lumière y

* La première édition de ce voyage parut à Paris en 1777) sans nom d'auteur, sous le titre de « Voyage de Bourgogne à M*** »; et avec cette note : « M*** était à Tlle de Bourbon lorsque celte petite bagatelle « lui fut adressée. ** Daos l'édition de 1 785 , le voyage est .adressé à M. le chevalier de Paru*, et précédé de cet avertissement : « M. le chevalier de « Pam* était i Tlle de Bourbon lorsque cette petite bagateUe lui fîit « adressée. On l'imprima .dans le temps sur une copie infidèle, et elle a « reparu depuis, dans quelques recueils , également défigurée. On la donne « ici telle qu'elle a été envoyée à M. le chevalier de Pam*. «Ce morceau a été réimprimé dans le tome ui* du recueil amusant de Voyages. L'éditeur de x8a3 ne s'est pas trompé en mettant en entier le nom de Famyi mais nous avons mieux aimé représenter la leçon originale.

* Éditionde 1777 :

A Versailles comme à Paris.

i84 VOYAGE

Et de Bellone ' et de Cypris :

A toi, galant missionnaire, Libertin envoyé par notre aimable cour * Chez les bons habitans de cette île si chère,

Où, se suivant dans leur carrière.

Nos deux astres amis ont commencé leur tour,

Pour tenir école d*amour ^,

Pour leur prêcher la bonne chère.

Et leur apprendre quelque jour L'art de jouir, qu'ils ne connaissent guère.

A bord d'un gros vaisseau qu'on nomme Le Volant, Qui cingle vers Melun et les côtes d'Auxerre \ Au fond d'un antre obscur qu'un seul rayon éclaire, La gaieté sur le front et l'œil étincelant.

Je vais de tes amis tracer l'itinéraire.

Commençons par tremper notre plume légère Dans les flots écumeux d'un nectar pétillant.

Nous avons appareillé aujourd'hui, à six heures du matin ^, de la rade du port Saint-Paul, ton

I Pamy était alors au service.

* Il avait un congé pour foire ce voyage. Peut-être était-il, par occasion , chargé de quelque mission , que Berlin transforme en mission galante.

3 Édition de 1777 :

Chez les bons habitans d'une rive étrangère > Pour les convertir à l'amour.

4 Édition de 1777 i

ou les côtes d*Auxerre.

^ Édition de 1777 : « aujourd'hui de la rade. » Bertin a mis en note : « z5 septembre X774«»

D£ BOURGOGNE. i85

frère, M. de la G*** % et moi. Nous avons avec nous le nègre Lazare , fripon suwant Varmée *. Nous faisons route pour la Bourgpgne , où le plaisir de la chasse nous appelle. Je ne sais si la traversée sera longue; mais il vente bon frais.

Les zéphyrs ont enflé nos voiles frémissantes ;

La rive fuit à nos regards ; Le vaisseau vole et fend les lames écumantes , Et déjà de Paris décroissent les remparts.

Si nous les perdons de vue, nous en sommes bien dédommagés par le spectacle charmant des bords de la Seine. Je ne connais point de plus agréable paysage; et, si j'avais mes crayons, je ne manquerais pas de les dessiner.

Là|y c'est un fertile coteau Baigné des premiers pleurs de la naissante Aurore, Où d'énormes raisins, que la pourpre colore.

Font ployer mollement le flexible rameau ^ ; Là, des arbres taillés ou des bois ^ sans culture,

' Édition de 1777 :« La G...»

* Ces mots, qui ne sont pas soulignés dans Tédition de 1777, sont évidenun^t une imitation : nous n'avons pu en découvrir la source.

^ « Le raisin plus éclatant que la pourpre ne pouvait se cacher sous les «t feuilles, et la vigne était accablée sous son fruit. » ( Télémctque, livre i. )

4 Édition de 1777 :

lÀ des arbres taillés , là des bois

i86 VOYAGE

Ici y le sommet d'un château , Plus loin ^ le toit fameux d'une cabane obscure , Descendent sur les flots se peindre en miniature j

Et sur les bords de ce tableau

Toujours mouvant, toujours nouveau, Qui déroule à mes yeux la prodigue Nature S

J'aperçois encore un troupeau

Broutant les fleurs et la verdure^ Tandis que le berger *, penché vers l'onde pure. S'abreuve, à deux genoux, dans le creux d'un chapeau.

Il faut, mon cher ami, que je te donne mie idée de la cage où nous sommes enfermés.

L'entrepont est occupé par des moines, des catins, des soldats, des nourrices et des paysans; et je crois être à bord de ces navires destinés à peupler quelques terres nouvellement découvertes, et chargés d'animaux de toute espèce. Celui qui , parmi nous, s'intitule le patron, à sa cabane près du gouvernail. L'antre de la vivandière n'est pas loin ; et , ce qui n'est point plaisant pour les malheureux qui n'ont point fait leurs provisions, c'est que la cuisine n'est séparée de ce qu'on nomme à bord les bouteilles ^ que par une cloison. Le

' édition de 1780:

la supCrbe nature.

son berger

^ Ce sont les privés.

tillac ' est embarrassé de cordages ; et d'ailleurs le temps ne nous permet pas de nous ]|lipromener. On n'a pour ressource que six espèces de cahutes, enviées et sollicitées comme l'archevêché de Cambrai qui vient de vaquer ^. Grâces à nos cocardes, nous en avons obtenu une en dépit d'un tapageur, curé de son métier, qui l'assiégeait depuis minuit ^. Nous y avons donné l'hospitalité à deux femmes, l'une vieille, l'autre assez jeune. Jusqu'à présent ces dames * ne nous ont rien fourni d'intéressant : donnons- leur le temps de se reconnaître; nous y reviendrons si elles en méritent la peine.

Arrêtons-nous pour observer encore mon modèle *, et pour mieux assortir les couleurs, qui seront nécessairement bigarrées dana la copie, comme elles le sont dans Toriginal.

■ Édition de 1777 : « et je crois être à bord de ces navires cWgés d'animaux pour Saint-Domingue ou pour la Louisiane. Le tillac... »

* Ihid, : «sollicitées comme un gros bénéfice. » Le siège de Cambiai, Micant en 1 7 74 par la mort de M. de Choiseul , fut donné la même année à M. Ceilbes de Fleury.

^ Ibid, : « depuis matines. »

4 Ibid, : « ... assez jeune.^ Celle-ci est escortée d'un homme qui est à coup 9Ar son amant ou son mari : je ne veux pas encore prononcer. Ceci, par exemple, mérite bien d'être écrit à cinq mille lieues ; car il est rare de ne pas distinguer ces animaux-là du premier coup d'œil. Jusqu'à présent, ces dames... »

^ Ihid, : « J'abandonne la plume pour observer encore mon modèle. »

i88 VOYAGE

Le vent est toujours nord-ouest. Il paraît décidé que le jeu4IÉ dieu de Délos ne nous montrera point d'aujourd'hui sa blonde chevelure. Plus amoureux qu'à l'ordinaire , il lui en coûte peut-être d'abandonner le lit de Téthys ^ J'en £iit mon compliment

' L'éditeur de i8a3 a corrigé, ici et plus bas, la mauvaise leçon, Thétis, des autres éditions. Bien n'est plus commun que de confondre Tliétis et Téthys j et je soupçonne que Bertîn a fait là plus qu'une faute de plume. H n'a pas été plus correct p. 1 14. Le commentateur de l'Oride de Planude a donné plusieurs exemples de cette inexactitude. Il eût pu

citer La Fontaine , qui n'aurait pas dû écrire dans sa Psyché :

Quand le Soleil est las , et qu'il a fait sa tâche ,

n descend chez Thétis, et prend quelque relAche. . .

n n*aime que Thétis, . .

Ce passage de la Clymène, du même auteur, n'est pas plus correct :

Quand le Soleil a fait le tour de l'univers ,

Ce n'est pas d'avoir vu cent chefs-d'œuvre divers,

Ifi d'en avoir produit , qu'à Thétis il se vante.

Téthys conviendrait mieux que Thétis dans ces vers de Rousseau , qui offrent plus d'une faute :

Sous un nouveau Xerxès Thétis croit voir encore A travers de ses flots promener les forêts.

Bernard aurait dû préférer Téthys à Thétis, dans son épître à l'Automne, quand il dit au Soleil :

Abrège ta course , Amant de Thétis ; Soleil, amortis Tes feux dans leur source.

Gresset termine par la même faute sa ti'aduction dès Églogues de Virgile :

Les Heures chez Thétis ont conduit le Soleil.

Voltaire a pareillement confondu les deux déesses dans son Apologie de

la fable :

Si le Soleil se couche, il dort avec Thétis.

à la déesse, et surtout à son amant '. Cependant il fait froid, et il tombe dé temps en temps une pluie très -fine qui m'a obligé deux fois de des-

n a dit ailleurs avec une semblable incorrection :

Tantôt au fond dn golfe Adriatique Où le vieux doge est Tépoux de Thêii*.

On aimerait mieux aussi Téthys que Tfiétis dans ces vers de Parny :

La cascade à grand bruit précipite ses flots , Et roulant chez Thètis son onde couiroucée, Dn nègre infortuné renyerse les travaux.

Dorât a dit dans sou poëme du Mois de mai :

Vous, filles de Thétis^ de vos grottes profondes Tons élevés vos fronts sur la cime des ondes.

Il fedlait écrire Téthys, et 11 s'agira des Océanides ; ou changer le vers en cette façon : « O vous , sœurs de Thétis », et il s'agira des Néréides. Après ces exemples de poètes célèbres , n'est-ce pas être trop scrupuleux que d'aller reprendre une semblable faute dans les Réflexions morales , détestable rapsodie de l'abbé Desfontaines? A côté « de la rubiconde Aurore « qui Anse l'borizon , » j'y vois que « le blond Pbœbus ;

Dans le sein de Thétis mouillera ses cheveux. »

Pour ne pas faire trop d'abus de la mémoire et de l'exactitude, je néglige quelques autres vers de bons et de mauvais poètes , ainsi que plus d'une phrase de prose , où la Néréide Thétis occupe une place qui ne lui appartient pas. J'observerai seulement que les éditeurs ont tout-à-fait le droit de corriger de pareilles fautes , quand même il serait constant qu'elles ont été commises par les auteurs eux-mêmes. Dans une ancienne édition du Voyage de Mauritanie, par Hamilton , je lis que le dieu du jour allait passer la nuit dans «l'hiunide palais de la déesse Thétis » : l'exacte édition de M. Renouard porte Téthys.

' Édition de 1777 : « J'en fais mon compliment à la déesse, et ne puis me résoudre à gronder son amant. A sa place, j'en fei^ais tout autant. »

iQo VOYAGE

cendre du gaillard pour me replonger dans la cabane. Le soleil ne paraissant point , nous n'avons pu prendre hauteur. Sur les neuf heures , nous eûmes connaissance de Choisy.

Sous ces ombrages solitaires, Au fond de ces bosquets fleuris , Qu'a souvent quittés et repris L'essaim des Voluptés légères ', On voit encor quelques débris Du temple, où l'on sait dans Fans Qu'autrefois la belle Cypris Eut ses trépieds et ses mystères.

C'est là qu'entouré des Amours Dont il fut l'apôtre fidèle , Le desservant de la chapelle, Gentil Bernard * dans ses beaux jours Instruisait , dit-on , sa bergère ; Mettait l'art d'Ovide en chansons ; Et le soir, couronné de lierre.

Était payé de ses leçons Dans les bras de son écolière.

Nous fûmes tentés de visiter les ruines du temple, et d'y faire un petit pèlerinage; mais il s'éleva tout à coup un vent de terre qui repoussa notre

■ Les Ters 3 et 4 manquent à Pédition de 1785 et aux suivantes. Je erpis qu'ils n'ont été oubliés que par une distraction du poëte ou de l'imprimeur. Les quatre rimes masculines font un trop mauvais effet. Voyez plus haut, p. 84.

* Il était secrétaire du cabinet de Choisy. ( Note de V auteur. )

vaisseau au large. Nous déjeunâmes, en fuyant de Choisy, avec des tartelettes que les naturels du pays apportèrent à bord : nous y joignîmes de beaux raisins colorés, d'excellentes poires de Crézane , et une bouteille de mon vieux vin de Sainte- Marie ', dont nous vîmes malheureusement la fin avant celle de la Terrasse ^. Je ne l'eus pas plus tôt perdue de vue, et senti la douce chaleur du vin, que, recouvrant tout à coup cette heureuse liberté ordinaire aux navigateurs, et nécessaire aux poètes : Est-ce là (m'écriai-je , suivant l'usage établi depuis Pindare , et dans xine espèce d'enthousiasme qui ne laissa point d'étonner un peu mes compagnons de voyage), est-ce là

Ce modeste et riant séjour Où jadis tout en proie à ses tendres alarmes,

Montpensier ^, dupe de la cour, Dupe de son amant, mais pleine de ses charmes, Venait goûter en paix, seule avec son amour^ Le plaisir si touchant de répandre des larmes ^?

' Sainte-Marie est une ite dans les A^res.

* La terrasse de Choîsy.

^ Mademoiselle, fille de Gaston, duc d*Orléans, duchesse de Montpensier, dont la liaison avee le duc de Lauzun a fourni plusieurs pages intéressantes à M™« de Sévigné et au diic de Saint-Simon , fit bâtir le château de Choisy, appelé alors Choisy-Mademoiselle, depuis, Choîsyle-Roi.

4 Le plaisir doalourenz de pleurer, de gémir.

G01.AIIDEAU, BéloTse.

ig% VOYAGE

£^ qui depuis , élu roi des lietix d'alentour. Dans son parc embelli vit régner tour à tour. Entre le jeu, le vin , Tintrigueet la paresse y La chasse, les concerts, le spectacle et la messe. Tous ces objets, beaux, doux, séduisans, faits au tour,

Tant renommés aux fastes de Cythère , Mftilly, de qui Vénus eût appris l'art de plaire, Vintimille, sa sœur, rivale trop sévère,

Et la Toumelle % et Pompadour • ?

Que ces lieux sont changés ! La nymphe vagabonde N'y fait plus de ses cris retentir les échos;

De dépit, le satyre immonde

Court se cacher sous les roseaux ; Bacchus s'enfuit; au loin règne une paix profonde. Et, sous le frais abri de ces rians berceaux, On n'entend plus que le chant des oiseaux

Et le doux murmure de l'onde.

Bacchus s'enfuit : beaux lieux , consolez^vous. Ah I qu'il porte , s'il veut, aux peuples de la Thrace ^

L'erreur et la bouillante audace.

Le prompt démenti, la menace,

' La oomtesafe de Mailiy, la marquise de Viatimille, et la marquise de la Toumelle, plus connue sous le nom de duchesse de Chateauroux, toutes trois filles du marquis de Nesle , furent toutes trois maîtresses de Louis XY, et habitèrent le château de Ghoisy.

* Jeanne Poisson , dite la marquise de Pompadour, parvint de très-bas

au lit du souverain. Elle était fille d'un boucher et femme d'un traitant Les poëtes , nation adulatrice, l'ont beaucoup célébrée à leiur honte.

3 II nomme assez mal à propos les peuples de la Thrace , parce qu'il se souvenait des vers d'Horace :

Naiis in usum lœUûas scjrphis Pugnare Thracum est.

Et le téméraire courroux :

Des dieux plus humains et plus doux Dans votre enclos sacré , beaux lieux, ont pris sa place.

Et régnent doublement sur nous.

Au tumulte, à la folle ivresse,

Aux langueurs de l'oisiveté

Succèdent la délicatesse ,

L'esprit, le goût, la politesse.

Et cette aimable volupté

Q'approuve même U sagesse.

Tous n'êtes point changés ; vous êtes embellis. Votre gloire s'accroît par de telles disgrâces. Oui, vous serez encore à nos yeux attendris L'asile des vertus, des talens et des grâces , Si vos dédales verts , si vos sentiers fleuris Sont encôr quelquefois honorés ' par les traces

Et d'Antoinette et de Louis*.

* L'expression est peut-être prise de La Fontaine, qui, dans la fable des deux Pigeons » parie de lieux ,

Honorés par les pas» ëdairés par les yeux* D^une aimable et jeune bergère ;

peut-être de Voltaire , qui a dit, À Timitation de La Fontaine :

Et plus heureux les rimeurs qn*on exile Dans ces jardins honorés par tos pas.

Le liierre s*est au«i aomrena de La Fontaine à la fin du second chant de la Peinture :

Honorés par leurs pas, ces magnifiques lieux Gardent la trace «neor du passage dea dieux.

* Le Dauphin, depuis Louis XYI, et la Dauphine, Marie- Antoinette, habitaient fréquemnient le château de Ghoisy«

Le mauvais temps continue ' : nous sommes ras* semblés dans là cabane. Toil frère Ht la Confession charmante du comte tfe***^; LaG...,le Roman comique; et moi je te griffonne, comme je puis, sur mes genoux , cette épître interrompue souvent par les chansons à boire de quelques compagnons ivrognes. La plus jeune de nos femmes ouvre ses grands yeux noirs pour me voir écrire, et me prend sans doute pour le diaUe, qui ^ chemin Êti«

> Édition de 1777 : « ....TÎeax m de Sainte-Mane. Le mauvais temps contiaiM. »

* Veut-il parler des Confessions du comte ***, loman de Duclos? Mais eût-il employé le singulier? se fât-il de la sorte trompé sur le titre d'nA roman si connu ? Nous soupçonnons qu'il s'agit de la Confession de Zulméf, pièce de vers à laquelle Tépithète de charmante convient parfaitement. Ginguené en est l'auteur, comme aujourd'hui tout le monde le sait; mais alors presque personne ne le savait. Comme elle était anonyme, et ne cessa de l'être qu'en 1 7 79) « plosîeiirs personnes » dit Ginguené « ne firent « pas difficulté de se l'attribuer. M. de Pezai fut du nombre ; un M. de La « Fare , qui demeurait à Saint-Gcarmaio >.M* Bcwde » de Lyon, et plusieurs « autres encore. » Ce M. de La Fare est probablement le comte de La Fare, petit-fils du célèbre marquis de La Fare , ami de Cbaulieu. H aimait les lettres» et feseùt même de jolis vers, au moins La Harpe le dit. Il est vraisemblable que c'est de hii qu'il s'agk îeL En 1785, Bertid devait bien connidtre le véritable auteur de la Confession; mais il ne changea rien, peut-être par distraction , peut-être païce que les trQÎs étoiles lui laissaient la liberté de ne paa £ûre une ooKvecUoa désobligeante pour M. de La Fare, avec lequel il était très-probablement lié ; car ils étaient tous deux attachés à M. 1* comte d'Artois; et l'un deneunùt à Saint- Germain, l'autre à Feuillaacoiuv dans «ne Vallée voisiiie.

sant, ajoute. un nouveau chapitre à son grimoire. L'autre est occupée depuis deux heiœe& à essuyer, et à vanter sans qu'on l'écoute^ certain tableau poudreux dont elle doit décorer son salon de cam-» pagne, et qui représente, à peu près, une bergère dans un bocaga Pour l'empêcher de tarir sur les éloges , nous lui avons persuadé, en notre qualité de connaisseurs , que la tête était de Rubens , la goi^e du Carrache, les bras de Michel-Ange, et les draperies de Scipion l'Africain,

Tu ris peut-être, mon cher ami , de voir ainsi les jeunes disciples de Chaulieu , avides de tout voir et de tout connaître, quitter cette agAible maison du Marais ' , s'arracher à leur doux train de vie, et, choisissant de préférence l'équipage de Scudéry *, se faire un amusement de ce qui ferait le supplice des autres hommes. Que nous voudrions te posséder ici, toi qu'un destiii jaloux

* n parait qu'il habitait au Marais avec les deux MM. dePafny: Ttf^ plus haut, p. 81, où il appdle le comla de Buray

b«hi«Nit du Marais.

* Par téquipage de Scudéry Bertin désigne le coche. Il fait allusion à ce passage du Voyage de Chapelle , où il est (piestion de Scudéry et du fort de b Gwde :

Le gouTcmeiir de cette roche , Retournant en conr par le coche, A, depuis enyiron quinze ans.

Emporté la def dai» la poche.

promène sur les mers, aimable successeur d'Ovide, exilé comme lui parmi les Gètes ! Que nous regrettons ta gaieté sage, ta douce philosophie, nos disputes sur le sel attique, qui n'en étaient point dépourvues, et le plaisir que nous goûtions à t'entendre, lorsque, assis à table parmi nous, les portes fermées, et le front couronné de roses ,

Tu chantais tour à tour L'art d'aimer, l'art de plaire, Et Corinne et Glycèré, £t le vin et l'amour !

Jôiette un coup d^œil dans l'entrepont; j'aperçois, à la même place, le même moine buvant avec la même ardeur, mais non pas de la même bouteille. Son cerveau me paraît déjà bien offusqué de la vapeur des raisins d'Orléans. Le célestin n'avait pas besoin de cette seconde enveloppe; son âme avait assez de peine à percer le crâne dur et rond dont elle est encroûtée. Les laquais jouent; les mariniers jurent , et le célestin boit toujoiu*s.

Sur les deux heiu^es après midi nous doublâmes le cap de Corbeil. Nous vîmes en passant , à l'aide des lunettes, les superbes magasins où l'on entassait ci-devant les grains mouillés et mélangés, pour la commodité du public *. Cet aspect nous rap-

' II y eut vers cette époque des troubles occasionés par la rareté et la

DE BOtRGOGNE. 197

pela naturellement les petites provisions que nous avions faites. Le conseil s'assembla, et il fut décidé que nous dînerions. Je suis bien aise de te dire que ce point fut discuté avec la même importance que lorsqu'il s'agit, dans un coup de vent, de relâcher à Rio-Japéiro '.

Une planche sur nos genoux ; Voilà notre table dressée; Par-dessus, la feuille (Ve choux Tient lieu de nappe damassée.

D'abord un énorme pâté Présente ses flancs redoutables | Bien et dûment empaqueté Dans un long Discours sur les fables , Et dans l'Ode à Sa Majesté.

Ce pâté fut cuit par Le Sage *, Par ce pâtissier si vanté , ' Dont le beau nom sera chanté Par les gourmands du dernier âge , Si mes rimes ont Tavantage D'aller à l'immortalité.

A nos yeux , cependant , Lazare le découvre;

cherté des grains, et, selon Tordinaire, des accusations d'accaparement et de monopole.

* Il &it allusion à œ passage d'une lettre du chevalier de Pamy . <• Nous manquions d'ei|u, et une grande partie de l'équipage était atta- « quée du scorbut. H fut décidé que nous relâcherions à Rio-Janéiro. »

* Le Sage était un fametuL pâtissier qui demeurait rue de la Harpe, en face du collège d'Harcourt. Sa réputation n'est pas même encore éteinte.

L'iioDoeur du premier coup est long-temps disputé : Mais Pam'^ ' s'en saisit; par l'obstacle irrité, Sous son acier tranchant il le presse , Tentr'ouvre ; Et voilà par la brèche un faubourg emporté.

Âussit6t nous crions : Victoire!

Nos fronts rayonnent de gaieté ,

Et pour célébrer notre gloire , On fait jaillir les flots d'un nectar velouté Qu'aux pressoirs d'Haut-Brion * l'on foule exprès pour boire

A l'ouverture d'un pâté.

Déjà d'un œil avide on sonde, l'on regarde.

Cher ami, quel plaisir nouveau !

Là, disparaît une poularde

Sous deux couches de godiveau ;

Ici , le timide perdreau Se blottit, par instinct, sous sa coiffe de barde, Pour éviter encore et tromper ^ le couteau.

Mais rien n'échappe à notre appétit indomptable. Dépourvus de fourchettes, et pressant du pouce une cuisse ou une aile de poulet sur un morceau de pain taillé en forme d'assiette, nous

* Édition de 1777 : '

Mais P... s*en saisit d'un bras désespéré.

Les éditeurs de Tan x et de i8a3 ont. écrit Par,.. Il s'agit da comte de Paniy, frère du cherali^.

* Haut-Brion est un excellent vignoble des environs de Bordeaux. ' Édition de 1777:

on tromper.

étions tous les trois à pdndm Nos spectateurs ' devaient bien s'amuser de notre figure : nous étions loin de penser à eux ^, le pâté nous occupait trop sérieusement.

La garniture est dévorée 9

On fouille dans tous ses recoins ; On mine les contours de sa croûte dorée :

Si Ton a beaucoup bu, l'on n'a pas mangé moins. Enfin j'entends gémir la eloison qui chancçlle :

Les murs épais sont renversés ;

Les débris tombent dispersés, L'édifice s'écroule. O disgrâce mortelle!

!Nos jeux et nos plaisirs avec lui sont passés ^ !

* Édilîoti de 1777 : « Dépourvus de foordiettei , j'imagiiie qu'on nttrait {Ml très-plaisammeAt nous peindre pressaat du pouce une ouïsse on une aile de poulet , sur un morceau de pain taillé en forme d*assiette. Nos spectateurs... »

* Ibul, : « nous ne pensions certainement point à eux. » 3 IM.:

sont passés!

Comme je finis cet article de mon journal , j'apprends qu'il est aussi question d'un pâté dans le Voyage die Chapelle et de Bachaumont, que je n'ai point lu depuis fong-temps. Je suis bien persuadé que leurs vers valent mieux que les miens ; mais je doute fort que leur pâté fôt aussi bon que le nôtre , et voilà précisément ce dont je suis très-jaloux. L'essentiel est d'en avoir un cuit par Le Sage , de le manger avec appétit et de le digérer insolenmient. Après cela ,

Le vers pour Texprimer arriTe coBune il peut.

Depuis trois heures les vents ont changé... »

aoo VOYAGE

Ces regrets ainéllèrent bientôt les réflexions. Nous tombâmes insensiblement dans la morale, comme c'est Tusage lorsqu'on digère; et nous allions, à propos des débris d'un pâté, dire les choses du monde les plus philosophiques, lorsque M. de La G*** , grand amateur de l'antiquité, observa qu'on ne manquait jamais, chez les anciens, de £ûre, en pareil cas, des vœux à Venus, pour obtenir une heureuse navigation, et nous cita pour exemple l'hymne d'Horace, Sic /e, diça potens Cjrpri^ etc. Nous promîmes donc , in petto ^ à la déesse de célébrer dans le port une orgie en son honneur; mais, en attendant, on crut devoir faire un sacrifice aux divinités de Tonde, pour nous les rendre favorables. Il n'y avait plus moyen de faire de libations ; nous y avions mis bon ordre : il fut donc résolu de livrer à la Seine toutes nos bouteilles vides. Tai tout lieu de croire que ce petit sacrifice ne lui déplut pas : car à peine eurent-elles disparu sous les flots en les £sdsant tournoyer, que nous vîmes arriver du large plusieurs vagues décrites en demi-cercles ,

Et sortir à moitié de l'onde Une jeune divinité, Qu'à son air plein de majesté, De douceur et de volupté, Moi le premier, tout transporté.

D£ BOURGOGNE. aoi

Je pris pour la reine du monde.

Un voile d'argent et d'azur

Partageait son épaule ronde ;

A longs filets, un crystal pur

Dégouttait de sa tresse blonde.

Ses grands yeux bleus , clairs et sereins ,

Contemplaient avec complaisance

Ses deux bords , cent châteaux voisins

Qu'elle embellit de sa présence,

Ces monts, ces fertiles bassins

Où le travail et l'abondance

De mille agréables jardins

Ne forment qu'un jardin immense.

Sans orgueil , l'une de ses mains

Commande au reste de la France ^

L'autre aux jeux, aux plaisirs badins.

S'abandonne avec négligence,

£t dans ce gracieux contour

Embrasse une nymphe timide.

Qui, pour voir le pompeux séjour

Où, de concert avec l'Amour,

La Mode , au front changeant , réside ,

S'échappant de la grotte humide

Qui cachait son enfance au jour.

Objet étranger à la cour.

Craint d'y paraître sans son guide.

L'embrasse et la serre à son tour.

La première nous parut couronnée de lis; Tautre ' portait un pampre négligemment entre-

' On verra tott à rheure qtt*il est question de PYonne. Bertin lui donne une couronne de pampre , parce qu'elle traverse la Champagne et la Bourgogne.

aoi VOYAGE

lacé autour de ses cheveux. Derrière elles une foule de Tritons ' , la rame en main , conduisait des radeaux,

Et portait en tribut, aux remparts de Paris, Des melons savoureux , des pèches colorées.

Des monceaux de grappes dorées, Et ces muscats si doux que septembre a mûris.

Tout le monde se trouva bientôt sur le pont pour les voir passer. Du plus loin qu'elles purent nous entendre, ton frère les apostropha d'un ton assez familier,

Et leur cria : « Mesdemoiselles, « Vous courez sans doute à Paris ?

« Daignez , messagères fidèles , « Porter un peu de nos nouvelles « A tous nos compagnons chéris, « Qui, pour tuer quelques perdrix « Aux brodequins rouges et gris, « Ou les voir partir à grands cris « En rasant l'herbe de leurs ailes , ft N'ont pu, du même zèle épris, « Se résoudre à quitter leurs belles, « Ni s'exposer à des querelles « Qui pour nous auront tant de prix ; « A ces convives agréables

' Les Tritons dans la Seine ne sont pas d'une mythologie très-exacte. La Fontaine, parlant d'un fleuve, au second livre de sa Psyché, dit avec réserve : « Je ne vous assurerai pas si ce fleuve avait des Tritons , et ne sais « pas bien si c'était la coutume des fleuves que d'en avoir. »

DE BOURGOGNE. fto3

«t Qui, bien qu'au rang des beaux esprits, « N'en sont pas moins doux, sociables, « Auteurs de tant d'écrits aimables»

« Plus aimables que leurs écrits. «

Il s'apprêtait à leur donner sans façon la liste et l'adresse de tous ces messieurs ; lorsque le patron l'avertit de prendre un ton plus circonspect avec ces dames, attendu que l'une était la Seine , et l'autre l'Yonne, qui, s'étant rencontrées par hasard un peu au-dessus de Montereau ', s'en allaient à la mer vde compagnie. Mais la déesse^ qui trouvait peut>etre au contraire qu'on lui faisait beaucoup d'honneur eh l'appelant Mademoiselle^ répondit par un doux murmure; et nous crûmes voir tout d'un coup les flots s'entre-pousser pour caresser notre navire. Tout l'équipage en conçut un heureux augure ; et , après avoir souhaité à ces dames beaucoup de plaisir sur leur route , nous poursuivîmes la nôtre.

Depuis trois heures les vents ont changé, et les nuages se sont dissipés. Je ne croyais pas que le soir d'un jour aussi triste dût être aussi beau.

Déjà dans nos riches campagnes Tous les objets sont ranimés; Le soleil dore les montagnes ^ £t brise dans les flots ses rayons enflammés.

' L*Yoime se jette dans la Seine à Montereau.

ao4 VOYAGE

Plein d'une ardeur impatiente^

Ce dieu, glacé par les frimas ,

Court dans les bras de son amante Réchauffer jusqu'au jour ses membres délicats.

Secouant leur crinière humide , Ses dociles coursiers, par sa voix avertis,

S élancent, et d'un pas rapide Précipitent son char au palais de Téthys ^

A propos de coursiers, j'ai oublié de te dire que nous en avions quatre assez vigoureux pour nous traîner. Ils tirent le long du rivage une corde attachée au grand mât ; et ce sont là nos vents les plus favorables. La galiote prend ordinairement ces zéphyres dans le Limousin. Cette manœuvre grotesque m'offre de temps en temps un spectacle digne du pinceau de Vernet. Les chevaux s'arrêtent quelquefois , la corde traîne et disparaît sous les flots : qu'un coup de fouet bien appliqué les remette alors au grand trot, la corde se relève, et semble courir sur l'onde jailUssante , comme le feu * sur une traînée de poudre , et vous la voyez se tendre en frémissant. Cette peinture est d'une grande vérité , et je voudrais bien que le temps

' Voyez plus haut, p. z88.

* Édition de 1777 : « Qu*un coup de fouet alors , sillonne leurs flancs poudreux et les remette au grand trot ,

La corde yole , et court sur Fonde jailliasante,

comme le feu... »

D£ BOURGOGNE. m>5

me permît de la mettre en vers aussi exacts que la prose peut l'être ; mais j'en suis détourné par un objet plus riant et plus facile.

Un essaim léger d'hirondelles,

Rasant la surface de l'eau, L'effleure obliquement du sommet de ses ailes, Se relève, et s'envole aux' branches d'un ormeau. Aux beaux jours du printemps , là, sous ce vert portique %

Le rendez-vous fut indiqué.

<«. On vient tenir, au jour marqué.

Les états de la république.

On décide que les frimas

Ne tarderont point à paraître.

La peuplade s'exile^n de plus doux climats! Et quitte en gémissant les champs qui l'ont vu naître. Vers les sables brùlans où s'impriment tes pas, Ami, l'oiseau prudent s'envolera peut-être; Il verra ce beau ciel , ces vallons fortunés ^

De mangues, de citrons , d'ananas couronnés.

Toi-même, il te verra sous un palmier sauvage Laissant couler pour moi les plus aimables vers.

Il te verrait dans son passage !...»

Mon cœur est agité de mouvemens divers,

Je le suis encor dans les airs ,

£t voudrais être du voyage.

La nuit nous surprit encore occupés de cette idée, et rêvant profondément à toi. Elle parut étaler, pour nous distraire, tout ce qui peut rendre

* Édition de 1777 :

SOQS son feuillage entiqae.

io6 VOYAGE

son obscurité préférable au jour même. £n effet son silence, qui n'était interrompu que par le murmure des vents et le doux bruit de la proue , le calme de la ri^âère, la lumière tremblante de la lune réfléchie sur sa surface, le sombre azur du ciel semé d'innombrables étoiles,, et ces brillans météores qui semblaient tout d'un coup se détacher du firmament pour se précipiter dans les flots , tout cela formait un spectacle que les yeux et l'imagination ne se lassaient point d'admirer, et bien fait pour enflammer des musiciens et des poètes. Aussi ton frère saisit-il bien vite sa guitare, et nous nous mîmes tous les trois à chanter :

G Nuit, que ta lumière est pure!

Que ton calme est majestueux !

Ton souffle rafraîchit les cieux , Et tu répares la nature ,

L'infortuné dans tes pavots Boit l'oubli de sa peine ' et la douce espérance ; Le poëte dans ton silence Médite ses accords nouveaux.

I Près de ta source, avant Fanrore, Quand veviendrai-je boire eaoore L^oubli des soins et des mortels?

GBiMJtTy Ckartr.

Qatmà irai-je au torrent de ta rolvpté pure Boire Thenreux oubli des peines que j'endure ?

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