‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 51 sur 68 · EPITAPHE D'UN PETIT CHIEN · texte numérisé non relu

EPITAPHE D'UN PETIT CHIEN

Dessous ceste motte verte

De lis et roses couverte

Gist le petit Peloton,

De qui le poil foleton

Frisoit d'une toison blanche

Le dos, le ventre, et la hanche.

Son nez camard, ses gros yeux

Qui n'estoyent point chassieux,

Sa longue oreille velue

D'une soye crespelue,

Sa queue au petit floquet

Semblant un petit bouquet,

Sa jambe gresle, et sa patte

Plus mignarde qu'une chatte

Avec ses petits chattons,

Ses quatre petits tétons.

Ses dentelettes d'ivoyre,

Et la barbelette noyre

De son musequin friand :

Bref tout son maintien riand

Des pieds jusques à la teste.

Digne d'une telle beste,

Meritoient qu'un chien si beau

Eust un plus riche tumbeau.

Son exercice ordinaire

Estoit de japper et braire,

Courir en haut et en bas,

Et faire cent mille esbas.

Tous estranges et farouches,

Et n'avoit guerre qu'aux mouches

Qui luy faisoient maint torment.

Mais Peloton dextrement

Leur rendoit bien la pareille :

Car se couchant sur l'oreille.

Finement il aguignoit

Quand quelqu'une le poignoit:

Lors d'une habile souplesse

Happant la mouche traistresse,

La serroit bien forf '^^dans,

Faisant accorder ses dents Au tmtin de sa sonnette Comme un clavier despinette.

Peloton ne caressoit

Sinon ceux qu'il cognoissoit, Et n'eùst pas voulu repaistre D'autre main que de son maistre:

Qu'il alloit tousjours suyvant, Quelquefois marchoit devant, Faisant ne sçay quelle feste D'un gay branlement de teste.

Peloton tousjours veilloit

Quand son maistre sommeilloit, Et ne souilloit point sa couche Du ventre ni de la bouche, Car sans cesse il gratignoit Quand ce désir le poignoit :

Tant fut la petite beste En toutes choses honneste.

Le plus grand mal, ce dit-on.

Que fit nostre Peloton, (Si mal appelé doit estre) C'estoit d'esveiller son maistre.

Jappant quelquefois la nuict.

Quand il sentoit quelque bruit.

Ou bien le voyant escrire, Sauter, pour le faire rire.

Sur la table, et trépigner,

Follastrer, et gratigner,

Et faire tumber sa plume.

Comme il avoit de coustume, Mais quoy? nature ne fait En ce monde rien parfait, Et n'y a chose si belle, Qui n'ait quelque vice en elle.

Peloton ne mangeoit pas

De la chair à son repas :

Ses viandes plus prisées C'estoient miettes brisées.

Que celuy, qui le paissoit.

De ses doigts amollissoit:

Aussi sa bouche estoit pleine Tousjours d'une douce haleine.

Mon dieu quel plaisir c'estoit.

Quand Peloton se grattoit.

Faisant tinter sa sonnette Avec sa teste folette !

Quel plaisir, quand Peloton Cheminoit sur un baston, Ou coiffe d'un petit linge, Assis comme un petit singe, Se tenoit mignardelet D'un maintien damoiselet !

Ou sur les pieds de derrière, Portant la pique guerrière Marchoit d'un front asseuré, Avec un pas mesuré !

Ou couché dessus l'eschine, Avec ne sçay quelle mine Il contrefaisoit le mort!

Ou quand il couroit si fort.

Qu'il tournoit comme une boule, Ou un peloton, qui roule !

Bref, le petit Peloton

Sembloit un petit mouton :

Et ne fut onc créature De si bénigne nature.

Las, mais ce doux passetemps Ne nous dura pas longtemps :

Car la mort ayant envie Sur l'aise de nostre vie, Envoya devers Pluton Nostre petit Peloton, Qui maintenant se pourmeine Parmi ceste ombreuse plaine, Dont nul ne revient vers nous.

Que maudites soyez-vous Filandieres de la vie, D'avoir ainsi par envie Envoyé devers Pluton Nostre petit Peloton :

Peloton qui estoit digne D'estre au ciel un nouveau signe, Tempérant le Chien cruel D'un primtemps perpétuel.

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