‹ Œuvres complètesChapitre 107 sur 142 · IX. Guillaume D"' à sa mfoe · texte numérisé non relu

IX. Guillaume D"' à sa mfoe

Le 15 juin.

Nous voici arrivés , ma chère maman.

Oh ! la jolie maison de campagne! Il y a de tous côtés des promenades charmantes. Le parc est très-vaste ; et de ma fenêtre je découvre un paysage à perte de vue. Les jardins sont entretenus avec une propreté qui ravit dès le premier coup d'œil. Charles en a un pour lui seul , où il peut semer et planter tout ce qu'il lui plaît. Il a couru le visiter a notre arrivée. Et savez-vous ce qu'il a fait, maman? Non, il n'est pas pas possible d'être plus noble et plus généreux. 11 a donné une demiguinée au jardinier qui a pris soin de son jardin pendant son absence. Il pouvait sûrement se dispenser de lui faire ce cadeau. Son père paie largement le jardinier.

Mais c'est un homme qui a six enfans encore tout petits. Il est pauvre, et Charles est bienfaisant. Il me semble donc qu'il a bien fait. Cependant Edouard a trouvé qu'il faisait mal. Il faut que je vous raconte leur entretien à ce sujet. Edouard était près de moi. Il a vu la demi-guinée dans la main du jardinier. lia couru aussitôt vers son frère.

Edouard. — Es-tu fou, Charles, d'avoir donné tant d'argent à cet homme?

Mon papa lui paie son travail.

charles. — 11 est vrai, mon frère.

Mais vois comme mon jardin est bien entretenu. Cela vaut une petite récompense. D'ailleurs cet homme n'est pas riche , et il a beaucoup d'enfans, ne faut-il pas avoir pitié des malheureux?

Edouard. — À la bonne heure; mais il ne fallait pas au moins lui donner audelà de ce qui lui revient.

charles. — Ah , mon frère , si notre papa nous donnait tout juste ce qui nous revient à nous-mêmes, ce serait bien peu de chose.

Edouard. — Est-ce que tu oserais lui dire ce que tu viens de faire?

charles. — Oui , sans doute. J'espère ne faire jamais rien que je ne puisse lui dire.

Edouard. — Il te gronderait d'une bonne façon ; je te le promets.

charles. — Et moi, je te promets qu'il ne me gronderait pas du tout. Je l'ai vu souvent donner quelque chose au même jardinier , lorsqu'il est content de son travail.

Edouard. — Mon papa donne de son argent, mais celui que tu donnes ne t'appartient pas.

charles. — Je te demande pardon, mon frère. L'argent que j'ai donné au jardinier était bien à moi. C'était le fruit de mes économies , il m'était permis d'en disposer ; et je ne pouvais en faire un meilleur usage.

Edouard. — Comme s'il n'eût pas mieux valu en acheter des fusées et des pétards, et donner un petit feu d'artifice à maman , en l'honneur de notre arrivée !

charles. — Les fusées ne durent qu'un moment. Et qu'est-ce encore? du bruit et de l'éclat, rien de plus. D'ailleurs, elles peuvent causer des accidens. Non, non, mon argent me deviendra plus utile. Le jardinier en achètera des souliers pour ses enfans ; et les pauvres petits ne seront pas réduits a courir pieds nus sur les pierres et à travers les ronces.

Edouard, avec unrismoqueur. — Eh, que nous importe que ces enfans aient des souliers , ou non ? Je ne vois pas en quoi cela nous touche.

charles. — Mais ce! a les touche , mon frère , et c'en est bien assez. Que le ciel nous préserve de ne souger qu'à nos be-

soins, sans nous embarrasser de ceux des autres! Ah! mon cher Edouard, prenons pitié des pauvres; ils sont hommes aussi bien que nous.

Edouard ne trouva pas un mot pour répliquer; mais il nous quitta brusquement pour aller tourmenter un chat qu'il voyait de loin dormir sur un banc de gazon.

Que dites-vous de cela, maman? J'en suis honteux pour Edouard, et j'aime Charles plus que jamais. Madame Grandisson aura sûrement bien plus de plaisir à apprendre la générosité d« son fils , qu'elle n'en aurait eu à voir toutes les fusées du monde. Oh ! si je suis jamais riche, je me garderai bien de fermer ma bourse aux nécessités des pauvres. Ce doit être un si grand plaisir que d'assister un tomme qui a besoin de vous ! Adieu , ma chère maman , on vient de m'appeler pour aller faire un tour de promenade.

Avec quelle impatience j'attends vos lettres ! Ah ! quand m'en viendra-t-il de ma petite sœur?

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