SUR BERTIN
JL'ÎLE de Bourbon a produit dans le siècle dernier deux poètes du premier ordre dans un genre secondaire, Parny et Bertin. On a dit du premier qu'il était notre TibuUe; l'autre a été nommé notre Properce : ces comparaisons sont plus agréables que justes.
Antoine Bertin vint au monde le lo octobre 17 Sa. Il a désigné poétiquement dans l'Élégie de la Vendange le mois de sa naissance :
le dieu vainqueur du Gange
Du plus riche des mois nous verse les tributs : Je naquis dans ce mois
Son père exerçait dans l'île de Bourbon quelque fonction supérieure ; peut-être même en avait-il le gouvernement. On peut le, conjecturer d'après ces vers de l'Élégie des Adieux :
Et mon père, éprouvé par trente ans de sagesse, Au Créole orgueilleux dictant de justes lois ,
iv NOTICE
Chargé de maintenir l'autorité des rois ,
Semblait dans ces beaux lieux égaler leur richesse.
Et ce qui change presque cette conjecture en certitude, c'est qu'ailleurs il désigne par les mêmes expressions ' la charge de M. Des Forges, qui avait bien certainement le titre de gouverneur général des îles de France et de Bourbon :
Oui , c'est assez qu'aux bornes de l'Afriqtie, Au sein des mers qu'échauffe le tropique , On vous ait vu donner de justes lois , Et soutenir la majesté des rois.
Dans un autre passage ^ où Bertin décrit l'opulence de sa famille, il faut remarquer un vers qui semble se rattacher à cette discussion ; c'est celui où il se nomme yew/ze roi de l'ile :
Né dans ces beaux climats et sous les cieux amis,
Qu'au sein des mers do l'Inde embrase le tropique ;
Élevé dans l'orgueil du luxe asiatique,
La pourpre , le satin , ces cotons précieux
Que lave aux bords du Gange un peuple industrieux,
Cet émail si brillant que la Chine colore,
Ces tapis dont la Perse est plus jalouse encore,
Sous mes pieds étendus, insultés dans mes jeux,
' Page ■>.?>().
' Page r 7 t .
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De h'ur richesse à peine avaient frappé mes yeux : Je croissais jeune roi de ces rives fécondes....
dociles à ma voix ,
Cent esclaves choisis entouraient ma jeunesse.
Quelques faciles recherches, dans les Almaiiachs contemporains de la marine et des colonies , poinraient décider la question : malheureusement nous ne sommes point à portée de les faire, et nous nous trouvons forcé d'en laisser le soin à ceux qui les croiront intéressantes.
A cette époque, il n'y avait point dans les colonies françaises d'éducation littéraire; les institutions et les maîtres y manquaient également. Les enfans de tous les riches habitans étaient envoyés en France. Bertin arriva à Paris en 1761. Après avoir commencé ses études dans le village de Picpus, chez Colin, célèbre maître de pension, il entra au collège du Plessis, et obtint de brilians succès; il eut même, si Ginguené ne nous trompe pas, le prix d'honneur en 1768 ^ Notre doute vient du récit même de Ginguené. Selon lui, Bertin était alors en troisième; mais le prix d'honneur appartient à la rhétorique : il y a donc
' Décade philosophique, t. v, p. 354. L'éJiteur de; l'an x a suivi Oiiifruené.
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erreur ou sur le nom du prix ou sur celui de la classe.
Nous avons sur ces triomphes de collège le témoignage de Bertin lui-nif-me, dans son Épilogue ' :
Faible arbuste à neuf ans transplanté dans Paris, Et de mon premier ciel favorisé peut-être , Je surpassai l'espoir de mes maîtres chéris.
« Il publia, « dit encore Ginguené » en 1773, « un petit volume de poésies dont le succès ne « fut pas heureux, et n'annonçait pas celui que « ses Elégies eurent en 1782"^. Ce dernier recueil « est resté, l'autre n'a laissé aucune trace. » Depuis Ginguené, tous les biographes parlent du recueil de 1773; mais il est douteux que tous aient pu le voir. Pour nous, quelques soins que nous nous soyons donnés, et qu'ait bien voulu prendre, pour nous aider, un bibliographe aussi érudit que complaisant, et qui assurément est l'homme du monde le mieux placé pour ce genre de recherches, nous n'avons pu découvrir ce petit volume de 1773; et ce que Ginguené ne
' Page 345.
* Les Amours ont paru en 1 780 , et non pas eu 1782 , comme le dit Ginguené par une faute de plume ou d'impression , que d'autres biographes ont fidèlement copiée.
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disait que par une exagération de style , se trouve \Tai à la lettre : « Il n a laissé aucune trace. »
Dans une lettre, datée du mois de novembre 1773 , Parny écrivait à Bertin :
ïu sais partager tes loisirs Entre les Muscs et la table...
Au Parnasse fais dos jaloux ; A l'afhitié reste fidèle.
Puisses-tu dans soixante hivers Ccuillir les fleurs de la jeunesse, Caresser encor ta maîtresse, Et la chanter en jolis vers.
Ce passage prouve que déjà les vers de Bertin étaient connus, qu'ils circulaient dans la société; mais non pas qu'il y en eût dans le public un volume imprimé.
Les premiers vers de Bertin , ces Jolis vers qu'il faisait à vingt ans, étaient consacrés à sa maîtresse. Peut-être aussi, s'il faut l'en croire, essaya-t-il de prendre la trompette héroïque.
Je chantais les combats : le dieu de l'harmonie Des feux de Calliope échauffait mon génie:
tel est le début des amours ; mais comme l'idée de cette première élégie est empruntée à Ovide, le poète français n'est peut-être ici que le simple traducteur du poète latin , et Bertin n'aura chanté
viij NOTICE
les combats que parce qu'il avait trouvé ces mots
dans son Ovide :
Arma gravi numéro violentaque hella paraham Edere.
Les Amours de Bertin ont donné de la célébrité aux noms d'Eucharis et de Catilie. Sa liaison avec la première dura sept ans. •
Après sept ans entiers de bonheur et d'ivresse, Il faut me détacher de ses bras enchanteurs...
Sept ans entiers j'ai chanté sur ma lyre,
Et ta constance et ma félicité '.
Il nous apprend avec la même exactitude qu'elle voulut revenir à lui
Après quatre ans entiers d'erreurs et d'inconstance ;
mais il n'était plus temps; une autre maîtresse avait su le consoler, et probablement sans beaucoup d'efforts. Il avait trouvé dans Catilie une beauté aussi parfaite et plus de fidélité.
Nous ne savons pas quelle est cette Catilie; mais nous pourrions dire le véritable nom d'Eucliaris : nous le tenons de deux personnes fort instruites de l'histoire scandaleuse de cette époque. Eucharis était une créole mariée à un armateur
' Pages 63, 90.
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de B. , et sœur de trois femmes qui avaient alors quelque réputation d'agrémens et de beauté; mais le temps n'est pas venu de soulever tout-àfait le voile qui couvre ces petits secrets d'une société encore trop voisine de la notre. INous savons aujourd'hui que la Lesbia de Catulle s'appelait Clodia; que Properce cachait sous le nom de Cynthia sa maîtresse Hostia; que Tibulle songeait à Plania quand il nommait Délia dans ses vers : la postérité n'ignorera pas non plus quelles étaient l'Eucharis de Bertin et l'Eléonore de Parny ; mais il ne faut pas l'imprimer trop tôt; l'indiscrétion ne nous serait pas pardonnée. On doit cet égard aux mauvaises mœurs contemporaines : c'est de bon usage, si ce n'est pas de bon exemple. Bertin a dit avec modestie , mais peut-être avec peu d'exactitude, « que ses élégies n'ont d'autre « mérite que d'être l'histoire fidèle de son cœur « et de sa vie, et que la passion fit son génie. » Il semble presque qu'il a été moins amoureux que traducteur et poète. En effet, on ne conçoit guère qu'il puisse y avoir beaucoup de véritable passion et de naturel dans le cœur d'un poète qui a si souvent l'air de chercher dans les élégiaques latins ce qu'il doit penser et écrire. L'expression dans Parny est en général moins travaillée , moins poéti([ue; mais les sentimens paraissent plus vrais.