ODE XII
Laisse de celuy les dangers,
Qui vid maints peuples estrangers,
Apres avoir donné en proye
Les murs de la fatale Troye.
Il faut plus grand'œuvre mouvoir,
Et tu en as bien le pouvoir
Caries, dont la Muse prisée
Est du Roy tant favorisée.
Là donc fay ta plume voler,
Pour France et son Prince extoUer,
Et avec une voix hardie
Sonne l'Angloise tragédie.
Tu pourras bien tout à loisir
Le vent et la saison choisir,
Pour ramener au port d'Itaque
Le père au sage Telemaque.
Le grand vainqueur de l'Univers
Dist le Grec gisant à l'envers
Bienheureux, dont sa gloire insigne
Trouva d'Homère la buccine. O Prince heureux, où que tu sois,
Ton siècle et ton peuple François,
Et heureux tous ceux dont tu parles
O la docte Muse de Caries!
Qui eust cognu les longs erreurs,
Et les belliqueuses terreurs, Où la vertu presque incroyable De ce grand 1 royen pitoyable :
Qui eust sçeu de Mars les enfans,
Leurs lauriers, leurs chars triomphans,
Si ores l'envieux silence
A leurs noms faisoit violence?
Les sepulchres laborieux, Collosses, Arcs victorieux, Et les batailles engravccs Sur les colonnes eslevées.
La main du peintre, et la faveur De l'ingénieux engraveur.
Le tableau, le marbre et le cuyvre, Qui t'ont les hommes deux fois vivre,
Ne sçauroyent si bien exprimer, Ce qui Henry fait estimer.
Comme le serment en leur onde Les flots de la docte Gyronde,
J'oy la buccine à ceste fois Avec l'espouvantable voix Du canon, qui l'oreille estonne, Et le haut fifre qui resonne.
Jà le harnois resplendissant
Fait peur au cheval hennissant Et aux yeux du soldat timide Qui fait de sang la terre humide
Je voy les vainqueurs Chevaliers Ardens au milieu des miliers, Souillez des pieds jusqu'à la teste D'une poudre non deshonneste.
Quel champ par la main de Valois N'est engraissé du sang Anglois ?
Qui n'oit le bruit que fait la terre Sous la ruine d'Angleterre ?
Quel destroit, quel havre et rocher Ne voit les nefs s'entr'accrocher ?
Sur l'onde le flotant bagage, Et le feu qui la mer saccage ?
Mais à fin, lut trop courageux, Que tu ne délaisses tes jeux, Cesse ton chant, ou bien accorde Un plus doux son dessus ta corde.
A IIEROEl