‹ Œuvres complètesChapitre 108 sur 142 · X. Madame D*** à son fils · texte numérisé non relu

X. Madame D*** à son fils

Amsterdam, le 20 juin.

Je suis enchantée de ta dernière lettre , mon cher fils. Tu as bien raison de préférer la, manière de penser de Charles à celle d'Edouard. Combien son bon cœur a dû être satisfait en voyant la joie de l'honnête jardinier ! C'est un plaisir qui se renouvellera toutes les fois qu'il verra des souliers aux pieds des pauvres enfans. Le meilleur moyen de mériter sa richesse, est de faire des heureux.

Madame Grandisson vient de m'envoyer un de tes dessins. Je suis charmée de te voir si bien profiter des leçons que l'on te donne. Si la fortune te refuse ses laveurs , la peinture est une profession

honorable que le fils d'un colonel ne doit pas dédaigner : c'est d'ailleurs une occupation amusante, qui, en te préservant de l'oisiveté, te préservera de tous les vices qu'elle entraîne. La pratique des beaux-arts est la plus sûre sauvegarde de la jeunesse contre les passions.

Le désir que tu témoignes de recevoir des lettres de ta petite sœur lui a fait faire beaucoup de réflexions. 0 maman , me disait-elle hier au soir, que c'est une jolie chose que de savoir écrire 1 Quand vous me lisez les lettres de mon frère, c'est comme s'il était avec nous , comme s'il nous parlait. Oh! je vous en prie, maman , donnez-moi bien vite un maître a écrire , que j'écrive à mon frère ; ce sera aussi comme si je lui parlais , comme si j'étais avec lui. Elle m'a tant pressée que je lui ai promis de lui donner un maître le mois prochain ; elle m'a sauté au cou : ah , maman ! que je vais être sage! Oui, je veux mériter la grâce que vous m'accordez! Que pourrai-je faire pour que vous soyez toujours contente de moi? Tu n'as qu'à bien apprendre, ma fille, lui ai-je dit. Mais, maman, bien apprendre , ce n'est pas pour vous , c'est pour moi. Cela me regarde autant que toi-même^ lui ai-je répondu, le bonheur de mes enfans n'est-il pas le mien ? Oh , maman ! a-t-elle repris aussitôt , quand pourrai-je faire quelque chose qui soit pour vous toute seule ! Eh bien 1 mon fils, cela n'est-il pas joli de la part d'un enfant de six ans? Je la pris dans mes bras, et je la serrai contre mon cœur. Je t'embrasse avec la même tendresse.

XL Guillaume D*** à sa mère.

Le 27 juin.

Ah ! maman, il vient d'arriver un grand malheur. Edouard est tombé dans l'eau

LE P1ÎTIT GRANDISSON.

il est très-malade. Madame Grandisson est malade aussi. Nous sommes tous dans le chagrin. Vous allez voir que si Edouard souffre , c'est bien par sa faute. Il est encore fort heureux d'en être réchappé.

S'il n'avait pas reçu de secours si à propos, il se noyait certainement.

C'était hier après dîner. 11 n'avait pas fait son devoir de la matinée. Monsieur Grandisson lui avait ordonné de rester dans sa chambre pour le finir. Voyez comme il est désobéissant! Il descendit malgré cet ordre, et vint nous trouver. Mais attendez, je vous prie, il faut que je vous raconte la chose exactement comme elle s'est passée.

Nous étions partis depuis un quart d'heure, dans le dessein d'aller boire du lait chaud pour notre goûter, à une petite ferme assez peu éloignée. Nous entendîmes bientôt Edouard , qui accourait vers nous à perte d'haleine. Nous nous arrêtâmes pour l'attendre, croyant qu'il avait obtenu la permission de venir nous joindre. Il arriva. Nous reprîmes alors notre marche; et, après avoir fait quelques pas ensemble, nous rencontrâmes un petit garçon qui poussait une brouette où il y avait un petit tonneau de vinaigre. Il voulut se ranger civilement pour nous laisser passer. La roue tourna dans l'ornière, la brouette versa, et le tonneau tomba à terre. Le pauvre enfant se trouva dans un grand embarras , parce qu'il n'était pas en état de remettre le tonneau sur la brouette , et qu'il n'y avait pas une grande personne pour lui prêter la main. Charles, le bc-n Charles courut aussitôt vers lui. Allons, Guillaume, allons Edouard, s'écria-t-il, il nous faut aider ce brave petit garçon. Nous aurons bien assez de force , a nous quatre , pour remonter son tonneau. Vraiment oui ! dit Edouard, il nous siérait bien de nous occuper de ces choses-là! Pourquoi non? répondit Charles. Il ne mes-

sied jamais, cerne semble, de faire une bonne action. Tu n'as qu'à rester tranquille. Voyons, nous trois , si nous serons assez forts. Nous voilà aussitôt à l'ouvrage, et dans un'moment la brouette fut relevée, et, le tonneau remis par-dessus, tandis qu'Edouard ne faisait que chanter et se moquer de nous. Le petit garçon fut bien joyeux. Il nous remercia, et poursuivit son chemin. Allons, Charles, dit Edouard , voilà qui est à merveille. Je vois avec plaisir que tu serais un fort bon vinaigrier. Eh bien, mon frère, lui répondit Charles en souriant , si je le suis jamais , et que j'aie le malheur de laisser tomber mon tonneau , je serai fort aise de trouver quelqu'un qui ait la bonté de me secourir. Oui, tu n'as qu'à rire, reprit Edouard. Mais que dirait mon papa, s'il était instruit de ce que tu viens de faire? II en estimerait davantage son fils , dit Emilie. Mon papa est bon , et, à la place de Charles, il en aurait faU tout autant que lui. Fi donc! repartit Edouard, vous me faites rougir pour vous deux. C'est bien à des gens comme nous de nous mêler des affaires du bas peuple! Oh! interrompit Charles, s'il a besoin de nous quelquefois, nous avons plus souvent besoin de lui. Nous avons secouru ce petit garçon. Qui sait si son secours ne sera pas un jour nécessaire à quelqu'un de nous?

Vous verrez bientôt, maman, que Charles avait raison.

A peine étions-nous arrivés à la ferme , qu'Edouard nous proposa de faire une petite navigation sur un batelet qui était la tout près, dans un fossé. Emilie et Charles n'en voulurent rien faire, en disant que leur papa le leur avait expressément défendu. Bon ! il n'en saura rien , dit Edouard. Mais, mon frère, répondit Charles , nous ne devons rien faire que notre papa ne doive savoir. A la bonne heure, dit Edouard. En ce cas, je vais

l.H PETIT GRANDISSON.

faire un tour daus la prairie, car je ne m'amuse pas ici. Nous pensâmes tous que c'était en effet son dessein. Mais, l'auriez -vous cru, maman? au lieu d'aller, comme il le disait, dans la prairie, il tourna autour de la ferme, et il alla se mettre dans le bateau. Environ une demi-heure après , nous entendîmes crier au secours. Nous y courûmes avec le fermier et son lils. Quelle fut notre consternation en voyant le bateau renversé et le malheureux Edouard caché sous les ondes! Un petit garçon était près de lui , et le tirait par le pan de son habit , sans avoir la force de le soulever. C'était lui qui venait de crier au secours. Le fermier se jeta aussitôt dans le fossé, et vint à bout de les tirer de l'eau tous les deux. Mais Edouard était sans connaissance et sans mouvement. Emilie poussait des cris pitoyables. Moi, j'étais si saisi que je ne pouvais rien dire. Charles seul était calme, et avait conservé toute sa présence d'esprit. Il ordonna d'abord que l'on portât son frère dans la maison du fermier , pour le faire revenir de son évanouissement; puis il dit à sa sœur de se tenir tranquille, de peur que ses cris n'allassent jusqu'aux oreilles de son papa. Je vais retourner vers lui, ajouta-t-il, pour le prévenir doucement du malheur qui vient d'arriver. Ayez bien soin de mon frère. ,., .

N'admirez-vous pas, ma chère maman , des précautions si sages et si tendres?

Mais quelle fut l'agitation de ses par en s en entendant son récit! madame Grandisson tomba évanouie. M. Grandisson , après lui avoir donné des secours, courut aussitôt vers son fils. On venait de le porter dans la maison. Il n'était personne qui ne le crût mort. Malgré sa fermeté, M. Grandisson ne put s'empêcher de répandre des larmes. Oh ! combien un bon père aime ses enfans! Il oublie toutes

leurs fautes lorsqu'il les voit en danger. A force de soins, on fit revenir Edouard à lui-même; mais il est encore au lit, parce qu'il a une grosse fièvre. Le voilà bien puni de sa désobéissance. Il a été sur le point de perdre ha vie, et de donner la mort a ses parens. C'est une bonne leçon pour m'apprendre a être toujours soumis et docile. Adieu, ma chère maman, je vous donnerai bientôt des nouvelles. Que j'aurais de choses à dire à ma petite sœur pour la scène touchante qu'elle a eue avec vous ! Je l'attends a notre correspondance.

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