‹ Œuvres complètesChapitre 109 sur 142 · XII. Guillaume I)*** à sa mère · texte numérisé non relu

XII. Guillaume I)*** à sa mère

Le 2 juillet.

Madame Grandisson est beaucoup mieux, maman. Edouard sera bientôt rétabli ; et j'espère que cette aventure le rendra plus sage. Je vous ai parlé dans ma dernière lettre d'un petit garçon qui a sauvé Edouard en le tenant par son habit. Eh bien! j'avais oublié de vous le dire, c'est le petit vinaigrier que nous avions aidé à remettre son tonneau sur sa brouette. Charles le disait bien, on peut avoir besoin de tout le monde sans pouvoir deviner comment. C'en était sûrement fait d'Edouard, si nous n'avions secouru le petit garçon ; car , en restant sur le chemin près de sa brouette renversée, il n'aurait pu se trouver à portée de voir l'accident d'Edouard de se précipiter dans l'eau pour le soutenir, et d'appeler du secours. Mais il faut que je vous rapporte un entretien que nous eûmes à ce sujet hier après dîner, lorsque nous étions avec M. Grandisson dans la chambre du malade.

Vous avez bien de la bonté, nous dit Edouard, de venir me tenir compagnie.

charles. — Ne viendrais-tu pas près

LE PETIT GRAXniSSON.

de nous, mon frère, si nous étions malades?

Edouard. — Guillaume aurait peutêtre plus de plaisir à s'aller promener.

Guillaume. — Non j je t'assure , Edouard. C'est un assez grand plaisir pour moi de voir que tu commences à te trouver mieux.

Emilie. — Surtout quand nous pensons au danger que nous avons couru de te perdre.

Edouard. — Cela est vrai. Sans ce brave petit garçon , c'en était fait absolument de moi.

m. grandisson. — Je suis bien aise, mon fils , que cette réflexion occupe ton esprit. Tu vois à présent, comme te le disait Charles , que l'on ne peut jamais savoir si l'on n'aura pas besoin de telle personne qui se trouve avoir besoin de nous.

Edouard. — Vous avez raison , mon papa. J'ai bien du regret de n'avoir pas aidé ce petit garçon, qui devait me rendre un si grand service.

m. grandisson. — Je te sais gré, mon fils , de reconnaître que tu as eu tort. Il ne te reste plus qu'a te souvenir sans cesse de ton libérateur , dans la pensée qu'il viendra peut-être un jour où tu pourras lui rendre le change. Jusqu'à ce moment, tu peux, en quelque sorte, t' acquitter envers lui, en secourant, a son intention , tous ceux que tu verras dans la peine. Tu peux encore tirer de ton malheur une leçon fort utile, c'est qu'il ne faut jamais mépriser ceux qui paraissent au-dessous de notre état. A la place du petit vinaigrier , qu'aurait fait un jeune gentilhomme? Il se serait sans doute contenté d'appeler du secours sans te secourir lui-même ; et tu aurais eu le temps de périr sous ses yeux, avant qu'il eût osé mettre un pied dans le fossé. Le petit uaioon, au contraire, plus courageux et plus compatissant, s'est précipité dans

T. IV

l'eau après toi , au péril de sa propre vie. Tu venais de lui refuser un service qui ne l'aurait coûté qu'un léger effort ; et, malgré ta dureté a son égard , il n'a pas craint de hasarder ses jours pour sauver les tiens. As-tu fait jusqu'à présent, et ferastu peut-être dans toute ta vie une action qui approche de la sienne? De tendres

parens, un frère

lui

doivent un objet chéri qu'ils allaient perdre. La société lui doit un de ses enfans qui peut un jour travailler utilement pour elle. Gardons-nous donc bien de mépriser aucun de nos semblables , dans quelque rang que le sort l'ait placé, puisque les petits peuvent quelquefois nous être encore plus utiles que les plus grands.

J'avais les larmes aux yeux , ma chère maman , pendant le discours de M. Grandisson. Il me semblait que tous ses sentimeus étaient déjà dans le fond de mon cœur. Oh! oui, j'ai observé plus d'une fois que les gens du peuple sont les plus secourantes , lorsqu'ils voient quelqu'un dans le besoin ; et l'on ne peut pas être méchant, quand on est aussi bien disposé à secourir ses frères.

Adieu, ma chère maman. Nous allons demain dîner chez la sœur de M. Grandisson. C'est à plusieurs milles d'ici. Je suis obligé de vous quitter. Nous devons nous coucher ce soir de bonne heure , pour être levés demain de grand matin.

Edouard ne peut pas venir avec nous. Il en est si fâché que cela me fâche pour lui. Voilà encore une autre punition de sa faute. Je vous rendrai compte de notre visite. Écrivez-moi , je vous prie , ma chère maman , jusqu'à ce que ma petite sœur puisse devenir votre secrétaire.

Xlll. Guillaume />*** à sa mère.

Le 5 juillet.

Nous avons eu beaucoup de plaisir, ma

LE PETIT GnANDISSOiX.

chère maman , chez milord et milady Campley. J'aurais voulu que vous eussiez pu voit* comment mon ami Charles s'est ro!ii|>oit(' au milieu d'une nombreuse compagnie. 11 y avait un autre jeune garçon à peu près de notre âge. Quelle différence entre Charles et lui ! Celui-ci a toujours un maintien raide et affecté. Il ne sait faire autre chose que des complimens et des révérences. 11 n'ose regarder personne en face, comme s'il avait honte d'une mauvaise action. Charles, au contraire, est civil avec une noble assurance. Il se présente d'un air aisé tout ensemble et modeste. 11 écoute avec attention, et se permet peu de parler ; mais ce qu'il dit est plein de grâce et de justesse, et tout le monde semble prendre du plaisir à l'entendre. Il distingue à merveille ce qu'il doit à chacun de ceux avec lesquels il se trouve. Respectueux envers ses supérieurs et les personnes plus âgées que lui , il est poli pour ses égaux , et affable pour ses inférieurs. Sans paraître trop empressé dans ses soins, il a les attentions les plus délicates. Je ne vous en donnerai qu'un exemple. Nous étions allés nous promener dans le jardin. Une jeune demoiselle avait oublié son chapeau à la maison. Elle ne tarda pas à se plaindre de l'ardeur du soleil. Charles l'avait déjà devine'; et, lorsqu'elle se disposait à aller chercher son chapeau , elle vit arriver Charles qui le lui apportait. Il lui demanda la permission de le mettre lui-même sur sa tête : ce qu'il fit avec toute la gentillesse dont il est capable. Oui , je vous assure , il est en compagnie comme un homme de trente ans. Après le dîner, il exécuta sur le clavecin une pièce fort diffleile , et il reçut des applaudissemens de tout le monde. Oh, si je pouvais devenir aussi aimable que lui , que je serais heureux ! quand cène serait, maman, que pour vous plaire davantage. Le deux filles de milady sont aussi très-bien élevées. L'aînée, qui s'appelle

Charlotte, chante à ravir. Emilie l'aime tendrement. Elles se sont promis de s'écrire l'une à l'autre.

Mais j'allais oublier de vous raconter ce qui nous est arrivé sur la route à notre retour. M. et Mme Grandisson avaient pris les devans avec Emilie et une dame du voisinage qui les avait accompagnés. M. Bartlet, Charles et moi, nous étions dans une seconde voiture. A peine avionsnous fait deux milles, que nous vîmes un pauvre vieillard assis au pied d'un arbre. Charles fit arrêter le cocher , et , se tournant vers M. Bartlet : Tenez, monsieur, lui dit-il, voyez, je vous prie, ce vieillard. 11 paraît être aveugle, et il n'a personne auprès de lui. Que peut faire là ce pauvre malheureux? Voulez-vous me permettre de l'aller questionner? Bien volontiers, mon ami, lui répondit le digne M. Bartlet. Charles descendit aussitôt de voiture, il courut vers le pauvre homme, et lui dit : Qui êtes-vous , mon ami , et que faites-vous tout seul dans cet endroit solitaire? pelas! répondit l'aveugle, je demeureà plus de deux milles d'ici. J'étais sorti ce matin pour venir demander l'aumône dans ce village , qui est. . . je ne sais plus de quel côté: et mon conducteur, qui est un mauvais enfant, n'a pas voulu me reconduire , parce que je n'avais pas ramassé assez d'argent pour le payer comme à l'ordinaire. Je n'ai d'autre espérance que dans le Ciel, qui enverra peutêtre quelqu'un pour me secourir. Mais , lui dit Charles , le soleil vient de se coucher, il fera bientôt nuit, quedeviendrezvous ici? 11 faudra donc que j'y périsse de misère , répondit l'aveugle. Non , repartit Charles , je veux être celui que vous attendez de la part du Ciel pour vous sauver. Oh! M. Bartlet, lui dit-il, en revenant vers nous, me refuserez-vous la douceur de sauver un misérable vieillard, un pauvre aveugle abandonné sans secours , et qui va périr si nous n'avons

LE PETIT GRANDISSOX.

pitié de lui? La nuit s'avance. Que deviendra ce malheureux , s'il n'a personne pour le guider ? Son habitation n'est qu'à deux milles d'ici. Qui nous empêche de l'y conduire dans notre voiture? Oui, Charles, lui répondit M. Bartlet, suivez les mouvemens de votre cœur généreux.

Charles n'eut pas plus tôt reçu cette réponse, qu'il alla prendre le vieillard par la main , et le fit monter dans le carrosse. Un autre que mon ami aurait eu peut-être une mauvaise honte d'aller avec un homme qui avait des habits si déchirés ; mais lui, au contraire, il semblait s'en faire honneur. Il ne fallut pas nous détourner beaucoup de notre route pour ramener le pauvre vieillard dans sa chaumière. Je vis que, Charles , en le faisant descendre de

la voiture , lui glissait de l'argent dans la main ; et nous nous séparâmes de lui après en avoir reçu mille bénédictions. A notre arrivée, toutle monde donna des louanges a cet acte d'humanité. Mais , dit Emilie, cet homme , avec sa grande barbe et ses haillons, devait faire une singulière figure dans votre calèche. Ah 1 ma sœur, je ne pensais guère à son accoutrement, répondit Charles, tant j'avais de joie d'avoir pu secourir un malheureux ! M. Grandisson ne put y tenir , ses yeux se remplirent de douces larmes. 11 tendit les bras à son fils, qui vint s'y précipiter ; et il le serra tendrement contre son cœur. 0 maman, que le mien était plein pendant une scène si touchante ! Il me semble que cette calèche est un beau char de triomphe pour mon ami.

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