‹ Œuvres complètesChapitre 125 sur 142 · XXXVI. Guillaume /)*** à sa mère · texte numérisé non relu

XXXVI. Guillaume /)*** à sa mère

Le 12 septembre.

Je vous remercie mille fois , ma chère maman , du cadeau que vous m'avez envoyé. Comment! vous dites que c'est peu de chose ! Oh ! non , permettez-moi de vous contredire Je trouve que c'est beaucoup. Vous n'êtes pas riche , il s'en faut , et vous me faites présent de deux guinées pour mes plaisirs. N'est-ce pas bien plus que si vous étiez dans l'opulence , et que vous m'eussiez donné dix fois davantage? Hélas ! je crains que vous ne vous soyez mise dans la gène pour m'enrichir. Cette pensée trouble la joie que j'aurais eue de recevoir des marques de votre bonté.

Soyez au moins persuadée que je sens

I toute la valeur de ce don , et que je saurai en faire un emploi dont vous ayez su-

! jet d'être satisfaite.

Je vous avoue que j'ai senti un peu d'orgueil a instruire Emilie de ce que vous m'apprenez de ma petite sœur.

11 me semble que je serais plus fier de ses perfections t que de celles que je pourrais acquérir. Emilie m'a paru flattée que sa conduite ait mérité votre approbation, elle devient tous les jours plus sensée et plus aimable. Puisque ma petite sœur fait si bien son profit de ce que je vous écris sur le compte de mon amie . je vais vous rapporter une autre aventure qui lui est arrivée. Franchement, il y a d'abord un peu de sa faute; mais la suite lui en fait trop d'honneur \ pour que je n'aie pas du plaisir à vous raconter la chose comme elle s'est passée. La pauvre enfant était hier dans le salon avec Edouard.

Ils s'amusaient à jouer tour à tour de petits airs sur le clavecin. Vous saurez qu'il y a dans ce salon une armoire en laque, remplie des porcelaines les plus précieuses. Emilie eut la curiosité de l'ouvrir, pour regarder des figures chinoises , dont on venait de faire présent à M. Grandisson. Elle en prit une dans ses mains afin de la considérer de plus près. Edouard , qui songe toujours à faire des malices, lui dit brusquement, pour l'attraper , qu'il entendait descendre sa mère. Emilie craignant d'être prise sur le fait, n'eut rien de plus pressé que de remettre la porcelaine dans l'armoire. Mais, en retirant son bras avec précipitation , elle fit tomber une tasse qui se brisa en mille morceaux. Elle fut saisie de consternation en voyant ce malheur; elle savait que cette tasse était du plus grand prix , et que sa maman la conservait avec un soin extrême, parce qu'elle faisait partie d'un service de déjeuner qui lui venait de la meilleure de ses amies. Edouard quitta son clavecin au cri de douleur que laissa

échapper Emilie; et voici l'entretien qu'ils eurent ensemble.

Edouard. — Vraiment , tu viens de faire un beau chef-d'œuvre! Je ne voudrais pas être à ta place.

Emilie. — 0 mon frère, tu vois que je suis assez affligée. Ne m'effraie pas davantage, je t'en supplie. Donne-moi plutôt un bon conseil.

Edouard. — Quel conseil veux-tu que je te donne? Quand tu irais chez tous les marchands, tu ne trouverais pas une tasse comme celle-là. 11 n'y a d'autre moyen que de t'embarquer pour la Chine, afin d'y chercher sa pareille.

Emilie. — Quel plaisir prends-tu à me tourmenter par tes railleries ?

Edouard. — Mais aussi pourquoi fureter dans l'armoire?

Emilie. — Celaue t'arrive jamais, n'estce pas?

Edouard. — C'est de toi qu'il s'agit.

Avais-tu besoin de toucher à cette porcelaine ?

émilif. — Il est vrai. J'ai mal fait.

Cepepdant si tu ne m'avais donné une fausse peur, je n'aurais rien cassé.

Edouard. — Ce déjeuner de porcelaine, qui faisait tant de plaisir à maman , le voilà décompleté. Autant vaudrait qu'il n'en restât plus une seule pièce.

Emilie. — Je donnerais tout au monde pour que cela ne fût pas arrivé.

Edouard. — Oh! oui, désole-toi, cela t'avancera de beaucoup.

Emilie. — 0 mon frère, que tu es cruel ! Charles ne me tourmenterait pas ainsi.

Edouard. — Eh bien 1 ne pleure pas davantage. Je vais te dire ce qu'il faut faire.

Emilie. — Voyons, dis-moi cela, mon ami.

Edouard. — Personne au monde n'a entendu ce qui vient d'arriver. Nous n'avons qu'à ramasser les morceaux , et les

mettre l'un à côté de l'autre dans l'armoire. Maman n'y regardera pas de ce matin.

Pendant le dîner tu pourras dire que tu as entendu des porcelaines tomber dans l'armoire. Je soutiendrai la même chose. Maman ira faire sa visite; et sans doute elle imaginera que la porcelaine est tombée d'elle-même.

Emilie. — Non, mon frère, voilà ce que je ne ferai point.

Edouard. — Et pourquoi donc? Tu n'accuses personne.

Emilie. — N'importe. C'est un mauvais expédient. Dire un mensonge , c'est pis encore que de casser la porcelaine.

Edouard. — A la bonne heure. Je te donne un moyen de sortir d'embarras.

Tu ne veux pas en profiter : ce sont tes affaires.

Emilie. — Hélas ! Que vais-je devenir ?

Edouard. — Je crains pour toi. Mais je suis bien bon de m'en mettre en peine. Tu ne demandes qu'à être punie.

Emilie. — Oui , j'aime mieux être punie que de tromper maman. Je vais la trouver. Je lui dirai la faute que j'ai commise , et le malheur qui m'est arrivé. Je lui demanderai pardon en lui promettant de ne plus toucher de ma vie à la clef de son armoire.

Emilie était prête à sortir, quand elle vit sa mère entrer dans la chambre. Elle s'arrêta toute déconcertée ; elle rougit , elle pâlit : son visage devint de toutes les couleurs; et, avant de pouvoir dire un seul mot , il lui échappa un torrent de larmes. Elle s'attendait à recevoir de vifs reproches. Quelle fut sa surprise, lorsque madame Grandisson , qui avait tout entendu, la prit tendrement dans ses bras , et lui dit en la caressant : Tu es une bonne fille, ma chère Emilie. Je ne sais pas ce que tu as brisé ; mais , quand ce serait le morceau le plus précieux, je te le pardonne en faveur de ta franchise et de ta confiance. Pour vous, monsieur, conti-

nua-t-elle , en s'adressant à Edouard , montez dans votre chambre , pour y méditer sur la leçon que votre jeune sœur vous a donnée. Vous êtes bien heureux que votre père n'en soit pas instruit. Il serait plus sévère que moi. Allez, et rougissez de votre menterie. Je vois que je ne puis plus compter désormais sur vos paroles , et que je puis toujours m'en rapporter à celles de ma fille.

Vous voyez , maman , combien Emilie fut récompensée de n'avoir pas suivi les mauvais conseils d'Edouard, car elle aurait payé cher son mensonge , puisque madame Grandisson avait tout entendu. Le récit de cette aventure ne sera pas , je

crois , inutile à ma petite sœur. Ce n'est pas que je la soupçonne d'avoir jamais l'idée de vous tromper. Que le Ciel m'en préserve ! Mais c'est un nouvel encouragement pour persister dans les bons principes qu'elle a reçus de vous. Ah ! qu'elle est heureuse de pouvoir les recueillir de votre propre bouche 1 Hélas ! II y a bien long- temps que je ne jouis plus de ce bonheur. La mer , en grondant ., me sépare de ce que j'ai de plus cher au monde. Oh ! quand pourrai-je vous embrasser ! Quand pourrez-vous nous voir , ma petite sœur et moi , tous deux à vos genoux, pour vous témoigner à l'ènvi notre tendresse !

LE PETIT GR Ait DISSOIN'.

XXXVil. Guillaume F)"" à sa mère.

Le 16 septembre.

0 ma chère maman ! tout le monde est ici dans la plus grande consternation.

Charles est sorti ce matin de bonne heure, à cheval , suivi d'un domestique , pour aller rendre visite à un de ses amis , à deux lieues du château. Eh bien ! il n'est pas encore de retour. Son père lui avait recommandé d'être revenu avant cinq heures, et il en est déjà plus de neuf. Jamais il n'avait désobéi aux ordres de ses paréos. 11 faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur. La nuit est fort sombre. 11 fait un brouillard affreux. M. Grandisson vient de faire partir un valet de chambre pour avoir des nouvelles de son fils.

Avec combien d'impatience j'attends son retour !

Onze heures.

Quelle désolation ! le valet de chambre est revenu de la maison où Charles est allé passer la journée. Charles en était parti avant quatre heures , avec son domestique. Que sera-t-il devenu ? S'est-il égaré dans la forêt? Est-il tombé de son cheval ? Que sais-je ? des voleurs l'auront peut-être assassiné. Oçiel ! madame Grandisson en# mourra. Emilie ne fait que pleurer. Edouard court a grands pas , comme un fou, sur l'escalier et dans la cour. M. Grandisson cherche a consoler sa femme; mais on voit bien qu'il est luimême au désespoir. Il vient d'envoyer des hommes à cheval par divers chemins, pour tâcher de retrouver le pauvre Charles. Si ce n'était la crainte d'abandonner son épouse dans la douleur où elle est plongée, il aurait déjà volé à la recherche de son lils. Oh ! si j'étais allé avec mon ami ! j'aurais du moins partagé tous ses périls. Madame Grandisson a voulu que je restasse au château, à cause d'un petit rhume que j'ai. Sijel'ena/ais bien priée,

elle m'aurait peut-être laissé partir avec lui. Je suis bien malheureux. Je ne sais comment je supporte mon chagrin. Je ne puis plus tenir la plume. Je ne vois pas ce que j'écris.

Une heure du matin.

Point de Charles encore. Personne ne s'est mis au lit. Comment pourrait-on reposer? Les domestiques se tordent les bras de douleur. Edouard et Emilie crient sans cesse : 0 mon frère, mon frère ! Et cela m'afflige encore davantage. Oh 1 s'il était bientôt jour !

Six heures et demie du matin.

Dieu soit loué ! maman, nous avons des nouvelles de Charles. Le domestique qui le suivait vient de rentrer. Il n'est point arrivé d'accident à mon ami. Ce n'est pas sa faute s'il nous a causé tant d'inquiétudes. Il ne s'est point laissé retenir si tard ni par la négligence , ni par le plaisir. Loin de mériter qu'on le blâme, il est bien digne des plus grandes louanges. Oh! quand vous saurez son aventure!

Mais M. Grandisson veut absolument que nous allions tous nous reposer pendant quelques heures pour nous remettre du trouble et de la fatigue que nous avons ressentis cette nuit. 11 faut bien obéir. Adieu, maman, jusqu'à mon réveil. Mon premier soin sera de vous écrire. J'en serai debout deux heures plus tôt.

Neuf heures.

Je vais tout vous raconter , ma chère maman, d'après le récit que nous en a fait le domestique.

Son jeune maître et lui s'étaient mis hier en route avant quatre heures, comme je vous l'ai marqué , pour être de retour au moment que M. Grandisson leur avait prescrit. A peine avaient-ils fait le quart du chemin, que le temps commença tout à coup à s'obscurcir. 11 survint un brouil-

Llî PKTIT GIWNDISSOX.

lard si épais qu'on ne pouvait rien distinguer à six pieds de distance. Charles, qui est naturellement courageux, ne s'en mit point en peine. Us continuaient leur route au grand trot, lorsqu'ils aperçurent audevant de leurs pas un homme étendu sur le chemin. Qu'est ceci? dit Charles, en arrêtant son cheval. C'est apparemment quelqu'un qui a bu plus d'un coup, reprit le domestique. Allons toujours, mon cher maître.

Non, reprit Charles : si c'est un homme pris de vin, il faut au moins le retirer de l'ornière, pour qu'une voilure ne l'écrase pas dans l'obscurité. Il n'avait pas dit ces paroles, qu'il était déjà descendu de cheval. Quelle fut sa surprise, lorsqu'en Rapprochant du malheureux il aperçut un vieux officier en habit d'uniforme ! Il avait a la tête une large blessure , dont le sang coulait en abondance. Charles lui adressa la parole ; mais il n'en reçut aucune réponse.

C'est un homme mort, s'écria le domestique qui était aussi descendu de cheval. Non, non, il vit encore , dit Charles, c'est qu'il est évanoui. 0 ciel ! qu'allonsnous faire?

Que ferions-nous en effet, répondit le domestique? Il faut continuer notre chemin. Nous nous arrêterons au premier village, pour envoyer a son secours.

Que vous êtes impitoyable, John, reprit Charles avec vivacité. Avant que les personnes que nous pourrions envoyer fussent rendues ici , le pauvre blessé serait déjà mort ; voyez combien de sang il a perdu. Attachez nos chevaux a ces arbres. 11 faut nous-mêmes lui donner tous les secours qui sont en notre pouvoir.

Comment , monsieur ! dit John , y pensez-vous? La nuit va nous surprendre.

Jamais avec ce brouillard il ne nous sera possible de retrouver notre chemin.

charles. — Eh bien, nous resterons

john. — Et vos parens ? Vous figurezvous leur inquiétude?

charles. — Oh ! tu as raison ; je n'y songeais pas.

Charles allait remonter à cheval ; mais, en tournant vers l'officier ses yeux pleins de larmes, il se sentit arrêté par un pouvoir secret. Non, malheureux vieillard , s'écria-t-il , je ne t'abandonnerai pas dans cette cruelle position. Mes parens ne sauraient s'en fâcher. Je ne laisserai pas ainsi périr un de mes semblables, sans avoir fait tous mes efforts pour le secourir.

En disant ces mots , il se dépouilla précipitamment de son habit, et déchira sa veste par la moitié.

john. —Que faites-vous donc là, mon cher maître ?

charles. — 11 faut lui bander le front pour arrêter le sang.

john. — Mais, monsieur...

charles. — Ne m'en dis pas davantage, et viens m'aider.

Il plia aussitôt son mouchoir en quatre, et l'appliqua sur la tête ensanglantée du vieillard. Puis, d'un côté de sa veste repliée dans sa longueur, il assujettit de son mieux le bandage avec quelques épingles. Ensuite , aidé de John , il tira le malheureux de l'ornière , et le porta sur le gazon.

Que ferons-nous maintenant, monsieur?

lui dit John.

charles. — 11 faut que vous couriez au galop vers le premier village , pour amener des gens qui transporten t le pauvre blessé dans quelque ferme. Je les paierai de leurs peines. Je reste ici en vous attendant.

john. — Que le Ciel me préserve de vous obéir ! Non , je n'en ferai rien , mon cher maître. Moi ! que je vous laisse tout seul dans cet endroit écarté? Monsieur votre père ne me le pardonnerait de sa vie.

LS PETIT CRAMUSSON.

ciiarles. — Je prends tout sur moi , et je vous l'ordonne.

.loirx. — Allons, monsieur, puisque vous me l'ordonnez si expressément, je n'ai plus rien à répliquer. Mais souvenczvonsan moins...

charlks. — Je me souviendrai de tout. Partez.

John se mit aussitôt a courir de toute la vitesse de son cheval. 11 trouva à quelque distance une chaumière, où deux hommes travaillaient h des ouvrages d'osier , au milieu de plusieurs femmes et dune troupe d'enfans. 11 ouvrit la porte; et, s'adressant au chef de famille, il le supplia de venir avec son fils aîné au secours d'un vieux officier qui éfait tombé sur le chemin, et qui nageait dans son sang. Ils montrèrent d'abord quelque répugnance à sortir dans un temps si sombre , sur la parole d'un inconnu. Mais enfin persuadés par les instances de John, et par l'air de sincérité qui écla(aitdansses protestations, ils allèrent chercher une espèce de brancard, et le suivirent.

Dans cet intervalle, Charles n'avait pas quitté un instant le vieillard , et à force de soins il était parvenu à lui faire reprendre l'usage de ses sens.

Oserai-je vous demander qui vous êtes, monsieur, lui dit-il, aussitôt qu'il lui vit ouvrir la paupière, et par quel accident vous vous trouvez dans cet état?

Mon nom est Arthur, répondit le vieillard, d'une voix faible et tremblante. Je suis major dans le trente- troisième régiment. J étais sorti de chez moi pour faire un lourde promenade. Mon cheval a fait un faux pas dans cette ornière, et m'a entraîné dans sa chute. Ma tête a porté sur une pierre. J'ai voulu me relever. La douleur que j'ai ressentie, la perte de mon sang et la faiblesse de l'âge, m'ont fait retomber sans connaissance. Je ne sais plus ce qui m'est arrivé depuis ce moment. Mais vous, aimable enfant , qui

vous montrez si sensible à mon malheur, est-ce vous qui avez pansé ma tête, et qui me sauvez de la mort?

chaules. — Oui, monsieur, c'est moi qui ai eu le bonheur de pouvoir vous servir. J'avais un domestique à ma suite. Je viens de l'envoyer dans le premier village , pour vous procurer un logement et des secours plus nécessaires que les miens.

le major. — Quoi! vous avez eu le courage de rester près de moi, malgré la solitude et l'obscurité! Si jeune encore, vous m'avez prodigué les soins les plus bienfaisaus! Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas!

charles. — Vous ne m'en devez aucune, monsieur, Je n'ai fait que mon devoir ; et, si je puis vous être encore utile, je m'estimerai trop heureux.

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de John avec les deux paysans. On étendit le major sur le brancard , qui était garni d'un bon matelas. Quelque soin que l'on pût prendre pour le transporter doucement, les secousses de la marche réveillèrent la douleur de sa blessure; et il tombade nouveau dans un évanouissemen t assez profond.

Charles, ayant donné son cheval à conduire à John, marchait en silence à côte du brancard , et rendait toutes sortes de soins au malade, pour tâcher de lui faire reprendre ses esprits. Lorsqu'on fut arrivé à la porte de la chaumière, il fit aussitôt monter l'un des deux paysans sur son cheval , et l'envoya chercher en toute di* ligence le chirurgien.

Cependant John employait toujours les instances les plus vives pour engager son maître à reprendre la route du château , en lui représentant les transes où ses païens devaient être sur son retard.

Quoi! lui répondit Charles, je laisserais ce vieillard mourant entre des mains étrangères! Vous le voyez, il est encore

sans connaissance. Qu'aurais-je fait pour lui, si je l'abandonnais à présent? Non , non , je veux passer la nuit a son côté.

john. — Que dites-vous, mon cher maître?

charles. — Ma résolution est prise.

Courez auprès de mon père et de ma mère. Racontez-leur tout ce qui vient de se passer, afin qu'ils se tranquillisent sur mon compte. Dites-leur que j'attendrai ici leurs ordres demain.

johx. — Vraiment, monsieur, c'est ce que je ne ferai pas, s'il vous plaît. Monsieur votre père me recevrait bien, je crois, si je rentrais sans vous !

11 faut pourtant que celasoitainsi, reprit Charles, en prenant un ton de fermeté.

Ne perdez pas de temps. Il est déjà nuit.

John eut beau éclater en protestations contre ce qu'il appelait l'imprudence de son jeune maître, il fallut partir.

Charles se trouva pi us tranquille, dans la pensée que ses parens allaient recevoir de ses nouvelles. Mais il devait encore arriver un nouveau contre-temps. Le brouillard ne fit que s'épaissir. La nuit devint plus obscure; et John , égaré dans un bois qu'il fallait traverser, ne sachant de quel côté prendre pour en sortir , fut obligé , après bien des courses inutiles, de s'asseoir au pied d'un arbre pour y attendre le jour, et de nous laisser toute la nuit dans les plus cruelles alarmes. Le pauvre garçon n'en pouvait plus de froid et de fatigue lorsqu'il est arrivé ce matin. Malgré son empressement, il tremblait de paraître , craignant d être chassé. Je ne saurais vous peindre sa surprise , lorsqu'après son récit il a entendu M. Grand isson s'écrier : Que je dois te bénir , ô mon Dieu , de m'avoir donné un tel fils ! Et vous, John, vous avez bien fait de remplir tous ses ordres. Voici deux guinées pour vous faire oublier une si mauvaise nuit. Allez vous rafraîchir et prendre un peu de sommeil, pour être en état de retourner vers mon

fils. Je ne lui fais aucun reproche de l'inquiétude qu'il nous a causée, il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour nous l'épargner.

Mais combien le cœur de mon ami va souffrir, lorsqu'il apprendra de John ce que nous avons souffert nous-mêmes !

John s'est déjà remis en chemin. J'ai vu que M. Grandisson lui avait donné pour son fils une bourse pleine d'or , afin qu'il ait de quoi pourvoir h tout ce qui sera nécessaire. Je brûle à présent d'apprendre si ce pauvre major est mort ou vivant. J'espère vous en donner bientôt des nouvelles. Adieu, ma chère maman. Aimez -moi toujours. Aimez aussi mon ami Charles pour son courage , sa prévoyance et son humanité.

Onze heures.

Charles est enfin de retour, ma chère maman. Avec quel transport je l'ai embrassé! C'est un ange à mes yeux. Grâces à ses soins, le major est beaucoup plus tranquille. Usera bientôt guéri de sa blessure.

Charles est arrivé au moment où nous étions bien loin de l'attendre encore. Emilie l'a vu la première. Un cri de joie lui est échappé : Charles ! Charles ! et elle a couru avec précipitation à sa rencontre. Ils sont entrés en s'embrassant. Charles l'a quittée a la porte pour voler à son père. Il s'est précipité à ses genoux, et ne s'en est relevé que pour aller se jeter au cou de sa maman qui lui tendait les bras. Je vais vous rapporter mot pour mot tout ce qu'ils se sont dit. Je ne l'oublierai de ma vie.

charles. — Pourrez -vous me pardonner, mes chers parens, de vous avoir causé tant d'inquiétude?

m. grandisson. — Te pardonner, mon fils! Viens plutôt que je t'embrasse mille et mille fois. Tu as rempli ton devoir envers un de tes semblables , sans oublier ce que tu nous dois à nous-mêmes. Je ne

LE PETIT Gl\ A NI)IS:>0N.

noyais pas pouvoir t'aimer davantage.

Combien je me trompais!

ciiarles. — Je me sens confondu par votre bonté, mon papa.

m. grandisson. — N'en parlons plus, mon iils. Comment va ton malade?

chaules. — Il est beaucoup mieux a présent. H lui reste un peu de faiblesse: mais le chirurgien m'a assuré que sa blessure n'était pas dangereuse.

Mrae grandisson. -*- Est-il encore dans la cabane de ces pauvres gens?

Aura-ton bien soin de sa personne?

charles. — Oh! maman, n'en soyez pas en peine. Son fils est auprès de lui. Aussitôt qu'il m'eut appris sa demeure, j'y envoyai un exprès , pour instruire sa famille de son accident. L'aîné de ses fils accourut tout de suite. Quelle douceur pour moi d'avoir remis un père souffrant dans les bras de ce qu'il a de plus cher ! n. grandisson. — Et le major, aurat-il le moyen de se procurer tout ce qui lui est nécessaire?

charles. — Oh! oui , mon cher papa, il est fort riche; et voici votre bourse, telle que vous me l'avez envoyée. Je n'ai pas eu occasion de m'en servir.

m. grandisson. — Eh bien! elle est pour toi , mon lils.

charles. — Pour moi , mon papa?

m. grandisson. — > Oui , Charles , je te la donne comme une marque de ma satisfaction. Je suis sûr que tu ne l'ouvriras que pour en faire un bon usage.

Continue d'être toute ta vie tel que tu te montres aujourd'hui. Garde-toi bien de laisser jamais endurcir ton cœur pour les maux de tes frères.

ch vrles. — Oh , mon papa ! que puis-

je vous dire7 Je craignais vos reproches;

et c'estde vos bontés que vous m'accablez.

Mme grandisson. — Mais comment le

trouvais- tu dans cette chaumière?

charles. — le vous avoue , ma chère maman, que je ne m'occupais guère de

l'endroit où j'étais. Je n'avais devant les yeux que ce pauvre vieillard, que je craignais de voir mourir à chaque instant.

Mme grandisson. — Tu n'as donc pas dormi de toute la nuit?

charles. — J'avais fait mettre quelques bottes de paille à côté du lit du major. Mais vos inquiétudes , celles dé mon frère , do ma sœur et de mon ami , que je me représentais sans cesse , mes craintes continuelles au sujet de mon pauvre blessé, tout cela éloignait le sommeil de mes yeux. Ah! si j'avais pu penser que vous dussiez être une nuit entière sans savoir ce que j'étais devenu , combien mon cœur aurait souffert! Je serais revenu en tâtonnant dans les ténèbres.

Mme grandisson. — Embrasse -moi , mon fils, embrasse-moi encore. Mais je ne veux plus me livrer au plaisir de t'entendre. Il est bien temps que tu ailles goûter un peu de repos.

11 fallut se séparer , et je l'accompagnai dans sa chambre. Que je suis heureux , me dit-il en me serrant la main , de ce que mes parens sont contens de moi!

Malgré le plaisir que j'ai eu de servir ce pauvre major , je n'aurais pu me consoler de les avoir mis en colère.

Aimable et cher ami! m'écriai-je, en méjetant à son cou, C'est tout ce que je pus lui dire, maman. Mes yeux étaient inondés de larmes; mon cœur suffoquait de sanglots , et je ne pouvais m'arracher de ses bras. Oh! combien la sensibilité donne de plaisir! et qu'il est doux d'avoir un ami tendre et vertueux !

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