‹ Œuvres complètes: avec notes et variantesChapitre 129 sur 140 · LES DEUX FRÈRES DE PARN · texte numérisé non relu

LES DEUX FRÈRES DE PARN

Trottant au milieu des hivers Sur l'affreux chemin de Saintonge, Meurtri par cent cahots divers, Dont Tun m'élève dans les airs, £t l'autre aux enfers me replonge ; C'est à vous qu'en courant j'écris , Très-chers frères en Épicure, A vous, qui de repos nourris, Et contre les maux que j'endure Bien retranchés sous vos lambris ^ Dans mainte agréable peinture , £n dépit d'un ciel toujours gris, Revoyez lès fleurs, la verdure.

Et ne jugez de la froidure Que par le journal de Paris Et les nouvelles du Mercure.

Que faites-vous en ce moment Sur les bords heureux de la Seine?

Votre cœur pressent-il ma peine?

Songez- vous à moi seulement?

Peut-être qu'au sortir de table, Après un dîner délectable Dont votre esprit fit l'ornement, Humant la liqueur d'Arabie

Ou lit Parny dans l'édition de 1 8 a 3 . *

ai

3iia A MM. DE PÀRN*.

Dans des soucoupes du Japon, Vous calmez de ce doux poison Les vapeurs de la Malvoisie , Ou d'un vieux vin de Canarie Imprégné d'ambre et de goudron; Vous jugez la pièce nouvelle , Vous fredonnez quelque chanson.

Tandis que sur un autre ton, A travers la brume ét^rpelle Qui cache à mes yeux rhorizon, A chaque poste je querelle Maître, chevaux et postillon- Je sais bien qu'autrefois TibuU^ > Entre les deux monts que voilà»

Conuné moi, devecs Nante alla; Mais ce fut sous la canicule »

n suivait son cher Messala.

La route alors était plus belle > Car le préteur pouvait venir, Et l'intendant de la Roclielle Avait soin de l'entretenir.

TibuUe était couvert de gloire; Il avait dompté, tour à tour.

Le Var, la Garonne et TAdour :

Il courait soumettre la Loire \ Et l'appareil de la victoire Trompait les chagrins de l'amoun Du souvenir de l'Italie On cherchait à te consoler :

Il eut partout la comédie; Et s'il lui manquait sa Délie, Il pouvait du moins en parler.

' Fojrez TibuUe, i , Élégie 7 , v. 9 et suiv.

À MM. DE PARN*. 3a3

II n'y a pas un mot, comme vous Je voyez, Messieurs, dans ce petit rapprochement, qui ne soit pour moi un juste sujet de dépit, de honte ou de tristesse. Que tout a dû changer sur la route, depuis* réexpédition de TibuUe et de Massala dans l'Aquitaine et le long du gelfe de Biscaye I Que de monumens détruits, de générations ensevelies! XI ne reste peut-être de ce temps«là que les chevauiç qu'on attelle dans ce moment à ma voiture , et le postillon qui doit les conduire; car je juge à leur extrême maigreur, et à leur figure moribonde, qu'ils peuvent fort bien être les mêmes qu'on donna, il y a ehviron deux mille ans, à nos aimables et illustres voyageurs. J'en ai fait la question à mon guide, en lui dépeignant de mon mieux les deux Romains; et il s'en est si mal défendu, que ma conjecture est devenue presque une certitude.

Oh! quelle différence, mes chers amis, entre cette partie aride de la Saintonge et les belles provinces que j'ai coutume de parcourir tous les ans ! Où sont les riches plaines de l'Angoumois et du Poitou? Où sont ces délicieux paysages de la Touraine et de l'Orléanais? Vous jouissez l'espace de vingt Heues , sur la Levée, d'un spectacle aussi agréable que magnifique. Les deux coteaux qui

3i4 A MM. DE PARN*.

renferment la Loire, sans la gêner, sont couverts de bois et de verdure , de rochers habités , de villages et de châteaux qui dominent les deux rives. Tout cela est réfléchi sur les flots. Vous suivez le cours inconstant de la rivière : vous alle2, vous venez , vous serpentez 'comme elle ; mesurant sans cesse votre marche sur celle des voiles nombreuses qui vous accompagnent, et qui semblent moins poursuivre leur route que disputer avec vous de vitesse et de l^èreté. Ajoutez à cela les souvenirs sans nombre que réveille dans votre âme l'aspect de ce beau pays. Le vin et le tabac y inspirèrent à Chapelle ses derniers couplets ' ; le goût seul et son génie , à Voltaire ses premiers beaux vers.

' Voltaire passa les années 17x6 et i7i7ÀSully.ffVoiisn*ignorezpas,» dit Bérenger dans la seconde lettre de son Voyage à Marseille, « que Desu mabis, poëte dovx , aisé, plein d*esprit, naquit à Sully , ni que Voltaire ce médita, sur la terrasse que baigne la Loire, les premiers ehants de la « Heuriade. » Desmahis a fait sur ce sujet des vers qui méritent d'être cités :

C'est au bruit , au tendre niurmore De ces légers ruisseaux, bordés de myrtes yerts.

Que , saisi d'une douce ivresse.

Ainsi qu^aux rires du Permesse

Chapelle cadençait des vers.

Cest dans l'enfoncement de ce bocage sombre Que du plus grand des rois Voltaire évoquait Tombre , etc.

Il dit encore ailleurs :

CbapeUe orna long-temps les lieux qui m'ont tu nattre ; Fontenelle y chanta : F Amour était son maître; Là, Voltaire essaya son tragique pinceau.

A MM. DE PARN*. 3a5

Le sage Sully, le brave Maurice % s'y étaient retirés , l'un avec toute sa vertu y et l'autre avec toute, sa gloire. Ce fut enfin , sous trois r^nes , le théâtre de la galanterie et de la valeur , de la dissimulation et de la tyrannie, des grands projets et des plans de conquêtes plus qu'inutiles. Ici rien ne parle à l'imagination. Tout est triste, sauvage, inanimé. Je plains surtout les gourmands engagés dans cette route : ils ne doivent point se flatter de rencontrer ici

Ces bons pâtés, ces truffes d'Angomlème, Ces fruits de Tours , ce joli vin des Grois Mûri plus loin, et la flatteuse crème Que fille active, aux environs de Blois, Légèrement fait mousser sous des doigts Dont la blancheur fait injure au lait môme.

Mauvaise chère et mauvais chemin, c'est la devise du canton. Quoi qu'il en soit, je serai ce soir à Rpchefort. Je me propose bien d'examiner, dans le plus grand détail, tous les objets intéressans que peuvent offrir le port et la rade, et de monter à bord des vaisseaux formidables qui sont

' Maurice , maréchal de Saxe , s'était retiré à Chaihbord , près de Blois. Voyez la fin du premier chant des Jardins :

... Chambord me ra|> pelle,

Chambord qu'obtint pour prix de sa palme immortelle » Ce Saxon, ce héros adopté par mon roi , etc.

3a6 A MM. DE PARN*.

dans ce moment sous voiles. Avec quel plaisir je reverrai la mer ! avec quelles délices , assis sur un sable fin et humide, je prêterai l'oreille au sourd et continuel mugissement des vagues, et peut-être m'exposerai-je tout entier à leur fureur impuissaute et salutaire! C'est un bonheur dont je n'ai pas joui depuis mon enfance.

Adieu, mes chers amis. Ne craignez pas que je m*arréte long-temps à la Rochelle et à Nantes. Je suis trop impatient, de vous revoir et de serrer contre mon cœur ces deux frères que je chéris comme s'ils étaient les miens; ces deux frères dont le cœur est si tendre et l'imagination si brillante; enfin

Ces galans et parfaits modèles Des esprits les plus paresseux , Des amis les plus précieux j £t des amans les moins fidèles ; Ces courtisans ingénieux, Courus des soupeurs et des belles , Tous les soirs applaudis par eux.

Et tous les soirs grondés par elles.

À MADAME

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