LA ROYNE
Le temps, les ans, d'armes me serviront
Pour pouvoir vaincre une jeune ignorance, Et dessus moy à moy-mesme puissance A l'advenir, peut estre donneront.
Mais quand cent ans sur mon chef doubleront. Si le haut ciel un tel aage m'advance, Gloire j'auray d'heureuse recompense Si puis atteindre à celles qui seront
Par leur chef-d'œuvre en los tousjours vivantes Mais tel cuider seroit trop plein d'audace, Bien suffira si près leurs excellentes
Vertus, je puis trouver petite place :
Encor' je sens mes forces languissantes Pour espérer du ciel tel heur et grâce
LE POETE
Docte prélat, honneur de la Garonne, Caries, à qui le vif entendement Les hauts discours, le divin jugement Ont mis au chef la plus belle couronne:
Soit que ta main divinement façonne Un vers latin qui tombe rondement, Soit un Toscan qui va plus lentement Soit un François qui doucement resonne.
Inspire moy ceste divine ardeur,
Pour dignement célébrer la grandeur De ceste docte et gentile Princesse :
On pren plustost ceste charge sur toy.
Puisque le ciel t'a donné plus qu'à moy, De jugement, d'esprit et de sagesse.
Je ne veux plus de ces poètes vieux Plaindre le sort, et la fortune amere : Je ne veux plus pauvre appeler Homère, Ni accuser les astres envieux :
Je veux plustost faire venir des cieux
Les doctes Sœurs, et dire que leur mère Fut une Royne, et Jupiter leur père, Jupiter Roy des hommes et des Dieux.
Tant qu'on voudra Ion blasmera les Muses, Et ceux qui ont leurs sciences infuses ; Les Muses sont de la race des Rois :
Roynes plustost elles sont, ce me semble Puisqu'une Royne avec elles s'assemble Et qu'Apollon s'est rendu Navarrois.
Si je la flatte, et si l'authorité
Du nom royal que tout le monde admire, De ceste Royne (ô Caries) me fait dire Chose qui soit contre la vérité :
yô ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY
Soit contre moy tout Parnasse irrité, De moy Phœbus pour jamais se retire, Et tout cela que chantera ma Lyre Soit ignoré de la postérité.
Je jure donc, et si je me perjure,
Soit Jupiter vengeur de ceste injure, Que France n'a eu plus divin esprit
Que ceste Royne, et que sa mère encore, Qui de ses vers nostre siècle redore N'a jamais rien plus doctement escrit.
Quand ceste Royne (ô Caries) que j'admire Au parangon des plus divins esprits, Auroit daigné oeillader mes escrits, Egal aux Rois, je m'oserois bien dire.
Mais avenant qu'elle daignast les lire.
Sans autrement leur donner los et pris Si ne croyois-je avoir trop entrepris, Quand demi-dieu je me voudrois inscrire.
Et si de bouche, encor' que sobrement Elle daignoit les louer seulement, Pareil aux Dieux je m'oserois bien croire.
Si donc elle a daigné tant s'abbaisser.
Que mon honneur par ses escrits hausser Quel autre honneur pour esgaler ma gloire ?
C'est maintenant (ô Caries) que mes vers Esgaleront l'une et l'autre buccine :
C'est maintenant que transformé en cygne Je voleray par ce grand Univers.
C'est maintenant que par les champs ouvers Des bien-heureux, conim' un Orphée insigne, J'apparoistray, et que je seray digne Du dieu Phœbus, et de ses lauriers vers.
Puisqu'il a pieu à celle que Navarre
Nomme à bon droit son ornement plus rare, De m'honorer d'une plus digne voix
Que ce qu'Auguste a chanté de Vergile, Et ce que disi sur le tombeau d'Achille Ce grand vainqueur des Perses et Grégeois.