XVI. Guillaume />"* à sa mère
Le \ 8 juillet.
Charles , Edouard et moi , nous sommes allés dîner hier chez le chevalier Fricndly. Il a un fils à peu près de notre âge, avec qui nous nous sommes bien amusés. Je veux vous faire part, ma chère maman , de l'entretien que4 nous eûmes à ce sujet, a notre retour. Emilie vint à notre rencontre , et nous demanda d'un air gracieux si nous étions contens de notre journée.
Oui, ma chère sœur, lui répondit Charles ; mais j'aurais eu encore plus de plaisir, si tu avais pu être de notre partie.
Emilie. Tu as bien de la bonté, mon frère. Cependant Edouard ne me paraît pas trop satisfait de sa visite.
Edouard. — Il est vrai. Une autre fois je reste à la maison. Le jeune Friendly ne me convient pas du tout.
charles. — En quoi donc, mon cher Edouard? Il est si doux et si poli!
Edouard. — C'est qu'il ressemble plus à un homme de quaraute ans qu'à un jeune homme de quatorze.
charles. — Voila justement ce que j'estime en lui. Ne trouves-tu pas surprenant qu'on puisse avoir tant de sagesse et d'instruction à son âge?
Edouard. — Quel besoin avait-il de nous étaler tous sesinstrumensde physique? Que dirais-tu si j'allais parler à une demoiselle des beautés du latin? Ne serait-ce pas une impolitesse de ma part?
charles. — Oui, sans doute, parce que tu saurais déjà qu'elle n'a pas été élevée à entendre cette langue. Mais le jeune Friendly pouvait nous supposer aussi bien instruits que lui-même ; et je le crois trop modeste pour avoir eu l'intention de nous humilier. 11 ne voulait que nous amuser un moment par quelques expériences curieuses sur sa machine électrique. J'avoue qu'elles m'ont fait d'autant plus de plaisir, qu'il m'a semblé que ces connaissances n'étaient pas au-dessus de notre portée ; et j'y ai pris une nouvelle ardeur pour m'instruire dans toutes les sciences qui ont pour objet l'étude de la nature.
Edouard. — Et quedis-tu de voir qu'un jeune homme de condition ait un tour à tourner?
charles. — Je le trouve si bien de mon goût , que je veux prier mon papa de m'en donner un.
Emilie. — Oh! oui, Charles, je l'en prie. Tu me feras de jolis ouvrages en ivoire.
Edouard. — Vraiment je ne puis m'empêcher d'en rire. Charles Grandisson se faire tourneur ! C'est une excel-
LU PhTIT GRANDISSON.
lente idée. Voilà un bon métier qu'il aura , s'il devient jamais pauvre.
Charles. — Ne crois pas badiner > mon frère. Il y a des gens bien au-dessus de nous qui sont tombés dans la pauvreté. Quoique j'espère n'avoir pas besoin de l'art de tourner pour gagner ma vie, c'est une occupation fort amusante, et qui donne de l'adresse a nos mains. Je la prendrai pour délassement quand je serai fatigué de l'étude.
0 ma chère maman ! si vous étiez assez riche pour me donner aussi un tour! Mais non , que cela ne vous inquiète pas. Je travaillerai sur celui de mon ami Charles. Le jeune Friendly a tourné en notre présence une petite boîte d'ivoire qu'il m'a donnée. Je vous l'envoie pour ma petite sœur, jusqu'à ce que je puisse lui en donner une de ma façon.
XVIL Guillaume D"* à sa mfre.
Le 22 juillet.
Monsieur et madame Grandisson sont allés passer quelques jours chez un de leursamis. M. Bartlet vient de partir pour Londres. Ainsi , ma chère maman , nous voilà restés seuls avec une ancienne femme de chambre , et un petit nombre de domestiques. Emilie conduit le ménage en l'absence de sa mère. Oui , en vérité, c'est elle qui donne ses ordres à tout le monde , et avec autant de sagesse que si elle avait dix ans de plus. N'est-ce pas bien joli de la part d'une si jeune demoiselle? Elle n'a pas encore douze ans , et les domestiques la respectent déjà comme leur maîtresse. Savez-vous pourquoi ? C'est qu'elle ne leur parle jamais qu'avec douceur sans se familiariser avec eux. Elle suit en cela l'exemple de son frère Charles. Vous ne sauriez croire combien il est aimé et honoré de tous les
gens delà maison . Edouard au contraire ne fait que jouer avec eux; et ils ne peuvent le souffrir. 11 est vrai qu'il leur fait bien des malices, et qu'il les traite souvent avec une hauteur insupportable. Oh! s'il était allé avec son papa et sa maman ! Dès qu'ils ne sont plus la pour le morigéner, il n'y a plus moyen de tenir avec lui. Charles , Emilie et moi , nous n'en remplissons pas moins nos heures d'études que si M. et madame Grandisson étaient ici pour veiller sur nous. Mais Edouard profite de leur absence pour passer sa journée à baguenauder ou à courir les champs. 11 ne cherche même qu'à nous détourner de nos exercices, comme si notre application était un sujet de reproche pour sa paresse. Nous étions hier au matin dans un coin de la chambre occupés à dessiner. Edouard s'amusait à faire voler un hanneton au bout d'un fil, et, sous prétexte de le suivre , il venait donner des secousses à nos chaises, pour nous troubler dans notre travail. Emilie, emportée par sa vivacité, allait le tancer vertement. Charles la prévint, et adressant avec douceur la parole à son frère : Mon cher Edouard , lui dit-il , si tu veux jouer, à la bonne heure. Mais pourquoi nous interrompre?
Edouard. — Ne vois-tu pas que c'est mon hanneton qui m'entraîne ?
Emilie. — Voilà qui paraît bien croyable.
Charles. — Sans vouloir te fâcher, dis-moi , quel plaisir peut trouver un garçon de ton âge dans un pareil amusement? N'est-ce pas tourmenter une pauvre bête sans nécessité?
édquard. — Eh bien ! je vais lui donner la volée, pourvu que tu viennes le promener avec moi dans le jardin.
charles. — C'est-à-dire que si je refuse d'y aller, tu continueras de tourmenter le pauvre hanneton. Ce n'est cepen*
,E PETIT GRANDISSO*.
dant pas sa faute , si je ne veux pas te suivre.
Edouard. — Te voilà bien ! Jamais il ne te plaît de faire ce que je demande.
charles. — Ecoute donc, il vaut encore mieux , a mon avis , faire ce que demande mon papa; et il veut que cette heure soit donnée au travail.
Edouard. — Comme s'il était ici pour nous y forcer !
Emilie. — Tu ne fais donc rien que par force?
Edouard. — Vous êtes toujours tous les deux à vous entendre contre moi.
charles. — Non, mon frère; et, quoique Emilie ait raison, pour te prouver que je suis à ton service, me voilà prêt à te suivre. Je puis achever mon dessin dans un autre moment. Allons dans le jardin. Ce sera toujours un plaisir pour moi de t'obliger.
Ils n'étaient pas au bout de l'allée qu'il survint une grosse averse: ce qui les força de rentrer, au grand regret d'Edouard. Charles, pour le consoler, lui proposa de faire entre nous une petite lecture dans l'histoire ancienne. Va , je n'ai pas besoin de tes livres, lui répondit brusquement Edouard. Je n'ai pas eavie d'être un savant, je dois être un officier.
charles. — Eh bien ! crois-tu que la connaissance de l'histoire ne lui soit pas utile?
Emilie. — Un joli officier, qui ne saura parler que de bombes et de canons !
Edouard fit une grimace à sa sœur, et voulut nous obliger de jouer aux quatre coins , en prenant John pour faire le cinquième. Mais Charles, qui malgré la douceur de son caractère est capable de la plus grande fermeté, lui répondit:
Non, mou frère, il n'a pas tenu a moi tout à l'heure que je fisse ce qui pouvait te faire plaisir. La pluie nous a contrariés. Je t'ai proposé un autre amusement
| qui devait le satisfaire. Tu ne l'acceptes | point ; mais il convient à ma sœur et a I mon ami , et je crois devoir céder à un I goût raisonnable plutôt qu'à tes caprij ces.
Edouard , qui sait que son frère ne rei vient pas aisément d'un parti qu'il a pris, sortit aussitôt d'un air grognon ; et malgré la pluie, il courut jouer dans la cour avec un grand dogue, dont il a fait son ami pour le tarabuster sans cesse. Il n'en revint qu'au bout d'une heure, trempé jusqu'aux os , et tout couvert de crotte de la tête aux pieds. Pour nous, dans cet intervalle, après avoir lu la vie d'Épaminondas, qui nous fit infiniment déplaisir, nous eûmes le temps de reprendre nos dessins et de les achever. Il se présenta l'après-midi une occasion pour les envoyer à M. Grandisson ; et nous avons eu ce matin le plaisir d'apprendre qu'il en a été fort satisfait. Mais qu'aura-t-il pu penser d'Edouard qui ne lui arien envoyé? Voilà ce qui m'afflige. Je donnerais tout au monde pour qu'il fut aussi bon, aussi aimable, aussi appliqué que son frère. C'est alors qu'il ne manquerait plus rien au bonheur de ses parens. Je vois avec regret combien de peines il leur cause. Oh ! ma chère maman , s'il m'arrivait un jour de vous donner aussi des chagrins ! Non , non , rassurez-vous. Lorsque je pense à votre tendresse pour moi, je sens tout ce que je dois faire pour m'en rendre digne.
J'ose vous promettre que je ne vous donnerai jamais que des sujets de satisfaction. J'entends d'ici ma petite sœur qui vous donne la même parole; et je l'embrasse tendrement pour cette bonne résolution.
Adieu , ma chère maman.
XVHL Guillaume D" à sa mère.
Le 24 juillet.
Une des servantes de la maison est très-
LE PEUT URANDISSOit.
malade. Vous allez voir, maman , s'il est possible d'avoir un cœur plus sensible et plus compatissant que la bonne Emilie.
Elle s'est levée ce matin à la pointe du jour, pour porter elle-même une potion à la pauvre malade. Elle n'a pas eu de repos qu'elle ne la lui ait vu prendre tout entière, parce que c'était absolument de l'ordonnance du médecin. On dirait, à la voir, que c'est une sœur cliérie à qui elle donne ses soins. Que c'est une chose aimable dans une jeune demoiselle d'avoir tant d'humanité ! Edouard a voulu lui en faire des reproches. Il te sied bien , lui a-t-ildit, de servir toi-même ta servante ! Et pourquoi non . mon frère ? a-t-eile répondu : tu joues bien aux quilles avec les domestiques. S'il est de leur devoir de nous servir lorsqu'ils se portent bien, c'est a nous de les soigner lorsqu'ils sont malades. D'ailleurs la pauvre Peggy ne m'a-t-elle pas veillée plus d'une fois dans les maladies de mon enfance? C'est bien le moins que je fasse pour elle ce qu'elle a fait pour moi. Je pense combien j'aurais de plaisir à sa place de voir, que l'on me témoigne de l'attachement. Edouard s'est trouvé si honteux, qu'il est sorti brusquement de la chambre. Ah ! me suis-je dit a moi-même, Emilie ne fait que ce que j'ai vu faire a ma chère maman. Lorsque notre pauvre Nannette avait la fièvre , c'était maman qui lui donnait ses soins. Mais ce souvenir me fait venir une pensée qui m'attriste. Il y a tant de domestiques dans cette maison ! Et vous, ma chère maman, vous n'avez qu'une servante pour vous servir. Combien vous devez vous trouver malheureuse! Il faut que vous fassiez vous-même une infinité de choses qui conviennent si peu à la veuve d'un colonel! Encore si ma sœur était assez grande pour vous soulager! Mais non, elle ne fait que vous donner plus de peine. Et moi , que fais-je ici , au lieu d'être au- }»h\s dp vous. p<.ur vous aider de toutes
mes forces , et pour vous consoler ? Celte réflexion me serre le cœur, lln'yaqu'une chose qui puisse adoucir ma tristesse, c'est qu'à force de m'instruire, je puis un jour me mettre en état de finir vos malheurs. Oh ! comme une si douce espérance me donne de courage! Adieu , ma chère maman, je vous embrasse entre les larmes et la joie.