X NOTICE
Les autres ouvrages de Bertin , si l'on excepte un petit nombre de pages , méritaient peu l'honneur d'être aujourd'hui reproduits; mais on aime maintenant à tout connaître d\in auteur célèbre; on se plaît à le comparer avec lui-même, à juger les progrès et les inégalités de son talent. Il faut même que ce goût du public soit bien fort, puisqu'il a pu résister à certaines éditions complètes dont l'effet semblait être d'amener la mode des abrégés.
Jeune et plongé dans le tourbillon d'une vie dissipée et voluptueuse, Bertin conserva toujours un fonds d'idées nobles et honnêtes. Plus d'une fois on le voit rougir d'un si frivole usage de ses plus belles années, et regretter ce temps qu'il consacre à de vains amusemens. Il fut capable d'une vive et longue amitié : et cet attachement fait honneur à son caractère; car ce fut Parny qu'il aima si constamment, et Parny était son rival. Il lui dit dans son Épilogue, avec une sensibilité touchante :
Cher Parny, tu le sais : rivaux et frères d'armes , Et dans tous les sentiers nous rencontrant toujours, Compagnons échappés aux fureurs de Neptune , Témoins de nos succès sans eu être jaloux , Espoir, craintes, ennuis, plaisirs, gloire, fortune,
Tout devint commun entre nous;
Conformité d'âge et de goûts Resserra chaque jour une amitié si chère.
SUR BERTIN. xj
Ce passage nous instruit d'une particularité, dont il y a quelques autres preuves dans les œuvres de Bertin : c'est qu'il était au service. Ginguené dit qu'il fut capitaine de cavalerie et chevalier de Saint-Louis, ce que nous n'avons pu vérifier; mais Ginguené, lié avec Parny, pouvait tenir de lui ces détails.
D'autres passages nous apprennent que Bertin était attaché à M. le comte d'Artois, qu'il appelle son jeune maître. Effectivement, pendant quelques années, notamment en 1777 et 1778, il exerça auprès de ce prince les fonctions d'écuyer. Un événement, sur lequel nous n'avons pu rien apprendre de précis, troubla, vers 1780 ou 1784, la vie tranquille de Bertin. Obligé, par des malheurs de fortune, à vendre une terre, ancienne propriété de sa famille, il fait aux bois, à la source pure, aux antres frais, aux pénates chéris, de touchans adieux ^ qui heureusement ne furent que des adieux poétiques; car les dieux (et il est probable qu'il a voulu désigner la reine et M. le comte d'Artois) lui rendirent ^
Ses grottes chéries , Son lac , ses riantes prairies , Ses bois , ses vignes , ses moissons.
• Li\Te m , élégie xx.
xij NOTICE
C'est peut-être à ces bienfaits de la reine que fait allusion ce vers écrit en 1780 ^ :
Elle a tant pris de soin de combler mes désirs !
Il semble que, depuis son édition de 1785, Bertin n'ait plus composé de vers; au moins n'en a-t-il plus donné au public. Son silence fut peutêtre causé par le mauvais état de sa santé. Dès 1784 elle était altérée dangereusement; si toutefois il n'y a pas quelque poétique hyperbole dans ces vers de l'Épilogue ^ :
Mais à peine deux fois j'ai compté seize hivers,
Et déjà dans sa fleur ma jeunesse est flétrie;
Des ombres du trépas mes beaux jours sont couverts.
En effet, il ne faut pas trop prendre à la lettre ce que les poètes racontent de leurs malheurs ou de leurs prospérités. Qui ne croirait, par exemple, en lisant les poésies de l'honnête et bon Ducis, qu'il avait aux champs un agréable manoir et une assez bonne cave? Son élégant biographe vient de nous apprendre que ces riantes descriptions d'une vie abondante et aisée n'étaient que des jeux poétiques nés d'une imagination toujours
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SUR BE/ITIN. xiij
gaie et heureuse, au milieu des privations sans nombre d'une pauvreté très-véritable.
Bertin quitta la France à la fin de 1789, pour aller à Saint-Domingue épouser une jeune créole qu'il avait connue à Paris. De longues formalités retardèrent jusqu'au commencement de juin 1790 la célébration du mariage. INIais laissons désormais parler Ginguené, dont la narration est tellement circonstanciée, qu'il n'a pu l'écrire que sur des notes communiquées par quelque ami particulier de Bertin ou de sa jeune épouse.
« La célébration du mariage fut fixée au com- « mencement de juin. La surveille, Bertin eut des « mouvemens de fièvre, et une petite douleur à « l'estomac , avec un peu de toux ; on crut que « c'était un rhume. Le jour où la célébration avait « été fixée étant arrivé, le malade demanda qu'elle « se fît dans sa chambre ; mais à peine eut-il pro- « nonce le oui, d'une voix très-fiaible, qu'il s'évaa nouit. Il ne reprit sa connaissance qu'avec une « forte fièvre et des vomissemens. Le septième « accès fut accompagné de convulsions et suivi « d'un évanouissement très- long ; on le crut « mort. On éloigna sa jeune épouse. Au bout de ce quarante-huit heures ses yeux se rouvrirent, « mais ses idées ne revinrent pas ; son état tenait « de l'imbécillité, et cet état ne changea point jus-
xiv NOTICE SUR BERTO.
« qu'au dix-septième jour de lamaladie, qui fut « celui de sa mort. Il était sur l'habitation de son « beau- père , plaine de l'Artibonite , près le quar- « tier Saint-Marc. Il mourut à la fin de juin 1790, a âgé d'un peu plus de trente-huit ans. »