‹ Œuvres complètesChapitre 118 sur 142 · XXVI. Guillaume D*** à sa "mire · texte numérisé non relu

XXVI. Guillaume D*** à sa "mire

Le 12 août.

0 ma chère maman ! le pauvre Charles a une jambe éçhaudée. 11 ne peut pas marcher. C'est Edouard qui en est cause par sa maladresse. Il a renversé sur lui une théière d'eau bouillante. Jamais, non , jamais on n'a montré autant de patience et de bonté que mon ami. Un autre se serait emporté contre son frère, et l'aurait accablé de reproches. Charles , au contraire, ne cherchait qu'à lui cacher la douleur qu'il ressentait. Ce n'est rien , disait-il, je ne, souffre pas beaucoup. Ne t'afflige pas, Edouard, je t'en prie. Cependant nous vîmes bientôt qu'il y avait

plus de mal qu'il n'en disait ; car sa jambe devint si enflée , qu'on fut obligé de lui couper son bas avec des ciseaux pour le déchausser. Emilie fondait en larmes.

Voyez , dit-elle à Edouard , ce que vous avez fait par votre étourderie. Vous avez peut-être estropié votre frère pour le reste de ses jours. Je souhaiterais que ce malheur fût retombé sur vous-même. Il vaudrait mieux qu'il ne fût arrivé à personne , dit Charles , en interrompant sa sœur. Va, ma chère Emilie, cela ne vaut pas la peine de t'inquiéter. Je serai bientôt guéri. Edouard ne l'a pas fait par un mauvais dessein. C'est un malheur ; et , quand il serait encore plus grand , il faudrait bien s'en consoler. Non, répondit Emilie , je ne saurais lui pardonner sa

LE PETIT GRAiNDISSON.

maladresse, Voyez-le donc. Il reste là immobile comme une bûche, au lieu d'envoyer tout de suite chercher un chirurgien. Je n'en ai pas besoin , dit Charles. Donnez-moi seulement un linge et de l'eau fraîche pour bassiner ma jambe. Il n'y paraîtra plus dans quelques jours. Mais, reprit-il, en nous adressant la parole à Emilie et à moi, M. Bartlet va venir; ne lui dites pas, je vous prie, qu'Edouard soit pour rien dans cet accident. Et toi, mon frère, donne-moi la main, et embrassons-nous. Ton affliction me ferait plus de peine que cette petite brûlure dont je ne souffre presque plus.

Que l'on est heureux de pouvoir ainsi se rendre maître de soi-même ! On a beau voir que Charles a raison , qui pourrait faire comme lui ? Cependant je sens à merveille qu'il ne sert à rien de se dépiter. Les emportements n'emportent pas le mal. Mais le plaisir que je goûte à vous écrire me fait oublier que Charles m'a prié de lui tenir compagnie. Adieu, ma chère maman , souffrez que je vous quitte pour retourner auprès de mon ami. J'embrasse ma petite sœur , et je la prie, au nom de son amitié pour moi, de se préserver de la brûlure. Elle se trouvera fort bien de cette marque d'attachement que je lui demande.

XXXV1L Guillaume D... à sa mère.

Le i 4 août.

Le pauvre Charles! Il y a maintenant deux jours qu'il a sa jambe étendue sur un coussin. Je crois qu'il souffre beaucoup , quoiqu'il s'obstine toujours à n'en rien faire paraître. Emilie lui demandait hier s'il ne trouvait pas bien triste de ne pouvoir marcher? Que me servirait de m'attrister, lui répondit-il ? Je ne ferais que rendre mon mal plus sérieux ; j'aime

mieux me réjouir de l'espérance d'être bientôt guéri. Et puis ne serait-ce pas une honte, si je ne pouvais me consoler d'un si petit malheur ? Il peut m'arriver cent fois pis dans ma vie ; et ces légères disgrâces m'apprennent de bonne heure a tenir mon courage tout prêt , lorsqu'il m'en viendra de plus grandes. Mais, dit Emilie, c'est pourtant bien fâcheux de souffrir ainsi par la faute d'un autre. 11 est vrai, répondit Charles, j'aimerais mieux que ce fût par la mienne : mon frère n'en aurait pas tant de chagrin.

Emilie. — Est-ce que tu ne t'ennuies pas d'être obligé de rester dans la chambre , sans oser remuer ?

charles. — Comment veux-tu que je m'ennuie, quand j'ai le plaisir de recevoir des marques si touchantes de ton amitié ?

Emilie. — Tu as bien de la bonté, mon frère, d'y faire attention. Mais enfin il a tenu à fort peu de chose que tu n'eusses la jambe entièrement brûlée.

charles. — Voilà qui doit encore me consoler dans mon accident. J'aurais bonne grâce à me plaindre lorsque je vois tant de gens condamnés pour la vie à marcher avec des béquilles!

Emilie. — Je crois , en vérité , que tu aurais eu le secret de trouver aussi des consolations, s'il avait fallu te couper la jambe.

charles. — 11 n'est pas nécessaire de te dire que j'en aurais été bien affligé. Mais, comme ce malheur ne me serait arrivé que par la volonté du Ciel, j'aurais tâché de lui soumettre la mienne , pour en obtenir la force dont j'aurais eu besoin.

Qu'en dites-vous, maman ? Prendre son parti comme Charles, n'est-ce pas l'unique moyen de parer à tous les malheurs ? Je me souviens encore de ce triste jour où je perdis mon papa. Vous pleuriez , je me désolais ; mais nos gémisse-

LE PETIT CHAIVDISSON.

ment et nos larmes ne pouvaient lui rendre la vie. Vous me prîtes par la main, et vous me dites : Viens, mon fils, prions le Tout-Puissant de nous consoler. Je vis bientôt que vous étiez plus tranquille. Je sentis moi-même que mon cœur avait été soulagé par la prière. Voiià un bon moyen que j'ai trouvé pour adoucir la tristesse : je me soumettrai aux ordres du Ciel dans tout ce qui [n'arrivera de fâcheux. J'espère que j'aurai alors du courage pour souffrir, en pensant que c'est Dieu qui le veut; Dieu à qui je dis tous les jours : Que votre volonté s'accomplisse.

Mais pourquoi ai-je commencé a vous parler de choses si tristes, ma chère maman , vous à qui je ne voudrais rien dire que pour vous donner de la joie? Je n'y sais qu'un remède, c'est de prendre dans vos bras ma petite sœur, de la caresser , de lui parler de votre tendresse et de la mienne. Je suis sûr que son joli sourire vous rendra la paix et le bonheur.

XXVlll. Guillaume D... à sa mère.

Le i 8 août.

Monsieur et madame G randisson viennent d'arriver , ma chère maman. Nous en sommes tous dans une joie que je ne puis vous exprimer. Les domestiques eux-mêmes font éclater mille transports d'allégresse. N'est-ce pas un bon signe, lorsque les domestiques se réjouissent si vivement du retour de leurs maîtres ? Je veux , lorsque je serai grand , être aussi humain que M. Grandisson, puisqu'il y a tant de plaisir à se faire aimer. Mais il faut que je vous parle encore de mon ami Charles. M. Bartlet nous a demandé ce matin, après le déjeuner, si nous voulions aller faire un tour de promenade dans le parc : quoique Charles se trouve à pré-

sent beaucoup mieux , il nous a priés de le dispenser d'être de la partie. Ma brûlure n'est pas encore entièrement guérie, nous a-t-il dit ; et je souhaite que mon papa et maman, h leur retour , ne puissent pas s'en apercevoir. Si j'allais me promener a présent, ma jambe souffrirait peut-être de la fatigue , et mes parens ne manqueraient pas de le remarquer ; cela les affligerait. J'aime mieux me priver du plaisir de la promenade, que de leur causer le moindre chagrin. Vous avez raison, lui a dit M. Bartlet , et j'approuve une si tendre prévoyance ; elle fait honneur à votre cœur. Charles est^ resté dans sa chambre, et M. Bartlet, Edouard, Emilie et moi , nous sommes allés nous promener jusqu' à midi.

A notre retour, nous avons trouvé Charles qui nous attendait dans le salon d'en bas. Nous en avons été surpris, parce qu'il ne nous avait pas dit qu'il voulût sortir de sa chambre. 11 avait encore un peu souffert en descendant l'escalier ; mais le plaisir d'aller un peu plus près au-devant de son papa et de sa maman valait bien , nous a-t-il dit , une petite douleur. Il avait fait avancer l'heure du dîner, afin que nous fussions plus tôt libres pour recevoir ses parens. Avec quelle vitesse il a volé sur le perron , lorsque nous avons entendu la voiture entrer dans la cour ! Avec quelle joie il s'est précipité dans les bras de son papa et de sa maman ! il ne pouvait s'en arracher pour nous faire place. Vous auriez été émerveillée de voir avec combien de grâce et de respect il a donné la main a sa mère pour la conduire dans le salon. Cela m'a fait penser a la joie que je ressentirai , ma chère maman , lorsque je retournerai auprès de vous. Oh ! elle sera bien aussi vive que celle de Charles , je vous en réponds. Mais il faut que je vous rapporte un entretien qu'il vient d'avoir tout à l'heure avec son frère ; vous jugerez s'il

EUT GRANDISSOlN.

est à sa louange , sans que j'aie besoin de vous en prévenir.

M . et madame Grandisson étaient montés dans leur appartement pour quitter leurs habits de voyage ; et nous, Edouard , Charles, Emilie et moi, nous étions restés dans le salon. Charles a prié sa sœur de nous jouer une pièce sur son clavecin; Emilie l'a fait de bonne grâce : mais à peine a-t-elle eu commencé, que nous avons entendu une porcelaine tomber, et se briser en mille morceaux.

Edouard. — Ah ! voila encore une porcelaine brisée ! Ces domestiques sont de grands lourdauds !

Charles. — Ne les accuse pas si vite, mon frère ; nous ne savons pas si l'accident est arrivé par leur faute.

Edouard. — Je sais que la pièce est en morceaux. Ces gens-là traitent les meubles comme s'ils ne coûtaient rien.

charles — Je vais voir. J'imagine que le mal ne sera peut-être pas si grand.

Edouard. — Veux-tu parier , Emilie, qu'il trouve encore le secret d'excuser le coupable?

Emilie. — Il fera fort bien, mon frère. IN'es-tu pas bien aise, lorsque tu as fait quelque faute , que l'on parle pour toi ? Combien de punitions Charles ne nous a-t-il pas sauvées a l'un et à l'autre I Mels-toi à la place du pauvre domestique.

Edouard. — Tu vas voir : Charles va le soutenir , comme si rien n'était arrivé.

Emilie. — Charles ne ment jamais ; il saura s'y prendre d'une autre manière.

Edouard. — Le voici qui revient. On dirait à sa mine que c'est lui qui a fait le mal.

Emilie. — Cela prouve qu'il a un bon cœur.

Edouard, à Charles. — Eh bien !

r. IV.

qu'est-ce donc ? Avais-je tort de dire que la pièce est en morceaux ?

charles. — Je n'ai jamais dit le contraire : c'est une assiette de porcelaine.

Edouard. — Tu en parles comme si ce n'était rien.

charles. — Quand le mal serait encore plus considérable, il faudrait toujours prendre son parti.

Edouard. — Si j'étais à la place de maman , je ferais bien payer le dommage ! à ce maladroit.

charles. — Ce serait un peu dur pour un domestique, qui n'a que ses gages pour s'entretenir.

Edouard. — Cela lui apprendrait à être plus attentif.

charles. — Mais, Edouard, n'as-tu jamais fait de maladresse , es-tu bien sûr que tu n'en feras jamais?

Emilie. — Quand ce ne serait que de jeter de l'eau bouillante sur les jambes.

Edouard, à Emilie. — Pourquoi te mêler de ce qui ne te regarde pas? A Charles. Si je casse quelque chose , au moins c'est notre bien.

charles. — Je te demande pardon , mon cher Edouard. Le bien de nos parens n'est pas à nous. Nous ne possédons rien encore.

Edouard. — Si jamais tu deviens maître , je vois que tes domestiques pourront briser tout ce qu'ils voudront.

charles. — Tout ce qu'ils voudront, dis- tu? Je ne crois pas qu'il y ait des domestiques qui brisent quelque chose de gaieté de cœur. C'est toujours par un accident ; et à ce titre , il me semble qu'ils doivent trouver grâce.

Edouard. — Voilà une bonté rare j sans contredit. Un valet maladroit ne fera jamais de mal chez toi .

charles. — Je l'espère. J'aurai soin de ne pas prendre de gens maladroits a mon service. Je mettrai tous mes soins ii les bien choisir. Cependant, si l'un d'eux

venait à casser quelque chose, je le lui pardonnerais, comme si je l'avais fait moi-même.

Edouard. — Mais il me semble que mon papa et mamau doivent être informés lorsqu'il se brise quelque chose chez eux?

charles. — Aussi mon dessein est-il de les en instruire , mais en même temps de demander grâce pour le coupable.

Edouard. — Et qui est-il? Est-ce John?

est-ce Arthur?

charles. — Ni l'un, ni l'autre. Si je te disais que c'est toi, mon frère?

Edouard. — Moi?Oh! voici du nouveau.

charles. — Lorsque tu es allé te promener ce malin, n'as-tu pas donné la pâtée à manger h ton chien dans une assiette de porcelaine ? Et n'as-tu pas mis cette assiette dans l'office sur un banc de bois?

Edouard. — Cela est vrai ; mais que s'ensuit-il ?

charles. — Le domestique est allé chercher ce banc sans lumière , et en le prenant, il a fait tomber l'assiette qui était dessus.

Edouard. — Eh bien ! est-ce ma faute?

Quel besoin avait-il d'aller fureter dans les ténèbres?

Emilie. — C'est ce qu'il fait tous les jours. Va, mon frère, tout le mal vient de toi. L'assiette n'était pas a sa place ; et le domestique ne pouvait pas deviner qu'elle fût sur un banc.

Edouard. — Vous parlez toujours, mademoiselle, de ce qui ne vous regarde pas. Mais écoule, Charles. Papa et maman n'ont rien entendu ; ils ne s'aviseront pas de trouver cette assiette à dire.

charles. — Comment donc, Edouard ?

Tu voulais tout a l'heure que nos parens fussent informés de l'accident; et tu veux à présent leur en faire un mystère , parce que tu en es la cause? Cela n'est pas juste. Tu en obtiendras facilement ton pardon : le cas est bien graciable. Vois maintenant , mon frère , si nous devons

vouloir tant de mal à un domestique de quelque légère étourderie, puisque nous en sommessisouventcoupablesnous-mêmes?

Charles avait à peine fini , que monsieur et madame Grandisson sont descendus. 11 leur a raconté l'aventure de la porcelaine avec tant d'agrément , d'esprit et de gentillesse , qu'il y a eu plus à rire qu'à se fâcher. Edouard a été enchanté de se voir si bien tirer d'affaire. 0 maman, qu'on est heureux d'avoir un frère tel que mon ami ! J'espère bien que je trouverais aussi un bon avocat dans ma petite sœur , si j'avais jamais besoin de son éloquence pour me justifier de quelque faute auprès de vous.

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