‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 52 sur 68 · EPITAPHE D'UN CHAT · texte numérisé non relu

EPITAPHE D'UN CHAT

Maintenant le vivre me f asche :

Et à fin, Magny, que tu scache'.

Pourquoy je suis tant esperdu, Ce n'est pas pour avoir perdu Mes anneaux, mon argent, ma bourse:

Et pourquoy est-ce donques ? pource Que j'ay perdu depuis trois jours Mon bien, mon plaisir, mes amours:

Et quoy ? ô souvenance grève !

A peu que le cœur ne me crevé Quand j'en parle, ou quand j'en escris: C'est Belaud mon petit chat gris, Belaud, qui fut paraventure Le plus bel œuvre que nature Fit onc en riiatiere de chats :

C'estoit Belaud la mort aux rats Belaud, dont la beauté fut telle Qu'elle est digne d'estre immortelle.

Donques Belaud premièrement Ne fut pas gris entièrement Ni tel qu'en France on les void naistre, Mais tel qu'à Rome on les void estre.

Couvert d'un poil gris argentin.

Ras et poly comme satin.

Couché par ondes sur l'eschine, Et blanc dessous comme une ermine:

Petit museau, petites dents,

Yeux qui n'estoient point trop ardents.

Mais desquelz la prunelle perse Imitoit la couleur diverse Qu'on void en cest arc pluvieux, Qui se courbe au travers des cieux

La teste à la taille pareille,

Le col grasset, courte l'oreille, Et dessous un nez ebenin Un petit mufle lyonnin, Autour duquel estoit plantée Une barbelette argentée.

Armant d'un petit poil folet Son musequin damoiselet.

Jambe gresle, petite patte

Plus qu'une moufle délicate,

Si non alors qu'il desgueinoit

Cela, dont il egratinoit:

La gorge douillette et mignonne,

La queue longue à la guenonne,

Mouchettee diversement

l)un naturel bigarrement :

Le flanc haussé, le ventre large,

Bien retroussé dessous sa charge,

Et le doz moyennement long,

Vray Sourian, s'il en fut onq'.

Tel fut Belaud, la gente beste,

Qui des pieds jusques à la teste, De telle beauté fut pourveu, Que son pareil on n'a point veu. O quel malheur! ô quelle perte, Qui ne peut estre recouverte !

O quel deuil mon ame en reçoit !

Vrayment la mort, bien qu'elle soit Plus fiere qu'un ours, l'inhumaine, Si de voir elle eust pris la peine, Un tel chat, son cœur endurci En eust eu, ce croy-je, merci:

Et maintenant ma triste vie Ne hairoit de vivre l'envie.

Mais la cruelle n'avoit pas Gousté les follastres esbas De mon Belaud, ni la soupplesse De sa gaillarde gentillesse:

Soit qu'il sautast, soit quil gratast, Soit qu'il tournast, ou voltigeast D'un tour de chat, ou soit encores Qu'il print un rat, et or' et ores Le relaschant pour quelque temps S'en donnast mille passetemps.

Soit que d'une façon gaillarde.

Avec sa patte fretillarde, Il se frott'ast le musequin, Ou soit que ce petit coquin Privé sautelast sur ma couche, Ou soit qu'il ravist de ma bouche La viande sans m'outrager, Alors qu'il me voyoit manger, Soit qu'il fist en diverses guises Mille autres telles mignardises.

Mon dieu, quel passetemps c'estoit Quand ce Belaud vire-voltoit

j-y ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

Follastre autour d'une peloté!

Quel plaisir, quand sa teste sotte Suivant sa queue en mille tours, D'un rouet imitoit le cours !

Ou quand assis sur le derrière; Il s'en faisoit une jartiere, •Et monstrant l'estomac velu De pann€ blanche crespelu, Scmbloit, tant sa trongne estoit bonne, Quelque docteur de la Sorbonne !

Ou quand alors qu'on l'animoit, A coups de patte il escrimoit, Et puis appaisoit sa colère Tout soudain qu'on lui faisoit chère.

Voilà, Magny, les passetemps,

Où Belaud employoit son temps.

X'est-il pas bien à plaindre donques ?

Au demeurant tu ne vis onques Chat plus addroit, ni mieux appris, A combattre rats et souris.

Belaud sçavoit mille m.anieres

De le's surprendre en leurs tasnieres, Et lors leur falloit bien trouver Plus d'un pertuis, pour se sauver:

Car onques rat, tant fust-il viste, Xe se vit sauver à la fuite Devant Belaud. Au demeurant Belaud n'estoit pas ignorant:

Il sçavoit bien, tant fut traictable, Prendre la chair dessus la table, J'entens, quand on luy presentoit.

Car autrement il vous grattoit, Et avec la patte friande De loin muguetoit la viande.

Belaud n'estoit point mal-plai?ant, Belaud n'estoit point mal-faisant, Et ne fit onq' plus grand dommage Que de manger un vieux fromage.

Une linotte, et un pinson.

Qui le faschoient de leur chanson.

Mais quoy, Magny? nous mesmes hommes Parfaits de tous poincts nous ne sommes. Belaud n'estoit point de ces chats.

Qui nuict et jour vont au pourchas.

N'ayant souci que de leur panse:

Il ne faisoit si grand' despense, Mais estoit sobre à son repas, Et ne mangeoit que par compas.

Aussi n'estoit-ce sa nature

De faire par tout son ordure, Comme un tas de chats, qui ne font Que gaster tout par où ils vont:

Car Belaud, la gentille bcste, Si de quelque acte moins qu'honneste Contraint possible il eust este, Avoit bien ceste honnestetc De cacher dessous de la cendre Ce qu'il estoit contraint de rendre.

Belaud me servoit de jouet, Belaud ne fîloit au rouet, Grommelant une letanie De longue et fascheuse harmonie, Ainsi se plaignoit mignardement D'un enfantin myaudcmcnt.

Belaud (que j'aye souvenance)

Ne me fit onq' plus grand' offense Que de me reveiller la nuict.

Quand il entr'oyoit quelque bruit De rats qui rongoient ma paillasse:

Car lors il leur donnoit la chasse, Et si dextrement les happoit.

Que jamais un n'en eschappoit.

Mais, las, depuis que ceste fiere Tua de sa dextre meurtrière La seure garde de mon corps.

Plus en seureté je ne dors:

Et or', ô douleurs nompareilles !

Les rats me mangent les oreilles:

Mesmes tous les vers que j'escris, Sont rongez de rats et souris

Vrayment les Dieux sont pitoyables Aux pauvres humains misérables, Tousjours leur annonçant leurs maux, Soit par la mort des animaux. Ou soit par quelque autre présage.

Des cieux le plus certain message.

Le jour que la sœur de Cloton Ravit mon petit Peloton, Je dis, j'en ay bien souvenance.

Que quelque maligne influence Menassoit mon chef de là haut, Et c'estoit la mort de Belaud:

Car quelle plus grande tempeste Me pouvoit fouldroyer la teste i* Belaud estoit mon cher mignon, Belaud estoit mon compagnon

loO ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

A la chambre, au lict, à la table, Belaud estoit plus accointable Oue n'est un petit chien friand.

Et de nuict n'allait point criand Comme ces gros marcoux terribles.

En longs miaudemens horribles:

Aussi le petit mitouard X 'entra jamais en matouard:

Et en Belaud, quelle disgrâce!

De Belaud s'est perdu la race.

Que pleust à Dieu, petit Bclon, Que j'eusse l'esprit assez bon, De pouvoir en quelque beau stile Blasonner ta grâce gentile, Dun vers aussi mignard que toy:

Belaud, je te promets ma foy, Que tu vivrois, tant que sur terre Les chats aux rats feront la guerre.

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