‹ Œuvres complètesChapitre 99 sur 142 · AGÉSILAS, ROI DE SPARTE · texte numérisé non relu

AGÉSILAS, ROI DE SPARTE

Les Spartiates étaient des hommes fermes et courageux , pleins de mépris pour tout ce qui pouvait leur inspirer le goût de la mollesse. Us consacraient tout leur temps aux exercices les plus propres à endurcir leurs corps à la fatigue, et à fortifier leur ame contre la crainte des dangers et de la douleur. Comme le sort les avait placés au milieu de quelques autres nations , qui avaient fréquemment des guerres entre elles et avec eux-mêmes , j il était du plus grand intérêt pour leur j sûreté d'être toujours en état de repous- i ser les insultes de leurs voisins, s'ils en- i treprenaient de les attaquer. Tous leurs j enfans étaient élevés d'une manière dure ; et ceux de leurs rois n'étaient pas traités j plus délicatement que les autres.

Comment donc, monsieur! interrom- j pit Tommy; voila qui brouille toutes mes idées. J'ai souvent entendu dire h maman et a ses amies, que j'avais l'air d'un roi, lorsque je portais de beaux habits. Ainsi

je pensais que les rois n'avaient autre chose à faire que de se promener avec une couronne sur la tête au milieu de ieur cour.

m. barlow. — Les rois de Sparte, car il y en avait deux à la fois, croyaient devoir s'occuper d'affaires plus importantes. Destinés à conduire leurs sujets à la guerre, ils ne pouvaient se rendre dignes de commander a de braves guerriers, sans chercher à les surpasser en force, encourage, et en grandeur d'ame.

Les Spartiates avaient pour alliés des Grecs établis en Asie , et qui se voyaient menacés par les Perses des horreurs de l'esclavage, A la première nouvelle du danger de leurs amis , les Spartiates envoyèrent, pour les secourir, Agésilas, Tun de leurs rois , avec quelques milliers de soldats. Quelque formidable que parût la puissance du roi de Perse, ils jugèrent cette petite armée suffisante pour résister à toutes ses forces. Celui-ci , enorgueilli du faste de ses palais, de l'immensité de ses richesses , et du nombre de ses esclaves, ne pouvait concevoir qu'on eût l'audace d'entreprendre d'arrêter ses projets. Un de ses généraux fit aussitôt marcher son armée contre les Spartiates. Agésilas, qui ne comptait pour rien le nombre de ses ennemis , ordonna a ses soldats de s'avaucer , les rangs bien serrés ) et en joignant ensemble leurs boucliers. Puis, lorsqu'ils furent à la portée des Perses, ils tombèrent sur eux avec tant de furie, qu'ils enfoncèrent leurs bataillons, et les contraignirent, en un moment, de prendre honteusement la fuite.

En cet endroit, Tommy interrompit encore M. Barlow, pour lui demander ce que c'était qu'un bouclier. Dans les temps anciens, lui répondit M. Barlow, avant que les hommes connussent les terribles effets de la poudre à canon , ils étaient accoutumés a combattre de près, et corps

SANDPOR» ET MERTO*.

à corps , avec des épées ou de longues piques. C'est pourquoi ils avaient besoin de se couvrir d'une armure impénétrable au fer de leurs ennemis. La principale de ces armes défensives était le bouclier. On le faisait d'airain, ou de bois couvert d'un cuir épais et de lames de fer. Celui des Spartiates était assez long et assez large pour couvrir un homme presque tout entier. Lorsqu'ils allaient au combat, ils formaient des rangs bien serrés, tenant leur bouclier passé aux bras gauche et debout devant eux ; pour se mettre à l'abri des flèches et des javelots. Sur leurs têtes, ils portaient un casque, c'est-àdire, un bonnet de fer ou d'acier, orné de plumes flottantes , ou de queues de chevaux. C'est de cette manière que d'un pas ferme, et leurs piques en avant, ils marchaient à la rencontre de leurs ennemis.

Oh! monsieur, s'écria Tommy , que ce devait être un beau spectacle! il m'est arrivé quelquefois de voir passer ici des régimens. Lorsque je voyais ces troupes marcher d'un air lier, et la tête levée, je pensais au plaisir que j'aurai d'être un jour militaire , quand je serai assez grand. — Avez-vous bien considéré, repartit M. Barlow, quelle est la destinée d'un soldat?— Oui , monsieur, répondit Tommy :

je sais bien qu'il doit se battre quelquefois : et ce n'est pas la meilleure de ses affaires. Ce qui me flattait davantage, c'était de faire l'exercice au son de la musique, et les drapeaux déployés, avec un bel habit rouge et des arraes brillantes, tandis que les femmes vous regardent, vous applaudissent et vous sal uen t. Je leur aisou vent entendu dire qu'elles n'aimaient rien tant qu'un soldat. — Fort bien, reprit M. Jiarlow, j'espère que vous en prendrez tout à l'heure des idées plus justes. Mais revenons à notre histoire.

Pharnabaze (c'était le nom du général des Perses) voyant que ses troupes n'é-

taient pas en état de tenir contre les Spartiates , envoya prier Agésilas de lui accorder une conférence , pour traiter avec lui des conditions de la paix. Agésilas y consentit, et fixa l'heure et l'endroit du rendez-vous. 11 s'y rendit ponctuellement , accompagné de ses capitaines. Pharnabaze n'étant pas encore arrivé, ils s'assirent tranquillement sur l'herbe; et, comme c'était l'heure de leur repas, ils tirèrent leurs vivres, qui consistaient en pain grossier et en ognons , et commencèrent à manger d'un grand appétit. Au milieu de ces guerriers était assis le roi , qui ne se distinguait de la foule, ni par la richesse de ses habits, ni par la délicatesse de ses alimens. Il n'y avait pas un seul homme dans toute l'armée qui supportât avec plus de courage toute sorte de fatigues, et qui fût plus exact à la discipline militaire. Aussi était-il chéri et révéré de ses soldats, qui auraient rougi de paraître moins braves ou moins patiens que leur chef. Au bout de quelques instans, les premiers serviteurs de Pharnabaze arrivèrent, portant de riches tapis, et des carreaux de duvet qu'ils étendirent à terre, pour que leur maître pût s'y reposer mollement. Bientôt survint une seconde troupe , qui s'empressa de dresser une tente magnifique, avec des rideaux de soie , pour défendre Pharnabaze et sa suite des ardeurs du soleil. Enfin on vit paraître un grand nombre de cuisiniers et d'officiers de bouche, avec plusieurs chevaux chargés de toutes les provisions d'un superbe banquet. Pharnabaze arriva le dernier de tous , revêtu , suivant l'usage oriental, d'une longue robe de pourpre, rayonnante d'or et de pierreries, et porté sur un beau cheval aussi richement orné que lui-même. Lorsqu'en approchant de plus près, il fut a portée de voir les manières simples du roi de Sparte et de ses capitaines, il ne put s'empêcher de sourire d'un air de

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SAXDFORD ET MËRTON.

mépris, et de taire des comparaisons dédaigneuses entre leur manière négligée et sa magnificence. Tous ceux qui l'environnaient ne manquèrent pas d'applaudir aux railleries piquantes de leur général, excepté un seul homme, qui, ayant servi autrefois chez les Grecs , était mieux instruit de la véritable valeur de ce peuple. Cet homme était fort considéré de Pharnabaze pour ses lumières et sa probité. Pharnabaze, observant son silence le pria de lui déclarer ses sentimens, comme les autres venaient de le faire.

11 s'en défendit d'abord; mais enfin, pressé par son général, il lui dit: Puisque vous m'ordonnez de vous exposer mon opinion, je dois vous avouer, ô Pharnabaze, que tout ce qui vient d'exciter les ris moqueurs de vos courtisans, forme le sujet de mes craintes. De notre côté sans doute, je vois des robes de pourpre, des joyaux d'or et de diamans; mais, lorsque j'y cherche des hommes, je n'y trouve que des cuisiniers, des musiciens, des danseurs, et pas un seul guerrier. Du côté des Grecs, je ne vois aucun de ces riches ornemens qui 'font notre orgueil; mais j'y vois le fer et l'airain qui leur forment des armures impénétrables. J'y vois des hommes élevés à mépriser la fatigue , à braver les dangers, à obéir à leurs chefs, et prêts à mourir à leur poste plutôt que de l'abandonner. Si le combat était entre nous à qui préparerait le mieux un dîner, et à qui nouerait sa chevelure avec plus de grâce, je ne douterais pas que l'avantage ne fût pour notre parti; mais, lorsqu'il s'agit d'un prix qu'il faut disputer par la force et par la valeur , je ne puis m'empêcher de craindre que touX l'or de la Perse ne puisse jamais résister au fer de la Grèce. Pharnabaze fut si frappé de la force de ce discours, que dès ce moment il résolut de n'avoir plus rien à démêler avec des hommes si redoutables . et il tourna

tous ses soins à conclure une paix, qui le préserva lui et son pays d'une destruction infaillible.

Vous voyez par cette histoire, dit M. Barlow, que les beaux habits ne méritent guère l'estime que vous aviez pour eux, puisqu'ils ne peuvent donner à ceux qui les portent ni plus de force, ni plus de courage , et qu'ils ne sauraient les défendre contre les attaques d'un ennemi, qui n'a que ses armes pour toute parure.

Mais , puisque vous êtes si peu instruit du métier de soldat , je vais vous en donner uneconnaissance pi us détaillée. Au lieu de cette vie brillante, qui parait avoir séduit si fortemeut votre imagination , il faut vous apprendre qu'il n'est pas un seul état où l'on soit exposé à souffrir plus d'accidens et de misère. Le soldat est souvent obligé de faire des marches forcées, percé jusqu'aux os par la pluie, ou étouffé par la poussière , engourdi par le froid , ou accablé sous le poids de la chaleur, quelquefois sans alimens pour ranimer ses forces, et sans vêtemens pour se couvrir. Lorsqu'il s'arrête la nuit, le meilleur gîte qu'il puisse espérer est une misérable lente de toile, qui ne le défend guère des injures de l'air, et une poignée de paille qui meurtrit encore ses membres fatigués. 11 est même souvent dépourvu de ces tristes ressources , et réduit à coucher sans couverture, sur une terre humide, où il contracte des infirmités plus cruelles que le fer de l'ennemi. A chaque instant de la nuit , son repos est troublé par de vaines alarmes. Le jour, il faut livrer sans cesse des combats, qui l'ex posen tau hasard de perdresesmembres ou sa vie. Si son parti remporte quelque avantage, c'est pour recommencera combattre le lendemain avec une nouvelle fureur, jusqu'à ce que la guerre soit terminée. S'il est battu, il voit couler son sang sur le champ de bataille , ou il est fait prisonnier par l'ennemi, pour aller languir

SANDFORD ET MliUTON.

dans les horreurs d'une affreuse prison , et y perdre , dans les chagrins et les maladies, de tristes jours que le fer avait e'pargnés.

Hélas . monsieur, s'écria Henri , quelle affreuse peinture vous nous faites de la destinée de ces braves gens , qui se dévouent à défendre leur pays ! Il me semble que ceux qui les emploient devraient bien prendre soin d'eux ; lorsqu'ils sont malades ou estropiés , et hors d'état de pourvoir à leur subsistance.

m. barlow. — Ils le devraient sans doute. Mais la plupart de ceux qui gouvernent les hommes sont bien étrangers à ces sentimens généreux. Après avoir entrepris par orgueil ou par avarice des guerres injustes et cruelles , ils ne regardent les malheureux qui les ont servis que comme des victimes échappées a la guerre , et qu'ils livrent à la misère pour achever de les immoler.

henri. — Mais, monsieur, comment les hommes qui devraient trouver tant de plaisir a s'aimer, ont-ils pu entreprendre une seule guerre? Comment a-t-on pu concevoir l'idée de quitter sa femme et ses enfans , pour aller faire à ses semblables tout le mal qui est en son pouvoir?

m. barlow. — Vous avez bien raison, mon ami , de vous étonner de cette féroce extravagance. Parmi tous les flots de sang humain qui ont été répandus depuis la naissance du monde, a peine y en a-t-il eu quelques gouttes versées pour une cause juste et naturelle. Il n'en est qu'une seule que la raison puisse autoriser, c'est la défense de son pays. C'est alors qu'il est de son devoir de repousser la force. Chez les Grecs , dont nous venons de parler, tout homme était soldat, et devait toujours se tenir prêt à défendre sa patrie, lorsqu'elle était attaquée.

HBNRi. — Oh, monsieur, je vous en prie, racontez a Tomrny cette histoire de I.éonidas , qui m'a fait tant de plaisir:

je suis sûr qu'il sera charmé de l'entendre.

M. Barlow , ayant vu les yeux de Tommy briller de joie à cette proposition, voulut bien lui raconter l'histoire suivante.

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