‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critiqueChapitre 4 sur 115 · CHANT TRIOMPHAL I · texte numérisé non relu

CHANT TRIOMPHAL I

Ainsi Auguste, ainsi le grand François, Et toy Henry, quelque part où tu sois, Jà destiné, ta belle estoille ardente Sera du ciel au plus haut évidente.

Comme l'on voit par la fureur des vents En l'Océan les flots s'entrefuyans, Tous argentez d'escumes blanchissantes.

Heurter le front des rives gémissantes : Où les espis jà non plus verdovans, D'un ordre égal jusqu'à terre ondoyans. Faire une mer de la blonde Champagne, Ou de la Beauce à la large campagne.

Ainsi seront nos soldats par les champs Contre l'Anglois à la guerre marchans.

Comme un torrent débordé quiemmeine Tels et troupeaux contreval par la pleine.

Là des premiers le hardy Vandomois Guyse et son fort Aumale, mille fois Par les scadrons feront la presse moindre, Pour aux plus forts des ennemis se joindre. Avecques eux on pourra voir aussi Nostre Nestor, le grand Mommorency, Un Sainct-André le bien voulu du Prince, Et un Sedan monarque en sa province.

Le grand Henry sur tout apparoissant, Comme un sapin aux montaignes croissant Passe le fresne, ay niant la fresche rive, Ou l'olivier à la perruque vive, Souillé du sang des soldats estrangers Rendra les siens aveugles aux dangers, Sans que son bras en vain descendre face L'horrible coup de sa pesante masse.

Tu n'as sans plus, ô des tiens le rempart, Des plus hauts Dieux la faveur pour ta part : Du noir Pluton le triste domicile Mesmes te rend la victoire facile.

Ja longtemps a, les filles d'Acheron, Que maints serpens arment à l'environ.

Qui pour cheveux en mille nœuds leur pendent. Et noir venin leur distillent et rendent. Des cœurs Anglois inspirent au dedans,

l^ CEUVRES CO-MPLÈTES DE J. DU BELLAY

Et leurs poisons, et leurs flambeaux ardents, Qui font brusler par discordes civiles Les fors chasteaux et les superbes villes. Du peuple sert" l'effort séditieux S'est opposé au noble ambitieux.

Mars les anime, et Discorde qui gronde, Espand partout sa semence féconde.

lO, Paris, il te faut recevoir Ton Prince heureux, lequel te vient revoir. Te promettant d'armes bien estofées L'esté prochain mille et mille trophées. Sus, que de jove on face nouveaux feux. Qu'on rende à Dieu grâces en lieu de vœux, Qu'on s'esjoùisse, que chacun s'appreste, Pour dédier de ce retour la feste.

La froide peur, France, a couru souvent Parmi tes os : donne là doncq' au vent, Puisque tu vois la majesté sacrée Delon Seigneur, où ton œil se recrée.

O quantes fois, Royne, et royale sœur.

Vous avez craint, qu'en quelque lieu mal seur, Ou trop avant aux assauts et alarmes Il ne tentast la fortune des armes !

Maintenant doncq', que ce mordant souci Vos tristes cœurs ne ronge plus ainsi, Laissez les vœux, mariniers timides.

Et d'un beau ris seichez ces yeux humides. Aux nouveaux rais du matinal Soleil Les fleurs ainsi reprennent leur vermeil, Dont les beautez se monstroyent effacées Presqu'à demi par les pluyes passées.

N'avons encor' vos célestes espris De nostre cour quelque ouvrage entrepris Digne du nom, dont la France vous prise, Et de ce Rov, qui tant vous favorise ! Les vers sucerez du Lut mélodieux.

Qui resjouit les hommes et les Dieux, Auront le pris, si la Muse héroïque Ne fait sonner la trompette bellique Ronsard premier osa bien attenter De faire. Horace en France rechanter.

CHANT TRIOMPHAL jr

Et le Thebain (ô gloire souhaitable)

Qu'à grand labeur il a fait imitable.

Ainsi me faut quelque voye esprouver

Pour Appollon et les Muses trouver,

Qui me seront en la terre où nous sommes

Voler vainqueur par les bouches des hommes,

J'ameneray le premier, si je puis,

A mon retour au pa\'s d'où je suis.

Les sainctes Sœurs, qui me feront revivre

Mieux que la main qui anime le cuyvre, Du marbre noir au milieu d'un beau pré

J'édifierai un Temple diapré.

Tout au plus près, où Loyre plus profonde

En l'Océan fait couler sa claire onde,

De marbre aussi les colonnes seront,

Qui en blancheur la neige passeront.

Avec l'autel construit de même pierre

Encourtiné de laurier et de lierre.

De ce beau lieu la superbe grandeur

Imitera du croissant la rondeur,

Où seront peints de Diane honorée Les arcs, les traits et la trousse dorée.

On ne verra par le fer démolir,

Ni par l'orage, ou la flamme abolir

Cest œuvre fait de matière si dure.

Que la rigueur des siècles il endure.

Là mon grand Roy sera mis au milieu Sur pilliers d'or, qui tout autour du lieu Témoigneront sa louange notoire, Et sera dit le temple de victoire.

Là je peindray comme il aura douté Calais, Boulongne, et l'Anglois surmonté Puis l'Hybernie, et tout ce qui attouche L'humide lict où le Soleil se couche : Tu y seras de Florence l'honneur, Royne en qui gist le comble de bonheur. Que la Vertu digne espouse a fait estre Du plus grand Roy que ce siècle ait veu naîstre, Toy, Vierge aussi miracle de tout temps. Qui rend le Ciel et Nature contens, Alors qu'en toy l'un et l'auti-e contemple

De son sçavoi'- le plus partait exemple De vos grandeurs le Prestre je seray, Et devant vous maint hymme chanteray Duquel pourront les nations estranges, Et nos neveux apprendre vos louanges, Ce doux labeur la Muse me donnoit Lors que Henry à Boulongne tonnoit, Luv faisant jà de son bras la vaillance Chemin au ciel par le fer de sa lance.

A la Roy ne

La louange nous aggrée, La louange nous recrée, Louange qui va foulant L'honneur de l'arène blonde Qu'Herme tourne dans son onde Tout trouble de l'or coulant ;

La vertu est mesp risée

Qui n'est point favorisée Des grâces contre ces trois, Le Temps, la Mort et l'Envie, Desquels souvent est ravie La gloire même des Rois.

Royne donques ne refuse De l'humble et petite Muse Les vers, que j'ay mariez A ma Lyre, qui accorde Leurs sons divers sur sa corde, A ta grandeur dédiez.

Par eux nagueres fut dicte Ceste belle Marguerite Qui enclose en mes escrits Ainsi que la pierre honore Son aneau, elle décore Mes vers d'assez petits pris.

Pourtant si tu' es chantée

Par la Muse tant vantée

Du tien Bouju bien souvent,

Ne desdaigne point d'entendre

La mienne encor'jeune et tendre.

Qui met ses ailes au vent.

De Phebus la saincte bande,

A chacun qui le demande,

N'a fait libéralité

De pouvoir ainsi aux hommes

Mesme en la terre où nous sommes.

Donner immortalité.

Sur la rive oblivieuse

La noire touibe envieuse

Des corbeaux fait devaller

Les noms de l'eau profonde

Les Cygnes tirant sur l'onde.

Font par le monde voler.

Jadis Rome faisoit naistre

Aux disciples addextre

Maint bon esprit féminin :

Mais ton Italie encores.

Dont la gloire tu es ores,

A eu le ciel plus bénin.

Celle où Ferrare se mire

Qu'ores nostre France admire,

Seconde entre les siens luit,

Comme aux mariniers éclaire

Telle Tramontane claire.

Qui tant décore la nuict.

Royne à nulle autre seconde,

Le ciel t'a rendue féconde.

Afin de perpétuer

La race France éternelle.

Qu'à la vertu paternelle,

On verra s'évertuer.

Morte est donq' la maladie

Qui fut bien assez hardie

De monstrer quasi la nuict

A ce petit second Prince,

Qui jà en nostre province,

Coninif un nouvel astre, luit.

Sus donq', qu'on chante, qu'on baie, Puisque la main triste et pasle A caché ses dards hideux.

Roy, en qui l'honneur se baigne, Et toy, sa chère compagne, Re.sjouissez-vous tous deux.

• O Dieux, combien est heureuse.

La belle estoille amoureuse, Qui plus fort que les ormeaux La vigne n'estraint et lie, Vous tient et que ne s'allie L'hierre à ses prochains rameaux.

Rome doncq' chante Lucrèce, Et la Pénélope, ô Grèce !

Toy Pont celle de grand cœur, Qui suivit par maintes terres Son mari parmi les guerres.

Comme un soldat belliqueur.

Et toy Carie honorable

Par ton sepulchre admirable, Prens de ta gloire le fruit • En la louange qui vole De celle que son Mausole Eterniza d'un haut bruit.

La France dira sans cesse Les vertus de sa Princesse :

Mais moy, je les vanterav.

Et tant les ferai s'estendre Qu'Arne pourra bien entendre Les vers que j'en chanteray

c4 TRÈS-lLUJSTTiE PRINCESSE [MADAME MARGUERITE, SŒUR UNIQUE DU 'ROY

Odh II

La saincte horreur que sentent Tous ceux qui se présentent

VERS LYRIQUES IQ

Craintifs devant les Dieux,

Rendoit ma Muse lente,

Bien qu'elle fust bruslante

De s'offrir à vos veux.

J'admiroy bien la grâce

Qui monstre en vostre face

Des cieux le plus grand soin :

Mais si grande hautesse

Mon humble petitesse

Regardoit de bien loin.

Ores, ores le temple

Des Grâces je contemple,

Desjà plus d'une fois :

Et la colonne seure,

Où humblement s'asseure

Mon courage et ma voix.

Là mon ame incitée,

Là mon ame agitée

D'une divine ardeur.

Comme toute ecstatique,

Prend ce vœu pot tique

Devant vostre grandeur.

De Dieu la bonté haute.

Bien qu'il n'ait de rien faute,

Reçoit pourtant à gré

Une volonté grande,

Qui fait petite offrande

A son autel sacré.

Si vostre bruit, qui touche

Le ciel, vole en la bouche

De l'immortalité,

Pourtant il ne refuse

De ma petite Muse,

La libéralité.

Chante ma lyre doncques

Plus haut, que ne fit oncques,

Et parmi l'univers

Fay resonner sans cesse

Le nom de ma Princesse,

Seul honneur de mes vers.

c4 (MELLIX DE SAINCT-GELAIS

Ode III

Mellin, que chérit et honore

La court du Roy, plein de bonheur ;

MelUn, que France avoue encore

Des Muses le premier honneur:

Mes vers, qui souloxent resonner

De Venus les ardentes larmes,

Audacieux vouloyent tonner

De Mars les foudro\antes armes.

Quand le Dieu, qui règne en la L\re,

Ceint du laurier victorieux.

Me reprit de vouloir élire

Un œuvre tant laborieux.

Ne souille point le lut doré.

Au sang, qui coule en la campaigne,

Où le Dieu en Thrace adoré

Plein de poudre et sueur se baigne.

Qui dira d'assez bonne grâce,

Les trophées de Marignan,

Ou l'Espagnol fuyant la face

Du jeune Prince à Carignan ?

La Parque sur nos ennemis

Esbranlant son urne fatale,

Et riieur que les Dieux ont promis

Au grand Henry, qui les égale ?

Que ceux là les batailles chantent

Plus haut que le Grec ou Romain,

Qui la bonne fortune sentent.

Et l'heur de la ro\-ale main.

Des Indes le premier vainqueur,

Le soin qui la jeunesse amuse.

Et l'archer qui blesse le cœur

Seront les labeurs de ma Muse.

Labeur est en petite chose.

Mais mon petit honneur attend

Celuy qui heureusement ose

Et Phebus invoqué l'entend.

Si Homère et Virgile ont pris L'honneur de la première place, Pourtant n'est demeuré sans pris Le nom de Pindare et d'Horace.

Celuy, à qui le ciel n'ottroye

Le plus fort des Grecs ressembler, Qui les superbes murs de Tro}'e Fit mille et mille fois trembler, Desdaigner il ne doit pourtant La vertu Salaminienne, Ou celuy qui en combattant Blessa Mars, et la Cyprienne,

Comme la Sone, douce et lente Dedans son sain non fluctueux.

Coule beaucoup moins violente, Que le fort Rhosne impétueux :

Mellin tes vers emmiellez Qui aussi doux que ton nom coulent.

Celuy qui n'a eu favorable

La Muse lente à son secours.

D'un artifice misérable Enfante les siens durs et lours.

Pourquoy doncques si longue nuict Veux-tu sur les labeurs estendre, Opprimant la voix de ton bruit, Qui malgré toy se fait entendre ?

Telle est la vertu qu'on pallie, Estant à soymesme cruel, Que la paresse ensevelie D'un silence perpétuel.

Sus mon lut, va to}- reposer En la royale Marguerite, Que le ciel voulut composer, Sur le portrait d'une Charité.

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