LE CHEVALIER DE PA11N
Versailles, ce 4 ju'u '77^'-
Maudit enchanteur que vous êtes!
Qui vous demande, en vers heureux, Le récit de ce que vous faites Dans vos bosquets délicieux , Aux bords du ruisseau tortueux Qu'on voit par des routes secrètes Abandonner la Marne et son lit amoureux. Pour arroser vos paisibles retraites ?
Pourquoi des beaux jours que je perds Occupez- vous ma rêverie ?
Vos plaisirs et vos jolis vers Me font mourir de jalousie.
Je n'ai pas de peine à me figurer, mon cher ami , combien le séjour d'Ozoiier ^ doit être agréable en ce moment, et ta muse pouvait s'épargner le soin d'augmenter mes regrets. J'aurais bien voulu me joindre à votre petite caravane, et
' On lit « Parny » dans l'édilion de 1823.
2 Ozoiier est un village à quelques lieues de Paris , près de la forêt d'Armainvillers.
prendre de tous vos amusemens, dans ce voyage, la part qui m'était destinée : mais il m'a été impossible d'abandonner Versailles; il m'a été impossible de m'éloigner de mon prince, qui nous est encore plus cher depuis que nous avons trem- )o\é pour ses jours.
Ce demi-dieu convalescent,
Paré des grâces du bel âge,
Dans sa faiblesse intéressant , Ressemble au lis courbé, qui lève, après l'orage, Un front plus radieux vers un ciel sans nuage. Et se balance au gré d'un zéphvr caressant. Qui n'aimerait mon maître, au pied même du trône Dédaignant l'appareil qui suit la majesté,
Et rassurant par sa bonté Ceux que trouble, à ses yeux, l'éclat qui l'environne? Des tîilens qu'il promet, et des vertus qu'il donne,
On dit que l'Olympe surpris,
Déjà lui tresse une couronne
Du laurier sanglant de Bellone ,
Et du myrte cher à Cypris.
L'Olympe, en le formant juste, aimable, intrépide, Se plut à l'enrichir de ses dons réunis ;
Et dans le beau corps d'Adonis
Il plaça le grand cœur d'Alcide.
D'ailleurs, mon cher ami, si deux divinités m'appellent sur les rives de la Marne, deux divinités me retiennent ici , deux divinités aussi jeunes, aussi aimables que les premières, et dignes
AU CHEVALIER D^ PARN*. a85
en tout de s'associer avec elles sous les frais ombrages d'Armainvillers. Je vais essayer de te les faire connaître; mais je désespère d'en faire une peinture aussi gracieuse que la tienne, quoique le modèle soit absolument le même.
Pleine de raison, de folie,
Et de tristesse et d'enjouement,
L'une à son naturel charmant
Sait mêler fort in-^énument
Quelques i^rains de coquetterie;
Raisonne avec étourderie,
£t déraisonne gravement ;
Confond dans sa tête jolie
La Perse et l'empire Ottoman,
La profane mythologie
Avec le Nouveau-Testament; Et, parant son babil des grâces de Thalie, Plaît, on ne sait pourquoi, plaît, on sait trop comment!
L'autre, affligée de vingt ans, qu'elle ne veut pas seulement prendre la peine de compter, assemblage inouï d'insouciance et de sensibilité, et à qui l'on pourrait reprocher trop peu de prétention, par ce défaut -là même est aussi sûre de plaire.
De son esprit le charme inconcevable Se sent très-bien, et ne peut s'exprimer; Mais ce qui plus vous invite à l'aimer, C'est sa paresse d'êtie aimable.
Voilà, je crois, Messieurs, des raisons assez bonnes, et j'espère que vous ne me ferez plus un crime de ne vous avoir point suivis. Vous pouviez vous épargner ce déluge d'imprécations en vers et en prose, dont votre lettre est remplie, car Dieu en est grandement offensé; et, si c'est un honneur pour moi , vous conviendrez que je ne le méritais guère. J'irai vous joindre dès que je le pourrai; mais, je vous en prie, ne me portez pas de si fréquentes rasades avec ce vin d'Aï, dont je ne trouverai pas une seule bouteille, si vous écoutez vos accès d'amitié pour moi.
Et quel est ce nouveau système De vider- à ma gloire un quarlaut si vanté?
Mes amis , de ce zèle extrême
.Te vous dispense, en vérité.
Depuis huit jours entiers qu'à table ainsi l'on m'aime,
Je ne m'en suis pas mieux porté :
L'Aï ne tourne à ma santé,
Qu'autant que je le bois moi-même.
Adieu, mon cher Tibulle; n'oublie pas de me mettre aux pieds des deux charmantes déesses qui ont du moins l'avantage d'être célébrées par un chantre digne d'elles. JNIille et mille choses agréables à votre seigneur châtelain. Il me tarde bien, je te jure, d'embrasser, tour à tour et à la fois, toi et ton frère, et ton frère et toi.
Je suis chargé de vous présenter à tous deux les coniplimens du plus poli, du plus simple, et du plus obligeant des hommes '^
Semant sur une étude aride Les fleurs de la belle saison , Et mêlant aux leçons d'Euclide Les vers de Virgile et d'Ovide , Et les couplets d'Anacréon.
Nous partons jeudi pour INÏarly, où je resterai jusqu'au premier du mois prochain; et le soir du même jour vous me verrez paraître à Ozoûer.
J'irai, j'irai sous l'abri solitaire
Des myrtes frais , des fcarroniers fleuris ,
Menant Silène et la bande légère
Des dieux joufflus qui restaient dans Paris,
Le thyrse en main, le front ceint d'un beau lierre,
Courir vos bois ébranlés par nos cris,
Et des festins vous disputer le prix,
Assis à table entre Horace et Glycère.
• Peut-être le chevalier de Bonnard.
A MONSIEUR