‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 2)Chapitre 48 sur 76 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Si longue foy peut mériter mercy,

J'aurav le gain de ma perte passée.

Si mon destin toute ardeur n'a chassée

Du beau soleil, dont je suis esclarcy.

Amour qui fut longuement endurcy, Ores piteux à mon ame offensée, A mis les yeux au creux de ma pensée. Clair à luy seul, à tout autre obscurcy.

La forest prend sa verde robbe neuve,

I-a terre aussi, qui ti'aguere estoit veuve, Promet de fruits une accroissance pleine.

Or cesse donc l'hvvLT de mes douleurs, Et vous plaisirs, naisse/ avec les fleurs Au beau soleil que mon printemps rameine.

Zephvre soulle, et sa Dame ramené

Les belles fleurs dont la terre est couverte : La forest neuve oit sur sa teste verte Progne gémir, et plaindre l'iiilomene.

Le ciel trompeur, qui le front rassérène,

De ses thresors nous tient la porte ouverte, Va pour tirer un gain de nostre perte. De nouveaux fruits la nature a fait plaine.

Tous animaux qui cheminent, et nouent,

Q.ui vous glissant, et qui par l'air se jouent Sentent le feu, et je suis le feu mcsmc.

Vous seulement osez faire la guerre

Contre celuv dont la puissance extrême Doute le ciel, l'air, la mer, et la terre.

Toy qui fais voir la lumière incogneùe Au chaste fils du jaloux inhumain, Qiiand tu pillas d'une trop docte main La prove en vain de Pluton retenue :

L'horrible Dieu qui tonne sur la niie,

Meu justement pour son frère germain.

Darda les traits vangeurs du sort humain, Te foudroyant, de sa flamine cogneùe.

Las moy chetif qui l'oblivieux bord

Malgré l'Enfer, Acheron et son port, Av despouillé de sa plus riche proye !

Celle que j'ay fait compagne des Dieux,

Me bat, me poingt, me brusle, me foudroyé. Par les doux traits qui sortent de ses yeux.

i;6 avVRFS COMPIÈTF-S DK J. DC lU LLAY

Rendez à lor cestc couleur qui dore

Ces bloiuls clieveux, rende/, mil' autres choses,

A rOriem tant de perles encloses

Kt au soleil ces beaux yeux que j'adore.

Rendez ces mains au blanc vvoire encore.

Ce sein au marbre, et ces lèvres aux roses, Ces doux souspirs aux fleurettes decloses, Kt ce beau sein à la vermeille Aurore.

Rendez aussi à l'amour tous ces traits, I-'t à Venus ses grâces et attraits :

Rendez aux cieux leur céleste harmonie.

Rendez encor ce doux nom à son arbre.

Ou aux rochers rendez ce cœur de marbre. lit aux lions cest humble felonnie.

Ce bref espoir, que ma tristesse allonge,

Traitte à moy seul, et fidèle à Madame, Bien mille fois a promis à mon ame L'heureuse fin du soucy qui la ronge.

Mais quand je voy sa promesse estre un songe. Je le maudy, je le hay, je le blasme. Puis tout soudain, je l'invoque et reclame Me repaissant de sa douce mensonge !

Plus d'une fois de moy je l'ay chassé : Mais ce cruel, qui n'est jamais lassé De mon malheur, à vos yeux se va rendre.

Là fait sa plainte : et vous qui jours et nuicts Avecques luy riez de mes ennuis, D'un seul regard le me faites reprendre

Ores je chante, et ores je lamente,

Si l'un me plaist, l'autre me plaist aussi, Qii'i ne ra'arreste à l'effet du soucy, Mais à l'object de ce qui me tourmenle..

l'olive i}7

Soit bien ou m.il, desespoir ou attente,

Soit que je brusle, ou que je soy transi, Ce m'est plaisir de demeurer ainsi :

Egalement de tout je me contente.

Ma Dame donc, Amour ma destinée,

Ne changent point de rigueur obstinée, Où haut ou bas la fortune me pousse.

Soit que je vive, ou bien soit que je meure, Le plus heureux des hommes je demeure.

Tant mon amour a la racine douce.

Quand vos beaux veux Amour en terre incline Et vos esprits en un souspir assemble Avec ses mains, et puis les desassemble D'une voix claire, angelique et divine.

Alors de mov une douce rapine

Se fait en moy : je me perds, il me semble Que le penser, et le vouloir on m'emble Avec le cœur du fond de la poitrine.

Mais ce doux bruit, dont les divins accens Ont occupe la porte de mes sens.

Retient le cours de mon ame ravie.

Voila comment sur le mestier humain

Non les trois sœurs, mais Amour de sa main Tist et retist la toile de ma vie.

Dieu qui reçois en ton giron humide

Les deux ruisseaux de mes yeux larmojans. Qui en tes eaux sans cesse tournoyans, Enflent le cours de ta course liquide.

Qjaand fut-ce, ô Dieu, qu'en la carrière vuide De ton beau ciel, ces cheveux ondoyans, , Comme tes flots au vent s'ebanoyans.

Deçà de là \ ogoyent à pleine bridç ?

l^g OINRKS COMUVTK»; m ]. 1M B1 i i av

Ce lui alors, que ccni iivnipiics c.iptivcs Hntrc les br.is, sortiront sur leurs rives, L.»iss.uu le creux de t.» blomle m.iison

Ce fut alors que les Dieux et r.uinée. l'irent sur tov, ni.» terre lortunée, Keii.vistre l'or de r.uitique saison.

Xv par les bois les Dryades courantes,

Nv par les champs les fiers scadrons armez, Ny parles Ilots les grands vaisseaux ramez, Nv sur les fleurs les abeilles errantes,

Ny des forests les tresses verdoyantes,

Ny des ovseaux les corps bien cmplumcz Ny de la nuict les flambeaux allumez Ny des rochers les traces ondoyantes,

Ny les piliers des saincts temples dorez, Nv les palais de marbre élaborez, Ny l'or encor', ni la perle tant claire,

Ny tout le beau que possède les cieux,

Nv le plaisir pourroit plaire à mes yeux Ne vovant point le soleil qui m'csclaire.

Qui a peu voir la matinale rose

Dune liqueur céleste etnmiellée, Quand la rougeur de blanc entremesléc Sur le naif de sa branche repose :

Il aura veu incliner toute chose

A sa faveur : le pied ne l'a foulée, La main encor' ne l'a point violée.

Et le troupeau approcher d'elle n'ose :

Mais si elle est de sa tige arrachée,

De son beau tein la fraischeur descheissée Perd la faveur des hommes et des Dieux.

Hélas ! on veut la mienne dévorer.

Et je ne puis que, de loin, l'adorer

Par humbles vers (sans fruict) ingénieux.

S'il ;i dit vrav, seiche pour moi l'ombrage

De l'arbre sainct, ornement de mes vers.

Mon nom sans bruit erre par l'univers,

Pleuve sur moi du ciel toute la rage.

S'il a dit vrav de mes souspirs l'orage.

De cruauté les durs rochers couvers,

De desespoir les abvsmes ouvers,

\-.i tout péril conspire en mon naufrage. S'il a menty, la blanche main d'yvoire

Ceigne mon front de fueilles que j'honore :

Les astres sovent les bornes de ma gloire. Le ciel bénin me descouvre sa trace :

Vos deux beaux veux, deux flambeaux que j'adore,

Guident ma nef au port de vostre grâce.

O fausse vieille, à tille de l'Iùivie,

Et de l'Amour, lille qui à ton père

As enfanté dommage et vitupère.

En corrompant le miel de nostre vie.

O geinne, ô fléau de nostre fantasie.

Qui jusqu'en l'ame as ton cruel repère !

O le seul mal du bien que Ion espère,

Fausse aveuglée, inique Jalousie !

Vent pestilent, air infect, qui apportes

La mort au cœur par plus de mille portes

Sale harpve, oiseau de triste augure, Tu es le mal, qui ne crains, ô superbe !

Emplastre, unguent, jus de racine ou d'herbe,

Vers enchanté, ou magnifique figure.

Vieille qui prens de crainte nourriture, De faux rapport et de légère foy, Pourquoy fais-tu soudain que je te voy

Geler mon feu d'une triste froidure ?

140 oivRF-^ roNinf^^iFs nr ). ni- bf.iiav

Si tu es Jonc À mes plaisirs si Jure,

Pourquov vicns-tu loi^cr avccqiics inov ? Va le nover en ce fleuve d"esnio\-.

Fleuve inleriial, où le froid toujours dure.

Au fond d'enfer va pleurer tes ennuis, Parmi l'obscur des éternelles nuicts :

Pourquov te plaist d'amour le beau séjour

Si la clarté les ombres espouvanle :

Oses-tu bien, 6 cluroni^ne puante.

Empoisonner le serain de mon jour?

O que l'enfer estroittement enserre

Cest ennemi du doux repos humain, De qui premier la sacrilège main Arracha l'or du ventre de la terre.

Cestuy vrayement mena premier la guerre Contre le ciel, ce fier, cest inhumain Tua son père et son frère germain, Kt fut puni justement du tonnerre,

O peste, o monstre, 6 Dieu des maléfices, Par tov premier, la cohorte des vices Sortit du creux de la nuict plus profonde.

Par tov encor' s'en revola d'ici

L'antique fov, et la justice aussi

Avec l'amour, l'autre soleil du monde.

Des chiens veillans le long cri douloureux, Le soin du guet, et la ferrée porte, La tour d'airain pouvoient rendre assez forte Contre l'assaut du nocturne amoureux :

Trop en estoit le sort avantureux,

Mesm' à celuy que la vengeance porte, S'il ne se fust de sa divine sorte Changé en or ce métal malheureux.

C'est ce fier là, qui esgale aux campaignes

Les durs sommets des plus hautes montagnes.

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