VISIONS ET RÉVÉLATIONS
Un dignitaire de l’Église d’Allemagne, M8r le comte de Spee, chanoine du dôme d’Aix-la-Chapelle, vint me trouver en 1869, à Rome, à mon logement de la via Mario de Fiori. Il était très inquiet de la mauvaise santé d’une de ses nièces, et il désirait la recommander spécialement aux prières d’un saint en renom. Je lui proposai, à cet effet, de le conduire chez mon excellent ami, Monseigneur Natali, qui, pendant vingt-cinq ans, fut le directeur et le confident le plus intime de la vénérable Anna-Maria Taïgi.
La visite eut lieu le 25 avril. Monseigneur Natali prit note de la recommandation qui lui était faite en faveur de la pauvre malade, dont il inscrivit le nom sur un billet pour dire une messe à son intention, dans son oratoire privé, en face des souvenirs nombreux que la Vénérable lui a laissés, tels que sa madone, etc.
La conversation tomba ensuite sur la politique. Le respectable vieillard fut expansif, et voici textuellement ce que Monseigneur de Spee et moi avons recueilli de sa bouche et écrit immédiatement au sortir de l’entretien, qui dura une bonne demi-heure. Je traduis de l’italien.
« L’empereur de Prusse se maintiendra. Toutes les autres dynasties passeront. — Napoléon se maintiendra tant qu’il soutiendra le Pape. — La dynastie de Prusse se maintient. — La princesse de Prusse vaut beaucoup mieux que son mari. Elle ne voulait pas l’alliance avec les Italiens, et elle a tout fait pour l’empêcher. Elle a repoussé l’or. »
Ici Monseigneur Natali a dit des choses tout à fait inintelligibles pour nous et qu’il nous a été complètement impossible de fixer sur
1. Prophétie d'Anna Maria Taïgi, dans le Rosier de Marie , 1871, p. 8.
le papier. Cela tenait autant à la difficulté de prononciation du vieillard qu’à ses phrases entrecoupées dont nous ne pouvions saisir le sens et l’enchaînement.
Puis il continua d’une manière très claire :
« C’est Napoléon qui est cause de toutes les révolutions. Il faut bien qu’il se convertisse, car il a fait verser beaucoup de sang, surtout à Malakofi. »
Malgré nos instances, Monseigneur Natali s’obstina à ne vouloir rien dire de l’Autriche. Nous lui parlâmes alors de l’Italie et du Pape.
« L’Italie rendra au Pape tout ce qu’elle lui a pris, et elle lui sera soumise. — Pie IX verra le triomphe de l’Église, qui a déjà commencé. — Le Pape est uni d’intention avec Anna-Maria Taïgi, qui veille sur lui. — Pie IX sera un saint. — La prophétie d’Anna- Maria Taïgi s’étend jusqu’à la venue de l’Antéchrist. Les temps sont proches. — 11 y aura encore beaucoup de Papes, mais ils ne vivront pas longtemps. »
Monseigneur de Spee était intrigué par le titre d 'empereur donné au roi de Prusse. Aussi il demanda des explications à cet égard, en faisant observer à Monseigneur Natali qu’il se trompait et que Guillaume était simplement roi. Le directeur de la vénérable lui répliqua avec vivacité : «^C’est bien empereur qu’il faut dire, » et il ajouta : Si, si, imperatore .
Nous lui demandâmes encore pourquoi les prophéties d’Anna- Maria Taïgi étant si claires n’étaient pas publiées. Il nous dit qu’elles étaient sous le scellé à la Congrégation des Rites, et , qu’on ne pourrait les faire connaître que lorsque le procès de sa béatification serait achevé. Et, à ce propos, il nous dit encore que la vénérable avait annoncé que bientôt viendrait le temps où les procès de béatification et de canonisation ne nécessiteraient plus aucune dépense de la part des postulateurs.
Le billet suivant m’est tombé par hasard entre les mains, à Poi-
i. Une révélation apocryphe , dans la Semaine du clergé, 1877, p. 1134-1136.
tiers, dans un milieu toutefois où Ton se passionne pour ces choses là :
« Un prêtre, en disant la sainte messe, entendit une voix qui lui dit : Les prédictions de la Salette vont s’accomplir, dites que l’on prie beaucoup, pour apaiser la colère de Dieu. Tous ceux qui diront cette prière deux fois le jour et qui la distribueront à sept personnes seront préservées [sic) de ces maux.
« Prière. Divine Eucharistie, pain des anges, manne des cieux, je vous demande pardon de tous les outrages qui vous sont faits en Europe. Daignez me pardonner et m’exempter de ces maux. Ainsi soit-il. »
Cette pièce ne porte pas d’approbation épiscopale ; on doit donc, à première vue, la tenir pour suspecte. L’évêque l’aurait contrôlée, vérifiée, si elle eût été soumise à son examen et, en cas d’approbation, il y eût apposé son nihil obstat. Ceci est facile, quand la pièce se transmet par voie d’impression ;^on peut, dès le début, régulariser la chose ou parer le coup. Ici, la propagation est clandestine, elle se fait de la main à la main. Le mal est déjà produit quand l’évêque en a connaissance. Que faire alors ? Avertir les fidèles que leur bonne foi a été surprise et réprouver l’audace des novateurs.
Si l’évêque ne le sait pas, il l’apprendra par les curés, dont la mission spéciale est de veiller sur la portion de troupeau qui leur a été confiée. Or il est impossible, — sinon il n’a aucun zèle et aucune influence, — qu’un curé ne sache pas promptement qu’on colporte dans sa paroisse des petits papiers sans attache officielle, et dès qu’il en est suffisamment informé, son devoir est d’avertir son ordinaire, de qui il recevra directement des instructions spéciales à cet égard.
La chose en vaut la peine, car franchement les fidèles sont souvent trop crédules à l’endroit de prétendues révélations dont ils ne demandent même pas la preuve et qui s’acceptent de confiance.
Examinons de près la susdite prière et nous verrons qu’elle est suspecte encore à plus d’un titre et ne mérite aucune créance, tant que son authenticité n’aura pas été démontrée par la seule autorité compétente et légitime.
Un prêtre. Le terme est bien vague; on ignore son nom, son dio-
cèse, le lieu et la date de sa révélation, tout aussi bien que son caractère propre. Et pourtant tout cela est utile à connaître pour se former une opinion sûre ! De quel crédit peut jouir dans l’Église un inconnu ?
Les prédictions de la Salette vont s'accomplir. Si l’on en juge par les livres de prophéties qui circulent, il y a longtemps qu’on en attend la réalisation; l’époque même serait passée, d’après quelquesuns. Puis qu’entend-on par prédictions de la Salette ? C’est encore très vague. S’il s’agit des prédictions rendues publiques à l’origine, la date en est déjà bien éloignée et les apparitions de Lourdes et de Pontmain, plus récentes et plus consolantes, indiquent clairement un autre procédé et une autre phase. S’agit-il, au contraire, du secret , qui n’en est pas un, puisqu’il existe des brochures qui disent le posséder et l’expliquer ? On est à l’aise à ce sujet depuis que Pie IX a avoué devant sa cour qu’il se réduisait à ceci : « Si la France continue à pécher, elle sera châtiée. » Cette parole est authentique.
Reste toujours la question de temps , et qui peut dire d’une manière certaine : Ce temps est proche, tenez-vous prêt ?
Tous ceux qui diront cette prière deux fois le jour.... seront préservées de ces maux. « Ces maux, » mais lesquels? Quelque explication n’eût pas nui. Un esprit positif voudrait savoir quel malheur il évite en contractant cette obligation. 11 n’est guère mieux renseigné par les maux que par les prédictions. Nous n’aurions donc pas tout ce qu’a dit la voix , car le terme ces maux se rapporte évidemment à une partie antérieure de la révélation.
Deux fois le jour est difficile à pratiquer. Combien de temps cela doit-il durer? Puis la prière se référant directement à l 'Eucharistie, il semble qu’elle doive être dite à l’église, devant le tabernacle. Mais la révélation de la Salette ne porte nullement sur la profanation du Sacrement, seule ici en cause.
Tous ceux... seront préservées [sic). Remarquez cette forme féminine. Ce sont, en effet, des femmes, pieuses incontestablement, qui propagent cette dévotion nouvelle. Ceux est général, mais préservées restrictif : que croire? Le texte primitif aurait-il déjà été altéré ?
Et qui la distribueront à sept personnes. Ainsi il ne suffit pas de prier, même beaucoup ; il est nécessaire, en plus, de faire de la
propagande et une propagande active. L’effet sera suspendu tant que le nombre ne sera pas complet, condition sine qua non. S’il n’y avait que sûr personnes ainsi affiliées, elles courraient grand risque de n’être pas 'préservées de ces maux. On arrive par ce côté à l’absurde. Le moyen est habile, car, en l’employant, on atteint assez vite le but, et dans une paroisse de mille âmes, en l’espace de quinze jours au plus, tout le monde en est , pour me servir de l’expression de la personne de qui je tiens le document. Chaque individu devient lui-même un centre; il reçoit, mais à condition qu’il groupera autour de lui sept autres personnes et ainsi de suite.
Je vous demande pardon de tous les outrages qui vous sont faits en Europe. Nous ne sommes plus à la Salette, qui concernait particulièrement la France. La conclusion rigoureuse de cette prémisse: On vous outrage en Europe, serait celle-ci : Pardonnez à V Europe , sauvez-la. Pas du tout, on ne pense qu’à soi dans la débâcle générale et on crie le sauve qui peut. L’esprit catholique est plus large et moins égoïste; l’individu ne devrait songer à lui qu’après la société en péril, qu’il importe de sauver à tout prix.
Baignez me pardonner. C’est une âme, peu pécheresse d’habitude, qui récite cela', comme si c’était elle qui motivât la colère de Dieu .
M’exempter de ces maux. Dans une crise sociale comme celle qui nous menace, ce sont les justes qui payent pour les coupables et sont offerts en holocauste. Ce rôle est infiniment plus utile, plus efficace, plus méritoire que la préservation. On dirait que cette âme, imparfaitement unie à Dieu, a peur de la mort, de l’exil, de la prison, subis en haine de la foi.
J’ai quelque raison de soupçonner que la pièce que je viens d’analyser, et qui a plus d’un côté défectueux, se rattache aux visions et révélations du curé de Malétable, récemment condamné par Rome. Alors elle serait atteinte mortellement par un décret sur lequel il n’y a pas à revenir.
Quoi qu’il en soit, en dénonçant, pour la première fois peut-être, une prière qui n’a d’autre base qu’une révélation apocryphe, j’ai tenu à remplir le mandat qui m’était donné par Sa Sainteté Pie IX, dans une audience particulière, à propos de faits analogues qui ont si profondément ^troublé le diocèse de Saint-Jean-de-Maurienne :
« Puisque vous écrivez dans la presse, m’enjoignait le Saint-Père, dites bien haut, répétez que le Pape condamne toutes ces visionnaires, Palma, Gantianilîe et autres qui égarent et trompent les âmes. C’est l’œuvre du diable, j'en ai les preuves. »
Qu’on se le tienne donc pour dit, et qu’on soit désormais en garde contre ces faux prophètes , dont l’autorité est nulle et la mission très contestable.
un
Le R. P. Pouplard, de la Compagnie de Jésus, vient de publier, dans le Messager du Cœur de Jésus , une excellente étude sur les Visions , extases , prophéties , révélations . Page 48 du numéro de janvier, je relève la note suivante, sur laquelle il importe d’attirer spécialement l’attention :
« On a fait grand bruit de nos jours d’une voyante qui habitait le midi de l’Italie, et chez laquelle se produisaient des phénomènes plus extraordinaires encore que ceux dont Zachias fait mention. L’auteur du présent écrit, demandant des renseignements sur cette femme extraordinaire à un théologien très considéré à Rome, qui a fait une étude spéciale des pratiques diaboliques, ne dissimulait pas son incrédulité à l’endroit des prophéties et autres prétendues merveilles attribuées à cette femme. « Je crains bien, écrivait-il, que « toutes ces visions, ces prodiges ne soient de ces pièges, de ces « filets, dont Satan se sert pour perdre les âmes, comme saint « Ignace nous le dit au livre des Exercices spirituels dans la médi- « tation Des deux Etendards. »
« La réponse du théologien romain n’est rien moins que favorable à la visionnaire. « Du reste, ajouta-t-il, on ne croit plus, en « général, si facilement aux voyantes, ni aux voyants, après tant «. d’expériences, dopo tanti esperimenti. Il paraît bien qu’il y avait « un des filets dont vous me parlez dans votre lettre. »
« Nous savons que cette manière de voir est partagée par les personnages les plus éminents de la ville éternelle; et le Saint-Père luimême s’est exprimé dans le même sens avec une grande énergie. »
Il s’agit ici de Palma d’Oria. A la rigueur, pour se faire une opi-
i. Une parole de Pie IX sur l’extatique Palma, dans la Semaine du clergé ,
nion exacte sur elle, cette note du pieux jésuite pourrait suffire. Mais, comme il s’appuie surtout sur le témoignage d’un théologien romain et qu’il glisse sur le sentiment même du Pape, je crois nécessaire de donner ici quelques développements pour montrer qu’il y a eu, de la part du Saint-Siège, réprobation absolue et condamnation formelle.
Palma a joui, en France, d’une certaine notoriété, grâce aux journaux religieux qui en ont parlé et surtout à un volume spécial qui en a traité longuement, après que l’auteur eut fait tout exprès un voyage pour se mettre en rapport direct avec l’extatique1 . Il y a donc eu des fidèles qui ont cru et il y en a encore peut-être qui croient à la sainteté de Palma : il est essentiel qu’ils connaissent toute la vérité et soient détrompés par la plus haute autorité qui existe sur terre.
Au mois d’août 1875, à mon retour d’un séjour prolongé dans le royaume de Naples, j’eus une audience de Sa Sainteté, pour lui rendre compte de la mission qui m’avait été confiée 2. Le Pape, à cette occasion, me parla des visionnaires, et il me signala nommément Cantianille, Berguille, Palma et une quatrième qui habite sur les rives de l’Adriatique. Puis il ajouta : « J’ai fait faire une enquête sur Palma. A la suite du rapport qui m’a été adressé, j’ai remis l’affaire au Saint-Office, lequel a reconnu que toutes ses opérations étaient diaboliques. Le Saint-Office est tenu au secret, inaismoi je ne le suis pas. Retenez donc bien ce que je vais vous dire. Ce que fait Palma est l’œuvre du diable, et ses prétendues communions miraculeuses avec des hosties prises à Saint-Pierre sont une pure super-
1. Les Stigmatisées, par le D\ Imbert; Paris, Palmé, 1873, 2 vol. in- 12. Le second tout entier est conservé à Palma d’Oria.
2. Le Journal de Florence , n° du 7 août 1875, a ainsi fait connaître cette audience par la plume du comte Henri de Maguelonne:
« Notre ami et collaborateur, Msr Xavier Barbier de Montault, a eu l’honneur d’être reçu hier soir en audience particulière par Sa Sainteté, qui l’a comblé de bontés. Après avoir loué ses travaux, surtout ceux dont le Journal de Florence a rendu compte à l’occasion de son récent voyage à Bénévent et à Bari, le Pape l’a béni, l’invitant à continuer et à redoubler de courage dans la diffusion des doctrines romaines, qui seules peuvent consolider la grande unité catholique, rehausser l’éclat de l’enseignement chrétien et préparer le triomphe de la vraie liberté de l’intelligence.
« Comme le docte prélat avait à remplir auprès du Saint-Père une mission ecclésiastique très importante, il a obtenu le but qu'il s’était proposé et s’est retiré
cherie. Tout cela est faux et j’en ai là les preuves, dans le tiroir de mon bureau. Elle a trompé beaucoup d’âmes pieuses et crédules. Un de vos compatriotes a fait à son sujet un livre qui a été déféré au Saint-Office. Par égard pour l’auteur, qui est un bon chrétien et dont les intentions ne peuvent être méconnues, le Saint-Office n’a pas voulu le condamner publiquement, mais il l’a prié de retirer son livre de la circulation, afin qu’il ne fût pas exposé à une nouvelle dénonciation et une réprobation expresse. Dites-lui de ma part qu’il fasse ce plaisir au pape, et, puisque vous écrivez dans les journaux, répétez que le pape désapprouve formellement toutes ces visions, qui sont diaboliques et propres à égarer les fidèles. U y a beaucoup de visionnaires en ce moment. Qu’on ne s’y laisse donc pas prendre. Que les ecclésiastiques soient sur leurs gardes et que les journaux prémunissent contre le danger. »
En redisant ces paroles du pape, je réponds au devoir qu’il m’a imposé de faire connaître par la voie de la presse ce que Sa Sainteté et le Saint-Office pensent de Palma. Il n’y a donc plus lieu de s’occuper de cette prétendue extatique, et tout ce qui est écrit à son sujet et en sa faveur doit être tenu pour faux et erroné.
plein d’admiration pour la haute sagesse, la prudence et la fermeté du Vicaire de Jésus-Christ. Dans toutes les questions, qu’elles descendent dans le détail ou qu’elles touchent les sommets de la doctrine, Pie IX énonce des appréciations et des jugements qui montrent comment il est, en vérité, la Bouche du Christ.
« Tant à Barbier de Montault qu’à d’autres prélats, prêtres et laïques, le Pape n’a cessé de recommander la prudence en tout ce qui touche aux faits attribués à l’ordre surnaturel. Dans les époques troublées comme la nôtre, les visionnaires abondent; l’esprit du mal lui-même les suscite et les fidèles doivent attendre, pour juger et pour croire, que le Saint-Siège se soit prononcé.
« Nous nous abstenons d’entrer dans des particularités fâcheuses. Il suffit, ce semble, qu’on soit prévenu pour n’accueillir qu’avec une réserve extrême ces faits, qui, vus à la lumière de la saine raison et de la théologie, doivent être rigoureusement écartés.
« Avant de congédier notre collaborateur, le Pape lui a accordé des bénédictions spéciales pour M. le Doyen de Bourgueil (diocèse de Tours), sa famille et ses paroissiens, ainsi que pour les sœurs de saint Vincent de Paul qui desservent l’hospice de Bourbon -l’Archambault (diocèse de Moulins), et à ce propos Sa Sainteté a eu les paroles les plus aimables pour M*r de Dreux-Brézé, évêque de Moulins »