‹ Œuvres complètesChapitre 106 sur 142 · VI. Charles Grandisson à madame D"\ Londres, le 27 mai · texte numérisé non relu

VI. Charles Grandisson à madame D"\ Londres, le 27 mai

Quelle obligation je vous ai, ma lame, de nous avoir envoyé votre fils! C'est un ami que vous m'avez donné pour la vie. Si vous saviez combien il se plaît à s'entretenir de vous, et avec quelle tendresse il en parle! 11 me parle aussi fort souvent de son père. Lorsqu'il décrit sa mort , il me fait pleurer d'atl endossement. Que tu es heureux, me disait-il hier au soir, d'avoir encore ton père! Un pauvre enfant est bien à plaindre lorsqu'il est privé du sien! Hélas! c'est perdre son plus cher protecteur et son meilleur ami.

Comment peut-il se faire qu'il y ait des enfans qui désobéissent à leurs parens , et qui les affligent par leurs vices ! Ah ! si j'avais donné à mon papa le moindre sujet de plainte , il n'y aurait plus pour moi un seul jour de bonheur. Mais tu as encore une mère, lui répondis-je. Oui, me répliqua-t-il , j'en ai une qui me chérit aussi tendrement que je l'aime. Ses soins pour moi sont redoublés depuis la mort de mon père , il faut bien que je redouble pour elle de respect et d'amour. Pourquoi ne suis-je pas déjà grand? Je partagerais ses travaux, je l'aiderais à supporter ses chagrins. Oui , tant que je vivrai, je veux lui prouver par ma tendresse que je ne suis pas indigne de la sienne. II me fut impossible de lui répondre, tant j'étais attendri. Je ne pus faire autre chose que de l'embrasser. Àh ! madame , celui qui sait si bien honorer ses parens doit être un ami bien fidèle.

Je ne saurais assez vous dire combien il est appliqué à ses devoirs. M. Bartlet s'étonne tous les jours de ses progrès. N'allez pas croire cependant que nous soyons toujours sérieux. Nous savons bien nous divertir; et le plaisir ne nous paraît jamais si doux qu'après le travail. Nous

LE PETIT GftANI)IS-:OK.

courons dans la campagne , nous jouons aux boules , nous faisons tous les jeux qui demandent de l'adresse et du mouvement. Nos leçons , nos exercices et nos plaisirs, tout a son heure marquée; et je puis vous répondre que chacune est bien remplie.

Que devez-vous penser, madame , de la liberté que j'ai prise de vous écrire une si longue lettre ? Mais non , vous me pardonnez , sans doute. Je vous parle de ce que vous avez de plus cher. Tout ce qui le regarde doit vous faire plaisir. Je ne veux pas cependant abuser de votre complaisance. Daignez , je vous en supplie , excuser mon babil , en considération de mon amitié pour v >lre fils, et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

Madame,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CHARLES GRANDISSOÎ*.

VIL Madame D'" à son fils.

Amsterdam. le 4 juin.

Je t'envoie dans celle-ci une réponse a la jolie lettre que j'ai reçue de ton ami Charles. Je suis enchantée de ce qu'il me dit de tes sentimens à mon égard. Conserve-les-moi toujours , mon cher (i!s ; et ta mère sera toujours heureuse.

J'ai une triste nouvelle à l'apprendre.

Tu connaissais le jeune d'Etampes. tëh bien , il vient d'être rais en prison. Sa passion pour le jeu l'a perdu. 11 a presque ruiné ses parens. Il n'y a pas bien long-temps qu'ils avaient payé pour lui une somme assez considérable, sur la promesse qu'il leur avait faite de ne plus jouer. Il a recommencé de nouveau , et ses prîtes sont énormes. II n'y a plus au-

cun moyen pour ses parens de le tirer d'affaire, à moins de se mettre sans pain. Que ce jeune homme est malheureux !

Tu sais combien il serait aimable sans cette terrible passion à laquelle il s'était livré. On le plaignait d'abord , on le méprise aujourd'hui. 0 mon fils! que cet exemple soit toujours devant tes yeux , et te préserve d'un malheur aussi épouvantable!

Madame Grandisson vient de m'écrire que tu partages les leçons de ses en fans. Avec quelle bonté le ciel supplée à l'impuissance où se trouve ta mère, de te donner des talens selon ta naissance? Sois reconnaissant envers tes bienfaiteurs , et songe sans cesse quel devoir c'est pour toi de profiter de leurs bonnes dispositions. Ton application est le seul moyen d'y répondre. Ne perds aucun moment :

l'heure qui passe ne revient plus. Combien je serais satisfaite de voir l'esprit de mon fils orné des connaissances les plus utiles! Quel charme je pourrai trouver dans son entretien ! Cet espoir est bien capable d'adoucir pour moi l'amertume de notre séparation; qu'il serve également a soutenir ton courage. Oui, mon fils, je te l'ai déjà dit , le ciel ne nous a pas deslinésà vivre toujours ensemble. Maisrieu ne nous empêche de nous aimer, quand nous serions encore séparés par une plus grande distance. Adieu, mon cher enfant , remplis tes devoirs , mais sans négliger tes plaisirs, je ne puis être heureuse que de ton bonheur.

VHL Guillaume D*" àsambre.

Londres, le 12 juin.

Nous parlons demain pour la campagne , maman. Comme je vais me divertir ! Charles vient d'empaqueter beaucoup de livres pour les emporter avec nous. Nos

LE PETIT CRANDISSOiV

croyons ne sont pas oubliés. Toute la contrée est , dit-on , remplie de paysages charraans. Nous nous exercerons à les rendre sur le papier. La petite Emilie emporte son tambour à broder, pour imiter avec son aiguille les plus jolies fleurs. Quoiqu'elle n'ait pas encore douze ans, elle est d'une adresse qui ravit. C'est elle qui fait la plus grande partie de ses chiffons. Nous sommes tous trois bien joyeux d'aller à la campagne. Edouard seul en est fâché. Je le plains. Il me semble que c'est un mauvais signe, de ne pas aimer l'air des champs. Je me suis trouvé présent à une conversation qu'il a eue avec son frère et sa sœur. Je vais vous l'écrire mot pour mot.

Emilie. — Savez-vous que notre bon ami M. Bartlet vient avec nous a la campagne?

charles. — Oui, ma sœur, et j'en suis charmé.

Edouard. — Oh ! pour moi , je ne le suis pas.

charles. — Et pourquoi donc , mon frère?

Edouard. — C'est qu'il trouve toujours en moi quelque chose k reprendre.

charles. — Eh bien ! ses reproches peuvent t'aider à te corriger. Il me semble que ceux qui ont la bonté de nous avertir de nos défauts sont nos meilleurs amis; et je les estime bien plus que ceux qui nous flattent.

Charles a bien raison, n'est-ce pas maman ?

Edouard. — Je pensais au moins que je serais délivré pour quelque temps de ce maudit latin. Mais non, je vois qu'il nous faudra encore faire tous les jours notre version comme à la ville.

charles. — Je l'espère bien , et je ne vois rien de difficile , lorsque M. Bartlet est avec nous. Et puis il veut nous apprendre h connaître toutes les plantes de la contrée. Oh! ce sera un plaisir!...

Edouard. — Oui, vraiment, le beau plaisir que d'aller chercher des herbes, le nez en terre comme les moutons !

charles. — Mais, mon cher Edouard, tu n'as pas fait encore ta malle, je crois ?

Edouard. — Je la ferai faire par un domestique.

Emilie. — Les domestiques sont aujourd'hui bien occupés, mon frère.

Edouard. — Eh bien ! ils iront se coucher une heure plus tard.

Emilie. — Les pauvres gens ! après avoir travaillé toute la journée , tu veux qu'ils perdent encore une heure de leur sommeil?

Edouard. — Voyez le grand malheur !

Emilie. — Tu pourrais le leur épargner en faisant les choses toi-même , puisque tu en as le temps. Cela vaudrait peut-être mieux que de t'amuser à tracasser ton chien.

Edouard. — Mon chien est à moi , j'espère.

Emilie. — Oui, mais les domestiques ne sont pas à toi.,

Edouard. — Écoutez , mademoiselle , je n'ai pas besoin de vos leçons. Gardezles pour vous-même.

La querelle allait s'échauffer. Charles les a pris tous deux par la main. Allons , mes amis , embrassez-vous , leur a-t-il dit. La dispute entre frères et sœurs est toujours un grand mal. Tiens, Edouard, puisque tu veux rester ici a t'amuser , donne-moi ta clef, je ferai ta malle, tandis que les domestiques seront à dîner.

Que Charles est un bon enfant ! a dit Emilie , je l'aime de tout mon cœur.

Oh ! maman , quelle différence entre les deux frères ! et combien la douceur et la complaisance sont des qualités aimables ! Mais , adieu , il faut que je vous quitte. J'aurai soin de vous écrire aussitôt que nous serons arrivés à la campagne.

Que n'êtes-vous de la partie avec ma chère petite sœur !

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