DE L'INCONSTANCE DES CHOSES
yiii Si'it^nii'iir Pierre de Ronsard
ODF. IV
Nul, tant qu'il ne meure Heureux ne demeure Le sort inconstant Or' se hausse et ores
OF. I.'lM.ONSTASr.E DES CHOSES l8^
S'abbaissc et ciicorcs
Du ciel va montant.
La nuict froide et sombre.
Couvrant d'obscure ombre
La terre et les cieux,
Aussi doux que miel,
Hait couler du ciel
Le sommeil aux veux.
Puis le jour luisant
Au labeur duisant
Sa lueur expose,
Ht d'un tein divers
Ce grand univers
Tapisse et compose.
Quand riiyver tremblant
Les eaux assemblant
De glace polie,
Des austres puissans,
De dueil gemissans,
La rage deslie.
La terre couverte
De sa robbe verte,
Devient triste et nue.
Le vent furieux
Vulturne en tous lieux
Les forets denue.
Puis la saison gave
A la terre essa\e
Rendre sa verdure,
Qui ne doit durer,
Las, mais endurer
L'ne autre froidure.
Ainsi font retour
D'un successif tour
Le jour et la nuict ;
Par mesme raison
Chacune saison
L'une l'autre suit.
Le puéril aage
Lubric et volage
Au printemps ressemble
L'Hstê vient après,
jj.. axvREs coMriKTF.s m ]. lu- niaïAY
Tui^ raiitonmc est pies, l'uis rhyvcr qui irciiiblc.
(.") que peu durable (Chose luiserable), lîst rhumaine vie!
Qui sans voir le jour De ce clair séjour lîsl souvent ravie.
Sous le grand espace Du ciel le temps passe Par course subite :
Théâtres, colosses V.n ruines grosses Le temps précipite.
Que sont devenus Les murs tant cognus De Troyc superbe ?
Ilion est comme Maint palais de Rome Caché dessous l'herbe.
Torrents et rivières Bruvantes et fieres, Courent en maints lieux, Où rochers et bois Sembloyent autrefois Menasser les Cieux.
Les fieres Montagnes
Aux humbles campagnes On voit esgalées :
Maints lieux foudroyez Les autres noyez Des ondes salées.
Règnes et Empires, En meilleurs et pires.
L'on a veu changer :
Maint peuple puissant Ses Lois délaissant Suivre l'estranger.
Superbe courage
Qui ne crains orage, Foudre ny tem peste, A ton fier marcher
DF, l'inconstance DES CHOSES l8)
Tu semblés toucher
Les cieux de la teste.
Mais ta voile cnllée
De laveur soutHée
Mets hardiment ba^ :
Le ciel variable
Toujours amiable
Ne te sera pas.
Q.uoy doiici]? ne s^ais-tu
Q.u'uii buisson battu
Moins est du tonnerre.
Qu'un haut chêne ou tremble
Ou qu'un mont qui semble
Despriser la terre?
Amv, qui pour vivre
Des ennuis délivre
Q.ue la cour procure,
T'es venu ranger
Comme un estranger
En la tombe obscure.
Ne regrette point
L'ambitieux poinct
De cette faveur :
Le ciel favorable
D'un plus honorable
T'a fait receveur.
De Ronsard le nom
Ne soit en renom
Par le populaire ;
Amv, tu es tel.
Que rien qu'immortel
Ne te pourroit plaire.
Laisse aux Courtisans
Les soucis cuisans :
Ne sois curieux
Des biens acquérir.
Ou de t'enquerir
Du secret des Dieux.
1,S^ iMNKIS COMF1 l-TKS DK I. IH IM I 1 AY
./ 1)1:1 X D.IMOISULLIiS
ODK V
11 r.uit in.ùmcn.iiu ô ma lyre
Sur t.i meilleure corde eslire.
Un ciiant qui pé'iiètre les cieux.
Par une aussi estrange vo\e
Que celles à qui je t'envoye
Sont dignes du plus grand des dieux.
Dv leur que je n'ay l'artifice
D'un peintre ou engraveur qui puisse
Au vrav le semblable esgaler :
Mais bien je les puis faire vivre
Mieux qu'en tableau, en marbre ou cuyvrc,
Qui n'ont l'usage de parler.
Mes vers qui portent sur leurs ailes
Les Louanges des Damoisclles,
Se vantent de voler un jour
Parmi la région des nues,
Ht les beautez du ciel venues
Sacrer au céleste séjour.
Les beautez jusques aux dieux montent,
Celles que les Muses racontent :
Les autres qui n'ont ce bonheur,
Les ombres solitaires suivent.
.Mais les vostres (si mes vers vivent)
N'iront sous terre sans honneur.
Je chanteray que vos mérites
Vous esgalent aux trois Charités,
Qui font des chappeaux florissans
.\ la joyeuse Cyprienne,
Dansant avec la troppe sienne
Par les prez de loin rougissans.
Telles sont les chastes compagnes
Quy parmy forests et campagnes
Fleuves et ruisseaux murmurans
Suivent la vierge chasseresse,
Quand d'un pied léger elle presse
Le dos des cerfs, legcr-courans.
A Di-LX n\.MoisF.i.i i:s 187
Qui a vcu les lys et les roses
Avec la belle Aube descloses, De luy a veu vostre beau teint, Dont le blanc et vermeil ensemble Le pourpre coloré ressemble, lù du laicl la blancheur esteiut.
Qui a compté les (leurs sacrées
Des rives, campagnes et prées.
Dont l'air, quand il est plus riant, Orne les cheveux de la terre, Kt les pierres que l'on va querre Par tant de tlots en Orient :
Celuy a nombre (ce me semble) Vos grâces et vertus ensemble.
Avec les traicts de vos veux, Dont mil' et mille flesches darde Contre celuy qui vous regarde, L'enfant qui surmonte les dieux.
Qui de la harpe Thracienne A ou\' la voix ancienne, Des forests l'esbahissement.
Les vostres luy fera pareilles.
Qui font des plus rudes oreilles, Voyre des cœurs ravissement.
Voulez-vous que rna plume escrive Comment dessus la verde rive De Cadme la peu fme sœur, Hsloignant sa fidèle trouppe Osa presser la blanclie crouppe Du divin Taureau ravisseur ?
Jadis sous plume blanchissante Du ciel la majesté puissante Remplit celle, qui enfiinta Les forts jumeaux, avecques celle Qu'en Ide des trois la plus belle Au juge berger tant vanta.
De la pluye jaune coulante
Au sein d'une vierge excellente N'asquit le chevalier volant :
Telles sont les flammes subtiles Du feu dont les vives scintilles Vont dieux et hommes affolant.
iSS o i VRis r.cMrn-iT.s ok j. uv hi;i.lay
Qiii est ccluy qui voudroit taire l.c lils du mari adultcrc ?
Le monde de monstres purs;é De ses faits la j^loire conserve, Des enfers la despouille serve.
Ht le ciel sur son dos cliart;é.
Qui ne cognoist bien les deux Ourses Fuyantes de Tlietis les sources?
Ou qui est celuy qui n'attaint La plainte de la belle vache.
Qui aux tristes rives dlnaclie De l'ami cruel se complaint ?
Fuvez donc les façons cruelles
Que beauté couve sous ses ailes :
Laites à l'Amour humbles vcvux Qu'à Jupiter ne vous ottroye, Pour croistre (ô bienheureuse proye) Le nombre des célestes feux.
Par les mains du chaste Hymenée Chacune de vous soit menée Au lieu où l'ennemi humain Sous une aggreable lumière De vos jardins la fleur première Pille d'audacieuse main.
Ces petites ondes enflées
Des plus doux Zephirs soufflées Sans fln vous disant à leur bord, Heureuse la nef arrestée Par le mors de l'ancre jettée Dedans le sein d'un si beau port.