XV. Gu'dlaume D*** à sa mère
Le \5 juillet.
J'ai tous les jours ici de nouveaux plaisirs, ma chère maman. Votre fils est maintenant devenu jardinier.Veux-lu m'aider, me dit l'autre jour mon ami? Il faudrait donner une autre tournure à mon jardin. La saison des fleurs est passée. Je veux faire venir de la salade pour régaler maman pendant tout le reste de l'été. Si je le veux? lui répondis-je; oh! sûrement. Je te serai toujours obligé lorsque tu me donneras l'occasion de faire quelque chose pour toi. Nous allâmes aussitôt prendre une camisole légère, et nous voilà tous les deux la bêche a la main. Le jardin fut défriché le soir même. Nous recueillîmes avec soin les griffes et les ognons pour les remettre en terre avant notre départ. Hier nous nous sommes levés à cinq heures.
On n'a pas long- temps à dormir dans notre métier, parce qu'on ne peut rien transplanter a l'ardeur du soleil. Ce malin, nous sommes retournés de bonne heure à l'ouvrage , et nous avons eu le plaisir de l'achever avant le déjeuner.
Nous n'attendons plus que do voir lever nos semailles et prendre racineà nos plantations. Dans cet intervalle nous aurons assez de besogne a extirper les mauvaises herbes. Quel plaisir ce sera pour nous de voir croître nos petites plantes 1 J'avais fait jusqu'ici comme les autres enfans, qui voient tous les jours les productions de la nature sans y faire attention. Mais Charles m'apprend à réfléchir sur tout ce que je vois. Je puis encore vous en donner un exemple dans un entretien que nous eûmes hier. Je ne sais si je vous ai déjà écrit que Charles avait une jolie volière, peuplée de toutes sortes d'oiseau* , dont il prend soin lui-même. Nous avions fini notre jardinage, et nous faisions un lour de promenade avec Emilie. Attendez
un moment , nous dit Charles , 11 faut que je vous quitte. Je n'ai pas encore pansé mes oiseaux d'aujourd'hui.
Emilie. — Nous irons avec lui, n'est-ce pas, Guillaume?
Guillaume. — Avec grand plaisir , lîmilie.
Charles. —Vous êtes de bons enfans de venir rendre visite à mes petits pensionnaires,
Guillaume. — Oh, les jolis oiseaux !
Comme ils paraissent joyeux de te voir !
Charles. — C'est qu'ils sont accoutumés à manger de ma main.
Guillaume. — On dirait qu'ils te reconnaissent.
Charles. —Je me flatte d'être un peu de leur connaissance. J'ai observé cependant que lorsque j'ai mon chapeau sur la tête, ils s'enfuient de moi comme s'ils ne me connaissaient plus. L'instinct de mon chien est plus sûr. 11 me reconnaîtrait, je crois, sous toute espèce de déguisement.
Emilie, — Edouard devrait bien apprendre de toi à être plus soigneux. N'at-il pas laissé mourir l'autre jour sa linotte de faim ? Oh 1 si j'avais un oiseau , je me garderais bien de l'oublier.
charles, — Tu as raison. 11 faut bien soigner ces pauvres petits animaux, puisqu'ils ne sont pas en état de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.
Emilie. — Mais ne vaudrait-il pas mieux encore leur donner la volée que de les tenir prisonniers? On ne renferme que ceux qui ont fait du mal aux autres; et sûrement ces pauvres oiseaux n'en ont fait à personne.
charles. — Non, sans doute; mais ils ne sont pas malheureux dans leur cage.
S'ils avaient joui auparavant de leur liberté, je me serais bien gardé de les en priver. Mais ils sont nés dans leur prison ; et je parie que si je leur ouvrais la volière, ils craindraient d'en sortir.
Emilie. — Ils voient cependant les
LE PETIT GKAM)ISSOX.
autres voler librement dans les airs. Que penserions-nous si nous étions renfermés?
Charles. — Nous penserions qu'il est fort agréable d'être libre, et fort triste d'être prisonnier. Mais les oiseaux n'ont aucune idée de cette différence. Pourvu qu'on leur donne a manger et à boire , ils sont contons. Ils jouissent de ce qu'ils ont , sans penser a ce qui leur manque.
Emilie. — Je suis bien aise de ce que tu m'as tranquilliséelà-dessus. Ma tante Campley m'a promis un serin . Je ne pensaisà le recevoir que pour lui donner la volée.
Tu peux venir à présent, mon petit ami. J'aurai bien soin de toi, et tu auras abondamment du grain dans ta cage, malgré l'hiver, lorsque les autres oiseaux ont tant de peine à en trouver sous la neige.
Vous voyez , maman , combien Emilie est une bonne fille ! je pense que ma petite sœur ne trouvera pas ma lettre trop longue. Voila un bon modèle que je lui présente pour l'imiter.