LÉONIDÀS, ROI DE SPARTE
Xerxès régnait sur la Perse. Cet empire d'une vaste étendue, nourrissait plusieurs millions d'hommes. La terre féconde y produisait toute les choses nécessaires a la vie, et renfermait encore dans son sein les mines des plus précieux métaux. Mais toutes ces richesses étaient loin de satisfaire l'ame orgueilleuse de Xerxès.
Persuadé que l'univers entier devait fléchir sous ses caprices , et voyant que les Grecs, fiers de leur liberté, refusaient d'obéir aux ordres insolens qu'il leur envoya, il résolut de faire une expédition contre eux , et de réduire leur pays sous sa domination. 11 assembla aussitôt une armée si puissante , qu'il serait impossible de vous en faire le dénombrement.
Ces forces redoutables semblaient suffisantes pour faire la conquête de la terre; et toutes les troupes que les Grecs pouvaient leur opposer montaient à peine à la centième partie de celles de leur ennemi. Une si prodigieuse inégalité n'abattit point cependant le courage de ces peuples magnanimes. Ils tinrent des assemblées générales, pour délibérer sur leur sûreté commune; et leur noble résolution fut qu'ayant vécu libres jusqu'à ce moment, ils maintiendraient leur liberté ou mourraient glorieusement pour sa défense.
Dans cet intervalle, Xerxès poussait toujours sa marche , et bientôt il entra sur le territoire delà Grèce. LesGrecs n'avaient pu encore assembler entièrement toutes leurs troupes, c'est pourquoi ils furent frappés de consternation , a l'approche d'une armée aussi formidable. Léonidas
SANDFOltD ET MER TON.
était alors roi de Sparte. En considérant la situation dangereuse où se trouvait la Grèce, il ne vit qu'un seul moyen de prévenir sa ruine. Pour pénétrer dans son sein , il fallait que l'armée des Perses délitât par un passage rude et montueux , appelé les Thermopyles. Léonidas conçut que si un petit nombre de braves soldats entreprenaient de défendre ce passage étroit, ils retarderaient la marche de leurs ennemis et donneraient le temps aux Grecs derassembler toutes leurs forces. Mais qui voudrait exécuter une résolutionsi hardie, et se livrer à un péril dont il y avait si peu d'espoir d'échapper? H résolut de l'entreprendre lui-môme, avec ceux de ses Spartiates qui s'engageraient volontairement à le suivre , et de sacrifier ainsi sa vie pour le salut de sa patrie.
Dans ce dessein , il assembla les principaux citoyens de Sparte, etleur exposa la nécessité de défendre le passage des Thermopyles. Tous les Spartiates furent également frappés de l'importance de cette idée; mais personne ne s'offrait pour l'exécuter. Eh bien, s'écria Léonidas, puisque vous approuvez mon dessein, je me charge moi-même de tous ses dangers, avec tous ceux qui voudront me suivre.
Cette proposition généreuse fut reçue avec des transports d'admiration; mais on crut devoir lui représenter la mort certaine qui devait être le prix de son courage. Qu'importe, répondit-il, nous perdrons la vie ; mais la Grèce conservera sa liberté. En disant ces mots, il sortit, de l'assemblée, et alla se préparer pour l'expédition, avec trois cents Spartiates qui s'offrirent à partager son noble dévouement. Avantde partir, il voulut prendre congé de sa femme, qui le tint longtemps serré dans ses bras en l'arrosant de ses larmes. Il tacha de la consoler par ses caresses , et lui dit que la vie d'un citoyen était peu de chose en comparaison de l'intérêt de la patrie, et que les fem-
mes Spartiates devaient être plus occupées de la gloire que de la sûreté de leurs maris. Il embrassa sesenfans; et, recommandant à sa femme de les élever dans les principes où il avait vécu lui-même , il sortit de sa maison , et se mit à la tête de ces braves guerriers qui devaient le suivre. A mesurequ'ils traversaient la ville tous les habitansaccouraient autour d'eux, en les comblant de louanges et de bénédictions. Les jeunes femmes entonnaient des chants de guerre, et semaient des fleurs sur leurs pas. Les jeunes gens étaient jaloux de leur gloire , et se plaignaient de ce qu'un choix si honorable n'était pas tombé sur eux-mêmes, tandis que leur parens et leurs amis , oubliant le danger de les perdre, ne paraissaient sensibles qu'à l'honneur immortel qu'ils allaient acquérir. A leur passage dans la Grèce , ils furent joints par différens corps de leurs alliés , en sorte que leur troupe montait à environ six mille hommes, lorsqu'il prirent possession du passage des Thermopyles.
Bientôt après Xerxès arriva , suivi de son inuombrable armée, composée de toutes les nations soumises à son empire. En apprenant quel était le petit nombre des Grecs , il ne put se persuader qu'ils eussent le projet de s'opposer à son passage. Mais lorsqu'on lui eut rapporté que c'était en effet leur dessein, il envoya un détachement de ses troupes , avec ordre de j prendre les Grecs vivans, et de les ame- | ner chargés de chaînes à ses pieds. Ses soldats partirent , pleins de confiance , et ati taquèrent les Spartiates avec une grande ; furie; mais, dans un instant, ils se vi- | rent repoussés après avoir essuyé une | perte considérable , et ils furent obligés de ! se retirer en désordre. Furieux de cette : disgrâce, Xerxès ordonna de renouveler | le combat avec des forces plus nombreuses; mais, quoiqu'il y eût employé les meilleures troupes de son armée, il n'en
SANDFORD ET MERTOX.
eut pas moins le chagrin de voir encore son orgueil humilié. Ainsi toute cette troupe innombrable fut arrêtée dans sa marche par une poignée de soldats si méprisables a ses yeux, qu'elle ne les avait pas d'abord jugés dignes d'une attaque sérieuse ; et le monarque orgueilleux aurait été réduit à retourner honteusement sur ses pas . sans la trahison de quelques habitansdu pays. Séduits par l'attrait d'une grande récompense , ils s'engagèrent à conduire un corps choisi de Perses sur le sommet des montagnes, par des chemins détournés, dont eux seuls étaient instruits. Ils prirent le temps de la nuit, et allèrent s'établir sur une hauteur qui dominait le camp des Grecs. Aux premiers feux du jour, Léonidas les aperçut , et il sentit dès ce moment qu'il n'était plus en état de se maintenir dans son poste. Sa fermeté n'en fut point abattue, et il se disposa à soutenir généreusement le sort qui l'attendait. Après avoir comblé de louanges ses alliés , et les avoir remerciés de la bravoure avec laquelle ils l'avaient soutenu dans son entreprise, il les renvoya tous chacun dans leur pays. H aurait aussi renvoyé , sous divers prétextes, une partie de ses Spartiates; mais ceux-ci , résolus de mourir avec leur roi , plutôt que de retourner sans lui dans leur patrie, refusèrent de lui obéir. Lorsqu'il vit leur résolution, il consentit à les garderai a les associer a sa destinée. Il resta tout le jour tranquille dans son camp, exhortant ses soldats à prendre de la nourriture , en ajoutant qu'ils iraient tous ensemble souper chez Pluton. Le soir, ils prirent leurs armes, et attendirent en silence le milieu de la nuit , temps que Léonidas jugeait le plus propre au dessein qu'il méditait. Lorsque le moment fut venu , le roi se mit à leur tête, et les conduisit vers le camp des Perses. Ils s'en ouvrirent bientôt l'entrée, et mirent en fuite les gardes avancées qui voulurent
leur résister. 11 serait difficile de vous peindre la confusion et la terreur qui se répandirent en un moment parmi tant de milliers d'hommes, réveillés au milieu de leur sommeil , et frappés de tous côtés par des cris d'épouvante et d'horreur. Les Grecs marchaient serrés les uns contre les autres, renversant tout a leur passage, et poussant devant eux cette vaste et puissante armée comme un troupeau effrayé. Us étaient déjà parvenus à la tente de Xerxès; et, s'il ne l'eût abandonnée précipitamment à la première alarme, ils auraient mis fin, d'un seul coup, à sa vie et a son expédition. Us arrachèrent le pavillon royal , le déchirèrent avec indignation, et foulèrent sous leurs pieds les ornemens précieux et les vases d'or, qui servaient au luxe des rois de Perse. Mais lorsque le jour commença a paraître, les Perses, revenus de leur première terreur, en considérant le petit nombre de leurs ennemis , les environnèrent de toutes parts; et, sans oser encore les attaquer de près, ils firent pleuvoir sur eux une grêle de flèches et de javelots. Les Grecs étaient épuisés de fatigue, et avaient déjà perdu une grande partie de leurs compagnons; cependant Léonidas , incapable de céder , s'élançait avec eux contre les Perses , et faisait encore plier leurs bataillons. Enfin, accablés sous le nombre, ils furent tous massacrés , à l'exception d'un seul , qui trouva le moyen d'échapper au carnage, et de retourner dans sa patrie; mais il y fut reçu comme un traître ; et personne ne voulut avoir commerce avec lui, jusqu'à ce qu'il eût effacé sa honte, en faisant des prodiges de valeur dans un autre combat.
L'histoire était à peine achevée, que Tommy s'écria avec enthousiasme : Oh , monsieur, quel brave homme c'était que ce Léonidas I Dites-moi, je vous prie, que firent les Perses après la mort de ces vaillans Spartiates? Xerxès vint- il à bout
SAMJFOKI) liT MERTOX
de soumettre les Crées , ou en fut-il repoussé? Tenez, lui répondit M. Barlow, vous savez lire à présent, voiei le livre qui cou lient la suite de cette histoire. Vous pourrez vous en instruire vousmême, lorsque vous le désirerez. Tommy prit le livre avec joie , et passa fort agréablement une partie de la journée à suivre le récit de tous les événemens de cette expédition mémorable.
L'hiver durait encore. Le vent du nord, balayant tous les nuages du ciel , y entretenait la plus pure sérénité. Tommy attendait chaque jour avec impatience le retour de la nuit pour étendre ses connaissances dans les cieux. Il avait déjà orné son globe des constellations les plus remarquables , telles que Persée , Andromède, Géphée, Cassiopée, les Pléyades et Sirius , la plus brillante étoile de tout le ciel. Il avait observé que tous les astres s'avançaient chaque nuit de l'Orient à l'Occident, et que le lendemain au soir, à la même heure, ils paraissaient à la même place que la veille. Il est bien singulier ; dit-il à M. Barlow, que les étoiles tournent ainsi continuellement autour de la terre.
m. barlow. — Et comment savez-vous qu'elles tournent?
tommy. — Comment, monsieur? C'est que je les vois changer de place tous les soirs.
m. barlow. — Mais comment vous êtes- vous assuré que ce soient les étoiles qui changent de place , et que ce ne soit pas la terre elle-même?
Tommy réfléchit un moment, et répondit : Mais, monsieur, je verrais alors la terre se mouvoir, tandis que les étoiles resteraient toujours au même endroit.
m. barlow. — Vous souvenez-vous de vous être jamais promené en carrosse?
tommy. — Oh sûrement, monsieur , maman m'y a mené fort souvent avec elle.
m. barlow. — Et vous aperceviez
j vous que le carrosse marchât , lorsque
vous étiez assis tranquillement, et que k
I chemin était bien uni?
tommy. — Non monsieur, je vou; avoue qu'il mesemblait alors que c'étaient les maisons , les arbres et toute la campagne , qui glissaient légèrement le long des portières de la voiture.
m. barlow. — Avez-vous fait aussi des promenades en bateau ?
tommy. — Oui, monsieur.
m. barlow. — Et que vous semblaitil des objets qui vous environnaient?
tommy. — La même chose que lorsque j'étais en voiture. Au lieu de penser que le bateau s'éloignât du rivage, j'aurais parié , la première fois, que c'était le rivage qui s'éloignait du bateau.
m. barlow. — Puisque cela est ainsi, il serait donc possible que quoique ce fût la terre qui marche, et non les étoiles , il parût à vos yeux que ce sont les étoiles qui marchent, et non la terre.
tommy. — Mais n'eût-il pas été plus raisonnable de faire marcher le soleil et les étoiles, qui sont si petits, que de faire marcher un corps aussi grand que la terre doit l'être.
m. barlow. — Et d'où savez-vous que le soleil et les étoiles soient aussi petits que vous le dites?
tommy. — C'est que je vois bien comme ils sont. II y a de si petites étoiles, qu'il faut regarder long-temps pour les trouver. Et le soleil lui-même, qui est beaucoup plus grand , ne l'est guère plus que ce guéridon.
Ici finit l'entretien de la soirée.
Lajournéeétant fort belle le lendemain, M. Barlow se hâta de proposer à ses deux jeunes amis une partie de promenade.
Comme Tommy s'était alors endurci à la fatigue, et qu'il était en état de soutenir la marche de plusieurs milles , ils continuèrent leur route jusque sur une mon-
SAjNDFORI) ET AllillTON
lague, d'où ils découvraient en pleine perspective une grande élendue de mer.
Tandis qu'ils laissaient égarer leurs regards sur ce vaste horizon , M. Barlovv découvrit dans le lointain un corps flottant, qui paraissait si petit, que l'œil pouvait à peine le distinguer sur les flots. Il s'empressa de le Caire voir à Tommy, qui fut long-temps a le trouver, et il lui demanda sïl savait ce que c'était?
Tomniy répondit que c'était sans doute quelque chaloupe de pêcheur ; mais qu'il n'osait cependant en répondre, à cause de la distance qui l'empêchait de la reconnaître.
m. barlow. — Comment cet objet paraît-il donc à vos yeux ?
tommy. — Comme un petit point obscur, qui semble s'agrandir.
m. barlow. — Et pourquoi semble-t-il ainsi s'agrandir ?
tommy. — C'est qu'il s'avance de plus en plus vers nous.
m. barlow. — Quoi donc! est-ce que
le même objet peut nous paraître tantôt ^rand et tantôt petit?
tommy. — Oui, monsieur. 11 paraît petit, lorsqu'il est à une grande distance. Tenez , voyez Ta- bas ce grand arbre sous lequel nous venons de passer, il ne paraît pas plus haut que mon pommier-nain.
m. barlow. — Il est vrai„
tommy, en se retournant vers la mer.
— Oh, monsieur, regardez donc, je vous prie, voici le bâtiment qui a fait bien du chemin . Je me rétracte, s'il vous plaît : ce n'est pas , comme je l'imaginais, une chaloupe de pêcheur. C'est un vaisseau avec un mât. Je commence a distinguer les voiles.
M. Barlow s'était éloigné un moment pour chercher quelques plantes dans le voisinage. Tommy courut bientôt le rappeler, et lui dit: Oh, monsieur, moi qui vous disais tout à l'heure que c'était un vaisseau à un seul mât ! Je m'étais encore trompé. C'est bien un beau vaisseau à trois mâts, avec toutes ses voiles au
vent. Je ne serais pas même surpris quand ce serait une grosse frégate. Et que dis-je encore? Je le vois maintenant, c'est un vaisseau de guerre.
m. barlow. — Voulez- vous bien vous rappeler tout ce que vous m'avez dit depuis un quart d'heure. Ce qui n'était d'abord qu'un petit point obi cur est devenu