XLIV. M. Barllet à M. Grandisson
Quelle heureuse nouvelle j'ai à vous annoncer ! et combien Je cœur de madame Grandisson va tressaillir de joie ! Votre aimable fils.... Oh! vous méritez bien les faveurs dont le Ciel récompense
sa conduite. Je vous l'ai toujours dit, qu'il était destiné a remplir votre vie des plus douces jouissances. Si jeune encore, être l'objet des grâces de sou souverain, et voir tous les honnêtes gens y applaudir ! Oui, certes , il n'est ici personne qui , après l'avoir vu, ne le trouve digne de son bonheur. Maisc'est trop vous tenir en suspens sur sa brillante destinée. Apprenez donc que le roi vient de l'honorer du titre de comte, et de le placer en qualité d'émulé auprès de ses enfans. Le comtede***, dont la femme est sœur du major Arthur, a qui Charles a sauvé la vie , a représenté votre fils a Sa Majesté sous des traits si avantageux , il lui a rendu un si bon témoignage de son esprit , de ses connaissances et de ses sentimens, que le roi a désiré de le voir ; et c'est d'après cette première entrevue qu'il vient de le combler de ses faveurs.
Le comte quia introduit Charles auprès de Sa Majesté, et qui est resté à cette audience, déclare qu'il n'a jamais vu accueillir personne d'un air si gracieux. Le roi a daigné lui-même le présenter à ses enfans, qu'il avait fait appeler. Votre aimable fils a répondu a toutes les questions qu'on lui a faites , avec une liberté respectueuse , et une noblesse d'expression étonnante à son âge. Les jeunes princes ^auraient voulu qu'il fût resté dès ce moment auprès d'eux; mais il leur a représenté qu'il avait besoin de passer encore quelque temps dans la maison de son père pour profiter de ses instructions , et se rendre plus capable de répondre aux vues que l'on a sur lui.
11 m'a avoué , en sortant , qu'il avait eu une autre raison pour demander ce délai rc'estque son ami Guillaume n'ayant plus que trois mois à passer en Angleterre, il aurait eu trop de regret de se séparer de lui avant ce terme. Ainsi, vous le voyez, jamais sa présence d'esprit ne l'abandonne ; et les séductions de la for-
LE PETIT GRAUDISSO.X.
tune ne lui font poiut oublier ce qu'il doit à l'amitié.
M. le comte vient de donner aujourd'hui un grand repas en l'honneur de votre fils. Charles a reçu les complimens de la compagnie avec autant de grâce que de noblesse. Les louanges qu'il a reçues n'ont pas fait naître en lui le moindre sentiment d'orgueil , etilalaissé tout le monde dans l'enchantement de ses qualités airna* blés. Ne croyez point, monsieur et cher ami, que mon attachement pour vous et pour votre famille me fasse parler de votre îils avec trop d'enthousiasme; vous recevrez les mêmes témoignages en sa faveur dans la lettre que M. le comte doit vous écrire.
Nous passerons encore ici cinq à six Jours pour remplir quelques devoirs ; et je ramènerai dans vos bras le digne objet de votre tendresse.
Bartlet.
P. S. Monsieur le comte vient de me faire rouvrir ma lettre, pour vous annoncer qu'Edouard a , dès ce moment , une lieutenance dans le régiment dont le major Arthur est colonel.
XL V. Guillaume /)***, à sa mère .
Le 26 septembre.
J étais si empressé , ma chère maman , de vous envoyer l'autre jour une copie de la lettre de Charles et de celle de M. Bartlet, que je n'eus pas le temps de vous faire part des réflexions que la fortune de mon ami a fait naître dans mon esprit. Je sens que jene finirais pas aujourd'hui, si j'entreprenais de vous dire toutes mes pensées. Il m'est plus facile et plus doux de tâcher de vous peindre combien j'ai été sensible au souvenir qu'il a gardéde notre amitié ! Comment! dans la crainte de se séparer de moi avant le terme qui m'est
prescrit , résister aux désirs de jeunes princes , et sacrifier les agrémens dont il aurait pu jouir dès ce momentà la cour î Ah 1 il n'a point fait ce sacrifice à uii ingrat ! Vous saviez, maman, si je l'aimais ! Vous avez vu dans toutes mes lettres , si elles sont pleines de ma tendresse pour lui ! Eh bien ! il m'est encore devenu mille fois plus cher. J'ai trop senti, depuis son absence , combien il est nécessaire a mon bonheur. Malgré toutes les caresses de monsieur et madame Grandisson, malgré les amitiés d'Edouard et d'Emilie . je trouve qu'il me manque a tous les momens du jour. Il me semble que je n'ai plus que la moitié de ma vie. Je n'ai d'autre ressource que de m'occuper sans cesse pour lui. Oui, maman, tous les travaux que nous faisions ensemble , je les fais à présent tout seul , afin que son absence ne s'y fasse pas sentir. J'ai remué tout son jardin, je l'ai orné de fleurs de la saison , pour qu'il voie , a son retour , les soins que j'ai donnés à ce qui l'intéresse. J'ai continué la copie qu'il a commencée d'une suite de dessins d'architecture. Ils ne seront pas aussi bien que s'il les avait faits; mais ils sont mieux que si je les avais faits pour moi. Je suis sûr que son amitié excusera la faiblesse de mes crayons , et qu'il les verra avec plaisir dans son recueil. J'ai aussi transcrit sur ses livres de musique des airs nouveaux qui nous sont venus depuis son départ. J'ai rangé ses livres dans sa bibliothèque , j'ai nourri ses oiseaux , j'ai donné quelque chose à ses pauvres ; enfin j'ai tâché de faire tout ce qu'il aurait fait lui-même. C'est dans ces momens que j'ai senti mieux que jamais ce que vous ne cessiez de me dire , combien le travail nous est nécessaire pour nous distraire de nos chagrins. Ah! s'il m'avait fallu vivre dans tout cet intervalle sans occupation , que j'aurais été a plaindre ! J'ai tâché de ne me laisser aucun instant de vide dans la journée de peur qu'il
ne se remplît de ma tristesse. Je vous en envoie, pour témoignage, une petite pièce sur les avantages du travail, que je viens de traduire.
Adieu , ma chère maman : lorsque mon ami est loiu de moi , je sens doublement le regret d'être éloigné de vous. Je n'ai pour toute consolation que de savoir que vous m'aimez , et de sentir combien je vous aime.